VIII

Le prince Adam Czartoryski à Mittau.--La princesse Dorothée quitte la

Courlande pour retourner à Berlin.--Elle fait route par Memel où se

trouve la famille royale de Prusse.--Portrait de la reine Louise.

Cependant, l'hiver était fini et, sans printemps, nous étions arrivés à

un été brûlant. On annonçait l'entrevue de Tilsit et l'on commençait à

parler de paix. Le prince Czartoryski qui, jusque-là, avait toujours

suivi l'empereur Alexandre, voyant que le système français, auquel il

était opposé, allait prévaloir, donna sa démission. Rester à proximité

des nouvelles, retrouver son ami Piattoli et voir enfin cette jeune

personne dont il serait peut-être un jour le mari, tels furent les

motifs qui l'engagèrent à attendre à Mittau l'issue des conférences. Je

sentis pour la première fois de l'embarras et une extrême timidité,

lorsqu'en entrant à l'heure du dîner dans le salon de ma mère, je vis le

prince et qu'à table ma place se trouva à côté de la sienne. Pendant les

trois semaines qu'il resta à Mittau, il n'eut d'autre maison que celle

de ma mère, non qu'elle voulût encourager ses vues sur moi, mais parce

qu'elle fut enchantée de saisir une occasion de se montrer

reconnaissante des bons offices qu'il lui avait rendus à Pétersbourg.

Le prince m'a assuré, depuis, qu'il m'avait trouvée agréable; je ne sais

s'il m'a dit vrai, car je ne remarquais alors en lui qu'une grande

attention à m'examiner. Il ne m'adressait jamais la parole et, la veille

de son départ seulement, il me demanda, avec une sorte d'instance, de

retourner à Berlin, par Varsovie; sa mère était dans cette dernière

ville et il désirait qu'elle me vît.

Les manières froides, le silence presque maussade du prince Adam et

l'examen dont il me rendait l'objet, auraient dû éloigner une personne

moins prévenue en sa faveur. Le contraire arriva; sa gravité, son air

sombre m'intéressaient, je croyais saisir sur son visage les traces de

grandes passions, de malheurs touchants, et je ne voyais dans son regard

observateur qu'une curiosité flatteuse. J'étais trop jeune pour

m'attendre à une proposition formelle. Le prince, tout en souhaitant de

la faire bientôt, voulut avant de prendre une sorte d'engagement, que sa

mère, qu'il adorait, m'eût vue et eût approuvé son choix. Assuré de son

consentement, il aurait à l'instant demandé celui de ma mère qui, sans

motifs suffisants à opposer, me voyait avec déplaisir au moment d'entrer

dans une famille qui avait la réputation de n'être pas facile à vivre et

qui, de plus, professait une sorte de dédain pour ce qui était allemand.

Pendant que nous étions silencieusement à nous observer et à nous

deviner, le traité de Tilsit[97] fut rendu public et bientôt l'empereur

traversa Mittau pour retourner dans sa capitale. Il s'arrêta chez ma

mère, fut charmant pour elle et pour moi, et m'aurait complètement

enchantée si je ne lui eusse trouvé de la froideur pour le prince Adam

dont les opinions politiques, trop différentes de celles qu'Alexandre

rapportait de Tilsit, n'avaient été pour ce monarque aussi déplaisantes

qu'importunes.

Le prince Czartoryski suivit l'empereur à Pétersbourg où il voulut

terminer quelques affaires; son projet était de quitter ensuite le

service de Russie et de venir en Allemagne où il annonçait sa visite à

ma mère.

Après son départ, nous ne restâmes à Mittau que le temps nécessaire pour

laisser les troupes se retirer et ne pas rencontrer trop d'obstacles sur

la route. Je quittai sans regrets la Courlande au mois de septembre 1807

et ma mère me suivit six semaines plus tard. Mon désir était, sans aucun

doute, de traverser la Pologne et de voir la vieille princesse

Czartoryska. Mais l'abbé Piattoli, que je ne revis qu'un an après et qui

alors était à Pétersbourg pour y suivre quelques petites affaires,

n'avait pu me donner ses conseils sur le voyage que j'allais

entreprendre: ma mère, que j'avais consultée, avait gardé le silence et

montrait ne vouloir se mêler en rien de cette question. Il ne me restait

que mademoiselle Hoffmann qui, depuis quelque temps n'entendant plus

parler de M. d'Avaray, avait repris ses premiers projets. Elle était

enchantée de me suivre et si des impossibilités matérielles, suites

inévitables de la guerre, ne m'avaient pas fermé la porte de Varsovie,

je serais parvenue à connaître cette mère impérieuse qui, sous le

prétexte de ne vouloir se décider qu'après m'avoir vue, a contrarié les

projets de son fils jusqu'à ce qu'ils fussent impossibles à réaliser.

Nous reprîmes le chemin par lequel nous étions venues de Berlin. Les

sentiments qui nous avaient portées à fuir, n'étaient pas changés et

nous prévoyions... que partout sur notre passage nous trouverions les

Français maîtres du pays. À peine Napoléon avait-il laissé à la famille

royale la ville de Memel, pour y attendre que d'énormes contributions

eussent racheté la liberté du royaume. Je passai un jour dans cette

ville, auprès de la princesse Louise; nous pleurâmes ensemble, sur son

frère[98]... J'eus aussi l'honneur de voir la reine: qu'elle me parut

touchante! qu'elle était grande dans le malheur! Forcée au coeur de

l'hiver et au troisième accès d'une fièvre putride de quitter Koenigsberg

qui était menacé par les Français, elle avait été transportée mourante à

Memel; échappée comme par miracle à des crises si dangereuses, elle ne

reprit jamais sa santé première et conserva, depuis cette maladie, le

germe destructeur qui, à la fleur de l'âge, la conduisit au tombeau[99].

Lorsque je la vis à Memel elle était encore profondément blessée de

l'inutilité de son voyage à Tilsit[100]; ses devoirs de reine, d'épouse

et de mère avaient eu seuls le pouvoir de lui faire oublier les injures

dont elle avait été si injustement l'objet et de la déterminer à une

démarche qui fit tant souffrir sa dignité[101]. Dans ce voyage elle

força ses plus cruels détracteurs à rendre hommage à l'éclat de sa

beauté et à la grâce incomparable de ses manières, et surtout à la

noblesse de son langage et de ses sentiments. Du jour où l'empereur

Napoléon vit la reine de Prusse, il cessa ses indécentes attaques[102]

et ne parla d'elle qu'avec une sorte d'admiration et de respect. Il

aurait désiré qu'elle fût son amie, parce qu'il redoutait sa puissance

morale; il connaissait si bien l'influence que la reine pouvait exercer,

qu'en apprenant sa mort il ne put s'empêcher de dire: «Me voilà avec une

grande ennemie de moins.»

Quelle personne charmante que cette princesse! Jamais femme ne fut si

heureuse dans son intérieur, jamais reine ne fut si persécutée sur son

trône. Sa beauté était véritablement royale. Plus grande qu'on ne l'est

ordinairement, sa taille était dans des proportions parfaites; ses

épaules, sa poitrine, étaient incomparables; son teint était

éblouissant; ses cheveux étaient à peine châtains, son front était

noble, ses yeux pleins de douceur, ses lèvres vermeilles; rien n'égalait

l'élégance de son cou et des mouvements de sa tête; peut-être ses dents

n'avaient-elles pas tout l'éclat que l'on aurait pu désirer; ses mains,

quoique blanches, étaient un peu trop fortes, et son pied était plutôt

mal. Mais que ces légères imperfections étaient grandement rachetées par

l'ensemble majestueux de toute sa personne[103]. Bonne à l'excès, polie

comme je n'ai jamais vu personne l'être aussi bien, obligeante, souvent

affectueuse, elle n'était jamais familière. Je l'ai vue parfois plus

imposante que qui ce fut. Je ne sais si elle avait beaucoup d'esprit,

mais ses sentiments étaient toujours si nobles, elle se montrait

toujours si bien inspirée, que je ne puis croire qu'elle en ait jamais

manqué. Admirable pour le roi, dévouée à ses enfants, fille

respectueuse, excellente soeur, amie parfaite et courageuse, passionnée

pour l'honneur de son pays, elle faisait le bonheur de son intérieur, le

charme de la cour et la gloire de ses sujets. Qu'ils étaient fiers ces

sujets, lorsqu'elle paraissait en public, qu'elle se montrait au

spectacle, et qu'elle y excitait l'admiration et peut-être l'envie des

étrangers! Qu'ils étaient vifs et sincères les transports qui

l'accueillaient! Le souvenir seul de cette princesse que l'Allemagne

regardait comme martyre de la bonne cause a suffi pour électriser une

généreuse jeunesse[104]... On invoquait la reine Louise, on se disait

que du haut du ciel elle bénissait la noble entreprise dont le succès

eût comblé tous ses voeux. Chantée par tous les poètes, représentée par

tous les peintres[105], par tous les sculpteurs, mais vivante surtout

dans le coeur de tout ce qui l'a connue, jamais on ne laissa autant de

souvenirs, autant de regrets. Jamais on ne fut autant aimé, autant

adoré. La malveillance l'accusait d'un goût de parure excessif et d'un

peu de coquetterie. Quel goût de parure que celui qui se refusa toujours

à porter les belles robes de dentelle que Napoléon lui avait envoyées!

Un reproche plus grave lui a été adressé, celui d'avoir par d'imprudents

conseils attiré sur la Prusse les malheurs d'une guerre longue et

désastreuse. Mais elle-même a trouvé la plus noble excuse lorsqu'elle

répondit à Bonaparte qui lui adressait si indélicatement le même

reproche: «Sire, la gloire de Frédéric II nous avait égarés sur notre

propre puissance.» Le jour où je la vis, hélas! pour la dernière fois à

Memel, elle avait une robe très simple de mousseline blanche et portait

à son cou un rang de perles; je les admirais: «Oui, me dit-elle, je me

suis permis de les conserver: les perles, en Allemagne, signifient des

larmes, elles peuvent me servir de parure.» En effet tous ses autres

bijoux furent remis au Roi pour les besoins de l'État. Le noble exemple

de la reine fut imité par beaucoup de femmes allemandes. Tous les vains

ornements furent sacrifiés, jusqu'aux anneaux d'or, gages de la fidélité

conjugale, qui furent remplacés par des anneaux de fer. Une jeune fille

qui ne possédait rien qu'une chevelure magnifique la coupa, la vendit et

porta au Trésor les dix écus, qu'elle en obtint[106].

Plusieurs années après la mort de la reine, le roi créa l'ordre de

Louise[107], destiné uniquement aux femmes qui, par leurs efforts et

leurs conseils, avaient puissamment contribué à la délivrance de la

Prusse. Ma soeur aînée, qui avait levé et soudoyé une petite troupe de

500 hommes et recueilli dans son château un grand nombre de blessés

qu'elle soigna pendant plusieurs mois, fut une des premières à recevoir

et porter la croix de Louise.

Je quittai Memel, désolée de me séparer de la famille royale et

frémissant à l'idée de rencontrer à quelques lieues de là les

avant-postes français. Je traversai ce même pays, si florissant il y

avait un an, maintenant dévasté, ruiné par la guerre. Le chaume des

cabanes était enlevé, des villages entiers étaient déserts, d'autres

réduits en cendres. Les petites croix des cimetières semblaient plus

pressées. La disette et une horrible épidémie régnaient dans ces

malheureuses contrées. Les hommes, les animaux, mouraient avec une

effrayante rapidité. Nous n'osions nous arrêter nulle part, et ne

quittions plus notre voiture. Le lait, le beurre, la viande, tout était

infecté. Nous n'avons eu, pendant les trois quarts du voyage, d'autre

nourriture que du pain d'orge, et d'autre boisson qu'un peu de rhum mêlé

dans de l'eau.

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 20 / 61 题