Chères et bonnes amies. Déjà hier matin en rentrant chez moi, je
rencontrai quelqu'un qui me donna la nouvelle de Koenigsberg. Il
prétendait qu'il y avait des lettres de différents négociants, qui
annonçaient cet événement. Je n'y crus pas, comme de raison.--Dans
l'après-dîner, plusieurs personnes m'apportèrent des renseignements
vagues qui pouvaient avoir occasionné le bruit ou du moins l'expliquer.
À la lecture de ton aimable billet, chère Dorothée, j'ai été frappé de
la particularité du jour--Lundi 3/15 du mois. Nous avons eu des
nouvelles du 14, de Memel, où l'on paraissait absolument rassuré sur le
sort de cette ville, capitale de la Prusse. Depuis le 15 ou 18 nous
aurions dû avoir la certitude de ce fait. Adieu, Dorothée, quelqu'un
arrive.--C'était la bonne amie. Elle vous dira, chère enfant, les
notices que je viens de recevoir. Il n'y a rien de sûr. Les nouvelles se
croisent et se contredisent. Il y a des lettres qui annoncent le retour
de l'empereur à Tilsit, et celui du roi de Prusse à l'armée. M. de
Toumarsoff (?), gouverneur général à Riga vient de publier une lettre de
l'empereur lui-même, du 12, de Tilsit, qui lui mande: «Mon armée a si
bien battu l'ennemi que je n'ai plus de Français devant moi.» Tout ceci
ne paraît pas menaçant pour Koenigsberg. Mais enfin, il faut attendre. La
certitude d'un désastre arrive toujours assez tôt, et il ne faut pas
anticiper sur elle par des conjectures ou par l'imagination. Adieu,
chère bonne Dorothée, adieu, bonnes amies.--Vous devinez l'état de mon
âme froissée de mille manières pour mes amis, pour l'humanité, pour tout
ce qui m'intéresse et nous est cher. Sans adieu.
Toujours votre ancien bon ami,