Il y a cinquante-neuf ans, chères aimables amies, que j'ai commencé mon
pèlerinage dans ce bas monde. J'ignore si j'achèverai la soixantaine,
que je vais compter dès ce soir. Ma vie a été remplie d'événements bons
et mauvais, comme celle de presque tous les hommes. Je dois cependant
remercier le Ciel de ce que j'ai eu en partage le bonheur essentiel dans
presque toutes les époques de ma carrière. Le moment même où ce souvenir
se retrace dans ma pensée est un des plus délicieux. Je puis vous le
dire en vous embrassant. Tous les sentiments de l'amitié la plus vraie,
la plus tendre, la plus invariable remplissent mon coeur!
[_S. d._]
Bonne Dorothée, il faut nous donner cette preuve de l'extrême confiance
que j'ai dans votre caractère et dans votre discrétion. Toutes les
nouvelles qui me sont revenues de différentes personnes, après avoir
répondu à votre billet, concourent à m'assurer que Koenigsberg est perdu.
On prétend même en avoir des détails et surtout de deux actions très
meurtrières à notre désavantage, du 13 et du 14. Malgré cela nous
attendons que la chose soit certaine et connue pour y croire tout à
fait. Vous jugez bien, bonnes amies, de mon affliction et du mélange de
sentiments qui travaillent mon âme.--Oh! si du moins tout ce que les
individus peuvent se faire de bien dans le particulier affaiblissait
chez moi les impressions déchirantes des affaires générales!--Mais non,
il faut que tout se réunisse pour éprouver la sensibilité d'un homme qui
n'a jamais cessé de penser et de vouloir du bien et d'être honnête à
tout prix!--Adieu, bonne Dorothée, bonne amie. Le docteur dînera chez
nous. Je n'ai pu lui trouver quelque chose de bien digne de sa
friandise! Mais il aura du Champagne!
Adieu encore une fois. Allez-vous au spectacle?
Votre ancien et vieux bon ami pour la vie,