III

La princesse Dorothée enfant, peinte par elle-même. Son

éducation.--Entre le précepteur et la gouvernante.--L'abbé

Piattoli.--Régime sanitaire de l'_Émile_.--Les lectures.--Instruction

religieuse.

Peut-être n'est-il pas hors de propos de dire ici ce que j'étais, ou

plutôt ce que je me souviens d'avoir été au moment où commence

véritablement mon éducation. Petite, fort jaune, excessivement maigre,

depuis ma naissance toujours malade, j'avais des yeux sombres et si

grands qu'ils étaient hors de proportion avec mon visage réduit à rien.

J'aurais décidément été fort laide si je n'avais pas eu, à ce que l'on

disait, beaucoup de physionomie; le mouvement perpétuel dans lequel

j'étais faisait oublier mon teint blême, pour faire croire à un fond de

force que l'on n'avait pas tort de me supposer. J'étais d'une humeur

maussade et, à ma pétulance près, je n'avais rien de ce qui appartient à

l'enfance. Triste, presque mélancolique, je me souviens parfaitement

qu'alors je souhaitais mourir pour retrouver mon père qui, s'il avait

vécu, m'aurait offert la protection dont je croyais avoir besoin. Du

reste j'étais parfaitement ignorante, quoique très curieuse; mon seul

savoir se bornait à parler couramment trois langues: le français, que

j'avais attrapé dans le salon; l'allemand, qui m'arriva par

l'antichambre, et l'anglais, que j'apprenais à travers les gronderies

et les coups d'une vieille gouvernante, qu'un ami avait fait placer

auprès de moi depuis ma naissance, et qui se maintenait dans la maison

par la faiblesse de ma mère, à qui sans doute on laissait ignorer les

traitements fort rudes qu'elle exerçait envers moi. Cette Anglaise

n'était cependant pas une méchante personne; mais dénuée, au plus haut

degré, de toute espèce de sens commun, elle croyait que la seule manière

d'ouvrir l'esprit des enfants était de les battre; et que, pour les

rendre sains, il fallait les laisser courir tout nus et les tremper dans

de l'eau à la glace. Dans le Nord, et avec des nerfs très irritables, ce

régime a failli me tuer. Je ne me tirai de l'imbécillité, à laquelle les

coups de cette vieille femme m'auraient infailliblement conduite, que

par une révolte ouverte, qui me faisait passer pour fort méchante,

tandis que, en vérité, le seul motif de ma colère était le seul besoin

de repousser la cruauté, je dirais maintenant la démence dont j'étais

victime. Depuis j'ai pardonné de bon coeur tous les coups de verges dont

mon petit corps avait si souvent porté les sanglantes marques; et même

j'ai retrouvé avec assez de plaisir cette pauvre vieille folle, qui

m'aimait à sa manière, laquelle, Dieu merci, est celle de bien peu de

gens.

Cet absurde système d'éducation, les corrections peu réfléchies, me

rendaient malade, et raidissaient de plus en plus mon caractère au lieu

de le former. J'étais obstinée, enragée et surtout blessée au plus haut

degré des punitions multipliées que l'on m'infligeait, et dont nos

domestiques étaient journellement les témoins. Je savais que j'étais

l'objet de leur pitié, et ne m'en sentais que plus humiliée; enfin je ne

crois pas qu'il fût possible de trouver un plus désagréable et plus

malheureux enfant que je ne l'étais à sept ans.

Si tout en aimant beaucoup ma mère, en rendant justice à ses rares

qualités, en la prisant bien haut, et la mettant bien à part, je ne suis

cependant jamais arrivée avec elle à des relations précisément filiales,

j'en attribue la cause première à ce temps d'oppression dont ma jeune

tête lui faisait intérieurement quelques reproches. Je ne pouvais savoir

que, jeune et charmante encore, le monde dont elle avait peu joui du

vivant de mon père, l'attirait puissamment; qu'il était assez naturel

qu'une enfant sombre, maussade et qu'on lui dépeignait opiniâtre et

méchante, ne mérite pas de sa part beaucoup d'attention et de soins, et

qu'il était par conséquent assez simple que je restasse dans un coin à

ne me faire aimer de personne. Je sentais vivement que je n'intéressais

qui que ce fût; mais j'étais trop irritée pour faire le moindre frais,

la moindre avance; au contraire, je repoussais avec colère les paroles

douces que de loin en loin on m'adressait, car je les croyais dictées

par la pitié et non par l'affection.

Certes une grande partie de mes défauts datent du commencement de ma

vie, et je ne sais s'il me serait resté une seule bonne disposition,

sans le changement qui eut lieu, à cette époque, dans mon éducation. Un

homme, aussi fameux par ses vices et ses bassesses que par le grand

empire qu'il exerça sur plusieurs personnages marquants, fut la cause

principale de ce qu'on me mit dans une meilleure route.

Ma famille tout entière était sous le charme de ce baron d'Armfeld[50]

si fatal au repos de ceux dont il se disait l'ami. Il gouvernait

despotiquement notre intérieur, mais son règne fut court et ne laissa

d'heureux souvenirs que dans ma vie. Étonné qu'à près de sept ans je ne

susse pas lire, il voulut s'assurer lui-même si mon ignorance tenait à

de la mauvaise volonté, à de la stupidité, ou à quelques défauts dans la

manière de m'enseigner. Il me fit connaître mes lettres; je les appris

en si peu de temps, mes progrès furent si rapides, qu'il assura ma mère

qu'il y aurait moyen de tirer quelque parti de moi, et qu'il était bien

temps de me donner une gouvernante instruite et capable de me diriger.

M. d'Armfeld faisait autorité dans cette question, il avait une fille

charmante et bien élevée. Il mit donc l'instruction à la mode dans la

maison et aussitôt on chercha partout la gouvernante à laquelle on

voulait confier le petit monstre, qui, en huit jours, avait appris à

lire comme une grande personne.

Le peu d'influence que ma mère avait eue sur l'éducation de ses autres

enfants fit naître en elle le désir de prouver, par moi, que mon père

avait eu tort de ne pas lui en laisser davantage. Pour réparer le temps

perdu, et la négligence singulière dont on commençait à se repentir, on

passa, comme c'est assez l'ordinaire, d'un excès à un autre: le conseil

assemblé résolut de faire de moi un petit phénix qui, on n'élevait pas

le moindre doute, ferait un jour un honneur prodigieux à la famille. Une

bonne gouvernante, qui eût été fort suffisante pour un enfant, ne parut

pas donner assez d'éclat à cette éducation que l'on annonçait avec une

grande pompe; on lui adjoignit donc un précepteur et, dès mon arrivée à

Berlin, je dus me soumettre à deux puissances rivales et qui bientôt se

déclarèrent la guerre, car l'abbé Piattoli et mademoiselle Hoffmann, qui

avaient commencé par s'aimer trop, finirent par se détester. Après leur

brouillerie, il ne resta de commun entre eux qu'une affection passionnée

pour moi; cette affection, poussée jusqu'à la jalousie, fut même la

première cause de leurs discussions; j'ajouterai que leurs caractères,

leurs opinions étaient, d'ailleurs, si naturellement et si fortement

opposés, que je ne savais comment me tirer de l'embarras d'obéir à des

volontés si contraires. Ma gouvernante, quand je voulais suivre les

conseils de l'abbé, était à l'instant saisie d'horribles attaques de

nerfs; l'abbé, quand je voulais le contredire, s'emportait contre le

système absurde que mademoiselle Hoffmann avait adopté. Je finis par me

familiariser avec les maux de nerfs de l'une et les sorties de l'autre,

et je ne prenais de tous deux que ce qui, à mon propre jugement, me

paraissait raisonnable, et ce qui, surtout, se trouvait de mon goût;

bien sûre que j'étais d'avoir toujours un des deux pour m'approuver et

me défendre.

Peut-être comprendra-t-on mieux par qui et comment j'ai été élevée si je

dis quelques mots de la vie, assez singulière, des deux personnes

auxquelles j'étais confiée. Scipion Piattoli, Florentin de naissance,

avait d'abord été attaché à l'éducation d'un jeune Polonais[51] avec

lequel il était venu d'Italie à Varsovie; plein d'esprit, d'une

instruction prodigieuse et universelle, d'un caractère souple, de

manières nobles et polies; très favorable aux progrès des doctrines

révolutionnaires, dont il était fort occupé; il ne tarda pas à être

remarqué par le roi Stanislas, dont il devint le bibliothécaire et le

secrétaire intime. Il fut le rédacteur principal de la Constitution du 3

mai[52], tort immense aux yeux de l'impératrice Catherine qui le

persécuta cruellement. Jeté dans les cachots d'une obscure forteresse,

il ne dut sa liberté qu'aux efforts généreux et persévérants de ma mère,

à qui il avait été utile dans le voyage qu'elle avait fait à Varsovie

pour les intérêts de mon père. Elle le recueillit chez elle au sortir de

prison; tant de bienfaits excitèrent vivement sa reconnaissance et il se

chargea avec plaisir de la partie sérieuse et élevée de mon

éducation[53].

Mademoiselle Hoffmann était Allemande; elle avait dans sa première

jeunesse dû épouser un Français qu'elle avait connu à Mannheim et

qu'elle suivit à Paris. Au moment de se marier le jeune homme mourut.

Dans sa profonde douleur, elle se persuada que la religion catholique

lui offrait plus de consolations que la religion protestante; elle

abjura et se retira dans un couvent avec l'intention de se consacrer

uniquement à Dieu. Mais, peu de jours avant sa prise d'habit, elle se

dégoûte subitement de la catholicité et de la vocation religieuse,

quitte le couvent, la ville, le pays, et arrive je ne sais trop comment

en Pologne où elle devient gouvernante de mademoiselle Christine

Potocka. Bientôt après, les prisons de Russie s'étant ouvertes pour

cette jeune personne qui voulut y suivre son père, mademoiselle

Hoffmann, séparée de son élève, accepta avec plaisir la proposition qui

lui fut faite de s'occuper de moi. Sa manière d'enseigner était

heureuse, ses sentiments étaient généreux et son caractère élevé, mais

avec plus d'imagination que d'esprit, plus de savoir que de

discernement, plus d'emportement que de volonté; avec un coeur ardent,

une humeur inégale et impérieuse, elle paraissait plus appelée à donner

une éducation brillante qu'une raisonnable.

Malgré les inconvénients réels et multiples qui résultaient pour moi du

caractère de mes entours et de leurs divisions, inconvénients que je

sentais peu alors, mais dont j'éprouve encore aujourd'hui les suites, je

me trouvais fort heureuse comparativement aux années précédentes.

Mademoiselle Hoffmann passionnée pour l'_Émile_ me faisait en grande

partie suivre le régime sanitaire indiqué dans cet ouvrage[54]. Il me

réussit assez bien: je repris bientôt des forces et des couleurs et je

suis convaincue qu'à sept ans comme dans tout le cours de ma vie, je

n'ai jamais été malade que de contrariétés.

On me donna des maîtres d'agréments, j'en faisais peu de cas et je ne

cherchais guère à profiter de leurs leçons. Aussi, suis-je arrivée à

danser en mesure, les pieds en dehors, sans avoir jamais appris un seul

pas. J'aime beaucoup la bonne musique, je crois la sentir, mais je dois

les impressions qu'elle produit sur moi à mes nerfs et à mon

organisation plutôt qu'à ma science dans cet art, car mon maître de

musique était, de tous mes maîtres, celui qui se plaignait le plus de

mon inattention et de l'insupportable ennui que je montrais dès le

premier quart d'heure de ma leçon de piano.

J'aurais aimé le dessin, il m'aurait amusé et j'eusse, je crois, fait

des progrès, sans une vue très basse que je fatiguais beaucoup

d'ailleurs. J'abandonnais mes crayons, pour ne plus les reprendre,

durant une espèce de cécité qui me voua, pendant plusieurs mois, à la

plus complète oisiveté.

J'avais de grands succès dans les ouvrages de l'aiguille; on me faisait

coudre et broder pendant les lectures d'histoire qui remplissaient nos

soirées et dont je chargeais mademoiselle Hoffmann ou l'abbé. Je suis

restée bonne ouvrière et cela me plaît.

J'appris bientôt à écrire les trois langues que je parlais. Je calculais

supérieurement à dix ans, ce qui donna l'idée de m'apprendre l'algèbre

et les mathématiques. J'ai employé beaucoup de temps à ces études que je

préférais à tout. À treize ans je passais, avec un bonheur et un

amour-propre singuliers, de fréquentes soirées à l'observatoire de

Berlin, avec le fameux astronome Bode[55] qui m'avait prise en amitié.

Mais maintenant que le monde, ses joies et ses douleurs, ont depuis

longtemps effacé toute ma petite science, je regrette que l'on m'ait

laissée donner un temps précieux, aujourd'hui perdu sans retour, à des

études si inutiles dans la vie quand on ne les continue pas, et si

fatigantes pour les autres, dans une femme, quand on les pousse trop

loin. Mais d'une part je me sentais entraînée à cette étude par une

remarquable facilité, et de l'autre on trouvait, avec assez de raison

peut-être, qu'il y avait quelque avantage à tempérer une nature à la

fois ardente et mobile par des études sèches et abstraites. En dernier

résultat on n'a rien calmé, mais on a donné à mon esprit un besoin de

tout creuser et à mes raisonnements assez de méthode pour les faire

contraster, d'une manière singulière et souvent pénible, avec le

mouvement de mon imagination et l'impétuosité de mon caractère.

Je lisais beaucoup et beaucoup trop. L'abbé Piattoli avait une

bibliothèque pleine de bons et de mauvais livres, comme est

ordinairement celle d'un homme. Excepté trois ou quatre ouvrages,

signalés et interdits, l'abbé me livra les autres. Grimpée et blottie

sur la marche la plus élevée de l'échelle, je passais mes récréations à

parcourir toute sorte de fatras et de bonnes choses. Mademoiselle

Hoffmann arrivait et me grondait: du haut de l'échelle je la laissais

dire, et lorsque je la voyais faire mine de m'atteindre, je m'élançais

sur le corps de bibliothèque que j'escaladais très lestement au risque

de me casser le cou. Je vois d'ici les bustes d'Homère et de Socrate

entre lesquels je prenais place, et d'où je négociais pour descendre, ce

qui n'avait lieu qu'après avoir obtenu la permission de continuer la

lecture qui m'intéressait. Je n'aimais pas la promenade et il n'y avait

d'autre moyen de me faire sortir qu'en me promettant de me laisser

grimper aux arbres et polissonner tout à mon aise, ce que je faisais à

un tel excès que je revenais habituellement tout écorchée.

Je n'avais pas d'enfant de mon âge autour de moi, leur société

m'ennuyait parce que mon plus grand plaisir était, ce qu'il est encore,

de causer. Je croyais comprendre ce que disaient les personnes plus

âgées que moi, et je ne cherchais qu'elles. Les deux compagnes, dont je

m'arrangeais, avaient chacune sept ou huit ans de plus que moi. Elles

partageaient mes leçons et nous sommes restées amies quoique dans mes

jeux turbulents, je ne les ménageasse guère et que dans les études qui

étaient de mon goût je les surpassasse toujours.

Je voyais peu ma mère; elle voyageait une grande partie de l'été et,

l'hiver, elle allait beaucoup dans le monde. Quoique je demeurasse sous

le même toit qu'elle, je savais beaucoup trop que la maison

m'appartenait, que j'étais servie par mes gens, que mon propre argent

payait mes dépenses, et qu'enfin mon établissement était complètement

séparé du sien. J'allais le matin lui baiser la main, de temps en temps

elle venait dîner chez moi, c'est à quoi se bornaient nos rapports.

Ma mère aimait l'abbé, mais elle craignait ma gouvernante; la présence

de celle-ci, qui ne voulait jamais me perdre de vue pour conserver tout

son empire, lui était trop importune pour que le plaisir de me voir pût

l'emporter sur la gêne qu'elle rencontrait. Cet empire de ma gouvernante

était réel et je le trouvais doux, parce qu'il était fondé sur sa

tendresse pour moi et sur l'indépendance qu'elle me laissait dans les

petites choses qui m'intéressaient alors et qui flattaient trop mon goût

pour que le souvenir que mademoiselle Hoffmann supposait que j'en

conserverais, n'assurât pas à sa facilité et à son indulgence un crédit

puissant sur moi.

Mon éducation religieuse était nulle; je ne faisais point de prières,

car je n'en savais pas. Je n'avais été qu'une fois à l'église un jour

que le prédicateur était fort mauvais. La simplicité des temples

protestants n'avait rien qui pût occuper mes regards, et après m'être

endormie au sermon, je déclarai ne vouloir plus y retourner. Ni

mademoiselle Hoffmann, qui, après avoir eu deux religions, était restée

sans en professer aucune, quoiqu'elle ne fût pas cependant tout à fait

incrédule, ni l'abbé, qui croyait que Condillac et les idées

métaphysiques étaient des guides plus sûrs que l'Évangile, ne me

contrariaient sur mon dégoût pour l'office divin.

Voilà bien exactement et trop longuement sans doute ce que j'étais à

douze ans. Mon éducation fut trop bizarre pour que je ne reporte pas sur

elle les fautes trop nombreuses de ma jeunesse. Je ne suis pas fâchée de

bien faire connaître les excuses, car je sens que bientôt je vais avoir

besoin de les faire valoir.

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 16 / 61 题