Après la bataille d'Iéna, la princesse Dorothée quitte Berlin avec la
famille royale.--Elle va rejoindre sa mère en Courlande.--Tableau de ce
pays.--Les moeurs des habitants.--Séjour à Mittau.--Louis XVIII.--La
duchesse d'Angoulême.--La cour de Mittau.--Projet de mariage entre le
duc de Berry et la princesse Dorothée, arrangé par M. d'Avaray avec la
gouvernante.
Revenue en Courlande pour n'y passer que six semaines, ma mère y fut
retenue pendant tout le cours de la mémorable année 1807. J'ai dit
qu'elle m'avait laissée à Berlin; c'est de cette ville que dans les
premiers jours d'octobre, je vis l'armée prussienne détruite, et les
trois quarts du royaume envahis. Les mauvaises nouvelles se succédaient
si rapidement, il y avait eu si peu d'intervalle entre le commencement
des hostilités et le désordre d'une complète déroute que le hasard seul
présida aux dispositions qu'il fallut prendre. La mort du prince Louis à
Saalfeld[78], la perte de la bataille d'Iéna[79], consternaient Berlin.
Le bruit de la prise de la reine se répandit même; elle s'était,
disait-on, obstinée à rester près du roi, et avait été enlevée dans la
bagarre générale par des partisans français. Mais pendant qu'on allait
aux informations, on vit une voiture attelée de six chevaux qui
couraient bride abattue, s'arrêter devant le palais; la reine en
descendit, passa une heure à brûler quelques papiers et à donner des
ordres pour le prompt départ de ses enfants; puis montant de nouveau en
voiture elle partit en annonçant l'intention d'aller attendre le roi à
Küstrin[80]. Immédiatement après son départ, toute la famille royale
quitta Berlin. Ma marraine me fit dire qu'il serait imprudent de rester
dans une ville qui, bientôt, allait être occupée... qu'il fallait partir
et aller à Danzig où elle se rendait, ainsi que le prince royal. En
effet, il eût été hors de toutes convenances de continuer à habiter,
seule avec ma gouvernante, une vaste maison dont des officiers français
allaient s'emparer. Mon désir de partir était encore augmenté par la
crainte que j'avais d'être privée, pendant longtemps, de toute
communication avec ma mère; comment, d'ailleurs, ne pas suivre le sort
d'une malheureuse famille à laquelle j'étais dévouée... Notre résolution
fut bientôt prise, mais les obstacles matériels qui s'opposaient à notre
départ étaient infinis. Après avoir jeté pêle-mêle nos effets dans nos
malles que l'on avait beaucoup de peine à placer sur des voitures de
ville, occupation qui nous prit deux heures, nous partîmes avec mes
chevaux; ceux de la poste étaient tous employés par le service de la
famille royale. Nous cheminions si lentement que nous craignions
toujours d'être poursuivies par les ennemis, et que nous n'osions mettre
la tête à la portière de peur d'apercevoir quelques éclaireurs français.
À Freienwalde[81], le premier relais en quittant Berlin, pendant que
nous cherchions vainement à fléchir le maître de poste pour avoir des
chevaux, le roi arriva; nous étions si inquiets sur son sort que nous
jetâmes des cris de joie en voyant sa voiture au milieu de celles qui
couvraient la route! Dans ces premiers moments de peur, les personnes
les moins exposées avaient fui comme celles qui l'étaient davantage;
sans argent, sans ressources, dans de mauvaises charrettes, on voyait
des familles entières encombrer les villes et les villages. Ce spectacle
devait être d'autant plus déchirant, pour le roi, que son peuple ne l'a
jamais, un seul moment, accusé de ses malheurs.
Au passage d'un bac, près de Stargard[82], nous rejoignîmes le prince
royal et apprîmes l'entrée de Napoléon à Berlin...
Arrivée à Danzig, j'écrivis à ma mère, pour lui dire où j'étais et lui
demander ses projets. Sa réponse ne m'y trouva plus; car les projets de
l'armée française nous obligèrent à quitter cette ville que l'on
s'apprêtait à défendre. Toute l'émigration s'établit alors à Koenigsberg
où l'on était fort mal; la trop grande affluence du monde faisait que
l'on y manquait de tout. Nous étions assez près de la Courlande, et l'on
nous conseilla d'aller rejoindre ma mère; nous nous mîmes, en effet, en
route. Les adieux de tous mes jeunes amis, le manque de nouvelles de
maman, la saison avancée qui rendait le froid très vif, et la sombre
tristesse des côtes de la Baltique, rendirent ce voyage le plus pénible
qu'on puisse imaginer. De Koenigsberg à Memel, on suit le bord de la mer
pendant quarante lieues, à travers des sables mouvants qui arrêteraient
à chaque pas, si l'on négligeait la précaution de se tenir toujours
assez près de la mer pour être touché par la lame. Mais au mois de
novembre la Baltique est très orageuse et les vagues couvraient notre
voiture de manière à faire craindre qu'elle ne fût entraînée dans les
flots. Quelques sapins, de petits coquillages, de grands morceaux
d'ambre, quelques mauvaises cabanes de pêcheurs, qui offrent de loin en
loin un triste asile, voilà ce que l'on trouve sur cette plage déserte.
Le soir du second jour de notre voyage nous arrivâmes à la pointe du
Strand qui est séparé de Memel par le Kurische Haff. La mer était trop
mauvaise pour qu'aucune embarcation voulût se charger de nous; et un
froid très vif ne nous permettait pas de passer la nuit dans notre
voiture. Nous fûmes donc obligées d'entrer dans un horrible petit
cabaret où nous ne vîmes que des matelots qui se grisaient en attendant
le jour. Pendant qu'à moitié cachée derrière un énorme poêle, je
cherchais à m'endormir, nous vîmes entrer dans ce taudis, un homme
courageux qui arrivait de Memel, dans une barque qu'il s'était procurée
à force d'argent. Nos gens lui avaient appris mon nom, et c'était moi
qu'il cherchait. Ma mère prévenue de mon arrivée par une lettre, et
sachant tout ce que le voyage offrait de pénible, dans cette saison,
avait prié un ancien serviteur de mon père, M. de Butler, de venir à ma
rencontre. Elle m'écrivait par lui et m'envoyait toutes sortes de
provisions, parmi lesquelles de bonnes fourrures, dont la précipitation
de notre départ ne nous avait pas laissé le temps de nous munir, furent
les mieux accueillies.
Je trouvais sur ma route une partie du bon accueil qui avait réjoui le
coeur de ma mère; aucun souvenir particulier ne se rattachait à moi, mais
j'étais sa fille, et le nom de princesse de Courlande, que je n'avais
pas encore changé, me valait toute sorte de témoignages d'affection.
Cependant ces contrées, déjà couvertes de neige, me paraissaient bien
tristes. Les paysans ne vivent pas réunis dans des villages; chaque
ménage a pour demeure trois cabanes: l'une renferme les lits, l'autre la
cuisine, et la troisième le bain. Ces petites habitations, souvent
séparées les unes des autres de plus d'un quart de lieue, donnent au
pays un aspect désert.
L'homme du peuple ne possédant rien en propre est heureux ou malheureux,
pauvre ou riche, selon que le maître dont il est serf, le traite plus ou
moins bien. L'esclavage, lors même qu'il est adouci, rend servile et
donne l'air faux ou découragé. Je remarquais toujours, sur les figures
de ces pauvres gens, une de ces deux expressions. La manière dont ils se
jetaient à mes genoux, dans la neige, pour me baiser les pieds, m'était
odieuse. Je souffrais, j'étais humiliée de tant d'abjection. Les hommes,
en général, sont fort blonds, leurs cheveux de filasse tombent en
désordre sur leurs épaules, leur visage est sans mouvement, leurs
vêtements sont négligés; à tout prendre, je trouvais cette race laide,
éteinte et sale. Je ne parlais pas la langue slavonne, mes gestes, mes
regards, auxquels je joignais quelque argent, exprimaient très
imparfaitement mon désir de les bien accueillir; cependant ils
paraissaient contents. Les femmes, traitées plus doucement et par
conséquent moins avilies, sont aussi moins bornées; elles me chantaient,
en improvisant, des espèces d'hymnes en mon honneur; je me faisais
expliquer leur langage cadencé, dans lequel je trouvais d'assez belles
images et des comparaisons assez heureuses.
La noblesse du pays remonte aux anciens chevaliers de l'ordre Teutonique
qui, s'étant rendus maîtres de la Courlande, y portèrent le
christianisme et un peu de civilisation. Fiers de leur noblesse antique
et sans tache, très riches, très hospitaliers, en général d'une taille
haute et élégante, pleins de courage, remuants et factieux, les
seigneurs courlandais ne supportaient guère mieux le joug russe, qu'ils
ne se plaisaient sous celui de la Pologne et de leurs anciens ducs.
On me mena à la campagne chez l'aîné des frères de ma mère; ce fut là
que j'eus le bonheur de la retrouver. Je vis un grand château bâti en
pierres, ce qui dans Je nord reculé est rare, et le pure me parut beau,
quoiqu'il fût couvert de neige. Cinquante gentilshommes avec tous leurs
gens et leurs chevaux, grandement défrayés, étaient depuis un mois
réunis pour chasser l'élan et faire huit ou dix repas par jour. Je n'ai
jamais vu ni autant ni si souvent manger qu'en Courlande; on mange parce
qu'on a faim, on mange parce qu'on s'ennuie, on mange parce qu'on a
froid, enfin on mange toujours. Les soins agricoles, la chasse, les
courses en traîneaux, voilà ce qui remplit la vie des hommes. Les
femmes, presque toutes jolies, extrêmement ignorantes et très
ennuyeuses, sont d'excellentes ménagères et des mères de famille
parfaites. Ma tante, malgré ses trente mille livres de rente,
surveillait sa cuisinière, préparait le dessert, recevait le beurre et
les oeufs des fermiers, ourlait des torchons, ou bien tricotait les bas
de son mari et de ses enfants. Tout le luxe est dans l'abondance; la
bonhomie tient lieu de grâces et les qualités se montrent à nu comme les
défauts.
Le froid de Berlin ne m'avait qu'imparfaitement préparée à celui de la
Courlande, aussi je me refusais à sortir de la maison que l'on savait
rendre chaude et confortable, malgré 28 degrés de froid. Privée, par
conséquent, de tout exercice, n'ayant pu me procurer d'autre lecture que
celle d'un livre de prière, loin de mes amis et ignorant leur sort,
m'ennuyant fort de la conversation de mes tantes et de mes cousins,
j'attendais, avec impatience, la fin de notre exil; nous espérions
encore à cette époque une paix prochaine et honorable, dont notre départ
eût été la suite.
Ma mère sentait moins vivement les privations dont je me plaignais, et
me savait assez mauvais gré de la déplaisance que je montrais au milieu
de sa famille et de sa patrie; aussi fut-elle bien moins affligée que
moi lorsque la guerre reprenant une nouvelle activité nous obligea à
penser sérieusement à un établissement d'hiver. Un de mes oncles nous
céda sa maison de Mittau, la plus belle de la ville et qui, partout,
serait une belle maison; mais elle était située au bord de la rivière,
dans un quartier isolé, et en face du château délabré. J'avais prévu que
nous serions bien tristement, et chaque jour augmentait mon dégoût et
mes regrets. Le revenu de ma mère, aux trois quarts en Russie, lui
permettait de ne rien diminuer de sa dépense, mais moi, de qui les
terres, situées en Prusse, étaient dévastées par l'armée française, je
me trouvais à sa charge, ce qui ne m'était jamais arrivé et ne plaisait
guère à mon indépendance...
Toujours en opposition de goûts et d'opinions, elle me montrait de
l'impatience qui me paraissait de l'injustice; en un mot, nous étions
chaque jour plus loin de nous entendre, ma mère et moi, lorsque l'abbé
Piattoli arriva de Pétersbourg. Son retour, en m'offrant toutes les
ressources de l'amitié et d'une société instructive et douce, me
réconcilia un peu avec la Courlande et me fit prendre surtout une
manière d'être plus convenable dans le salon de ma mère. L'abbé ne
s'occupait plus, à proprement parler, de mon éducation; j'allais souvent
causer dans sa chambre et il bornait ses leçons à diriger le choix de
mes lectures et à me faire rendre compte des impressions qui m'en
étaient restées. D'ailleurs, que de questions n'avais-je pas à faire,
sur le prince Czartoryski. L'abbé ne se faisait pas prier pour répondre,
il vantait son ami, me disait qu'il était fort curieux de me voir, mais
que, toujours effrayé du grand nombre d'années qu'il avait de plus que
moi, il trouvait peu de vraisemblance à ce qu'une très jeune personne
s'arrangeât des goûts sérieux d'un homme attristé par de longs malheurs.
Au lieu de sentir que le prince pourrait avoir raison, je me disais avec
bonheur que j'avais les goûts de l'âge mûr et à force de me le répéter
et de mettre du soin à me vieillir, j'arrivai, en effet, à perdre,
momentanément, le peu de jeunesse qui me restait dans la conversation et
dans les manières. Je ne lisais plus que des livres sérieux et crus
découvrir un trésor dans un vieux professeur de mathématiques avec
lequel je faisais de l'algèbre quatre heures par jour. Si, dans le cours
de ma vie, on a pu s'étonner qu'une grande différence d'âge ne me parût
qu'un léger inconvénient dans les différents rapports de la vie, il faut
se reporter à ce temps où, au sortir de l'enfance, j'accoutumais mon
esprit à l'idée d'épouser un homme qui avait vingt-cinq ans de plus que
moi. Non seulement je me familiarisais avec cette pensée, mais je
l'accueillais par une sorte d'amour-propre qui me faisait croire que je
me grandissais en me singularisant. Dès que l'abbé eut mis mon
imagination dans cette route, je cessai de m'ennuyer: les jours se
passaient en projets et la nuit, dans mes rêves, je me voyais toujours
consolant des tourments de l'amour un homme excellent, en effet, mais
dont je faisais alors un parfait héros de roman. Sachant qu'il aimait
l'instruction, je repris mes études avec une nouvelle ardeur; enfin je
n'eus plus qu'une seule pensée, celle de prendre l'air posé, les goûts
et jusqu'au langage qui devaient plaire au prince Adam. Cette
exaltation, fort déplacée sans doute, eut du moins l'avantage de me
faire supporter avec patience mon séjour en Courlande; il est juste
aussi de dire que Mittau n'était pas sans intérêt: placés sur la route
de tous les courriers, nous avions les nouvelles les plus fraîches des
armées et de la cour de Prusse, qui, obligée d'abandonner Koenigsberg aux
Français, s'était retirée à Memel. Mais l'avantage d'être près des
nouvelles était grandement compensé par le passage continuel des troupes
qui rejoignaient l'armée et des convois de malades et de blessés qui
venaient se faire panser, pour la première fois, à cent lieues du
théâtre de la guerre. Je voyais passer sans cesse, sous mes fenêtres, de
pauvres soldats couverts de vermine, se traînant à peine et qui
mendiaient quelques secours en montrant leurs plaies envenimées, pansées
avec du gros chanvre. La mauvaise administration des hôpitaux militaires
russes faisait horreur; ma mère, affligée de tant de négligence et
révoltée de tant de dureté, établit à ses frais un hôpital, dont les
soins nous occupèrent beaucoup. Je quittai l'algèbre pour faire de la
charpie et, sûrement, c'était mieux employer mon temps. Les prisonniers
français, absolument délaissés, furent secourus dans leur misère par
d'augustes mains. Madame la duchesse d'Angoulême, plus sensible alors
aux malheurs des Français qu'elle ne le fut après avoir revu la France,
faisait distribuer par l'abbé Edgeworth qui mourut, comme on sait,
victime de son zèle[83], des dons et surtout des consolations à ces
infortunés qui périssaient à la fois de maladies cruelles et du manque
absolu de soins. Il était interdit de parler devant Madame Royale des
revers de l'armée française et le sentiment national qui avait dicté
cette règle était toujours respecté; on admirait la fille de Louis XVI,
proscrite, le coeur déchiré par d'affreux souvenirs, cédant à la pitié
envers des Français que les seuls malheurs de la guerre avaient conduits
sur une terre étrangère. Que l'auréole du malheur lui seyait bien!
Hélas! par quelle fatalité était-il réservé au bonheur de détruire les
droits que cette princesse si grande, si résignée, si noble, si
touchante dans l'adversité avait acquis à la reconnaissance de la France
et à l'admiration du monde[84]. J'avais souvent à Mittau l'honneur de la
voir: d'abord chez ma mère, où elle ne venait jamais sans me demander, à
la promenade, où elle me rencontrait quelquefois, dans son intérieur, où
elle m'admettait avec bonté, mais plus souvent encore à dîner chez le
roi[85]. Nous avons vu, en France, Louis XVIII aimer tellement je ne dis
pas M. Decazes, mais tous les cousins de M. Decazes et, depuis, avoir
tant de goût pour les petits Du Cayla que ma vanité ne saurait être
flattée aujourd'hui du bon accueil que je recevais alors, et que je
devais uniquement, je l'ai compris depuis, à l'amitié fort tendre qui
s'était établie entre M. d'Avaray, son favori de cette époque, et ma
gouvernante. Nous voyons tous les jours par combien d'attentions
éloignées le roi sait montrer ses faveurs; je les avais obtenues en
qualité d'élève de l'amie de son favori. Je ne puis avoir de doute à cet
égard, puisque le roi ne m'a jamais montré le plus léger souvenir de ses
anciennes bontés, et qu'il m'a parlé plusieurs fois avec intérêt de
mademoiselle Hoffmann; je dois ajouter qu'il avait déjà parlé d'elle à
M. de Talleyrand en 1814, le jour même où celui-ci fut à sa rencontre, à
Compiègne[86]. On conviendra que c'est montrer à la fois une mémoire
bien exacte et bien incomplète.
M. d'Avaray venait sans cesse nous dire, de la part de son Maître,
d'aller dîner au château. Le roi me prenait sur ses genoux,
m'embrassait, me nommait, à cause de mes yeux noirs, sa petite
Italienne, me questionnait sur mes études, en un mot, me faisait mille
grâces[87] dont je me souviens avec étonnement, lorsque je passe
maintenant comme une ombre deux fois l'année devant son fauteuil.
Tous les vieux courtisans de l'émigration réunis à Mittau[88] venaient
beaucoup plus chez ma gouvernante que chez ma mère, de qui ils n'étaient
pas contents; ils la trouvaient trop peu révoltée contre Bonaparte et
craignaient les discussions politiques qui s'élevaient chez elle. Mon
petit intérieur était alors ce que l'on nommerait maintenant _pur_; mais
ce qui, en 1822, est synonyme d'absurde, n'était, en 1807, que le besoin
de secouer un joug oppresseur et de rendre hommage au malheur qu'il
était permis encore de croire non mérité.
Mademoiselle de Choisy[89] et madame de Sérent[90] ne quittaient jamais
le château, mais madame de Damas[91] allait un peu dans la société; il
me semble qu'elle était moins maniérée qu'elle ne l'est à présent; je
suis sûre du moins que ses toilettes étaient plus simples et qu'elle
n'avait point encore adopté ces mentonnières de perles, de fourrures, de
plumes et de fleurs, qui lui donnent une figure si bizarre et que les
yeux observateurs de l'enfance auraient sûrement remarquées. Madame de
Narbonne[92] restait avec la reine[93], lorsque Sa Majesté, ce qui
arrivait souvent, ne préférait pas s'enfermer avec ses femmes...
Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Les cheveux gris,
coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout
déchiré; son visage était long, maigre et jaune; sa taille, petite et
grosse, soutenait je ne sais trop comment un jupon sale sur lequel
flottait un petit mantelet de taffetas noir, tout en loques; elle me fit
peur la première fois que je la vis.--La messe, vêpres, le salut, la
chasse occupaient M. le duc d'Angoulême à Mittau comme à Paris. Le duc
de Gramont cherchait partout un bon dîner, M. d'Agoult soignait déjà
mademoiselle de Choisy[94]. À tout considérer, si on n'avait pas été
aveuglé par le besoin de trouver intéressants des gens malheureux, on
les aurait jugés à Mittau comme nous les jugeons aux Tuileries.
Si ce jugement est maintenant moins indulgent que ne l'était celui que
je portais à cette époque, je ne dois pas l'étendre à un vertueux prélat
qui n'a rien perdu de la vénération qu'il inspirait alors par l'éclat
des honneurs auxquels l'opinion publique l'a appelé depuis. L'archevêque
de Reims[95] était le seul des serviteurs du roi qui conservât de la
dignité dans le malheur. Sa belle figure, ses nobles manières, étaient
l'ornement de la Cour du monarque exilé; je ne m'approchais de lui
qu'avec respect, quoique je fusse aussi éloignée de croire qu'il aurait
un jour une influence réelle sur ma vie, qu'il était lui-même loin de
penser que cette jeune personne si cajolée, si brillante dût un jour
soigner et peut-être embellir ses dernières années.
M. d'Avaray, petit, fort laid, toujours malade, avait un peu d'esprit,
assez d'ambition et beaucoup d'intrigue; il venait se faire soigner chez
moi, et s'y reposait de la faveur dont il était à la fois jaloux et
fatigué. Quel était cependant le véritable motif qui attirait le favori
dans l'intérieur d'une jeune personne et de sa gouvernante? Les temps
sont si changés que j'éprouve quelque embarras à le dire. En se
reportant à l'époque dont je parle, on a pu voir que j'étais regardée
comme fort grande dame et comme une riche héritière par une famille dont
les malheurs suspendaient la fierté et que de nombreux besoins rendaient
sensible à la fortune. D'ailleurs les espérances des Bourbons
diminuaient chaque jour, les souverains se réconciliaient chaque jour
avec Napoléon, ils le reconnaissaient et jamais dynastie ne parut mieux
affermie que la sienne.
Dans cet état de choses, M. le duc de Berry, alors en Angleterre,
n'était pas facile à marier; on désirait cependant qu'il eût des enfants
et qu'une femme riche vînt adoucir les rigueurs de l'émigration. Le
choix du roi, ou plutôt celui de M. d'Avaray, tomba sur moi.
Mademoiselle Hoffmann, dont l'amour-propre était si aisé à flatter,
touchée des soins de M. d'Avaray et des bontés du roi, devint infidèle à
ses premiers voeux; elle cessa de me parler du prince Czartoryski et
promit de me faire abandonner tout projet qui pourrait contrarier celui
qu'on présentait.
La guerre finie, M. le duc de Berry devait venir à Mittau et la grande
question s'y déciderait. Ne professant aucun culte, il aurait été facile
de me faire changer de religion et ce point, ainsi que le fond de
l'affaire, étaient convenus à mon insu. Je n'ai eu connaissance de ces
arrangements que beaucoup plus tard, par les lettres que M. d'Avaray
écrivait à ma gouvernante, de Strasbourg et de Suède, où il avait suivi
Louis XVIII et par quelques mots de regret échappés à mademoiselle
Hoffmann lorsque la famille royale ayant rejoint le roi en Angleterre,
les communications se trouvèrent coupées et qu'elle ne reçut plus aucune
nouvelle. Ce ne fut même qu'après la mort de M. d'Avaray qu'elle me
montra les lettres qu'il lui avait écrites et m'expliqua l'espèce de
chiffre dont il se servait.
La personne de M. le duc de Berry ne m'a jamais, depuis, inspiré de
regret. J'avoue cependant que le rôle politique que sa femme pouvait
être appelée à jouer aurait plu à mon ambition. Je ne sais si j'aurais
convenu au prince; mais j'ai souvent pensé que ne plaçant pas mon
origine dans les nuages et ne me croyant pas précisément et entièrement
une émanation de la Divinité, j'aurais pu être assez utilement le lien
intermédiaire entre ces demi-dieux et le reste des humains[96].