10 novembre 1808.

Il y a cinquante-neuf ans, chères aimables amies, que j'ai commencé mon

pèlerinage dans ce bas monde. J'ignore si j'achèverai la soixantaine,

que je vais compter dès ce soir. Ma vie a été remplie d'événements bons

et mauvais, comme celle de presque tous les hommes. Je dois cependant

remercier le Ciel de ce que j'ai eu en partage le bonheur essentiel dans

presque toutes les époques de ma carrière. Le moment même où ce souvenir

se retrace dans ma pensée est un des plus délicieux. Je puis vous le

dire en vous embrassant. Tous les sentiments de l'amitié la plus vraie,

la plus tendre, la plus invariable remplissent mon coeur!

[_S. d._]

Bonne Dorothée, il faut nous donner cette preuve de l'extrême confiance

que j'ai dans votre caractère et dans votre discrétion. Toutes les

nouvelles qui me sont revenues de différentes personnes, après avoir

répondu à votre billet, concourent à m'assurer que Koenigsberg est perdu.

On prétend même en avoir des détails et surtout de deux actions très

meurtrières à notre désavantage, du 13 et du 14. Malgré cela nous

attendons que la chose soit certaine et connue pour y croire tout à

fait. Vous jugez bien, bonnes amies, de mon affliction et du mélange de

sentiments qui travaillent mon âme.--Oh! si du moins tout ce que les

individus peuvent se faire de bien dans le particulier affaiblissait

chez moi les impressions déchirantes des affaires générales!--Mais non,

il faut que tout se réunisse pour éprouver la sensibilité d'un homme qui

n'a jamais cessé de penser et de vouloir du bien et d'être honnête à

tout prix!--Adieu, bonne Dorothée, bonne amie. Le docteur dînera chez

nous. Je n'ai pu lui trouver quelque chose de bien digne de sa

friandise! Mais il aura du Champagne!

Adieu encore une fois. Allez-vous au spectacle?

Votre ancien et vieux bon ami pour la vie,

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 50 / 61 题