Voyage de la duchesse de Courlande en Russie.--Elle traverse la
Courlande et revoit le château de Mittau, habité par Louis
XVIII.--Séjour à Saint-Pétersbourg.--Accueil de l'empereur Alexandre.
Les lettres de M. Piattoli[74], ne parlaient cependant pas uniquement du
prince Adam; elles rendaient compte aussi de la marche de notre procès.
Sans cesse l'abbé se plaignait des lenteurs et des dégoûts
insupportables contre lesquels il luttait en vain; il répétait qu'à
Pétersbourg défendre une bonne cause était insuffisant pour se faire
écouter; qu'il fallait être connu, être imposant par des dignités ou par
un grand luxe et semer l'argent à pleines mains, depuis le dernier valet
jusqu'aux personnes les plus importantes, pour pénétrer dans le cabinet
des juges et des ministres. Nous aurions infailliblement perdu notre
procès, et par conséquent une grande partie de notre fortune, sans la
résolution courageuse que prit ma mère d'aller elle-même solliciter en
faveur de ses enfants. Elle partit de Berlin, où je restai, au mois mai
1806. Il lui fallut un dévouement vraiment maternel pour vaincre la
répugnance que lui inspirait Pétersbourg. Cette répugnance sera comprise
quand on songera que pour se rendre dans cette capitale, ma mère devait
traverser la Courlande. Combien il devait lui coûter de revoir en simple
voyageuse un pays dont elle avait été souveraine, et qui obéissait alors
au prince de qui elle allait réclamer l'appui! Ce voyage si redouté fut
cependant une source de joies et de consolations. L'empereur Alexandre,
sachant que le souvenir de ma mère était adoré en Courlande, s'empressa
avec tout l'esprit et toute la grâce qui le rendent si séduisant, de
faire connaître qu'il verrait avec plaisir les témoignages de respect
qu'elle recevrait à son passage, et il donna l'ordre à toutes les
autorités russes de lui rendre les plus grands honneurs.
Ma mère revit ses frères, ses neveux, beaucoup de parents, d'amis, de
serviteurs. Presque toute la noblesse de Courlande entoura sa voiture;
elle reçut partout des hommages simples et touchants, et si quelques
regrets pénibles vinrent se mêler à tant de douces émotions, un regard
jeté sur le château de Mittau, jadis sa demeure, alors celle d'un roi
fugitif[75], lui apprit que des malheurs plus grands que les siens et
qui n'obtenaient pas les mêmes consolations devaient lui faire bénir
sans réserve celles que la providence lui accordait. Qu'elle était loin
de penser que huit années après, perdue dans la foule, elle assisterait
à l'éclatante restauration de ce prince, qui alors traitant ma mère
d'égal à égal, avait envoyé M. d'Avaray[76] attendre son arrivée, pour
lui offrir ses compliments.
L'empereur fit exprimer d'aimables regrets à ma mère de n'avoir pu
mettre le château[77] à sa disposition. Mais cette noble et vaste
demeure avait été deux fois la proie des flammes depuis le départ de mon
père. Ce qui restait du château était presque inhabitable et servait à
la fois d'hôpital militaire et de caserne. Louis XVIII habitait une aile
un peu moins délabrée et une moitié de la cour était devenue le jardin
de madame la duchesse d'Angoulême, tandis que l'autre servait de place
d'armes et de promenades aux soldats convalescents. Souvent le triste
convoi d'un de ces malheureux passait sous les yeux de la princesse;
mais plus souvent encore son repos était troublé par les bruyants excès
des cosaques et des baskirs. En voyant ces grandes infortunes, ma mère
devait se trouver heureuse dans l'agréable et simple maison de son
frère, où elle était entourée de tant de soins et d'amour. Après
quelques jours consacrés à sa famille, elle demanda à voir Louis XVIII,
la reine, Madame et Monsieur le duc d'Angoulême. Quoique ma mère
partageât à cette époque l'opinion générale sur l'état prospère de la
France, et qu'elle fût éblouie des succès éclatants qui rendaient alors
cet empire si brillant, elle n'en fut pas moins touchée jusqu'aux larmes
de se trouver au milieu de ces illustres réfugiés.
Les émotions de genres si différents qu'éprouvait ma mère ne lui firent
pas perdre de vue le but de son voyage. Elle ne resta que peu de moments
à Mittau, et arriva dans les derniers jours du mois de juin à
Pétersbourg. À son arrivée elle reçut un message de l'empereur Alexandre
qui lui annonçait sa visite pour le lendemain: ce message lui fut remis
par le prince Troubetzkoï, aide de camp de l'empereur, et un peu gendre
de ma mère, puisqu'il avait été le second mari de ma soeur aînée, dont il
était alors déjà séparé.
À peine éveillée et déjeunant en peignoir avec l'abbé Piattoli, ma mère
fut très surprise de voir entrer dans son cabinet un officier russe,
qui, n'ayant trouvé personne dans l'antichambre, arrivait sans être
annoncé. L'abbé reconnut et nomma l'empereur. Sa Majesté baisa la main
de ma mère, qui, d'après l'usage du pays, approcha la joue. Elle était
encore assez jolie pour que l'absence de toute parure ne lui fût pas
défavorable. L'empereur la trouva ce qu'elle était en effet, belle,
aimable et grande dame autant que personne du monde. Elle fut invitée à
passer quelque temps à Kaminostroff où la cour était alors, et trouva
toujours dans les différentes courses qu'elle fit aux environs de
Pétersbourg la maison de l'empereur à ses ordres. Au bout de deux mois
elle eut terminé ses affaires de la manière la plus satisfaisante, et
quitta la Russie emportant mille souvenirs précieux de l'accueil
charmant qu'elle avait reçu des deux impératrices et heureuse, enchantée
de l'amitié qu'Alexandre lui avait témoignée. Cette amitié s'est
soutenue longtemps sans nuage; la confiance dont ce monarque honorait ma
mère a toujours été justifiée, et fut même dans quelques circonstances
d'une utilité réelle aux vues politiques de ce prince.