PROLOGUE

DANS les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le

pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le

plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux

artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une

colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient

guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner.

Gravissez cette colline; votre cheval vous portera, sans grand effort,

jusqu’à son sommet; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un

certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de

moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles

dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les

coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent

d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées

de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu

de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de

gui sacré pour parer l’autel d’Hésus.

Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base,

ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois,

vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir

par principe le culte du beau; tables monstrueuses où les dieux barbares

venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des

victimes; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les

esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des

cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur

abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un

groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte.

C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse

du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la

nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au

voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des

antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères

enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une

petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la

plupart de celles du pays marchois, se cache sous des buissons rongés

par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté,

mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle _les

Pierres Jomâtres_.

Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine

chassaient au chien couchant, au pied de la _montagne aux pierres_,

comme on dit dans le pays.

— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une

fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance.

Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de

près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus

curieuses en Écosse et en Irlande.

— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique

bien marqué; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus

roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.

— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins

distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus

d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de

gibier, c’est un endroit maudit; mais je vais à la recherche de quelque

chèvre, pour la soulager de son lait.

— _Vous ne devez pas!_ dit l’Anglais, dont le parler était toujours

obscur à force de laconisme.

— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune

Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine; vous savez bien

que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit

pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on

saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la

poule du paysan.

— Bah! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre

sa revanche au centuple.

Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la

terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le

double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur

modèle; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le

suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable

persévérance.

Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et

s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur

le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la

disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand

ses deux amis vinrent le rejoindre.

— Diable de fontaine! disait M. de Boussac en faisant la grimace; elle

a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du _trésor_!

— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait!

au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce

qu’elles auraient le goût de l’or?

— _Or? trésor?_ demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné.

— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a

une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la

tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui

dans cette région.

— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce

trésor enterré sous ces pierres druidiques; d’autres le cherchent plus

loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une

heure de chemin d’ici.

L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui

étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque

distance.

— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un

autre trésor pour l’en retirer.

— Oui, des capitaux! dit Marsillat.

— Et des paysans! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée.

— _Des hommes, et puis des hommes_, reprit l’Anglais.

— _Comprends pas_, dit Guillaume en souriant, à Marsillat.

— Pas de maîtres et pas d’esclaves; des hommes et des hommes! reprit

sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler

clair.

— Est-ce qu’il y a des esclaves en France? s’écria Marsillat en

haussant les épaules.

— Oui, et en Angleterre aussi! répondit l’Anglais sans se déconcerter.

— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant

à son jeune compatriote; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral.

Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je

monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres?

— Je parie que non, répondit M. de Boussac.

— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous?

— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis.

— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat

après avoir fouillé toutes ses poches.

— C’est égal, je tiens! dit M. de Boussac.

— Et vous, _Mylord_? reprit Marsillat : que pariez-vous?

— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur.

— Fi donc! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des

paris. Ils ne méritent guère leur réputation. Cinq sous pour monter

là-dessus!

— C’est plus que cela ne vaut.

— Par exemple! Il y a de quoi se casser bras et jambes!

— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre

vous que vous y monterez.

— L’argent n’est rien, la gloire est tout! s’écria gaiement Marsillat;

je tiens vos 5 sous et je monte.

— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des

mains son fusil armé dont il voulait s’aider.

Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après

s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre,

après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne

pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la

plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient

des idoles? me voilà sur les épaules d’un Dieu!

— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut

la druidesse Velléda, faites-nous-en part.

— Bah! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand!

répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette! vive le

charmant Béranger!

— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain.

N’est-ce pas, sir Arthur? est-ce que vous pouvez supporter ce

chansonnier de taverne?

— Béranger! grand poète! dit tranquillement l’Anglais.

— Un poète, lui! dites donc Chateaubriand!

— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais sans s’animer

davantage.

— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher

_allié_, vous êtes un véritable Anglais.

— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir

Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger, se donneront la main.

— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse

Velléda sur la grande pierre jomâtre.

Quoi! Lisette, est-ce vous...?

chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant

d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut

interrompu par une exclamation de surprise.

— Qu’est-ce donc! un lièvre? un serpent? s’écria Guillaume.

— Velléda? demanda sir Arthur en souriant un peu.

— Non! Lisette, répondit Marsillat; pas laide du tout, ma foi! mais

est-elle morte?

Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus

grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne

répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure,

se mit en devoir d’escalader le rocher; mais sir Arthur, moins pressé et

nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et

en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite

atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se

trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie.

— C’est un petit enfant, dit l’Anglais.

— Cela? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat; peut-être

plus!

— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.

— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat; les filles jusqu’à

seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent

des traits enfantins; ils se développent tout d’un coup, et deviennent

grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la

même chose que pour les poulains et les taureaux.

— Oh! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre

parler si légèrement de l’espèce humaine.

— Comme elle dort! dit Guillaume de Boussac; un coup de fusil ne la

réveillerait pas.

— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de

sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie

cruelle et dangereuse.

— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est

jolie, n’est-ce pas, Léon? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas

laid.

— Je voudrais voir _son_ figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes

de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses

discours ordinairement graves.

— Oh! _son_ figure est _beau_! répondit Marsillat avec l’indifférence

que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue; c’est le

beau type bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type marchois,

moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé

son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et

cela plairait à _mylord_, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un

autre, malgré sa philosophie.

Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet

pour la réveiller; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un

accent qui provoquèrent un éclat de rire :

— Laissez dormir l’innocence.

— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en

avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle.

— Mettez votre gant! dit Guillaume, en le retenant; les enfants de ce

pays sont si malpropres!

— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un brin d’herbe dont il

chatouilla le front de la jeune fille.

Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna

avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la

poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une

pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis,

sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement

gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune,

mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et

resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était

bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans

ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri

et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit

d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des

paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des

montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est

pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et

c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine

anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos

provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes;

mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive

s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus

rustiques de nos provinces centrales.

La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la

fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche

particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son

front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes

les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient

une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a

immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la

souplesse et la force; elle était vêtue de haillons qui, dans leur

désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus

reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des

dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un

respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et

ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible.

— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en

baissant la voix par un sentiment instinctif.

— Et pourquoi Lisette ne _serait-il_ pas _beau_ comme Velléda? demanda

sir Arthur.

— Va pour Velléda, va pour Lisette! répondit Marsillat; si j’étais

peintre, je voudrais _croquer_ cette divine créature... Et si j’étais

seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette

chevrière a tant soit peu d’esprit.

— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en.

— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la

vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir

regardé les belles Marchoises; la plus sotte et la plus novice en sait

assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre

nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos

champs!

— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu

de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à

la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la

beauté.

— Oui, oui, _mylord_ est seul digne de contempler la _biouté_, dit

Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur

ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il

ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand

les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique.

— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et

je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre.

En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la

dormeuse, le napoléon qu’il avait parié.

— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que

cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, _Mylord_, ajouta-t-il

après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en

voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que

cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.

— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir retourné toutes ses poches

d’un air consterné, que je n’ai rien autre chose sur moi.

— Je crois bien! vous avez tout donné en chemin, reprit Guillaume qui

connaissait l’extrême libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné

m’amuse, ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur la chevrière. Je

voudrais voir son étonnement quand elle trouvera ces trois pièces dans

sa main en se réveillant.

— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit Marsillat, ou tout

au moins les fées qui hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres

au coup de midi et au coup de minuit.

— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit Guillaume, et que nous

voici trois, nombre consacré dans tous les contes merveilleux, je suis

d’avis que nous fassions chacun un souhait à cet enfant.

— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur la tête de l’enfant :

Ma belle, lui dit-il, je te souhaite un gaillard vigoureux pour amant.

— Ma charmante, je te souhaite un protecteur riche et généreux, dit M.

de Boussac en souriant.

— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui t’aime et t’assiste dans

tes peines, dit à son tour l’Anglais avec un sérieux et un accent de

conviction qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses compagnons.

Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, croyant avoir porté

bonheur à l’enfant, chacun à sa manière, et ne se doutant guère que

leurs aumônes allaient devenir dans sa petite main l’instrument de leurs

destinées.

I

LA VILLE GAULOISE

Environ quatre ans après cette aventure, M. Guillaume de Boussac

repassait pour la première fois au pied du mont Barlot, sur lequel

s’élèvent les pierres jomâtres; et, en regardant de loin ces monuments

druidiques, en se souvenant d’y avoir été conduit jadis deux ou trois

fois par des parties de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait

nullement la prétendue druidesse dont la main avait reçu son aumône.

Cette futile circonstance était sortie de sa mémoire et n’y revint que

longtemps après.

Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre collégien, était devenu

un charmant jeune homme, encore rose et blanc comme une demoiselle, au

dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, et d’une physionomie

plutôt sérieuse qu’enjouée. Le temps et la réflexion avaient mûri son

caractère, son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses promenades

à l’exploration des pierres jomâtres, au delà desquelles il ne s’était

guère aventuré autrefois; maintenant il s’enfonçait dans les montagnes,

monté sur un joli cheval anglais, et muni d’un léger portemanteau qui

annonçait des projets de voyage pour deux ou trois journées. Arrivé à

son château de Boussac depuis moins d’une semaine, et s’ennuyant déjà de

l’esprit arriéré de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la

prévenant d’une absence dont elle avait de son côté promis, avec plus de

tendresse que de sincérité, de ne prendre aucune inquiétude. La journée

était superbe, le soleil du matin commençait à sécher la rosée sur les

bruyères; notre jeune chercheur d’aventures ne pouvait se faire

d’illusions sur le confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait

vanté les beaux points de vue et les antiquités du pays plus que les

auberges, et il se promettait de supporter en stoïcien, sinon tout à

fait en chrétien, les fatigues et les privations d’une excursion

poétique dans un pays inculte, dépeuplé et presque sauvage.

Guillaume n’était pas très directement le descendant du fameux maréchal

de Boussac, un des compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des

Anglais et des libérateurs de la France sous Charles VII. Pour justifier

le principe que les grands noms ne doivent pas périr, le mariage d’une

petite nièce de cette maison avait porté, au temps de Louis XIV, la

seigneurie et le nom de Boussac dans une famille de bons gentilshommes

du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop près son arbre

généalogique; comme bon nombre de nobles à l’époque de la Restauration,

il avait ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, suppléant par

la force de l’imagination à celle du sang, il croyait consciencieusement

sentir celui des anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines.

C’était un brave jeune homme, un peu réservé de manières et très sincère

de cœur, sage comme un enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère

pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore à vingt ans, il y a

vingt ans. Cet heureux temps n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont

sceptiques et blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on n’était

que désespéré avec Werther, René ou le Giaour, et cela était infiniment

préférable; car on pratiquait le désespoir en amateur, et on le portait

en homme de goût. Guillaume n’en était pas même au point de se croire

malheureux; il n’était que mélancolique, et il trouvait dans la poésie

du Christianisme assez de belles inspirations pour se réfugier, sinon

bien sérieusement, du moins très sympathiquement, dans le sein d’une

religion fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il avait reçu

certains bons principes de morale, qu’il avait de nobles instincts, que

tout ce qui était lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop de

beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée une sorte d’idéal

romantique propre à le maintenir dans le respect, même peut-être un peu

exagéré, de soi-même.

Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses

descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche

le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la

montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et

qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère,

il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique,

afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être

aussi de braver plus de hasards.

Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de

la colline, comme un appel aux prières du voyageur; et, se guidant sur

les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de

distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges,

il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de

Toull.

La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité

gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les

Francs au IV^{e} siècle de notre ère. On y trouve des antiquités

romaines, comme à peu près partout en France; mais là n’est pas le

mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas

prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on

chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de

la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères.

Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre

battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur

le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la

masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est

littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible,

et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église,

avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant,

forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est

devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre

les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles

délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du

département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et

Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même

une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du

destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses

princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la

limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le

Combraille était le pays des _Lemovices_. La division des départements

est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile

d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.

L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays aride, et habitué à une

sobriété parcimonieuse, est le plus âpre au gain qui soit au monde. Il

est actif et industrieux comme tous ceux qu’une nature marâtre dresse au

joug de la nécessité. Il aime ce sol ingrat qui ne le nourrit pas, et

quand il a fait la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans sa

jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous son toit de chaume, en

léguant à sa famille le prix de son travail ou de son talent. Plus

ouvert et plus civilisé que celui des heureuses vallées limitrophes du

Berri, il accueille mieux l’étranger et s’en méfie davantage. Il est,

selon l’expression de Balzac, _aimable comme tous les gens très

corrompus_. Cependant il vaut mieux que sa réputation, et, quand il se

mêle d’être estimable, il ne l’est pas à demi. Il joint alors la probité

et le dévouement à l’esprit, à l’activité, au courage, à la

persévérance.

Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, et font volontiers les

fonctions de servantes dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont

belles, elles y deviennent vite des servantes maîtresses, et la femme

légitime berrichonne ne doit pas essayer de lutter contre la concubine

marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, rentrent dans

leurs montagnes pour se vouer aux soins de la famille, sont

d’excellentes ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties ont une

candeur souvent préférable à _l’acquis_ de leurs compagnes.

Le premier indigène de la montagne de Toull auquel Guillaume de Boussac

s’adressa était un rusé compère, jovial, railleur et affable; mais il

était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette sagesse du pauvre qui ne

se laisse éblouir ni par les beaux habits ni par les douces paroles.

Aussi, ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, mangeant son

pain noir, et faisant _gratis_ la conversation avec le jeune voyageur,

que lorsque celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le mot _en

vous récompensant_, qu’on lui avait recommandé de ne jamais oublier dans

ce voyage. Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, le vieux

Léonard ferma lestement son couteau, mit le reste de son fromage dans sa

poche, et, prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus la voie

pavée qu’avec effort, il se mit en devoir de conduire Guillaume au

meilleur gîte possible.

— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, lui dit-il, mais il

n’aurait à vous offrir que des ognons crus. Je vous conduirais bien

aussi chez M. le curé; mais il a pris mon garçon avec lui pour aller

dans la montagne porter le bon Dieu à une femme qui se meurt. Je vous

conduirais bien chez moi; mais ma femme est aux champs, et il faut que

j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir; car _c’est moi qui

suis_ le sacristain de la paroisse... Je vous conduirais bien encore à

l’auberge... mais il n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez

la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où vous ne manquerez de rien.

Vous avez apporté tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas? Est-ce que vous

n’avez pas d’avoine sous votre valise? Et dedans, vous avez bien du pain

blanc et une bouteille de vin?

— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, et je vois que je

dois m’attendre à ne rien trouver.

— Rien?... vous n’avez rien?

— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui le vit disposé à lâcher

tout doucement la bride de _Sport_, son beau cheval anglais.

— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit le sacristain; venez

toujours, et on tâchera de vous trouver ce qu’il faut.

Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour

examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les

deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une

trace de travail humain; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à

peine sensible, il commençait à regarder comme très conjecturale

l’existence de la capitale des _Cambiovicenses_, lorsque le paysan,

devinant sa pensée, lui dit :

— C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de

deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du

mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer);

l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en

terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps

anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents... bah!

qu’est-ce que je dis? au moins quatre cents ans!...

— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. Êtes-vous quelquefois

sorti du pays?

— Oh! oui, Monsieur; j’ai été à Boussac bien souvent, et à Chambon

aussi!

— Jamais à Paris?

— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon qu’un autre. Faut bien

être maçon chez nous, puisqu’il n’y a que de la pierre; mais je ne

pouvais pas suivre les autres[1]. Je suis boiteux, comme vous voyez, et

je l’ai été de jeunesse. C’est pour ça qu’on m’a fait sacristain; je

balaie l’église et je sers la messe; je suis fossoyeur aussi, et j’ai

appris à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de noces et les

enterrements, sans compter que j’aide aux baptêmes. Et vous, Monsieur,

avez-vous été à Paris?

— Presque toute ma vie.

— Vous êtes peut-être ingénieur des routes? Vous devriez bien faire

arranger les nôtres.

— Elles en auraient grand besoin; mais je ne suis pas ingénieur.

— Vous n’êtes pas _mercier_ (marchand colporteur)? Non, vous avez un

trop petit paquet, et cependant vous auriez là une belle bête pour

porter la balle.

— Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume coupa coupa aux

questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, en lui ôtant des mains la

bride de son cheval, pour le faire entrer avec précaution sous la porte

basse de l’étable à chèvres de la mère Guite. Une vieille fée à menton

barbu vint lui en faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les

flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde partie dans le

duo de questions que Léonard avait entamé. — C’est vous qui êtes le

garçon (le fils) à M. Grandin de Gouzon? — Venez-vous de Boussac?

— Allez-vous boire les eaux d’Évaux? — Vous êtes peut-être le neveu à

madame Chantelac, qui demeure à Chatelus?

— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des dénégations laconiques

du jeune homme, que vous êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort,

mais le jeune, qui est _homme de loi_ à Boussac?

— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, répondit Guillaume.

— _Ouache!_ vieille sans yeux! reprit le sacristain. Vous avez bien des

fois vu le garçon à M. Marsillat! Il est noir, et celui-là est blondin!

— Peut-être bien! mais moi, je ne connais pas les monsieurs les uns des

autres. Ça me paraît qu’ils sont tous habillés et tous faits de même.

C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi!

— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, elle les connaît bien.

Appelons-la donc un peu, _pour voir_! Claudie! Claudie[2]! Viens donc

là! Je veux te parler!

— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez? répondit une voix fraîche

et claire qui partait de dessus la tête de Guillaume; et presque

aussitôt il vit apparaître une figure brune, appétissante et décidée, à

la trappe de l’abat-foin.

— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, dit Léonard, et

regarde-moi ce jeune monsieur. Le connais-tu?

— Non.

— Ça n’est donc pas M. _Lion_ Marsillat?

— Eh dame, vous savez bien que non, vieux _innocent_! vous connaissez

M. Marsillat aussi bien que moi.

— Oh! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges; je ne le connais

pas si bien que toi!

La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et se retira

précipitamment de la trappe.

— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des bêtises à ma fille, vieux

vilain? dit la mère Guite, qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée.

— Faut bien rire un peu, surtout devant les bourgeois, répondit le

narquois Léonard. Sans cela ils nous croiriont trop bêtes! c’était tant

seulement pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs.

— Taisez votre méchante langue! Claudie n’a pas besoin de regarder les

monsieurs. Les monsieurs la regardont, si ils voulont.

— _Avis aux voyageurs!_ pensa Guillaume; mais ce n’est pas moi qui irai

sur les brisées de Marsillat. Ces sortes de conquêtes ne me tentent

guère. — M. Léon Marsillat vient donc souvent par ici? demanda-t-il au

sacristain.

— _Plus souvent qu’à son tour!_ répondit Léonard d’un air malin en

clignant de l’œil.

— Est-ce qu’il a des affaires par ici? demanda encore Guillaume,

feignant de ne pas comprendre, afin de savoir quel prétexte Marsillat

pouvait donner à ses apparitions dans ce pays sauvage.

— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes Monsieur, car nous élevons

du bestiau dans nos herbes, et notre _chevaline_ surtout a du renom.

— Je le sais.

— Mais _ouache_! M. Marsillat marchande toutes les pouliches du pays

sans rien acheter! ou bien, quand il achète, il fait semblant de se

dégoûter bien vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien dans

tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça coûte. Son père était comme lui

dans son temps. Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas,

depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux; mais sa fille voit

clair pour deux.

— Taisez-vous donc une fois, deux fois! dit la vieille, et prenez donc

la fourche. Vous voyez bien que ce monsieur fait la litière lui-même,

pendant que vous chantez comme un vieux sansonnet.

— Faut pas vous fâcher, Guite! votre fille n’est pas la seule qui cause

avec M. _Lion_.

— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle qu’il cause le moins.

— Heu! heu! je sais bien qu’il y en a une autre avec qui qu’il voudrait

bien s’entendre; mais il n’y a pas moyen. Claudie! Claudie! c’est-il pas

vrai qu’il y en a une autre? et que, pendant que vous gardez vos bêtes

dans le bois de la Vernède ou du côté des _pierres-levées_, M. _Lion_

passe avec son fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait

la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre?

— Tout ça, c’est un tas de faussetés! cria Claudie avec aigreur, en

s’approchant de nouveau de la trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la

plus mauvaise langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en manque!

— Tout de même, continua Léonard en riant, il y en a une de vous

autres, les jolies filles, qui ne veut plus aller aux champs avec vous,

parce qu’elle dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être

qu’elle voudrait garder la société pour elle seule. C’est peut-être

parce que vous êtes jalouses d’elle et que vous la bougonnez. C’est

peut-être aussi qu’elle veut rester comme il faut être _pour attraper le

bœuf_.

— Parlez pas de ça! s’écria la mère Guite, avec une colère véritable.

Vous avez le diable au bout de la langue, à ce matin!

— Non! faut pas parler du bœuf devant les étrangers, répondit Léonard

d’un air ironique. Ils pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da!

Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à parler par énigmes, et

trouvant peu de plaisir à entendre les propos grivois du sacristain, se

disposa, en attendant que la faim le ramenât impérieusement à ce triste

gîte, infecté de l’odeur de la lessive et des fromages, à aller explorer

les antiquités de Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant

qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une éducation un peu

efféminée. Il aimait la campagne et les paysans de loin, dans ses

souvenirs. Il les rêvait alors, graves, simples, austères comme les

Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait rudes, malpropres et

cyniques. Il s’éloigna, dégoûté déjà de l’envie qu’il avait eue de

causer avec eux.

Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête

anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de

la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans

la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers

la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de

conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour

serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier

étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite

plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le

pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et

le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée

perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en

automne on rencontre parfois sur la plate-forme de Toull un collégien de

Bourges en vacances, un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone

de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première

fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du

hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi,

on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos.

Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il

vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses

collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble

parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et

ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation

du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce

morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il

portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans

les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le

Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa

riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues

jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup

d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous

donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que

des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace;

puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous

éblouit; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région

élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble que sur tous les

sommets isolés, à voir ainsi le cercle entier de l’horizon, on a la

perception sensible de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir aussi

celle du mouvement rapide qui le précipite dans sa rotation éternelle.

On croit se sentir entraîné dans cette course inévitable à travers les

abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus de soi une branche pour

se retenir. Je ne sais pas si les guetteurs confinés jadis au sommet de

cette tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation où l’on peut

s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas condamnés à un pire supplice que

celui des prisonniers enfouis dans les ténèbres des geôles.

Notre voyageur ne put supporter longtemps la triste grandeur d’un pareil

spectacle. Il avait cru y trouver l’enthousiasme; mais l’enthousiasme ne

se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : il vient à nous

quand nous le méritons. L’enfant qui courait après la poésie, mais qui

n’avait pas encore assez vécu pour la produire en lui-même, ne trouva

dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement.

Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il n’y était monté, et, se

sentant tout à coup glacé au milieu d’une journée brûlante, il chercha à

la hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de la plate-forme.

En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt le versant de la

montagne, et, en quelques instants, il se trouva tourné vers le midi,

c’est-à-dire jeté sans transition dans une autre nature, dans une autre

saison, dans d’autres pensées. Du côté de la Creuse, un seul arbre,

protégé par l’église de Toull, a grandi en dépit des vents, infatigables

balayeurs des bruyères et des monts chauves de la Marche; mais du côté

de la Voëse, tout prend un aspect plus riant. Les chemins sablonneux

s’enfoncent sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull se

présente sur un plan doucement incliné et ombragé de beaux arbres. Ce

lieu offrit enfin au front fatigué de notre voyageur un asile comparable

pour lui en ce moment aux champs élyséens des classiques.

Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris de la cité gauloise,

qui entourent ce champ du repos; et, se voyant complètement seul, il

s’enfonça dans les hautes herbes des tombes effacées. Une douce chaleur

revenait à ses membres; aucun souffle d’air n’écartait les branches des

châtaigniers et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête et se

penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus resserré, brillait encore à

travers ce dôme de verdure; mais en se couchant dans le foin vigoureux

et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, le jeune homme

échappa bientôt à la vue de ce ciel étincelant qui le poursuivait. Un

sommeil réparateur engourdit ses membres, et l’abeille vint butiner

autour de lui avec une chanson harmonieuse qui le berça dans ses songes.

Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un bruit de voix monotones

le réveilla peu à peu. A mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se

rendait compte de sa situation, il reconnaissait deux personnes dont

l’accent avait récemment frappé son oreille. C’était le sacristain

Léonard et la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance.

Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur enfoui jusqu’aux

genoux dans une tombe qu’il creusait lentement, et la vieille femme

assise sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant sa

quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient aucune attention à

lui, et commencèrent un dialogue fantasque, qui sembla au jeune baron la

continuation des rêves qu’il avait faits durant son sommeil.

-----

[1] La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à

Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent

passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois

étaient particulièrement adonnés à cette profession.

[2] Claudie se prononce _Liaudie_ ou _Liaudite_, moyennant quoi c’est un

nom très répandu en Berri. _Guite_ est la contraction de Marguerite.

II

LE CIMETIÈRE

Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher

comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme! et

quant au bœuf...

— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau! reprenait la vieille.

— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes.

Allons, faut dire que c’est un _taurin_ (taureau).

— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous.

— Ah ben! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne

veux; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh! que les femmes

sont donc simples!

— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu?

— Vous l’avez donc vu, vous?

— Non, mais j’ai été bien des fois _sur le moment_ de le voir.

— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là; mais le moment

passe et je ne vois rien.

— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout.

— Tiens! si ça n’est pas gentil de rire, à présent...

— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les

étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur.

— Attendez! attendez! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma

bêche. Je crois que c’est _la chose_. Tendez votre tablier, j’vas y

mettre mon pesant d’or.

— Pouah! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétiens sur moi. Ça

fait peur!

— Ça ne leur fait pas de mal, allez! Depuis le temps que je creuse dans

la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y

en a de ces os de morts!... Y en a! y en a!... _à mort_, quoi! faut

qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en

peux pas trouver la fin, de ces os!

— Ça n’est pas déjà si bon de creuser! Plus on creuse, plus on fouille,

plus on lève les pierres, moins on trouve.

— Vous y pensez donc toujours? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles

femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des

histoires.

— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici,

depuis que le monde est monde! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut

pas être faux.

Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois,

et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même,

il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses

brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à

le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si

longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux

français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’_oc_

fût plus familière à la vieille femme que la langue d’_oïl_, soit

qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle

entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et

Guillaume cessa de les écouter.

Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du

fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré

lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours

question de _bœuf d’or_, de _veau d’or_, de _trésor_, de _trou à l’or_,

et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs

de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait

été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait

vainement à retrouver le nom.

Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il n’y était plus revenu

qu’une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se

retremper dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l’empire; et

à cette époque-là Guillaume n’avait guère songé à s’enquérir de sa

nourrice; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les

longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire confuse

du passé. Ce patois qu’il avait oublié, il se souvenait maintenant de

l’avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il

se remettait à l’entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi

lui avait parlé de _veau d’or_ et de _trou d’or_. Elle savait là-dessus

mille contes et mille chansons fantastiques qui l’avaient agité dans ses

songes; et cette fidèle berceuse, qui préside comme une sibylle aux

premiers efforts de l’imagination, la première amie de l’homme, _la

bonne_, ce personnage si bien nommé _la nourrice_, cette mère véritable

dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se

présenter à l’esprit de Guillaume comme un type vénérable, comme un être

sacré qu’il se reprochait d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda

comment sa mère, si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui

en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le _Génie du

Christianisme_, et qui s’attendrissait au son des cloches « _qui avaient

chanté sur son berceau_ », d’avoir laissé dormir dans son cœur le soin

de rechercher et de secourir cette femme dans sa détresse présumée.

C’était peut-être la mère Guite! Guillaume se souleva sur son coude et

la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes.

Pouvait-elle être déjà si vieille? La misère pouvait-elle avoir déjà

flétri à ce point la femme qu’on avait dû choisir jeune, vigoureuse et

fraîche pour l’allaiter? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et

en vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs de la pauvreté

vieillissent souvent d’un demi-siècle.

Tandis que cette fantaisie s’emparait de son cerveau, Léonard avait

détourné la conversation, et, habitué qu’il était à causer avec son

curé, il avait repris la langue française du Berri.

— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, qu’après avoir si

longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai

pas seulement me rendre à moi-même.

— Votre garçon vous la creusera, votre fosse; il héritera bien de votre

place!

— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite?

— Dame! attendez donc! ça doit être sur le père Juniat, car l’herbe est

bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu’il est mort.

— Eh bien! non, vous ne connaissez pas les êtres du _jardin aux

horties_ (le cimetière). C’est le pauvre Lauriche qui est là. C’est ça

un bon enfant! Ah! que je me suis diverti avec lui dans le temps!

C’était un malin! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jambette, comme il

vous a fait rire?

— _Paur houme!_ je m’en souviens bien, et cette chanson qu’il chantait

si bravement!...

La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante en mineur, et sur une

mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la

musique mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le

faire sans en altérer la grâce et l’originalité; à quoi le sacristain

répondit d’une voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante du

défunt.

— Taisez-vous donc! dit la vieille en l’interrompant; faut pas chanter

comme ça sur les morts.

— _Ouache!_ s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche!

Il va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien

su aussi, des belles chansons. Ah! la _gente_ chanteuse que ça faisait

dans son temps.

— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là? elle en savait long, _si

pourtant_, sur le veau d’or et sur _la chose_ dont vous vous moquez

toujours.

— Elle n’y croyait pas; elle disait ça pour s’amuser.

— Elle l’avait vue, pourtant.

— Elle se moquait de vous.

— Oh! que non!... c’est un grand malheur pour nous, qu’elle s’en aille

comme ça, tout d’un coup... Elle avait des secrets.

— Eh bien! elle les _laira_ à sa fille.

— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est une femme, la mère, qui

a toujours eu du malheur; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle

a su si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme les autres.

— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé; elle s’est contentée

du peu qu’on lui a donné; et puis ils l’ont oubliée...

— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres!... D’ailleurs, il y a

eu quelque chose là-dessous... _La dame_ l’aimait beaucoup, beaucoup; et

puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus du tout! du tout!... J’ai

su ça, moi, dans les temps...

— Eh bien! ce jeune homme qu’elle a élevé, comment donc qu’il ne s’est

jamais souvenu d’elle?

— C’était trop jeune; et puis, ça ne vient guère dans le pays : ça doit

être soldat, à cette heure, ou bien général, peut-être; car on dit qu’on

les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu’il n’y a plus

d’empereur...

— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, la _pauvre âme_

n’avait pas trouvé le trou à l’or, au château de Boussac et sa fille

n’aura pas grand’peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste

qu’un peu de bestiau, trois ou quatre _ouailles_, _quat’_ ou cinq

chèvres, et sa _chétite_[4] maison...

— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de s’en aller à la place

de l’autre!

— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait

s’en retirer.

— Les bourgeois, les bourgeois! ça prend d’une main et ça retire de

l’autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça.

— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu?

— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard! dit la

vieille d’un ton lugubre.

— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite! répondit le sacristain d’un

ton philosophique.

Et il se fit un grand silence qu’interrompit le roulement lointain du

tonnerre.

— Ah! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme! dit Léonard, et si elle ne

se dépêche pas de finir, M. le curé se mouillera le _carcas_ (le corps).

— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la vieille. Il y avait à

la _piquette_ du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je

disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la

pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil couché...

— Tula? s’écria Guillaume en se levant et en s’approchant des deux

paysans avec une émotion profonde.

— Ah! mon petit Monsieur, que vous m’avez fait peur! dit la vieille

parque en ramassant son fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la

fosse.

— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis longtemps... Tula,

n’est-ce pas?... La femme qui va mourir s’appelle Tula?

— Oui, Monsieur, répondit Léonard; vous la connaissez?

— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans?

— Et qui a nourri son garçon.

— Et elle demeure par ici?

— Pas loin d’ici, Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu’on va

l’enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais.

— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver?

— Oh! non, Monsieur, dit la mère Guite; ma fille y a été hier soir, et

elle était déjà à l’agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec

le bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il arriverait trop tard

pour l’administrer.

— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n’est-ce pas?

— Oh! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent! car M. le curé va

rentrer, et il n’aurait personne pour _affener_[5] sa jument; mêmement,

je vais chercher mon dard (ma faux), pour en donner un _trait_ sur ces

herbes, à seule fin d’en porter une brassée dans la mangeoire.

— Et vous, mère Guite? dit Guillaume impatienté.

— Oh! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous.

Je descends bien : mais j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez

bien tout seul! Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche,

là-bas, au fond; voyez des grosses pierres blanches et une maison à

côté! c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle.

— J’y cours, dit Guillaume.

— Attendez donc, attendez donc! lui cria Léonard; pas par là : vous

n’en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les _viviers_, à ce qu’il me

paraît? Vous vous péririez là dedans!... Je vas vous appeler quelqu’un

pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l’heure. Claudie!

oh! Claudie!

Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson, à côté de

celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du

cimetière.

— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne _lui

cause_ pas trop en route; il est pressé.

— Faut-il que j’y aille? demanda Claudie à sa mère, d’un air à la fois

confus et hardi.

— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes,

répondit tranquillement la mère.

Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, agrafa sa mante grise,

et se mit à descendre lestement la montagne en criant : _Par ici,

Monsieur_, et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous sa

chaussure retentissante.

Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et de souffrance. Ces pierres

tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblait voltiger,

s’écroulaient sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il

s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui

longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les

_viviers_ de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui

n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en

filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et

court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et

cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi

dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y

enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques

instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits

malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à

la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager

vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait,

non pas noyé, mais étouffé par la vase; et les bonnes femmes de Toull

pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le

sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre

sonner les cloches.

Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume;

et, n’osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît

pas le silence le premier, se disait, en elle-même, que _le monsieur

était bien fier_. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa

jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la

pauvre Tula. Claudie commença par le _Plaît-il_? inévitable entrée en

matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter

à dessein votre demande; et quand le jeune homme eut patiemment

recommencé :

— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très brave femme, bien

propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très _bonne pour

la vie_.

— Qu’entendez-vous par là?

— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite comme sa sœur _la

Grand’Gothe_.

— Laisse-t-elle plusieurs enfants?

— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur; elle n’a qu’une fille, dit

Claudie, qui n’appliquait, comme font les Berrichons, le mot d’enfant

qu’au sexe masculin.

— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie?

— Pardi oui! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est

beaucoup plus vieille que moi.

Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume sur les dix-sept

ans que Claudie portait en triomphe.

— Cette fille n’est-elle pas née au château de Boussac? demanda-t-il.

— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n’aie pas

songé à lui demander, et d’ailleurs, moi, je n’y étais pas! Mais ça me

paraît que je l’ai _écouté dire_ à ma mère.

— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas.

Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, elle commença à

interroger.

— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c’te Jeanne?

— Jeanne? s’écria Guillaume : elle s’appelle Jeanne? Qui lui a donné ce

nom?

— Dame! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce monsieur est sot! pensa

Claudie.

— Et qui est sa marraine?

— Ah! ça, je le sais bien! C’était la _grand’dame_ de Boussac. La

connaissez-vous, la dame du château de Boussac? est-elle en vie?

est-elle dans le pays?

Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était frappé de l’étrange

coïncidence qui l’avait amené à Toull pour y voir creuser la fosse de sa

nourrice et pour réparer le long oubli de sa famille, en offrant sa

protection à sa sœur de lait, à la filleule de sa mère. Il voyait dans

le hasard qui l’avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout

autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel, et il

remerciait Dieu de lui avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il

était venu chercher son plaisir.

La coquette Claudie, le voyant si peu galant, avait perdu tout le

trouble intérieur qu’elle avait nourri complaisamment en elle au début

de leur tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de

questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui

il était, d’où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé

d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à cette pauvre

femme et à sa fille.

— Tenez! lui dit-elle tout à coup, lassée de son silence dédaigneux ou

préoccupé, m’est avis que vous avez besoin d’une servante, et que vous

venez pour en _louer_[6] une dans le pays d’ici, où elles ont du renom.

Vous aurez _écouté dire_ que la Jeanne était une bonne fille, bien

forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de

l’amener.

— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux pour elle de trouver

une condition hors du pays?

— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté sa mère; mais depuis

que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui

ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n’a

jamais eu envie de quitter le pays; quand on est accoutumé dans un

endroit, on n’aime pas à changer; mais à présent qu’elle va être

malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, et si vous

lui portez intérêt, vous feriez bien de l’emmener.

Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi, une

intention marquée de persuader Guillaume, qui n’échappa point à ce

dernier, mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces insinuations en

alléguant que la pauvre Tula n’était peut-être pas morte encore, et

qu’il n’y avait si grave maladie dont on ne pût revenir.

— Oh! c’est bien fini pour elle! répondit Claudie; tenez, Monsieur,

regardez, là, en bas, M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin

pavé. C’est dit! la mère Tula n’a plus besoin de rien.

Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le

paysan, frappa le jeune homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop

tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis

envoyé par la volonté divine auprès d’un cadavre pour subir une

expiation douloureuse.

Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes

s’amoncelaient sur plusieurs points de l’horizon.

— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu’il

ralentissait sa marche, comme un homme accablé; si nous restons

longtemps à Épinelle, nous serons mouillés.

Guillaume se hâta machinalement, et, après une demi-heure de marche, il

arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice.

— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton résolu. Moi, je ne veux

pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous

attendrai par là pour vous ramener; mais il ne faut pas trop vous

_amuser_, parce que l’orage vient.

Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n’avait

jamais vu de cadavre, et cette première épreuve, jointe à des

rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion

pénible.

-----

[3] Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes convaincus

que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit restée en usage en

France. Mais comme il est chargé de locutions particulières qui

demanderaient de continuelles explications, nous ne mettrons dans la

bouche de nos personnages principaux qu’une traduction libre.

[4] Chétive, mauvaise, méchante.

[5] Rentrer du foin.

[6] Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à l’année

comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons bourgeoises.

III

LA MAISON DE LA MORTE

Une forte odeur de résine s’échappait de la chambre unique qui

remplissait, avec une étable en appentis à plusieurs divisions, toute

cette pauvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes;

cependant l’intérieur était propre et annonçait des habitudes d’ordre et

d’activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins

jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu,

on voyait le corps de la morte, entièrement recouvert d’un drap blanc,

le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire

vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes,

de celles qui, au fond de la Marche comme dans les montagnes de

l’Écosse, assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les

funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d’elles, une grande

jeune fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre,

pleurait en silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr’ouvertes

sur ses genoux, dans une attitude qui rappela au jeune homme la

Madeleine de Canova.

L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier

moment, et il put contempler cette figure angélique qu’il s’imagina

connaître, bien que, depuis ses premières années, il l’eût oubliée au

point d’ignorer jusqu’à son existence. Le teint pur de Jeanne, pâli par

la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre; ses yeux

blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu’elle ne songeait

point à essuyer ruisselaient sur ses joues; la pureté des lignes sévères

de son profil, et l’immobilité de sa consternation : tout contribuait à

lui donner l’apparence d’une statue.

La première personne qui s’aperçut de l’arrivée de l’étranger fut la

sœur de la défunte, une grande virago à l’air dur et bas à la fois. Elle

fit un signe de croix comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se

levant, elle s’approcha de Guillaume.

— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur? lui dit-elle d’une voix forte

qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts.

— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles de la

malade.

— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, reprit la Grand’Gothe. Je ne

vous ai jamais vu par ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins

chez nous... Ma sœur est morte depuis une heure.

— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.

— En ce cas, vous êtes un homme de la justice; vous êtes bien pressé de

venir mettre les scellés chez nous. On n’a pas besoin de vous; la fille

est majeure; et puisque je n’ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d’un ton

aigre, je n’en veux rien détourner. Allez, allez! passez votre chemin.

On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles.

Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être éconduit brutalement, se

résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fit en baissant la

voix, craignant de la part de cette maîtresse-femme des apostrophes plus

dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop

tard, elle changea tout à coup de manières et de langage.

— Vous saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur,

dit-elle d’un ton patelin; et vous veniez pour l’aider un peu? C’est

bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde

comme nous. On a honte de n’avoir rien à vous présenter pour vous

rafraîchir. Que voulez-vous! ma pauvre sœur ne fait que de trépasser, et

on n’a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous

donc sur une chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je vais

mettre un linge blanc dessus pour que vous ne gâtiez pas vos

habillements.

— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre

chagrin, répondit le jeune baron, choqué de l’aisance et de la présence

d’esprit qui trahissaient chez cette femme une profonde sécheresse de

cœur. J’espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en

accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens

trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil

moment; et cependant j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques

paroles de consolation et quelques offres de service. Mais, dans ce

dernier cas, je viens trop tôt, car il est impossible qu’elle songe à

autre chose qu’à la perte qu’elle vient de faire.

— Oh! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand’Gothe

d’un air décidé, elle peut bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur

que vous lui faites. Jeanne! Jeanne! viens donc parler à ce Monsieur.

— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d’un ton ferme. Je

ne le veux pas. J’attendrai qu’elle soit en état de m’entendre.

Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l’attention de Jeanne, il

s’approcha du cadavre, et resta absorbé dans les pensées graves et

pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline

abandonnée à l’autorité d’une nature grossière et acariâtre, caractère

fortement empreint sur les traits repoussants de la tante.

Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa aussitôt, ne

comprenant pas, et ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa

présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières.

Elles le regardaient avec étonnement, et se levèrent une à une pour

aller demander à la Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune

monsieur.

Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui

adresser la parole. Mais la muette et religieuse douleur de cette jeune

fille le frappa d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna

lentement, et tandis que les vieilles femmes, malgré son refus,

s’empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla

tristement s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le feuillage

qui jetait un jour verdâtre sur le linceul de la morte.

Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu’il vit, à travers

les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de

Claudie, sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils parlaient d’un

ton animé; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité,

Guillaume entendit le dialogue suivant :

— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie

d’une voix étouffée par la colère, de venir comme ça au moment où sa

mère _tourne l’œil_. Vous croyez donc que vous allez l’emmener tout de

suite derrière votre _chevau_? Oh! vous aviez beau vous cacher, je l’ai

vu de loin, votre chevau, attaché derrière la maison, à un arbre, et je

me suis dit : voilà le loup.

— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne

pense ni à me cacher ni à me montrer. N’est-il pas tout simple que,

passant tout près d’une maison, et sachant que la pauvre femme était au

plus mal, j’aie voulu demander de ses nouvelles?

— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, et que vous vous rangiez

derrière _c’te_ buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d’être

surpris par moi? oh! j’ai vu votre manège, allez! je vous voyais de

là-haut, et vous ne me voyiez point, vous, vous étiez trop occupé

d’attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la

bergerie; eh bien! vous venez trop tard, mon galant; d’abord la Jeanne

ne peut pas vous souffrir; elle m’a dit plus de cent fois, et je vous le

redirai autant de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le puits

que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme

vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli

que vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris.

— Quels contes me fais-tu là, Claudie? et que m’importe, d’ailleurs? je

n’ai jamais songé à Jeanne, je n’aime que toi; ne fais donc pas semblant

d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la paix.

— Non pas! vous ne m’embrasserez pas. Ça n’est pas la peine. D’ailleurs

vous n’allez pas loin.

— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac.

— Oui, quand vous _aurez venu_ à bout de parler à la Jeanne; quand vous

lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très

douce à servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » Il y a plus

d’un mois que vous lui chantez cette chanson-là; mais elle n’est pas si

bête que de vous écouter.

— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je voulais; mais je ne lui

ai jamais dit cela que pour rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta

Jeanne!

— Bon! je lui dirai cela de votre part, pas plus tard que demain.

— Tout de suite, si tu veux! Mais qui est donc ce jeune homme qui est

là dedans, à ce que tu dis?

— Ah! ça vous inquiète! Je le connais-t-i, moi? allez-y voir. Ça vous

donnera l’occasion d’entrer dans la maison.

— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton ironique; et il quitta le

banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue.

Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était éloigné de la fenêtre,

dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières

avec le respect dû à la présence d’un cadavre et aux saintes larmes de

Jeanne. Il s’était rapproché d’elle et lui avait dit quelques mots de

condoléance et d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se

débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités obséquieuses de la

tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort,

il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper du sort de

Jeanne dans un moment plus opportun, lorsque, au seuil de la porte, il

se trouva face à face avec Marsillat.

L’étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes; mais, grâce à

l’effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus,

et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière

cordialité.

— Que diable venez-vous faire ici? lui demanda-t-il sans lui donner le

temps de l’interroger lui-même.

— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre, répondit Guillaume

avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette

femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n’était-il

pas d’accourir auprès d’elle aussitôt que j’ai connu sa position?

— C’est juste, Guillaume, c’est très bien de votre part. Eh bien! mon

pauvre ami, vous n’avez pas pu la sauver, et votre mère enverra des

secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir?

— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.

— Ah! vous comptez passer la nuit à Toull? C’est un mauvais gîte.

— Peu m’importe, je m’accommode de tout en voyage.

— Vous êtes donc en tournée d’amateur? Moi, je viens de voir un parent

à Chambon.

— Vous avez pris la plus mauvaise route!

— Oui, mais la plus courte! Retournez-vous maintenant à Toull?

Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous?

— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même

chemin, à moins que je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace.

— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement contrarié de

laisser le jeune baron auprès de Jeanne. Au revoir! Avez-vous quelque

chose à faire dire à madame votre mère? je m’en chargerai.

— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un

feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon

pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla

amicalement à la Grand’Gothe, s’apitoya un instant de bonne foi sur la

mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume

avait refusé, moins pour se désaltérer que pour gagner du temps, et

trouver l’occasion d’adresser quelques paroles à Jeanne.

La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite

de son caractère actif et tracassier.

— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre et discordante;

viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui

te veulent du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu?... Faut

pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre

fille; nous ne pouvons pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le

commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n’y a pas de

prières qui servent... pleurer ne sert de rien non plus : ça n’a jamais

fait revenir personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux

jusqu’à demain matin?... C’est des bêtises; tu te rendras malade, et

puis, qu’est-ce qui te soignera?... Moi, je t’avertis que je suis à bout

de mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage... En voilà

assez comme ça... Faut du courage, faut se faire une raison, pardi!...

faut penser à l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour

l’enterrement... Ah! que ça coûte, ces vilaines affaires-là!... Ah çà!

vous autres, mes braves femmes, faudra m’aider et m’assister un peu, car

je ne sais plus où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas

un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne! Jeanne! allons donc,

parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient

pour t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils _pensiont_ à toi

au château... Ta mère disait toujours : « Ils m’ont oubliée! ils sont

bien durs pour moi. » Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à

nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et

qui nous a rendu bien des petits services... Regarde-le donc, parles-y

donc! demandes-y donc ses _portements_[7]. Va donc vite lui chercher un

fromage de notre chèvre... Tu vois bien qu’il a appétit, et qu’il

mangerait bien un morceau. Allons, m’écoutes-tu?... Faut donc que je

fasse toute l’ouvrage, moi?... J’en ferai une maladie, bien sûr... Cette

enfant n’a jamais été bonne pour sa tante!... Ah oui! c’en est un de

malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que

j’ai tout perdu aujourd’hui.

En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et

que Guillaume entendit avec indignation, la Grand’Gothe se mit à

sangloter d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle

n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance passive, s’était

levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de

satisfaire sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et elle

laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir à Marsillat, bien

qu’il se fût levé pour échapper à l’hospitalité hors de saison de la

virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant,

les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et,

n’eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à

prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée d’invectives.

— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les

débris de l’assiette qu’elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne

veux pas que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais qu’on te

tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons

d’être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne,

surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au

corps.

La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, et l’ascendant qu’il

exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d’autres

manières), prouvaient assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les

assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, et qu’elle comptait

mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de

Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné

d’apercevoir de si honteuses intrigues; mais sa sollicitude, éveillé par

le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui, le

rendaient très clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune

légiste une indignation véritable, et cessa de se reprocher l’espèce

d’éloignement qu’en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui

avait inspiré depuis quelques années.

Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n’était

pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son

langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il

était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste

et libéral, c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation se

prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux

privations. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la

volonté infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient un être

supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des

plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait

de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de la fièvre des

affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son

grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme

un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses

cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de

mansuétude il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son

ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait certaines autres

vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa

position. Il raillait le luxe puéril des jeunes _dandys_ qu’il eût pu

imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s’en

donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s’y

conformait pas; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent

les mouvements, des chevaux fringants qui n’ont que l’apparence et ne

résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons

et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil; en conséquence

de quoi il avait toujours le linge le plus fin, les draps les mieux

tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le

plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et

les plus jeunes. A vingt-cinq ans, déjà riche dans le présent par

héritage, et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait une

brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la

satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers.

Il aimait son métier, et savait s’y absorber tout entier, mais après des

efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux

plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper

ses forces. Sceptique et même un peu athée, il avait pour toute espèce

de religiosité une haine d’instinct : cependant il comprenait la poésie

des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se

communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le

lendemain de ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement.

Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il

y avait deux ou trois hommes en lui, comme dans toutes les natures

puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient ces

sentiments divers de l’admiration et du mépris, de l’engouement et de la

méfiance.

Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il foulât aux pieds

l’esprit dépensé en petite monnaie, dont on fait tant de cas dans le

monde, il n’avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier

s’aperçût de son instruction, de la force de son intelligence et de la

fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville,

s’étaient rencontrés au collège; puis, durant les vacances, et

quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas

la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au

manège, à la salle d’armes. A cette époque, grâce au retour des Bourbons

et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s’était

heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes

n’était encore qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac

croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant

quelquefois à Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la

table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune

baron s’était refroidi chaque jour davantage à l’égard de son ancien

camarade.

Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir du collège, il s’était

senti dominé par lui. Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible,

il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante et forte. Il

avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais

conseils, et Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications que

le jeune homme, plus sensible, prenait au sérieux. Plus d’une fois

Guillaume avait senti avec honte que la nature l’avait fait meilleur et

moins fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie de

l’imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir

l’assistance du puissant démon qui protégeait son camarade. Nous l’avons

vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du

sceptique Léon, et railler avec lui sir Arthur, qu’au fond du cœur il

estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la

lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop

différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses

critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement

d’être expansif avec lui, et l’ironie contenue du jeune avocat avait

causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec

lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa

personne, antipathie parfaitement déguisée, d’ailleurs, sous des

manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se

croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte

d’hypocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur

naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient l’accueil protecteur

comme une charge de leur position.

Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à

merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune patricien. Il

s’en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de

prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait

et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire,

être aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur de ton nom

te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer

pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue;

et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de

tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais

tu ne me tromperas pas; je te forcerai à être franc, brutal même avec

moi, et, dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai

saigner ton orgueil en te traitant, comme tu feins de me traiter, d’égal

à égal.

En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup la vanité de Guillaume;

mais il y avait dans cette petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait

des points où il touchait malheureusement assez juste.

En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien

longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu’ils s’observaient l’un

l’autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un

ennemi des vertueuses intentions qu’il avait à l’égard de l’orpheline.

Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses

adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de

casser une courroie, ce qui le força de demander une ficelle à la Gothe,

un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de _bouriner_[8] et de

_fafioter_[9], comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour

de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à

élever la voix.

De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un

peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la

vigoureuse jument de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi,

promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat,

tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses

étrangères à ce qui s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui,

surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements de son infidèle,

lorsque la voix retentissante de la Grand’Gothe qui les croyait déjà

partis vint les forcer à prêter l’oreille.

— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne,

prendras-tu ta _cape_? Partiras-tu? Veux-tu attendre à demain pour aller

à Toull? Qu’est-ce qui invitera nos parents à la _çarimonie_? Qu’est-ce

qui apportera les provisions pour le repas de demain? Vas-tu _chimer_

comme ça longtemps? Ta mère ne t’entend plus, va! et tu ne peux pas lui

porter tes plaintes contre moi. Allons! allons! _en route, mauvaise

troupe!_ ajouta-t-elle d’un ton soldatesque, et si tu n’es pas revenue

avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu! il faudra

bien que tu marches, à présent!

— Chez qui faut-il que j’aille? répondit Jeanne d’une voix plaintive,

en paraissant sur le seuil de la cabane.

— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colombette,

chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez... Eh bien! la voilà

qui se sauve à présent, sans m’écouter! Qu’est-ce que tu vas apporter?

imbécile!

— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d’un ton résigné.

— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deux pains chez la

Gervoise, et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas

apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider; c’est un

garçon complaisant. Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et

si tu ne trouves pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons,

sauve-toi.

Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la suprême patience, qui

est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible; elle

vint se joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire un mot,

elle se mit à marcher à côté de Claudie. Celle-ci, attendrie à sa

manière de tant de souffrance muette et profonde, passa son bras sous le

sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux.

Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas;

mais, à une très petite distance d’Épinelle, le sentier escarpé des

piétons venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit congé de lui.

— C’est grand dommage que vous n’ayez pas votre cheval, dit Marsillat.

En dix minutes vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous allez

supporter une demi-heure de pluie battante.

— Ma foi, oui, c’est grand dommage! s’écria Claudie. Vous auriez pris

chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si

longtemps.

— Veux-tu monter derrière moi, Claudie? je peux te conduire jusqu’à la

Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus besoin

de toi pour retrouver son chemin.

— Ah! ça, mon petit Léon, ça me va! Vous êtes un bon enfant, tout de

même. Arrêtez donc votre chevau _au droit_ de cette grosse pierre pour

que je puisse monter.

— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais

avec plaisir; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre

Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner.

— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d’un ton assez

ferme.

— Ah! vous voilà pris! grommela Claudie en transperçant de son regard

furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous,

j’en réponds.

— Comment! toi, Claudie, qui as si bon cœur, tu ne l’engages pas à

profiter de mon cheval pour se reposer? Ah! Claudie, je ne te reconnais

plus.

— Es-tu lasse, Jeanne? Veux-tu aller _à chevau_? dit Claudie, faisant

un grand effort de générosité.

— Non, _ma vieille_, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même

calme; montes-y, toi, si ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans

retourner la tête aux invitations de Marsillat, elle dit à Guillaume :

Allons, _mon parrain_, je vas vous conduire.

Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude de donner au fils de

leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marraine à

la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche

si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel

attendrit ce visage imberbe.

Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du _chevau_ de Marsillat,

et ce dernier, un peu dépité de n’avoir pas réussi dans son projet

détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le

ventre de _Fanchon_ et en la faisant ruer et bondir sur le bord du

précipice. Claudie, effrayée, fit de grands cris; mais elle se cramponna

vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le

ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien

loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à tête au milieu

de l’orage.

-----

[7] Comment il se porte.

[8] Muser, perdre du temps pour en gagner.

[9] Ibid.

IV

L’ORAGE

Nous avons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa

sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s’intitulait aussi la sienne,

par suite d’un usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse qu’on

ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l’être par la

famille entière. Ce mot filial, _mon parrain_, résonnait dans l’oreille

de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de

circonstances romanesques qui l’avait amené auprès de Jeanne, juste à

point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte

de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d’avoir été

brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage par une si

triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème champêtre dans le goût de

Goldsmith, et il n’était pas fâché d’en être le héros vertueux et

désintéressé.

Mais il manquait encore à ce poème une héroïne qui comprît son rôle et

celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les

séductions du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir dans le jeune

seigneur qu’un personnage respectable, étranger à sa destinée.

D’ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les

pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère

agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la

crainte de n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d’un

être qui avait été jusque-là l’unique objet de ses affections. Jeanne

passait aux champs pour une fille très bornée, parce qu’elle était

chaste et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque sauvage.

Elle n’aimait pas la danse, et on ne l’avait jamais vue dans les

_assemblées_, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler

leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail,

passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours

seule, la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant

tout le jour d’un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour

s’endormir paisiblement sous l’aile de sa mère.

La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, passaient pour magiciennes,

avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le

monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était

réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les _bêtes_ de Tula

étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient toujours à l’étable la

mamelle pleine, que les épizooties ne les atteignaient point, et que

cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses ressources avec son mari

et ses fils, trouvait, dans la chétive industrie d’élever un petit

troupeau sur le commun, le moyen, très insuffisant pour les autres, de

se préserver des horreurs de la misère. On prétendait en même temps que

la Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui vivait ladrement,

sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa

paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses

intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de

mauvais œil son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune idée

d’économie politique, il a cette notion juste de l’état social, que

personne ne profite des chances de la fortune sans que ce soit au

détriment de ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples et

souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de

l’imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et

des fourbes à des influences occultes qu’à des actions coupables plus

faciles à constater. Le paysan procède de l’inconnu pour aller au connu.

Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l’enfer, à propos

des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des

pèlerinages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son bœuf

et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours aux soins de la science ou

aux précautions de l’hygiène pour sauver les personnes ou les biens que

la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie

menace de traits invisibles.

Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait jamais auprès de l’étable

de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre,

et il n’y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du

côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela

arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon

druidique frémit et danse en criant sur les trois pierres qui le portent

en équilibre, on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant chez

soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve que la Gothe était une

méchante sorcière, c’est que les chèvres des bergères à qui elle parlait

souvent tarissaient; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille,

et leurs poulains _s’éboitaient_ en galopant sur les roches, ou se

perdaient dans les viviers.

Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle,

et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre

autres, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le

troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni

paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes,

lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe, allaient de

mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois

riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et

confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent,

hélas! irrésistibles. C’était là la source des sacs d’écus que la

sorcière cachait dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies

et des accidents _du bestiau_, négligé et souvent abandonné par des

gardiennes insouciantes et préoccupées.

Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à l’ombre. Fuyant les

plaisirs et n’ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était

ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillat

au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes

difficiles. La simple fille n’avait pas encore compris pourquoi depuis

quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon

sur son chemin lorsqu’elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait

occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré

d’éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans

sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses promenades

sentimentales avec Claudie vers les lieux où Jeanne devait passer. La

réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne

ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine; à

voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au

monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie, avec

quelle ferveur elle l’avait soignée nuit et jour jusqu’à sa dernière

heure, on aurait deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus grands

dévouements; mais, à l’exception de Tula, qui connaissait Jeanne? qui

pouvait la connaître? Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à qui

se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un être de quelque valeur ou

une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l’est

à la charrue? Marsillat ne voyait en elle qu’une vierge aux yeux bleus,

blanche comme les lis, taillée comme une statue antique, et _bête comme

un cygne_, c’était son expression. La Grand’Gothe, furieuse de ce

qu’elle n’avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin

dans sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la

déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle

se promettait, maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, de la

persécuter et de la maltraiter.

Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu’une

beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans

cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir.

Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l’infini

de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces

magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n’auraient pour ainsi dire

jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un

poète, comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun navigateur n’a

encore signalées et qui sont réellement comme si elles n’existaient pas.

— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme

de langage il pourrait se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez

appelé votre parrain, et cela me fait plaisir; je prends tant d’intérêt

à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous

avez trouvé aujourd’hui un appui.

Jeanne · 第 5 / 14 题