La princesse Dorothée enfant, peinte par elle-même. Son
éducation.--Entre le précepteur et la gouvernante.--L'abbé
Piattoli.--Régime sanitaire de l'_Émile_.--Les lectures.--Instruction
religieuse.
Peut-être n'est-il pas hors de propos de dire ici ce que j'étais, ou
plutôt ce que je me souviens d'avoir été au moment où commence
véritablement mon éducation. Petite, fort jaune, excessivement maigre,
depuis ma naissance toujours malade, j'avais des yeux sombres et si
grands qu'ils étaient hors de proportion avec mon visage réduit à rien.
J'aurais décidément été fort laide si je n'avais pas eu, à ce que l'on
disait, beaucoup de physionomie; le mouvement perpétuel dans lequel
j'étais faisait oublier mon teint blême, pour faire croire à un fond de
force que l'on n'avait pas tort de me supposer. J'étais d'une humeur
maussade et, à ma pétulance près, je n'avais rien de ce qui appartient à
l'enfance. Triste, presque mélancolique, je me souviens parfaitement
qu'alors je souhaitais mourir pour retrouver mon père qui, s'il avait
vécu, m'aurait offert la protection dont je croyais avoir besoin. Du
reste j'étais parfaitement ignorante, quoique très curieuse; mon seul
savoir se bornait à parler couramment trois langues: le français, que
j'avais attrapé dans le salon; l'allemand, qui m'arriva par
l'antichambre, et l'anglais, que j'apprenais à travers les gronderies
et les coups d'une vieille gouvernante, qu'un ami avait fait placer
auprès de moi depuis ma naissance, et qui se maintenait dans la maison
par la faiblesse de ma mère, à qui sans doute on laissait ignorer les
traitements fort rudes qu'elle exerçait envers moi. Cette Anglaise
n'était cependant pas une méchante personne; mais dénuée, au plus haut
degré, de toute espèce de sens commun, elle croyait que la seule manière
d'ouvrir l'esprit des enfants était de les battre; et que, pour les
rendre sains, il fallait les laisser courir tout nus et les tremper dans
de l'eau à la glace. Dans le Nord, et avec des nerfs très irritables, ce
régime a failli me tuer. Je ne me tirai de l'imbécillité, à laquelle les
coups de cette vieille femme m'auraient infailliblement conduite, que
par une révolte ouverte, qui me faisait passer pour fort méchante,
tandis que, en vérité, le seul motif de ma colère était le seul besoin
de repousser la cruauté, je dirais maintenant la démence dont j'étais
victime. Depuis j'ai pardonné de bon coeur tous les coups de verges dont
mon petit corps avait si souvent porté les sanglantes marques; et même
j'ai retrouvé avec assez de plaisir cette pauvre vieille folle, qui
m'aimait à sa manière, laquelle, Dieu merci, est celle de bien peu de
gens.
Cet absurde système d'éducation, les corrections peu réfléchies, me
rendaient malade, et raidissaient de plus en plus mon caractère au lieu
de le former. J'étais obstinée, enragée et surtout blessée au plus haut
degré des punitions multipliées que l'on m'infligeait, et dont nos
domestiques étaient journellement les témoins. Je savais que j'étais
l'objet de leur pitié, et ne m'en sentais que plus humiliée; enfin je ne
crois pas qu'il fût possible de trouver un plus désagréable et plus
malheureux enfant que je ne l'étais à sept ans.
Si tout en aimant beaucoup ma mère, en rendant justice à ses rares
qualités, en la prisant bien haut, et la mettant bien à part, je ne suis
cependant jamais arrivée avec elle à des relations précisément filiales,
j'en attribue la cause première à ce temps d'oppression dont ma jeune
tête lui faisait intérieurement quelques reproches. Je ne pouvais savoir
que, jeune et charmante encore, le monde dont elle avait peu joui du
vivant de mon père, l'attirait puissamment; qu'il était assez naturel
qu'une enfant sombre, maussade et qu'on lui dépeignait opiniâtre et
méchante, ne mérite pas de sa part beaucoup d'attention et de soins, et
qu'il était par conséquent assez simple que je restasse dans un coin à
ne me faire aimer de personne. Je sentais vivement que je n'intéressais
qui que ce fût; mais j'étais trop irritée pour faire le moindre frais,
la moindre avance; au contraire, je repoussais avec colère les paroles
douces que de loin en loin on m'adressait, car je les croyais dictées
par la pitié et non par l'affection.
Certes une grande partie de mes défauts datent du commencement de ma
vie, et je ne sais s'il me serait resté une seule bonne disposition,
sans le changement qui eut lieu, à cette époque, dans mon éducation. Un
homme, aussi fameux par ses vices et ses bassesses que par le grand
empire qu'il exerça sur plusieurs personnages marquants, fut la cause
principale de ce qu'on me mit dans une meilleure route.
Ma famille tout entière était sous le charme de ce baron d'Armfeld[50]
si fatal au repos de ceux dont il se disait l'ami. Il gouvernait
despotiquement notre intérieur, mais son règne fut court et ne laissa
d'heureux souvenirs que dans ma vie. Étonné qu'à près de sept ans je ne
susse pas lire, il voulut s'assurer lui-même si mon ignorance tenait à
de la mauvaise volonté, à de la stupidité, ou à quelques défauts dans la
manière de m'enseigner. Il me fit connaître mes lettres; je les appris
en si peu de temps, mes progrès furent si rapides, qu'il assura ma mère
qu'il y aurait moyen de tirer quelque parti de moi, et qu'il était bien
temps de me donner une gouvernante instruite et capable de me diriger.
M. d'Armfeld faisait autorité dans cette question, il avait une fille
charmante et bien élevée. Il mit donc l'instruction à la mode dans la
maison et aussitôt on chercha partout la gouvernante à laquelle on
voulait confier le petit monstre, qui, en huit jours, avait appris à
lire comme une grande personne.
Le peu d'influence que ma mère avait eue sur l'éducation de ses autres
enfants fit naître en elle le désir de prouver, par moi, que mon père
avait eu tort de ne pas lui en laisser davantage. Pour réparer le temps
perdu, et la négligence singulière dont on commençait à se repentir, on
passa, comme c'est assez l'ordinaire, d'un excès à un autre: le conseil
assemblé résolut de faire de moi un petit phénix qui, on n'élevait pas
le moindre doute, ferait un jour un honneur prodigieux à la famille. Une
bonne gouvernante, qui eût été fort suffisante pour un enfant, ne parut
pas donner assez d'éclat à cette éducation que l'on annonçait avec une
grande pompe; on lui adjoignit donc un précepteur et, dès mon arrivée à
Berlin, je dus me soumettre à deux puissances rivales et qui bientôt se
déclarèrent la guerre, car l'abbé Piattoli et mademoiselle Hoffmann, qui
avaient commencé par s'aimer trop, finirent par se détester. Après leur
brouillerie, il ne resta de commun entre eux qu'une affection passionnée
pour moi; cette affection, poussée jusqu'à la jalousie, fut même la
première cause de leurs discussions; j'ajouterai que leurs caractères,
leurs opinions étaient, d'ailleurs, si naturellement et si fortement
opposés, que je ne savais comment me tirer de l'embarras d'obéir à des
volontés si contraires. Ma gouvernante, quand je voulais suivre les
conseils de l'abbé, était à l'instant saisie d'horribles attaques de
nerfs; l'abbé, quand je voulais le contredire, s'emportait contre le
système absurde que mademoiselle Hoffmann avait adopté. Je finis par me
familiariser avec les maux de nerfs de l'une et les sorties de l'autre,
et je ne prenais de tous deux que ce qui, à mon propre jugement, me
paraissait raisonnable, et ce qui, surtout, se trouvait de mon goût;
bien sûre que j'étais d'avoir toujours un des deux pour m'approuver et
me défendre.
Peut-être comprendra-t-on mieux par qui et comment j'ai été élevée si je
dis quelques mots de la vie, assez singulière, des deux personnes
auxquelles j'étais confiée. Scipion Piattoli, Florentin de naissance,
avait d'abord été attaché à l'éducation d'un jeune Polonais[51] avec
lequel il était venu d'Italie à Varsovie; plein d'esprit, d'une
instruction prodigieuse et universelle, d'un caractère souple, de
manières nobles et polies; très favorable aux progrès des doctrines
révolutionnaires, dont il était fort occupé; il ne tarda pas à être
remarqué par le roi Stanislas, dont il devint le bibliothécaire et le
secrétaire intime. Il fut le rédacteur principal de la Constitution du 3
mai[52], tort immense aux yeux de l'impératrice Catherine qui le
persécuta cruellement. Jeté dans les cachots d'une obscure forteresse,
il ne dut sa liberté qu'aux efforts généreux et persévérants de ma mère,
à qui il avait été utile dans le voyage qu'elle avait fait à Varsovie
pour les intérêts de mon père. Elle le recueillit chez elle au sortir de
prison; tant de bienfaits excitèrent vivement sa reconnaissance et il se
chargea avec plaisir de la partie sérieuse et élevée de mon
éducation[53].
Mademoiselle Hoffmann était Allemande; elle avait dans sa première
jeunesse dû épouser un Français qu'elle avait connu à Mannheim et
qu'elle suivit à Paris. Au moment de se marier le jeune homme mourut.
Dans sa profonde douleur, elle se persuada que la religion catholique
lui offrait plus de consolations que la religion protestante; elle
abjura et se retira dans un couvent avec l'intention de se consacrer
uniquement à Dieu. Mais, peu de jours avant sa prise d'habit, elle se
dégoûte subitement de la catholicité et de la vocation religieuse,
quitte le couvent, la ville, le pays, et arrive je ne sais trop comment
en Pologne où elle devient gouvernante de mademoiselle Christine
Potocka. Bientôt après, les prisons de Russie s'étant ouvertes pour
cette jeune personne qui voulut y suivre son père, mademoiselle
Hoffmann, séparée de son élève, accepta avec plaisir la proposition qui
lui fut faite de s'occuper de moi. Sa manière d'enseigner était
heureuse, ses sentiments étaient généreux et son caractère élevé, mais
avec plus d'imagination que d'esprit, plus de savoir que de
discernement, plus d'emportement que de volonté; avec un coeur ardent,
une humeur inégale et impérieuse, elle paraissait plus appelée à donner
une éducation brillante qu'une raisonnable.
Malgré les inconvénients réels et multiples qui résultaient pour moi du
caractère de mes entours et de leurs divisions, inconvénients que je
sentais peu alors, mais dont j'éprouve encore aujourd'hui les suites, je
me trouvais fort heureuse comparativement aux années précédentes.
Mademoiselle Hoffmann passionnée pour l'_Émile_ me faisait en grande
partie suivre le régime sanitaire indiqué dans cet ouvrage[54]. Il me
réussit assez bien: je repris bientôt des forces et des couleurs et je
suis convaincue qu'à sept ans comme dans tout le cours de ma vie, je
n'ai jamais été malade que de contrariétés.
On me donna des maîtres d'agréments, j'en faisais peu de cas et je ne
cherchais guère à profiter de leurs leçons. Aussi, suis-je arrivée à
danser en mesure, les pieds en dehors, sans avoir jamais appris un seul
pas. J'aime beaucoup la bonne musique, je crois la sentir, mais je dois
les impressions qu'elle produit sur moi à mes nerfs et à mon
organisation plutôt qu'à ma science dans cet art, car mon maître de
musique était, de tous mes maîtres, celui qui se plaignait le plus de
mon inattention et de l'insupportable ennui que je montrais dès le
premier quart d'heure de ma leçon de piano.
J'aurais aimé le dessin, il m'aurait amusé et j'eusse, je crois, fait
des progrès, sans une vue très basse que je fatiguais beaucoup
d'ailleurs. J'abandonnais mes crayons, pour ne plus les reprendre,
durant une espèce de cécité qui me voua, pendant plusieurs mois, à la
plus complète oisiveté.
J'avais de grands succès dans les ouvrages de l'aiguille; on me faisait
coudre et broder pendant les lectures d'histoire qui remplissaient nos
soirées et dont je chargeais mademoiselle Hoffmann ou l'abbé. Je suis
restée bonne ouvrière et cela me plaît.
J'appris bientôt à écrire les trois langues que je parlais. Je calculais
supérieurement à dix ans, ce qui donna l'idée de m'apprendre l'algèbre
et les mathématiques. J'ai employé beaucoup de temps à ces études que je
préférais à tout. À treize ans je passais, avec un bonheur et un
amour-propre singuliers, de fréquentes soirées à l'observatoire de
Berlin, avec le fameux astronome Bode[55] qui m'avait prise en amitié.
Mais maintenant que le monde, ses joies et ses douleurs, ont depuis
longtemps effacé toute ma petite science, je regrette que l'on m'ait
laissée donner un temps précieux, aujourd'hui perdu sans retour, à des
études si inutiles dans la vie quand on ne les continue pas, et si
fatigantes pour les autres, dans une femme, quand on les pousse trop
loin. Mais d'une part je me sentais entraînée à cette étude par une
remarquable facilité, et de l'autre on trouvait, avec assez de raison
peut-être, qu'il y avait quelque avantage à tempérer une nature à la
fois ardente et mobile par des études sèches et abstraites. En dernier
résultat on n'a rien calmé, mais on a donné à mon esprit un besoin de
tout creuser et à mes raisonnements assez de méthode pour les faire
contraster, d'une manière singulière et souvent pénible, avec le
mouvement de mon imagination et l'impétuosité de mon caractère.
Je lisais beaucoup et beaucoup trop. L'abbé Piattoli avait une
bibliothèque pleine de bons et de mauvais livres, comme est
ordinairement celle d'un homme. Excepté trois ou quatre ouvrages,
signalés et interdits, l'abbé me livra les autres. Grimpée et blottie
sur la marche la plus élevée de l'échelle, je passais mes récréations à
parcourir toute sorte de fatras et de bonnes choses. Mademoiselle
Hoffmann arrivait et me grondait: du haut de l'échelle je la laissais
dire, et lorsque je la voyais faire mine de m'atteindre, je m'élançais
sur le corps de bibliothèque que j'escaladais très lestement au risque
de me casser le cou. Je vois d'ici les bustes d'Homère et de Socrate
entre lesquels je prenais place, et d'où je négociais pour descendre, ce
qui n'avait lieu qu'après avoir obtenu la permission de continuer la
lecture qui m'intéressait. Je n'aimais pas la promenade et il n'y avait
d'autre moyen de me faire sortir qu'en me promettant de me laisser
grimper aux arbres et polissonner tout à mon aise, ce que je faisais à
un tel excès que je revenais habituellement tout écorchée.
Je n'avais pas d'enfant de mon âge autour de moi, leur société
m'ennuyait parce que mon plus grand plaisir était, ce qu'il est encore,
de causer. Je croyais comprendre ce que disaient les personnes plus
âgées que moi, et je ne cherchais qu'elles. Les deux compagnes, dont je
m'arrangeais, avaient chacune sept ou huit ans de plus que moi. Elles
partageaient mes leçons et nous sommes restées amies quoique dans mes
jeux turbulents, je ne les ménageasse guère et que dans les études qui
étaient de mon goût je les surpassasse toujours.
Je voyais peu ma mère; elle voyageait une grande partie de l'été et,
l'hiver, elle allait beaucoup dans le monde. Quoique je demeurasse sous
le même toit qu'elle, je savais beaucoup trop que la maison
m'appartenait, que j'étais servie par mes gens, que mon propre argent
payait mes dépenses, et qu'enfin mon établissement était complètement
séparé du sien. J'allais le matin lui baiser la main, de temps en temps
elle venait dîner chez moi, c'est à quoi se bornaient nos rapports.
Ma mère aimait l'abbé, mais elle craignait ma gouvernante; la présence
de celle-ci, qui ne voulait jamais me perdre de vue pour conserver tout
son empire, lui était trop importune pour que le plaisir de me voir pût
l'emporter sur la gêne qu'elle rencontrait. Cet empire de ma gouvernante
était réel et je le trouvais doux, parce qu'il était fondé sur sa
tendresse pour moi et sur l'indépendance qu'elle me laissait dans les
petites choses qui m'intéressaient alors et qui flattaient trop mon goût
pour que le souvenir que mademoiselle Hoffmann supposait que j'en
conserverais, n'assurât pas à sa facilité et à son indulgence un crédit
puissant sur moi.
Mon éducation religieuse était nulle; je ne faisais point de prières,
car je n'en savais pas. Je n'avais été qu'une fois à l'église un jour
que le prédicateur était fort mauvais. La simplicité des temples
protestants n'avait rien qui pût occuper mes regards, et après m'être
endormie au sermon, je déclarai ne vouloir plus y retourner. Ni
mademoiselle Hoffmann, qui, après avoir eu deux religions, était restée
sans en professer aucune, quoiqu'elle ne fût pas cependant tout à fait
incrédule, ni l'abbé, qui croyait que Condillac et les idées
métaphysiques étaient des guides plus sûrs que l'Évangile, ne me
contrariaient sur mon dégoût pour l'office divin.
Voilà bien exactement et trop longuement sans doute ce que j'étais à
douze ans. Mon éducation fut trop bizarre pour que je ne reporte pas sur
elle les fautes trop nombreuses de ma jeunesse. Je ne suis pas fâchée de
bien faire connaître les excuses, car je sens que bientôt je vais avoir
besoin de les faire valoir.