Altenbourg, 28 déc. 1808/9 janv. 1809.
Les deux mots que vous m'écriviez le premier jour de l'an, chère aimable
Dorothée, m'ont pénétré. Vous aviez besoin de me dire ces deux mots!
C'est ce qui m'a touché bien plus encore, et vous me connaissez assez
pour juger de ce que j'ai dû éprouver en vous lisant.
Sans doute, les éléments de la santé sont en nous, comme nous y trouvons
les germes de nos maladies. Dans les circonstances les plus pénibles de
la vie, il est un sentiment de nous-même, qui nous soutient, lors
surtout que ce sentiment est fondé sur tout ce qui nous assure notre
estime et celle de nos vrais amis. C'est lui qui m'a tranquillisé pour
vous; c'est de lui que je puis tout attendre; et les réflexions très
justes que vous avez été dans le cas de faire et dont j'ai été charmé,
il y a trois semaines, m'ont dit que je devais y compter. La première
qualité d'un voeu quelconque est qu'il soit digne de nous. La seconde,
qu'il soit toujours subordonné aux événements dont nous dépendons. Tous
ceux que nous avons formés, vous, et tout ce qui vous aime, ont eu ces
deux qualités. Il nous appartenait d'agir de bonne foi et de joindre nos
efforts pour en espérer le succès. Mais notre action et nos efforts
étaient bornés par les lois de la convenance d'une part, et celles des
considérations domestiques de l'autre. On est allé jusqu'où ces bornes
l'ont permis. Les dépasser eût été une déraison et une folie inutile. Le
rêve de mon coeur s'est évanoui et j'ai été le premier à l'avouer. Et
n'était-ce pas à moi de l'avouer aux personnes dont, par ce rêve même,
j'avais cru pouvoir assurer le bonheur? L'espérance qui survit à tous
nos désirs, comme elle les fait éclore et les nourrit, l'espérance
elle-même ne peut se perdre sans entraîner la fin de ces désirs. Les
regrets leur succèdent, mais leur durée est presque toujours mesurée, ou
doit l'être, par une juste appréciation des objets, ainsi que de
nous-mêmes. La tendre amitié qui a présidé constamment à toutes mes
démarches, cette amitié dont j'ai donné des preuves à tout ce qui m'est
cher me conduit à présent et ne cessera de me guider jusqu'au dernier de
mes soupirs. Si ce sentiment vrai, et, autant qu'il me semble, éclairé
par l'expérience, inspire encore de la confiance, ses conseils seront
écoutés; et si l'on ne retrouve pas d'abord le chemin du bonheur tel
qu'on avait tant de raison de l'attendre, on en ouvrira toujours
d'autres qui mèneront à cette félicité des âmes fortes, celle qui se
compose des sentiments délicieux de devoirs remplis et des résolutions
réfléchies. Nous sommes bien impatients de vous revoir, chère Dorothée,
vous et la bonne amie; les trois semaines qui nous séparent seront très
longues à passer. La bonne amie vous attend aussi avec l'empressement de
son coeur maternel. J'ai dû souvent admirer son affection inexprimable
pour vous; mais il y a eu des moments où je l'ai vue dans tout son jour
et vous auriez été à ses genoux pour la combler de toutes les marques de
votre reconnaissance. Je sais que vous y êtes accoutumée dès votre plus
tendre enfance et que vous avez appris, par l'éducation même dont vous
êtes l'ouvrage, à reconnaître les sacrifices et les peines que vous avez
coûtés à cette mère adorable.--Mais il m'est doux de vous le répéter,
chère Dorothée, après les nouvelles preuves que j'ai et les traits
touchants de bonté, de délicatesse, d'intérêt dont vous avez été
l'objet, toutes les fois que la situation de votre âme et votre bonheur
à venir en ont fourni l'occasion. Il est des instants précieux dans la
vie qui font plus connaître le coeur que des années ne pourraient le
faire. C'est un plaisir délicieux que de saisir ou de rencontrer un de
ces instants, c'en est un bien doux aussi que de pouvoir l'attester; et
ce plaisir nous a été réservé, à Julie et à moi, pendant notre séjour
dans ces contrées. Embrassez pour nous la bonne amie, assurez-la
toujours de nos sentiments invariables. Son âme effarouchée ou sa santé
affaiblie lui donnent de mauvaises journées. Ses idées se rembrunissent
et elle craint jusqu'à ses meilleurs amis, mais vous aurez toujours
d'amis plus vrais, avec vos honnêtes ermites.
P. et J.