Arrivée à Berlin.--La ville est occupée par les Français, et la maison
de la princesse par le général commandant la place.--Première communion
de la princesse Dorothée.
Enfin nous arrivâmes à Berlin. On m'avait assuré que le commandant
français, M. de Saint-Hilaire, était un homme fort poli qui, prévenu de
mon arrivée, s'empresserait de me rendre mon appartement. D'ailleurs ma
maison, bâtie par Frédéric II pour sa soeur la princesse Amélie, est
tellement vaste que plusieurs familles pourraient l'habiter commodément.
Je ne faisais donc aucun doute de m'y retrouver dans mes habitudes.
Seulement je désirais y arriver de nuit, pour retarder, autant qu'il
dépendait de moi, le moment où il me faudrait voir Berlin peuplé
d'étrangers. Je sentais que ce spectacle me serait affreux; aussi je ne
sortis de ma mauvaise chambre, au fond d'une seconde cour, la seule que
l'on ait pu obtenir pour moi... que huit jours après y être entrée, tant
j'avais peur d'entrevoir mes hôtes. À force de représentations et
d'instances, nous obtînmes deux chambres pour moi et deux pour ma mère
que nous attendions; ces chambres étaient celles que dans d'autres temps
nos femmes de chambre avaient occupées.
J'étais indignée de mon mauvais établissement, de l'horrible saleté de
ma maison, des dégâts que l'on commettait journellement et des plaintes
qui arrivaient de partout. Mes tuteurs gémissaient de la ruine que la
guerre appelait à sa suite et dont j'avais plus particulièrement
souffert que beaucoup d'autres propriétaires par la position de mes
terres, situées sur les routes militaires, et par l'établissement dans
ma maison du commandant français et d'un nombreux état-major, dès les
premiers moments de l'occupation de Berlin.
Je ne sortais plus, je ne m'habillais que de noir. Je ne cherchais de
distractions que dans le travail et dans les rêves d'un meilleur avenir.
Beaucoup de mes amis étaient dispersés; mais le petit nombre de ceux qui
se trouvaient à Berlin venait le soir gémir avec moi sur le malheur du
temps.
Ma mère, qui n'était pas Prussienne et qui était entrée dans les
combinaisons nouvelles de l'empereur de Russie, n'éprouvait d'ailleurs
que de légers changements dans son existence, allait souvent dans la
société française. C'est là, qu'éblouie par les succès de Napoléon, son
désir de le voir et de connaître la France s'augmentait chaque jour et
devint bientôt une sorte de passion. Je venais d'avoir quatorze ans, on
songeait à me marier et personne n'avait encore pensé à me faire faire
ma première communion. En Allemagne, cette cérémonie marque l'entrée
dans le monde d'une jeune personne; à dater de ce jour elle y est
complètement admise; elle est présentée à la cour, va partout, et pour
peu qu'elle soit un bon parti, les maris arrivent en foule. Mademoiselle
Hoffmann crut avec raison qu'un temps de deuil public ne pouvait guère
être mieux employé que par les instructions religieuses nécessaires pour
recevoir la confirmation. Ce sacrement précède la première communion
chez les luthériens. Un pasteur respectable, M. Riebeck, vint passer une
heure chez moi deux fois par semaine; il me fit lire l'Ancien et le
Nouveau Testament et, sans discuter les autres cultes, sans me faire
connaître les dogmes des autres religions, ses instructions se bornaient
à des exhortations morales qui auraient pu convenir également à un
calviniste, à un catholique ou à un grec. Le vendredi saint n'était pas
pour les protestants un jour qui exclût la consécration; on le choisit
pour me donner le sacrement de confirmation. Je le reçus seule dans la
grande église Saint-Nicolas[108] et fus ensuite à la sainte table avec
tous les fidèles, parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup que l'intérêt
et la curiosité y avaient attirés. Cette cérémonie fut singulière et
j'en conserve un souvenir très vif. Au lieu de me faire apprendre par
coeur, comme c'est l'usage, les réponses aux questions que le pasteur
vous adresse, celui qui m'avait instruite m'engagea à dresser moi-même
une sorte de profession de foi: elle montrait le désir d'un jeune coeur
d'être utile au prochain et agréable à Dieu qu'il commençait à
connaître. Je ne me proclamais que chrétienne: il n'y avait pas un mot
dans mon petit discours qui me fit appartenir à une secte plutôt qu'à
une autre; il était simple, on en fut touché, car, pendant que je le
disais à haute voix, j'entendis sangloter autour de moi. J'étais
entourée de tous les serviteurs de notre maison qui, de bonne heure,
s'étaient rendus à l'église pour être plus près de moi. Mes maîtres, mes
amis, tout Berlin voulait me voir et m'entendre. Cette cérémonie fut à
la fois imposante et triste. Suivant l'usage pratiqué le vendredi saint
dans notre Église, tout le monde était en deuil; moi-même j'avais une
longue robe noire et un voile de la même couleur. Une chaîne qui
suspendait une croix à mon cou complétait mon vêtement funèbre, et me
donnait presque l'air d'une religieuse. Des cierges nombreux répandaient
par intervalles une vive clarté, mais laissaient dans les ténèbres les
voûtes gothiques de l'église. Le jour était bas et nébuleux, et aucun
rayon de soleil ne venait diminuer cette solennelle obscurité. Tout dans
cette enceinte attristait la pensée. J'éprouvais tout à coup les
impressions les plus sombres; l'avenir sembla se dévoiler à mes yeux
dans l'instant où le pasteur, après avoir appelé sur moi la bénédiction
du Très-Haut, me déclara reçue dans la communion des fidèles; je compris
que c'était pour combattre, pour lutter péniblement que l'on me faisait
entrer dans la vie, et non pour y parcourir une carrière heureuse et
brillante telle que tout semblait me l'annoncer. Les prestiges de mon
enfance s'évanouirent; je perdis connaissance vers la fin de la
cérémonie. Je n'ai eu depuis que trop de raisons de me convaincre que le
cri de mon avenir s'était fait entendre.
Le lendemain, ma mère me dit que Berlin ne lui convenait plus, qu'elle y
était mal établie pour le moment, et qu'après le départ des Français,
lorsque la cour serait revenue, la froideur que ses opinions politiques
avaient inspirée à la reine, dont elle avait été l'amie intime, lui
rendrait désormais le séjour de cette ville désagréable; qu'elle allait
donc se fixer dans ses terres en Saxe, jusqu'à ce que mon mariage lui
donnât une liberté plus absolue de voyager et d'aller en France, ce
qu'elle souhaitait ardemment. Elle me montra, en même temps, un grand
désir que je vinsse la rejoindre et, comme je possédais une jolie maison
de campagne, à une demi-lieue de la sienne, dans laquelle je serais
indépendante de fait et cependant sous l'aile maternelle, ce que mon âge
rendait de plus en plus nécessaire pour moi et plus convenable, je
l'assurais que je ne tarderais pas à la suivre. Je me réservai,
cependant, de venir encore passer l'hiver suivant à Berlin, pour y
trouver les maîtres dont j'avais besoin.
Les plus grands méfaits qui s'étaient passés dans ma maison dataient du
premier commandant français, le général Hulin[110]. Je n'avais pas eu
trop à me plaindre de son successeur le général Saint-Hilaire; et
cependant je ne l'avais vu qu'une fois, à mon arrivée, car mon accueil
maussade et fier ne l'avait pas engagé à renouveler ses visites. Je
n'avais donc aucun rapport avec lui, lorsqu'il entendit parler de mon
départ pour la Saxe; il sut que je devais traverser un pays infesté de
malfaiteurs qui profitaient des désordres de la guerre pour dévaliser
impunément les voyageurs et il m'offrit, sans rancune et de fort bonne
grâce, deux de ses aides de camp pour m'accompagner... J'acceptai et
j'eus raison, car nous fûmes attaqués à une demi-journée du but de notre
voyage. M. Lafontaine, un des aides de camp du général, tué depuis à
Wagram, fut dangereusement blessé par un des brigands qui voulaient nous
dévaliser. Nous leur échappâmes, mais ce ne fut qu'avec peine que nous
parvînmes à transporter le pauvre blessé. Il resta dix semaines chez
nous à la campagne; en le soignant nous primes en amitié lui et son
général, avec lequel cet accident nous mit en correspondance.
X
Séjour au château de Löbikau.--Arrivée des prétendants.--Dorothée reste
fidèle au souvenir du prince Adam Czartoryski, envers lequel elle se
croit engagée.--Intervention de l'empereur Alexandre en faveur du prince
de Talleyrand qui demande la main de la princesse de Courlande pour son
neveu, le comte Edmond de Périgord.--Le mariage a lieu à Francfort, le
22 avril 1809.
Je touchais à ma quinzième année et, malgré les ravages de la guerre, on
me croyait encore assez de fortune pour que des grands seigneurs ruinés,
tels que les princes de Hohenlohe et de Solms, désirassent rétablir
leurs affaires en m'épousant. Mon éducation que l'on savait avoir été
soignée et ma position qui était brillante me faisaient aussi rechercher
par des princes plus considérables, tels que les ducs de Cobourg et de
Gotha et le prince Auguste de Prusse.
J'avais une de ces figures qui, sans plaire à tout le monde, étaient
toujours remarquées; elle parut faire assez d'impression sur le jeune
prince Florentin de Salm, pour que j'eusse quelque raison de soupçonner
qu'il était amoureux de moi.
Ma mère avait la bonté de recevoir les visites et les soins de tous ces
messieurs qui, pour la plupart, l'ennuyaient assez. Quant à moi,
j'habitais, comme je l'ai dit, un joli pavillon quarré placé au milieu
d'un parc charmant et situé à une demi-lieue du château de ma mère. Je
n'allais guère chez elle, à Löbikau, qu'aux heures où je savais la
trouver seule et me plaisais à me rendre, pour ainsi dire, invisible aux
yeux de tous ces prétendants. Ma mère ne voulait avoir l'air ni de les
repousser, ni de les encourager; elle répétait que j'étais maîtresse de
mon choix, et, comme je n'osais dire qu'il était tout fait, il fallait
bien recevoir dans mon castel ces messieurs que ma mère venait de temps
en temps me présenter. Je n'étais que polie et ne me montrais ni
flattée, ni touchée de leurs soins. Quoique la manière dont on me les
faisait passer en revue ne dût pas leur être très agréable, rien ne les
décourageait; il serait difficile d'être plus tenace; surtout le prince
de Mecklembourg et le prince de Reuss avaient complètement établi leur
domicile chez ma mère. Le secrétaire, le médecin, la demoiselle
d'honneur, les amis, les connaissances, tous étaient employés; chacun
d'eux était dans les intérêts d'un de mes amoureux. J'entendais chanter
leurs louanges toute la journée, sans être touchée; j'écoutais du plus
beau sang-froid leurs déclarations et les éloges qu'ils me donnaient, et
n'étais jamais occupée qu'à les déjouer par mon maintien insensible et
dédaigneux. Cette lanterne magique m'amusait assez; j'étais d'ailleurs
charmée que le prince Adam entendît dire que j'étais fort recherchée et
qu'il sût, en même temps, que je n'accueillais aucune proposition.
On trouvera peut-être que je me suis étendue, avec une orgueilleuse
complaisance, sur le nombre et la qualité des personnes qui me
recherchaient en mariage. J'ai hésité à les nommer; mais je me suis dit
que, si jamais ces _Souvenirs_ avaient quelque publicité, les personnes
que je cite auraient, ainsi que moi, disparu pour toujours, et qu'il est
nécessaire pour l'intelligence future de ma position de bien faire
connaître ce qu'elle était dans le principe; on comprendra beaucoup
mieux que de toutes les chances qui m'étaient offertes, j'aie couru la
moins vraisemblable. Le prince Adam était à Varsovie, d'où il écrivait à
l'abbé Piattoli qui était venu nous joindre, que son projet était
d'aller aux eaux de Bohême avec sa mère, de venir ensuite à Löbikau et
là de me demander formellement en mariage. Mais la vieille princesse
Czartoryska qui, au fond du coeur désirait que son fils épousât une jeune
personne qu'elle avait élevée et qu'elle adorait, trouvait chaque jour
un prétexte pour retarder son voyage; elle laissa passer la saison des
eaux et alors ne parla plus que de l'année prochaine. Ma mère se
montrait blessée pour moi de cette mauvaise grâce; l'abbé ne répondait
qu'avec embarras aux reproches qu'elle lui faisait de m'avoir
exclusivement attachée à un projet qui éprouvait des difficultés
auxquelles je n'étais pas faite pour m'attendre. Je trouvais qu'elle
avait un peu raison, mais j'étais loin d'en convenir; je croyais le
prince tout aussi contrarié que moi et cette conviction me faisait
supporter, avec plus de douceur que je n'en montrais habituellement, les
mécomptes de l'amour-propre.
Les choses en étaient là, lorsqu'une lettre de l'empereur Alexandre[111]
annonça à ma mère que d'Erfurt[112], où il était alors, il viendrait la
voir; il la prévenait qu'il ne lui demanderait qu'à dîner et qu'il ne
serait accompagné que du prince Troubetzkoï, son aide de camp, et de M.
de Caulaincourt, ambassadeur de France[113], qui retournait avec lui à
Pétersbourg. En effet, le 16 octobre 1808, l'empereur arriva à Löbikau,
à cinq heures du soir. Ma mère insista pour que je sortisse de ma
retraite ce jour-là; j'obéis. Elle était entourée de sa soeur, de ses
filles, la princesse de Hohenzollern, la duchesse d'Acerenza et moi, du
grand-duc de Mecklembourg, beau-père de l'empereur, du prince Gustave,
dont j'ai déjà parlé, du prince de Reuss et d'un grand nombre de
personnes que la curiosité avait attirées. L'empereur fut plein de grâce
pour tout le monde et voulut surtout être occupé de moi. Il me dit qu'il
me trouvait grandie, embellie et ajouta, en plaisantant, qu'il savait
que j'étais comme Pénélope, entourée de beaucoup de prétendants qui se
plaignaient de mes rigueurs. J'étais si éloignée de supposer qu'il fût
venu avec l'intention de fixer le choix de ma mère, que je répondis sans
embarras à cette plaisanterie qui dura assez longtemps. À table, ma mère
et M. de Caulaincourt me séparaient de l'empereur, de manière que la
conversation passait devant eux. Tout à coup l'empereur me demanda si je
n'étais pas frappée d'une sorte de ressemblance qu'il prétendait avoir
découverte entre le prince Czartoryski et M. de Périgord[114].
«De qui Votre Majesté veut-elle parler? répondis-je, en rougissant de
m'entendre interpeller par une question que j'aurais cru plus délicat de
ne pas m'adresser.--Mais de ce jeune homme assis là-bas, du neveu du
prince de Bénévent, qui accompagne le duc de Vicence à Pétersbourg, fut
la réponse de l'empereur.--Pardon, Sire, je n'avais pas remarqué l'aide
de camp du duc de Vicence, et j'ai la vue si basse qu'il m'est
impossible, d'ici, de distinguer ses traits.» Ma mère eut l'air
mécontent. L'empereur se tut et M. de Caulaincourt me dit que le neveu
du prince de Bénévent n'était pas son aide de camp, qu'il était
momentanément attaché à l'ambassade de Pétersbourg. Cette explication ne
m'intéressait guère et je l'écoutai à peine. Après le dîner, l'empereur
pria ma mère de passer dans son cabinet; ils y restèrent enfermés deux
heures. En quittant le salon ma mère me dit: «Soyez polie pour le duc de
Vicence, causez avec lui, vous savez que l'empereur le traite comme son
ami. Je n'ai pas obtenu de vos soeurs qu'elles lui adressassent la
parole; votre tante partage toutes les ridicules préventions dont il est
l'objet; mais vous qui êtes trop jeune pour avoir des opinions
politiques, ou du moins pour en montrer, je vous charge de vous occuper
de M. de Caulaincourt, car je ne veux pas qu'il parte mécontent.» Je me
dévouai; et pendant que mes soeurs et ma tante causaient avec le petit
groupe de princes allemands, je m'assis à côté de l'ambassadeur. La
conversation d'une très jeune personne... avec un général de l'armée de
Bonaparte ne pouvait être, réciproquement, bien satisfaisante; elle le
fut cependant pour moi; je trouvai à M. de Caulaincourt l'air noble et
beaucoup d'usage du monde. M. de Vicence était loin de ressembler aux
courtisans de Napoléon que j'ai vus depuis. Probablement je lui parus
moins gauche et moins maussade qu'aurait dû l'être aux yeux de
l'élégance française une personne élevée au fond de l'Allemagne, car
dans une lettre qu'il écrivit le lendemain au prince de Bénévent, dont
il était l'ami, il fit de moi assez d'éloges. J'ai lu, depuis, cette
lettre; elle commençait par ces mots: «La belle Dorothée a quinze ans;
elle paraît fort bien élevée. Nous avons trouvé le château rempli
d'épouseurs, mais le grand rival n'y était pas.»
L'empereur quitta Löbikau à onze heures du soir. Ma mère ne me dit rien
du sujet de la conversation avec lui; elle me demanda seulement le
lendemain comment j'avais trouvé M. de Périgord. «Mais, maman, je ne
l'ai pas regardé; il me semble, d'ailleurs, qu'il s'est tenu constamment
dans le premier salon.» La même question fut répétée à mes soeurs, elles
firent à peu près la même réponse. Il se trouva que personne ne s'était
occupé du neveu d'un homme qu'on regardait alors en Allemagne comme
presque aussi puissant que Napoléon lui-même. Ce manque d'attention
donna de l'humeur à ma mère; elle fit dire à M. Piattoli de venir lui
parler, s'enferma avec lui et fut aussi rêveuse le reste de la journée
que l'abbé parut attristé et découragé, cependant personne ne dit un
mot.
Mademoiselle Hoffmann, qui voyait qu'on se défiait d'elle et qui en
était très blessée, me dit qu'elle croyait que nous ferions bien de
retourner à Berlin. J'étais moi-même vaguement troublée de l'air
préoccupé de ma mère et de l'abbé; celui-ci évitait même de me parler du
prince Adam. Enfin, mécontente de tout le monde, je ne demandais pas
mieux que de m'éloigner et je repris assez tristement, au mois de
novembre, la route de Berlin. Les armées françaises devaient évacuer la
ville dans quelques semaines[115]; déjà une partie des bureaux du
commandant était renvoyée et mon appartement me fut rendu. Le général
Saint-Hilaire, touché des soins assidus que nous avions eus pour son
aide de camp, cherchait par toutes sortes de moyens à nous laisser de
lui des souvenirs agréables; nous lui savions gré de son intention et,
pendant les dernières semaines, il s'établit entre lui et nous une
réciprocité de bons procédés, desquels il résulta une sorte d'amitié qui
me fit donner à sa mémoire des regrets véritables, lorsque j'appris
l'année suivante qu'il avait été tué à la bataille d'Essling.
Le jour de naissance de ma mère était au mois de février et elle me
répétait si souvent, dans ses lettres, qu'elle espérait que je viendrais
la retrouver à cette époque, qu'il me fut impossible de ne pas céder à
son désir. D'ailleurs l'abbé Piattoli, qui était resté auprès d'elle,
m'écrivait des lettres si entortillées, si énigmatiques, sur l'objet qui
m'intéressait le plus au monde, que je ne fus pas fâchée d'éclaircir
définitivement ma situation qui me semblait de plus en plus environnée
de mystère. Je quittai Berlin à la fin de janvier; hélas! je disais un
bien long adieu à cette ville, mon berceau, le théâtre des innocentes
joies de mon enfance!
Je m'arrêtai dans une petite ville, à quelques lieues de Löbikau, pour
voir l'abbé Piattoli et causer avec lui. Il s'était établi là pour être
plus près des médecins. Atteint de la cruelle maladie dont il est mort,
je le trouvai si souffrant, si changé, que je n'osais presque aborder la
question qui me tenait le plus au coeur. Je lui demandai cependant s'il
avait des nouvelles du prince Czartoryski. «Je n'en ai point, me dit-il:
ce silence doit vous prouver, ma chère enfant, que nos rêves étaient des
chimères.--À Dieu ne plaise! m'écriai-je.--N'en parlons plus, reprit-il
avec émotion, ce sujet de conversation me fait mal.» Forcée au silence,
je le quittai aussi remplie d'incertitude que lorsque j'étais arrivée
près de lui.
Ma mère me reçut avec une joie et une grâce que je ne lui avais jamais
vues. Elle me dit que dans la mauvaise saison, il ne fallait pas songer
à habiter mon pavillon d'été, qu'elle m'avait fait préparer un
appartement et qu'elle voulait absolument me garder. Tout me paraissait
étrange et nouveau dans cet accueil et semblait m'annoncer quelque
événement connu de tout le monde, excepté de moi. Je ne pouvais définir
l'espèce de terreur dont je me sentais agitée; les caresses même de ma
mère m'inquiétaient, mais ce qui me déplaisait par-dessus tout c'était
la présence inattendue d'un Polonais, le comte Batowski, jadis de la
société de ma mère et qui s'était depuis établi en France; il me
paraissait tombé des nues; je ne pouvais deviner le motif qui le faisait
arriver tout droit de Paris, au coeur de l'hiver, dans un lieu qui ne
devait lui offrir ni intérêt, ni amusement. Cependant trois ou quatre
jours s'étaient passés sans qu'il fût survenu le moindre changement; je
commençais à me calmer, lorsqu'un soir pendant que tout le monde était à
écrire pour le départ du courrier et que j'étais seule au salon à
préparer du thé, j'entendis le petit cor de chasse de nos postillons
allemands annoncer l'arrivée d'un étranger. Un valet de chambre entra
presque aussitôt et me demanda où était ma mère? «Dans son cabinet, elle
veut être seule.--Mais il faudrait cependant l'avertir qu'un officier
français, le même qui était ici avec le comte de Vicence, vient
d'arriver.» À l'instant je compris tout, et les grâces de l'empereur, et
les soins de ma mère, et cette prétendue ressemblance avec le prince
Czartoryski; je ne pus donner aucun ordre à l'homme qui était devant
moi, encore moins prévenir ma mère. Terrifiée à l'idée que M. de
Périgord pouvait entrer dans ce salon où j'étais seule, je ne songeai
qu'à me sauver. Je traversai le vestibule en courant, je montai
rapidement l'escalier, et j'arrivai enfin, hors d'haleine, dans ma
chambre. Mademoiselle Hoffmann qui s'y trouvait me demanda ce qui
m'était arrivé. «Il est ici, répondis-je.--Qui, le prince Adam?--Hélas!
non, ce Français!» Et me voilà à fondre en larmes. «Je suis sûre qu'il
vient pour m'épouser.--Eh bien, vous le refuserez.--Oui, mais
maman?--Elle ne vous a pas contrariée, jusqu'à présent.--Parce qu'elle
ne se souciait d'aucun des mariages que j'ai refusés; mais vous
connaissez son amour pour la France, son désir de s'y fixer.--Elle ne
peut vous contraindre: calmez-vous donc, vous ne serez pas en état de
paraître et ce qu'il y aurait de pis serait de montrer le trouble dans
lequel vous êtes.» Me voilà donc séchant mes larmes et descendant avec
un maintien assez calme au salon où l'on m'avait déjà demandée.
Ma mère était à la fois rayonnante et embarrassée; elle tenait dans ses
mains plusieurs lettres qui paraissaient lui avoir été remises à
l'instant. Après les avoir parcourues, elle me présenta à M. de Périgord
que, pour le coup, il fallut bien regarder. M. Batowski était affairé,
enchanté, insupportable; tout le reste de la maison paraissait aussi
triste que je l'étais moi-même. Pourquoi en effet cette soudaine
apparition? Comment l'expliquer si ce n'était par ma proposition de
mariage que ma mère paraissait disposée à accueillir. Je me retirai de
bonne heure et ne dormis guère.
Le lendemain matin, on vint dire à mademoiselle Hoffmann que ma mère
désirait lui parler: elle s'habille à la hâte, descend, remonte fort
troublée, au bout d'une heure, et me dit: «Allez chez madame votre mère,
elle vous demande.--Que vous a-t-elle dit? que veut-elle de moi?--Vous
le saurez, allez, et ne la faites pas attendre.» J'arrive chez ma mère
qui était encore couchée; des lettres, les mêmes, à ce que je crus, que
celles de la veille, étaient éparses sur son lit. «Il est temps, me
dit-elle, de vous faire connaître le véritable motif de la visite que
l'empereur de Russie m'a faite ici, à son retour d'Erfurt. Il croit
avoir de grandes obligations au prince de Bénévent et il voudrait les
reconnaître: Sa Majesté ayant témoigné à ce prince le désir de lui être
agréable, celui-ci l'a prié de protéger auprès de moi la demande qu'il
voulait me faire de votre main pour son neveu. L'empereur a donné sa
parole que ce mariage aurait lieu; il est venu me le dire, en ajoutant
qu'il comptait trop sur mon amitié pour ne pas être sûr que je
l'aiderais à donner à un homme qu'il aime et qu'il lui importe de
satisfaire, la seule preuve d'amitié qu'il eût l'air de désirer. J'ai
répondu à l'empereur que toujours disposée à lui montrer le dévouement
et la reconnaissance que je professe pour lui, je craignais cependant
qu'il ne vînt m'en demander une preuve qu'il ne serait pas en mon
pouvoir de lui donner. Je lui ai dit:--Vous connaissez, Sire, les idées
antifrançaises des têtes allemandes, ma fille les partage toutes; elle a
beaucoup d'absolu dans le caractère, sa position la rend indépendante,
et ses soeurs, ses parents, ses amis, la cour de Prusse, toute
l'Allemagne crieront contre ce mariage. Sans avoir à me plaindre de
Dorothée, je sais cependant que j'ai peu d'influence sur son esprit; et
d'ailleurs, je vous dirai avec franchise, Sire, qu'il est depuis
longtemps question du mariage de ma fille avec un des anciens amis de
Votre Majesté. Le prince Adam Czartoryski est l'homme qu'elle préfère;
je n'ai aucune raison grave à opposer à son choix et je ne vois aucun
moyen d'empêcher que ce mariage n'ait lieu l'année prochaine.--Le
désirez-vous? reprit l'empereur.--Non, Sire: une grande différence
d'âge, le caractère difficile de la vieille princesse et la mauvaise
grâce qu'elle a mise jusqu'à présent dans cette affaire, m'en éloignent
plutôt.--Alors, dit l'empereur, je n'admets aucune de vos autres
raisons; la jeune Dorothée, à quinze ans, ne peut avoir des opinions
politiques bien arrêtées; pour éviter tout le commérage que vous
redoutez, il ne faut parler du mariage que je sollicite qu'au dernier
moment; d'ailleurs, votre fille et vous-même seriez fixées en France et
les cris de l'Allemagne vous seraient alors bien indifférents. Je crois
la jeune princesse trop bien élevée pour que l'influence maternelle
puisse être nulle sur elle lorsque vous consentirez à l'employer. Quant
à Adam Czartoryski, je vous assure qu'il ne se soucie nullement de se
marier[116], et qu'il se laissera toujours gouverner par sa mère, qui
est une vieille Polonaise intrigante et dangereuse. Je ne vois dans tout
ceci qu'une jeune tête que l'on s'est plu à exalter, car Adam est un
excellent homme, sans doute, mais il est devenu si sauvage et si triste
que rien en lui ne me semble propre à séduire une personne de quinze
ans. Enfin, ma chère duchesse, je n'accepte aucune excuse, j'ai donné ma
parole; je demande la vôtre, et je la demande comme un témoignage de
l'amitié que vous m'avez promise et que je crois mériter.»--«Vous
connaissez, ma chère enfant, continua ma mère, la reconnaissance que je
dois à l'empereur Alexandre; vous savez qu'en Russie les bontés du
souverain sont toujours précaires; que tout dépend de sa fantaisie et
qu'il est pour moi du plus grand intérêt de soigner sa bienveillance; je
lui ai promis que je ferais mon possible pour vous décider au mariage
qu'il désire; je vous prie donc de ne pas refuser sans avoir bien pesé
les avantages qui peuvent résulter pour toute votre famille de cette
alliance. Lisez d'abord les lettres que je viens de recevoir.» Elle me
remit alors les deux lettres qui étaient sur son lit; la première était
de l'empereur qui répétait à peu près et avec de nouvelles instances
toutes les choses qu'il lui avait dites; la seconde était du prince de
Bénévent[118]. Il est inutile de dire qu'elle était parfaitement
spirituelle et aussi adroite que possible pour diminuer les préventions
dont la France et lui-même étaient l'objet. Il parlait de son neveu
Edmond de Périgord comme d'un jeune homme qu'il aimait comme son fils,
qu'il regardait comme tel et qui serait son héritier. Il parlait ensuite
de moi de la manière la plus flatteuse et finissait par un mot touchant
sur sa vieille mère[118] âgée de quatre-vingts ans, qui serait si
heureuse, disait-il, de voir le bonheur de sa famille assuré, avant de
finir sa grande carrière. Il ajoutait un alinéa sur l'éclat de la
naissance, le lustre des anciens souvenirs et sur la noblesse sans
mélange des grandes familles d'Allemagne. Enfin, je ne crois pas que
dans toute sa carrière ministérielle le prince Bénévent ait jamais
rédigé avec autant de soin la note diplomatique la plus importante.
Cette lettre me fit quelque impression, au lieu que je ne trouvais dans
les raisonnements autocrates d'Alexandre qu'un abus de position
révoltant.
Lorsque j'eus replacé silencieusement les deux lettres sur le lit de ma
mère, elle me demanda si je n'avais rien à lui dire. «Si je ne me
croyais pas engagée au prince Adam, si dès l'âge de douze ans je n'avais
pas accoutumé mon esprit à le regarder comme le seul homme que je doive
épouser, si je n'étais pas arrivée à m'attacher sincèrement à cette idée
et à placer toutes mes espérances de bonheur dans cette union, j'aurais
pu, ma chère maman, répondis-je, essayer d'oublier le passé et de
vaincre toutes mes répugnances actuelles pour faire une chose que vous
paraissez désirer vivement; mais comme je ne peux croire que les retards
qu'éprouve l'arrivée du prince Adam tiennent à sa volonté et que je ne
puis me persuader, après tout ce qu'on m'a dit, qu'il n'attache plus à
moi aucun prix, je croirais manquer à toutes les espérances que vous
m'avez permis de donner et de concevoir, si je m'occupais de tout autre
établissement; quitter ma patrie, aller à la cour de Bonaparte,
m'éloigner de tous mes amis, épouser quelqu'un que je ne connais pas,
accepter une position dont j'ignore tous les détails, seraient des
difficultés qui, toutes réelles qu'elles sont, pourraient être
surmontées pour vous faire plaisir et arranger vos rapports avec
l'empereur Alexandre; mais votre situation n'est heureusement pas assez
mauvaise, ma chère maman, pour que je me croie obligée de lui sacrifier
ce que depuis si longtemps je regarde comme devant assurer le bonheur de
mon avenir.» Je voulais lui baiser la main; elle la retira et montra à
la fois de l'humeur et de la tristesse, car elle avait des larmes dans
les yeux. Elle me dit avec humeur et émotion que je sacrifiais sa
tranquillité et que je compromettais sa position russe pour des
chimères, que j'allais de plus lui attirer l'inimitié du prince de
Bénévent, regardé par les étrangers comme très puissant et très
redoutable, que Napoléon lui-même croirait mon refus dicté par la haine
contre la France et que les persécutions s'étendraient sur toutes les
positions et sur tous les individus de notre famille. Elle se plaignait
d'être peu heureuse par ses enfants et de trouver surtout en moi,
qu'elle disait préférer à mes soeurs, une singulière ingratitude. «Vous
voyez, me dit-elle, que l'empereur vous croyait assez bien née pour ne
pas douter de l'influence que votre mère pourrait avoir sur vous; mais
vous placez dans votre indépendance et dans votre froideur à mon égard
une sorte d'amour-propre qui appartient au plus mauvais caractère. Du
moins soyez polie pour M. de Périgord; et pour ne pas vous donner un
ridicule, je laisserai passer deux ou trois jours avant de répondre au
prince de Bénévent, car il faut au moins que vous ayez l'air de
réfléchir. Je veux aussi que vous soyez plus obligeante pour M. de
Batowski; il connaît tous les rapports de M. de Talleyrand et vous
pouvez bien consentir à écouter ce qu'il aurait à vous dire sur cette
illustre famille.»
Je n'avais jamais vu ma mère aussi émue, aussi mécontente, et cette
excessive agitation dans une personne habituellement si douce et si
calme me fit une impression inattendue et douloureuse. Ces reproches si
nouveaux dans sa bouche me brisèrent le coeur. Je sortis tout en pleurs
de sa chambre et remontai dans la mienne où mademoiselle Hoffmann
m'attendait. Je lui racontai ce qui venait de se passer et elle me dit
que ma mère l'avait prévenue de la proposition qu'elle allait me faire
et lui avait demandé sa parole d'honneur de n'influencer en rien ma
décision. «Je la lui ai donnée, ajouta-t-elle, avec d'autant moins de
restriction que pour la première fois elle m'a vivement reproché d'être
la cause de votre froideur et de votre manque de confiance à son égard.
Suivez donc vos propres inspirations; vous avez assez d'esprit pour vous
guider vous-même; je ne veux me charger d'aucune responsabilité dans une
question aussi délicate; je me borne à vous engager à être polie pour M.
de Périgord et à laisser M. Batowski vous parler; vous devez cette
marque de déférence à madame votre mère.»
J'appris alors positivement ce dont je commençais à me douter, c'est que
M. Batowski avait été le premier à lui donner l'idée de me demander en
mariage pour son neveu, qu'il l'avait prévenu en même temps de celui
dont il était question avec le prince Czartoryski et avait indiqué
l'empereur Alexandre comme pouvant seul lever cette difficulté. Dans la
même journée il me fallut entendre l'éloge de tous les Talleyrand du
monde. Il était facile de louer le prince de Bénévent sur son esprit et
ses grands talents. Sa position brillante sans doute fut encore
magnifiée et ses brouilleries avec Bonaparte furent passées sous
silence, non seulement auprès de moi, mais surtout auprès de ma mère qui
était charmée, éblouie du crédit que l'on supposait encore au vice-grand
électeur. M. Edmond fut représenté comme un jeune homme d'une bravoure
éclatante et d'un caractère charmant; son père comme tout ce que l'on
pouvait voir de plus séduisant et de plus aimable; madame de
Noailles[119], soeur de M. Edmond, comme la bonté, la simplicité et en
même temps l'élégance en personne. Enfin ils étaient tous des êtres
parfaits. Il fallait cependant bien dire quelques paroles de la
princesse de Bénévent; mais il en parla très légèrement et comme d'une
personne si insignifiante et si annulée qu'elle ne pouvait être regardée
comme un inconvénient. Je faisais bien la part de l'exagération
commandée par la situation de M. Batowski, mais je ne pouvais prévoir
qu'elle fût aussi démesurée. «Si j'étais libre encore, lui dis-je, tout
ce que vous m'apprenez serait bien propre à détruire ma répugnance; mais
je me regarde comme engagée, je l'ai dit à ma mère, et je n'ai rien à
ajouter.»
Quelle était cependant l'attitude de M. de Périgord? Celle d'un très
jeune homme fort embarrassé d'être examiné et probablement refusé par
une jeune personne triste et maussade. Il montrait d'ailleurs la plus
grande réserve et ne parlait presque jamais. Il était impossible
d'augurer de son caractère et de son esprit, car personne n'a jamais
fait autant d'usage... du silence.
M. Batowski nous dit le soir même qu'il irait le lendemain savoir des
nouvelles de M. Piattoli. Il revint le second jour et me remit une
lettre de ce pauvre abbé dont l'état empirait à vue d'oeil. Je montai
dans ma chambre pour lire cette lettre; elle était tracée d'une main
tremblante et je fus bouleversée de son contenu. «Toutes nos espérances
sont détruites, me disait-il; j'ai enfin reçu des nouvelles de Pologne;
elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami commun qui m'annonce que
le mariage du prince avec mademoiselle Matuschewitz est arrangé, que
tout Varsovie en parle, et que la vieille princesse est enchantée. Voilà
donc, ma jeune amie, l'explication de ce long silence.» Sa lettre était
courte: «Je suis si souffrant, ajoutait-il, que je ne puis en écrire
davantage.»
Je demandai des chevaux à l'instant et, faisant à peine quelques excuses
à ma mère, je partis pour chercher à obtenir plus de détails de l'abbé
et m'assurer de la vérité d'un fait qui me paraissait impossible à
croire. J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait être
seul et j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il me vît un instant.
«Soyez heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule
question. Soyez bien pour votre mère. Votre imagination me fait
trembler, mais vous avez beaucoup d'esprit; servez-vous-en dans les
circonstances difficiles que je prévois pour vous. Vous avez été le
grand intérêt de mes dernières années; pardonnez-moi d'avoir voulu
diriger votre avenir et confiez-le désormais à Madame votre mère.» Il se
tut, je voulus parler, mais il ne me répondit pas et me fit signe de la
main de m'éloigner; il mourut quelques jours après.
La personne qui, avec un zèle admirable, l'a soigné pendant sa longue
maladie, et ne l'a pas quitté dans ses derniers moments, possédait sa
plus intime confiance. Voici ce qu'elle m'a raconté lorsque, mariée
depuis quatre ans, je vins momentanément en Allemagne et que je demandai
à la voir.
Ma mère, craignant de déplaire à l'empereur Alexandre, passionnée pour
la France où elle désirait se fixer et aussi heureuse d'avoir en moi un
prétexte pour réaliser ce projet que mécontente du mariage qui devait
m'établir en Pologne, avait montré avec confiance à l'abbé Piattoli ses
craintes et ses désirs. Elle avait renouvelé ses plaintes de ce qu'il
m'eût placée sous la dépendance des caprices d'une famille arrogante et
dédaigneuse et lui avait même, pour la première fois, vivement reproché
de n'avoir pas trouvé en lui le dévouement auquel elle aurait dû
s'attendre après les services qu'elle lui avait rendus jadis. Enfin elle
agit si vivement sur l'esprit du pauvre abbé qu'elle obtint de lui la
promesse qu'il ne se mêlerait plus de ce mariage et qu'il chercherait
même à m'en détacher en se servant, pour y parvenir, de la mauvaise
grâce de la vieille princesse et de l'indolence de son fils.
Mais, depuis les dernières scènes de Löbikau, il ne suffisait plus de me
parler du long silence du prince, il fallait le motiver. M. Batowski
s'offrit pour aller décider l'abbé à un mensonge qui, disait-il,
deviendrait bientôt une réalité, puisqu'en effet on savait que la
vieille princesse désirait que son élève devînt sa belle-fille. Le
mensonge, suivant lui, était peu de chose; il consistait seulement à me
faire croire que le fils avait consenti au mariage qui n'était encore
que projeté par la mère. Il ne doutait pas que cette conviction ne me
rendît docile aux voeux de la mienne. M. Batowski manoeuvra si bien qu'il
obtint la lettre dont j'ai parlé et qui décida de mon sort...
J'étais revenue de chez le pauvre abbé non seulement désolée de l'état
dans lequel je l'avais laissé, mais le coeur ulcéré des torts que je
croyais au prince Czartoryski. S'il avait pu me rester quelques doutes à
cet égard, une vieille dame polonaise, la comtesse Olinska, amie de ma
mère, et à qui on avait fait aussi la leçon, aurait achevé de les
dissiper. Le lendemain de mon retour de chez l'abbé, elle nous dit,
pendant que nous étions tous réunis, que des lettres de Varsovie qu'elle
venait de recevoir annonçaient le mariage de M. Adam; elle ajouta
beaucoup de détails que je n'écoutai plus.
Convaincue, indignée, je me lève, prie ma mère de passer dans la chambre
à côté et lui dis dans ce premier moment d'amertume, que puisque le
prince Adam rompait lui-même ses engagements, je me regardais comme
libre des miens, que je serais fort aise d'être mariée bien avant lui;
que mon coeur étant indifférent pour tout le monde, je ne demandais pas
mieux que de fixer mon choix sur la personne qui convenait à ma mère et
qu'elle pouvait dès ce moment donner ma parole à M. de Périgord.
Je parlai vite avec des larmes dans les yeux et dans la voix, mais ma
mère eut l'air de ne s'apercevoir de rien, m'embrassa avec transports,
m'applaudit, loua ma fierté, excita encore mon ressentiment, me remercia
de prendre un parti qui allait combler tous ses voeux et, sans perdre une
minute, me dit qu'elle allait annoncer cette bonne nouvelle à M. de
Périgord. J'aurais voulu l'arrêter, mais elle était déjà rentrée dans le
salon et je courus alors m'enfermer dans ma chambre, d'où je ne voulus
pas redescendre de la soirée et je passai la nuit à pleurer.
Le lendemain, ma mère vint elle-même me trouver, elle me remercia
encore, me cajola beaucoup et me dit qu'il fallait faire de bonne grâce
la chose à laquelle je m'étais décidée, qu'elle me priait de descendre,
que je trouverais M. de Périgord chez elle et qu'il serait ridicule que
je ne fusse pas aimable pour lui. Je la suivis avec les yeux rouges et
l'air du monde le plus abattu. Ma mère nous dit avec gaieté: «Allons je
vais vous laisser seuls, vous avez sans doute beaucoup de choses à vous
dire.» Et que pouvions-nous nous dire?
Assis en face l'un de l'autre, nous fûmes longtemps dans le plus profond
silence. Je le rompis en disant: «J'espère, monsieur, que vous serez
heureux dans le mariage que l'on a arrangé pour nous. Mais je dois vous
dire, moi-même, ce que vous savez sans doute déjà, c'est que je cède au
désir de ma mère, sans répugnance à la vérité, mais avec la plus
parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le
croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie
et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous
pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.--Mon Dieu,
me répondit M. Edmond, cela me paraît tout naturel. D'ailleurs, moi
aussi, je ne me marie que parce mon oncle le veut, car, à mon âge, on
aime bien mieux la vie de garçon.»
Cette réponse ne me parut ni bien sensible ni bien flatteuse; mais en ce
moment j'aurais été désolée de trouver un empressement auquel je
n'aurais pas répondu et cette indifférence annoncée de part et d'autre
était ce qui pouvait le mieux me convenir. Ma mère s'empressa d'écrire à
Paris et à Pétersbourg. Les lettres partirent le jour même. M. de
Périgord et M. Batowski nous quittèrent le lendemain sans que nous nous
fussions reparlé, ils allèrent retrouver le prince de Bénévent, prendre
avec lui les derniers arrangements et devaient revenir promptement,
accompagnés de mon futur beau-père, pour la noce qui était fixée à un
mois. Ma mère fit aussitôt part de ce mariage à toutes ses
connaissances; mais elle ne montra aucune des réponses qu'elle reçut.
Elles étaient toutes très froides et ne lui plaisaient guère. L'une des
premières personnes auxquelles elle écrivit fut le prince Czartoryski à
qui elle renvoya des lettres qu'il avait écrites à l'abbé Piattoli et
qui étaient arrivées peu de jours après la mort de ce dernier. J'ai su
depuis que ces lettres disaient qu'il avait vaincu enfin les répugnances
de sa mère et qu'ayant appris que l'empereur Alexandre s'intéressait à
un autre mariage pour moi, il se hâtait de terminer tous ses
arrangements pour arriver dans quelques semaines à Löbikau.
L'intrigue secrète qui a conduit ma destinée ne m'a été dévoilée que peu
à peu et longtemps après l'époque dont je parle. Les tristes jours qui
précédèrent mon changement d'état s'écoulèrent pour moi dans une sorte
d'apathie dont personne ne paraissait s'apercevoir excepté mademoiselle
Hoffmann qui, mécontente et affligée, n'osait cependant se permettre
d'user de son crédit sur moi pour me faire manquer à la parole que je
n'avais donnée que par humeur et dépit.
Je pleurais mon pauvre Piattoli, je regrettais l'Allemagne et je ne
m'amusais d'aucun des préparatifs du trousseau qui amusaient ma mère.
Lorsque je pensais à mon avenir, je ne le comprenais guère. J'ignorais
absolument ce qui m'attendait. Je ne savais rien de Paris et de la
famille dans laquelle j'allais entrer que par ce qu'on en disait
vaguement en Allemagne, où l'opinion n'était pas favorable aux Français,
et par le récit brillant de M. Batowski que je n'avais guère écouté et
que je croyais peu exact. La personne sur laquelle j'avais le moins de
données et à laquelle je pensais le moins qu'il m'était possible,
c'était M. de Périgord... On m'avait dit qu'il était bon enfant. Je
croyais que sans m'aimer il était flatté de m'épouser, que je trouverais
en lui de l'indifférence et des égards et c'était tout ce que je
demandais. Habitant un pays protestant et ne pouvant trouver près de
nous un prêtre catholique, il fut décidé que mon mariage se ferait à
Francfort, qui était sur notre route pour venir en France. Le
prince-primat résidait alors dans cette ville et il s'offrit, par égard
pour ma mère et pour le prince de Bénévent, dont il était l'ami, à nous
donner la bénédiction nuptiale.