IV

Procès en Russie à propos des affaires de Courlande.--La vie de la

princesse Dorothée à Berlin.--Ses relations avec la famille royale de

Prusse, Schiller, Jean de Müller, Guillaume de Humboldt, Iffland.

C'est dans ce temps que j'entendis parler pour la première fois d'un

procès considérable que nous avions, mes soeurs et moi, en Russie contre

mes cousins qui nous disputaient une partie des sommes accordées à mon

père en indemnité de la Courlande. Quoique l'espèce de transaction faite

avec mon père fût déjà ancienne, les stipulations qu'elle contenait

n'étaient point exécutées; nous n'avions rien reçu. Prouver que nous

avions seules droit à cet argent et le retirer promptement d'un pays où

la propriété n'est guère plus en sûreté lorsqu'elle est reconnue que

quand elle est contestée, était d'un intérêt immense pour nous. M. de

Goeckingk[56], conseiller intime au service du roi de Prusse et l'un de

mes tuteurs, partit pour Pétersbourg comme fondé de nos pouvoirs: mais

ne sachant pas le russe et parlant très mal le français, il désira se

faire accompagner de quelqu'un qui pût suppléer à ce qui lui manquait.

L'abbé Piattoli lui parut ce qu'il y avait de mieux pour l'aider dans sa

mission. Celui-ci, quoique peiné de me quitter, était cependant si

fatigué des scènes continuelles de mademoiselle Hoffmann, qu'il n'hésita

pas à donner à ma famille, en entreprenant ce pénible voyage, une

nouvelle preuve de son dévouement.

Les personnes assez malencontreuses pour avoir des affaires en Russie

savent qu'il est possible d'y user une vie tout entière à la défense de

ses intérêts, sans obtenir, je ne dis pas justice, mais une solution

quelconque. Pénétré de cette triste vérité, le pauvre abbé me quitta,

les larmes aux yeux, sentant bien qu'il se séparait de moi pour

longtemps, et qu'il me quittait précisément à l'âge où sa surveillance

et ses conseils devraient le plus contribuer à donner à mon esprit et à

ma raison la direction qu'il aurait voulu leur imprimer.

La présence de M. Piattoli contrariait mademoiselle Hoffmann; elle se

sentit allégée par son départ, et ne garda plus de mesure ni dans

l'encens qu'elle me prodiguait ni dans l'éloignement où sa jalouse

affection me tenait de ma mère. Aimant assez la société lorsqu'elle y

tenait une place première, elle s'en composa une qu'elle réunissait chez

moi et dans laquelle elle me menait souvent; mais ce n'était pas une

société où par mon rang je fusse naturellement placée: des artistes,

quelques hommes de lettres, des familles de négociants trouvaient que

j'avais une fort bonne maison; et ils avaient raison: le revenu

considérable confié à mademoiselle Hoffmann pour mon éducation la

rendait en effet fort agréable. Ma mère ne quittait guère sa sphère

élevée et brillante pour trouver chez moi des personnes avec lesquelles

elle n'avait aucun rapport; et lorsqu'elle voulait que j'allasse dîner

ou souper chez elle, mademoiselle Hoffmann élevait des difficultés,

prétendant que les distractions du grand monde portaient du trouble dans

mes études. Je n'avais garde de la contredire: je me trouvais si bien

dans le petit cercle dont elle m'avait entourée. J'y étais toujours, et

à une grande distance, la première; on me flattait, on me gâtait. Il

était très simple que j'aimasse mieux rester chez moi et mettre à

contribution les talents et l'empressement de tous ceux qui

m'environnaient que d'être en petite fille dans un coin du salon de ma

mère, avec une gouvernante dont le maintien était aussi gêné que le mien

ennuyé. Je n'avais de relations analogues à mon âge et à ma position

qu'avec les enfants de la princesse Louise[57] et avec ceux de la reine;

car il n'y avait pas moyen de refuser de me mener au château et au

palais Radziwill quand j'y étais demandée. La reine mère, la jeune

reine, tous les princes me traitaient comme si je leur eusse appartenu.

Ma marraine était toute maternelle pour moi, la vieille princesse

Ferdinand me gâtait à l'excès, et le jeune prince royal[58], enfant

aussi spirituel qu'il est devenu un prince distingué, m'avait prise dans

la plus vive amitié: un an de plus que lui m'avait donné une sorte

d'autorité sur son naturel indompté. Nous avions les mêmes maîtres et

nous les faisions nos ambassadeurs; c'était un échange innocent et

continuel de dessins, de petits ouvrages, de beaux exemples d'écriture,

de compliments fort tendres. J'ai conservé tant de reconnaissance pour

cette aimable famille, j'ai été si respectueusement touchée de l'honneur

qu'elle a désiré me faire en souhaitant mon mariage d'abord avec le

prince Henri[59], frère du roi, et plus tard avec le prince Auguste[60],

son cousin, je me trouve encore si flattée des regrets qu'elle a

témoignés lorsque mon étoile m'a arrachée de la Prusse, que je ne

pourrai jamais exprimer assez tout le dévouement et le respect que je

lui ai voués.

D'après les goûts de mademoiselle Hoffmann je vivais, comme je viens de

le dire, dans un monde fort différent et qui partout ailleurs aurait eu

plus d'inconvénients pour moi; mais, à Berlin, la haute bourgeoisie

offre une société pleine de savoir et de talent. Peut-être le goût

n'était-il pas toujours bien sûr et la pédanterie se glissait-elle

quelquefois dans nos réunions. Les Français se feront une idée juste de

ce qu'elles étaient par M. de Humboldt[61], qui appartient à cette même

bourgeoisie.

J'ai conservé un souvenir agréable de quelques personnes que je voyais

souvent à cette époque; je citerai plus particulièrement M.

Ancillon[62], prédicateur distingué, auteur estimable, homme droit et

éclairé, attaché depuis à l'éducation du prince royal, et qui jouit

encore de l'amitié de son élève et du respect de ses concitoyens. Je

pourrais nommer quelques femmes aimables, unissant tous les talents et

toute l'instruction d'une position première à toutes les vertus

domestiques d'une situation médiocre. L'Allemagne offre mille exemples

de ce genre, si rares dans les autres pays. Berlin particulièrement

pouvait se vanter de posséder des femmes aussi distinguées dans le monde

qu'excellentes dans l'intérieur de leurs ménages, car _ménage_ est le

mot[63].

Je vais en nommer une qui n'était assurément ni sur cette ligne ni dans

cette catégorie mais qui, par le plus admirable talent et des manières

parfaitement convenables, aurait pu être reçue partout, excepté chez une

jeune personne: madame Unzelmann[64], la plus grande actrice du théâtre

allemand, l'était cependant chez moi. Les larmes que sous l'habit de

Marie Stuart elle m'avait fait verser me donnèrent le désir de la voir

et de causer avec elle; mes fantaisies étaient des ordres: je la vis, la

trouvai charmante, et l'emmenai même passer quelques semaines à la

campagne où, en l'absence de ma mère, nous jouions la comédie qu'elle

dirigeait et à laquelle elle prenait part. L'illustre Schiller ne

s'arrêtait pas à Berlin sans qu'il me fît l'honneur de venir chez moi.

Jean, de Müller[65], l'historien, était un des habitués de mon salon.

Iffland[66], grand acteur, auteur spirituel, homme aimable et, ce que

j'ai su depuis, intimement attaché à ma gouvernante, passait sa vie chez

moi. Directeur du Théâtre-Royal de Berlin, le meilleur, sans contredit,

de l'Allemagne, et rendu tel par ses soins, Iffland se faisait un

plaisir de donner les représentations qui excitaient ma curiosité et mon

intérêt. Je lui indiquais la distribution des rôles, je dirigeais ses

costumes, et entre madame Unzelmann, lui et moi, nous formions un petit

comité dramatique qui me plaisait à l'excès. J'avais une loge à l'année,

et il est inutile de dire que j'étais très assidue lorsqu'il jouait. Je

l'applaudissais trop dans _Wallenstein_, je pleurais de trop bon coeur

lorsqu'il paraissait dans _le Roi Lear_, je partageais trop sa propre

gaieté dans ses rôles comiques, pour qu'il ne prît pas un plaisir

particulier à montrer tout son talent devant moi. Il m'aimait réellement

beaucoup; j'ai des lettres de lui qu'il m'a écrites depuis que je suis

en France, dans lesquelles il me pleure de la manière la plus touchante.

On m'a souvent répété que je disais les vers allemands à merveille:

c'est Iffland qui me les apprenait, et je me plais encore aujourd'hui à

retrouver dans ma voix les inflexions que je prenais dans la sienne. Il

a obtenu, depuis mon départ, des lettres de noblesse et la croix de

l'Aigle rouge. Ces distinctions lui ont été accordées en récompense du

rare désintéressement qui le porta pendant les malheurs de la Prusse à

engager toute sa fortune pour soutenir le Théâtre de Berlin[67]. Il fut,

à la même époque, l'objet des plus mauvais traitements de la part du

maréchal Victor. Un prologue et une représentation extraordinaire par

lesquels on célébrait habituellement le jour de naissance de la reine,

furent joués, malgré la présence des autorités françaises. Le duc et la

duchesse de Bellune, tous deux établis dans la loge royale, montrèrent à

cette occasion la plus vive colère. J'étais ce jour-là au spectacle. Le

maréchal surtout, indigné de l'air de fête répandu dans la salle, des

bouquets que portaient toutes les femmes et des cris de: «Vive le roi!

vive la reine!» qui retentissaient de toute part, envoya ses aides de

camp arrêter Iffland, accusé par lui de fomenter ce qu'on appelait

l'esprit de rébellion. Des gendarmes pénétrèrent en même temps dans la

salle, mais ne purent contenir le tribut d'amour et de regrets que les

habitants de Berlin étaient si heureux d'offrir à leurs souverains

absents et malheureux. Je me souviens encore d'un autre jour où l'on

donnait _Iphigénie en Tauride_, pièce dans laquelle on voit sur la scène

une statue de Diane. Le duc de Bellune se met dans la tête que cette

statue ne peut être que celle de la reine et aussitôt il envoie arracher

de force aux prêtresses étonnées l'image de la déesse. Il fallut bien

alors donner au maréchal une leçon de mythologie, la première que de la

vie il ait probablement reçue. Ce ne fut qu'après de longues

explications qu'on obtint la grâce de cette pauvre Diane de carton, qui

allait être mutilée. C'est ainsi que dans ces années de troubles les

scènes les plus ridicules succédaient souvent aux plus déplorables

excès[68].

V

La princesse Dorothée à treize ans.--L'abbé Piattoli en Russie.--Le

prince Adam Czartoryski.--Projet de mariage entre le prince Adam et la

princesse Dorothée, imaginé par l'abbé Piattoli.

Mais pourquoi anticiper sur le temps? Quel triste empressement peut me

porter à arriver aux époques de crises et d'humiliations! Est-ce moi qui

puis avoir hâte de quitter des souvenirs d'illusions, de bonheur?

J'étais donc heureuse! Oui sans doute; mais je ne l'étais pas des joies

de l'enfance, et voilà ce qui plus tard a rempli ma vie de mécomptes.

Car c'est avec des goûts appartenant à un autre âge que le mien, avec un

orgueil excessif, une indépendance constatée, des liens de parenté

affaiblis, des idées religieuses sans force, c'est en évitant le mal,

mais l'évitant par fierté, craignant le blâme, mais ne le redoutant que

par hauteur, que je marchais imprévoyante et présomptueuse vers des

écueils couverts de fleurs. Je me demande souvent ce qui m'attirait la

touchante bienveillance dont mes jeunes années étaient entourées, tandis

qu'un amour-propre exalté aurait dû, ce semble, me rendre insupportable.

Ne m'est-il pas permis d'essayer de répondre à cette question et, après

avoir parlé sincèrement de mes défauts, de citer les qualités qui les

atténuaient et même les faisaient souvent oublier? Je dirai d'abord que

je n'ai de ma vie élevé des prétentions que lorsque j'ai pu supposer à

la malveillance l'intention de les contester, et la malveillance, mes

treize ans ne l'avaient point encore rencontrée. Donner le bonheur est

une manière d'exercer la puissance qui a toujours eu un grand charme

pour moi: aussi dans tous les temps j'ai été la meilleure possible pour

mes gens, et utile, autant qu'il dépendait de moi, à tous ceux qui me

montraient de la confiance en me demandant un service ou une protection.

Je n'ai jamais manqué aux règles de la politesse; j'avais senti, dès mon

extrême jeunesse, qu'elle était indispensable dans la vie. Cependant, il

faut l'avouer, dans certains mauvais moments, dont je ne suis pas la

maîtresse, on préférerait en moi un peu moins d'usage du monde à la

dédaigneuse sécheresse de mes manières. J'admettais peu de supériorités,

mais je n'étais pas assez sotte pour n'en reconnaître aucune. Celle que

donnent de grandes vertus, des talents remarquables, la vieillesse, a

toujours trouvé en moi l'estime et le respect qui leur sont dus. Je

savais donner à ces sentiments une forme cajolante dans mon enfance et

coquette dans ma jeunesse, qui flattait d'autant plus que la médiocrité

n'obtenait de moi aucun hommage. Je mettais une grande importance à

rendre ma maison agréable, et jamais je n'ai mieux fait les honneurs

chez moi que lorsque j'avais treize ans. Enfin on jugeait trop sainement

la singulière éducation que je recevais et la situation tout à part dans

laquelle j'étais placée, pour ne pas me savoir gré d'avoir conservé des

manières obligeantes, un langage naturel et le désir de plaire, que je

ne rendais jamais assez général pour qu'il pût cesser d'être flatteur.

Chacun ayant pris le parti de ne plus voir en moi une enfant, on me

trouvait une personne assez aimable, très singulière, et par ce dernier

motif jugée avec plus d'indulgence et d'équité qu'il ne s'en rencontre

habituellement dans le monde. Ne ressemblant à personne, on ne

m'appliquait pas les règles générales. D'ailleurs on croyait fermement

que mon avenir appartenait à la Prusse, et tout Berlin voyait en moi une

personne destinée à lui donner de l'éclat et de l'agrément. Le dirai-je?

on plaçait un amour-propre presque national dans mes succès, on se

vantait de mes avantages, et j'étais pour tout le monde tellement hors

de ligne que je n'ai jamais rencontré pendant huit années ni froideur,

ni envie. Rien ne porte autant à la bienveillance que de la trouver

partout autour de soi aussi je ne me souviens pas d'une seule personne

qui à cette époque m'eût inspiré un mauvais sentiment. N'était-ce pas

arriver bien mal préparée à la sévérité, à l'injustice des jugements que

la société française s'est plu à porter contre moi?

Mais revenons à M. Piattoli, à son triste séjour à Pétersbourg, où il

n'eut, pendant la marche si décourageante d'un long procès, d'autre

consolation que l'amitié d'un Polonais, resté fidèle aux beaux rêves de

la patrie.

Le prince Adam Czartoryski[69], descendant des Jagellons, avait été

envoyé en otage à la cour de Catherine. Le grand-duc Alexandre, à la

personne duquel on l'attacha dès son arrivée[70], sut apprécier les

nobles qualités du jeune Polonais et le força par l'amitié la plus

tendre à aimer un Russe, à chérir le petit-fils de cette Catherine,

auteur de tous les maux de sa patrie. Alexandre était marié. Son épouse,

à la fois belle et aimable, ne trouvant en lui ni la tendresse ni la

vivacité des sentiments qu'elle s'était flattée de lui inspirer,

confiait ses innocentes douleurs à l'étranger ami de son époux. Honoré

d'une si touchante confiance, le prince Adam employa tout le zèle que

peut donner l'attachement le plus vrai, pour rétablir l'union dans un

intérieur qui lui était si cher. Mais, ce qu'à peine j'ose dire, quoique

j'en sois sûre, Alexandre, loin de l'écouter, lui répéta si souvent que

c'était à son ami à consoler la belle Elisabeth et en même temps la

princesse elle-même montra publiquement tant d'intérêt au prince Adam,

que tout Pétersbourg eut bientôt lieu de croire que les conseils de

l'amitié avaient été suivis. Silencieux et presque farouche, le prince

n'oubliait qu'auprès d'Elisabeth les malheurs de sa patrie et il croyait

voir dans le jeune grand-duc le souverain qui devait un jour les

réparer[71]. Sur ces entrefaites, Catherine vint à mourir et Paul Ier

qui succéda à sa mère, amoureux lui-même de sa belle-fille, éloigna sous

prétexte d'une mission importante en Italie[72] un rival préféré, le

prince Czartoryski, qui ne fut rappelé qu'à l'avènement d'Alexandre[74].

Il revint fidèle à ses affections, également dévoué au nouveau monarque,

et toujours épris de la jeune impératrice. Mais Élisabeth avait trouvé

dans d'autres liens l'oubli de ses premiers sentiments; le coeur seul

d'Alexandre était resté le même; il chercha à distraire son ami des

mécomptes de l'amour, en l'occupant des grands intérêts de la politique.

Le prince Czartoryski venait en effet d'être nommé ministre des affaires

étrangères, lorsque M. Piattoli chercha et parvint à le connaître,

réveilla en lui d'anciens souvenirs polonais, lui parla de nos droits et

finit par lui inspirer le désir de lui être utile.

La santé de M. de Goeckingk n'avait pu résister longtemps au climat de

Pétersbourg; il était revenu presque mourant à Berlin, laissant l'abbé

chargé de notre défense. Celui-ci, lorsqu'il fut seul, accepta un

appartement agréable et commode chez le prince, de qui il avait su

gagner l'amitié. Sans cesse à portée, dans sa nouvelle demeure,

d'apprécier la bonté, la douceur, la sévère probité et la loyauté

chevaleresque de son hôte, de qui d'ailleurs il était l'objet des

attentions les plus délicates et les plus flatteuses, M. Piattoli voulut

me faire partager la vive reconnaissance qu'il éprouvait; toutes les

lettres que nous recevions de lui étaient remplies d'éloges pour son

ami. Bientôt il me fit entendre qu'il aimait M. Adam, c'est ainsi qu'il

le nommait, tout autant qu'il aimait sa jeune amie, et qu'à nous deux,

nous possédions toutes les affections de son coeur. Il ne formait qu'un

souhait dont l'accomplissement ferait notre bonheur et le sien, c'était

de nous unir et de finir ses jours près de nous. Il inspira le désir de

cette union au prince, qui cependant effrayé d'une assez grande

différence d'âge, le coeur troublé par de récentes douleurs, fut

longtemps à se décider à une démarche positive que demandait l'abbé. Ce

fut la seule fois peut-être que les voeux de mon précepteur se trouvèrent

d'accord avec ceux de ma gouvernante. Ce succès, l'abbé le devait à des

souvenirs de jeunesse qui attachaient mademoiselle Hoffmann à tout ce

qui était polonais. Me voir princesse Czartoryska, c'était réaliser, à

ce qu'elle croyait, ses plus beaux rêves.

Les lettres de l'abbé et les conversations de ma gouvernante

travaillaient dans ma jeune tête; mon imagination se plaisait dans des

succès romanesques dont le prince devenait toujours le héros. Au bout de

quelques mois j'arrivai à désirer ce mariage aussi vivement que les deux

personnes qui l'avaient imaginé et qui ne voyaient dans l'exécution de

leur projet qu'un espoir assez fondé de conserver l'empire le plus

absolu sur deux êtres unis par leurs soins.

L'abbé fit faire une copie du portrait de son ami, qu'il m'envoya, et

lui montra le mien qu'il venait de recevoir. Le prince était encore fort

beau à cette époque; je trouvai son portrait charmant, et je l'ai

conservé précieusement jusqu'au jour où je le plaçai dans le cercueil du

pauvre abbé, qui se referma sur mes premières espérances, mes premières

illusions. Je ne sais ce que le prince pensa de la miniature qu'il avait

vue chez M. Piattoli; mais il la lui demanda, et depuis, malgré toutes

mes instances, il ne me l'a jamais rendue.

Ma mère voyait avec déplaisir ce qui se passait, non qu'elle fût, au

fond, opposée à ce mariage, mais elle blâmait avec raison les soins que

l'on prenait pour me faire aimer quelqu'un que je n'avais jamais vu, et

l'éloignement que l'on m'inspirait pour tout autre établissement.

Cependant elle n'avait pas assez d'influence sur mon esprit pour me

diriger et elle sentait qu'il ne lui serait pas possible de gagner ma

confiance. Respectueuse et froide, je ne lui donnais ni un sujet de

plainte, ni une preuve d'affection. Je flattais son orgueil maternel,

mais je ne satisfaisais pas son coeur. Ce qu'elle appelait mon esprit,

mais plus encore l'absolu de mes jugements et la raideur de mon

caractère, lui inspiraient une sorte de gêne dont il lui est resté dans

tous les temps une légère nuance.

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 17 / 61 题