Le prince Louis-Ferdinand de Prusse.--Projet de mariage avec la
princesse Wilhelmine de Courlande.--Opposition des ministres
prussiens.--Mariage des princesses Wilhelmine, Pauline et Jeanne de
Courlande.
Il eût été trop douloureux de rester à Sagan dans les premiers instants
qui suivirent la mort de mon père; aussi ma mère nous mena-t-elle dans
une maison que nous possédions à Prague, et où elle passa l'année de son
deuil.
Notre fortune était intacte, les guerres qui, depuis, sont venues
ravager l'Allemagne ne pouvaient être prévues[38] et nous étions, à
cette époque, les quatre plus riches héritières du Nord. De tous côtés
les plus grands partis se présentaient pour mes soeurs qui étaient d'âge
à se marier. Ma mère, accoutumée à une longue soumission aux volontés de
son époux, qui lui accordait bien peu d'autorité sur ses enfants,
laissa, par habitude, une parfaite liberté à ses filles dans le choix,
si important, d'un mari. Cependant elle vit avec plaisir et encouragea
même le goût mutuel de sa fille Wilhelmine et du prince Louis-Ferdinand
de Prusse[39]. Tous deux jeunes, beaux, doués de qualités semblables
auxquelles la différence du sexe n'apportait que de légères nuances, ils
paraissaient faits l'un pour l'autre. Jamais union ne sembla devoir être
plus approuvée, jamais mariage n'eût donné plus d'espérance de bonheur.
La soeur du prince[40], amie intime de ma mère, et de plus ma marraine,
désirait vivement cette alliance qui, à la première ouverture, parut
convenir également au roi de Prusse[41]. Mais le mariage d'un prince du
sang est toujours l'objet d'une grave délibération, et les ministres
prussiens appelés à donner leur avis s'opposèrent si fortement au
mariage qu'on soumettait à leur décision que le roi retira trop
positivement son consentement pour qu'on pût espérer de l'obtenir
jamais.
La fortune personnelle du prince Louis-Ferdinand, déjà très considérable
et qui devait s'accroître à la mort du prince Henri[42], son oncle, dont
il était l'héritier, réunie à celle de la jeune duchesse de Sagan, eût
placé ce prince dans une indépendance de la cour qui, jointe à
l'entreprise naturelle de son esprit, à son ambition, à ses talents, à
son attitude haute et un peu hostile, l'auraient rendu un sujet trop
puissant et par conséquent dangereux. C'eût été, en effet, placer dans
le centre même des États du roi une branche redoutable dont l'influence
eût pu rompre l'équilibre nécessaire au repos de la famille royale.
Quand on a connu le prince et ma soeur on est bien prêt à trouver que les
ministres prussiens pouvaient ne pas avoir donné un mauvais conseil.
La rupture de ce mariage laissa de longs regrets au prince et à ses
vrais amis, qui auraient souhaité, et je les ai souvent entendus
exprimer ce voeu, qu'une jeune et belle compagne, capable de comprendre
et de partager ses vues élevées, généreuses et peut-être téméraires, fût
devenue l'intérêt légitime qui a manqué à la vie de ce brillant jeune
homme: elle aurait comprimé des défauts qui, devenus des vices, l'ont
conduit par le dégoût de la vie et des plaisirs, qu'il avait
imprudemment épuisés, à une mort qui ne fut utile ni à sa gloire ni à sa
patrie.
Je me souviens de l'avoir vu au mois de septembre 1806, la veille du
jour où il quitta Berlin pour rejoindre l'armée. Il était chez la
princesse Louise, ma marraine, qui, tremblant pour ce frère chéri,
versait des larmes en silence. Le prince, dans un état d'agitation
difficile à décrire, marchait avec vivacité; il était fort rouge et l'on
voyait des mouvements convulsifs dans ses mains. Les affronts que la
Prusse venait d'essuyer de la part du gouvernement français[43]
excitaient sa rage. Il montrait un mépris profond pour son cousin[44], à
la timidité duquel il attribuait tant de maux; son langage devenait
injurieux en nommant M. de Haugvitz[45], et il plaignait la reine qu'il
admirait passionnément. Prédisant le mauvais succès de la guerre, il
répéta plusieurs fois qu'il ne pouvait survivre à tant de malheurs et à
tant de honte. Toutes les phrases violentes sur les affaires publiques
étaient mêlées de paroles fort tendres pour sa soeur, mais empreintes des
plus noirs pressentiments. Avec quelques années de plus et mes
superstitions, j'aurais compris, en sortant de cette chambre, que
l'homme que j'y laissais était livré à une fatalité qui l'arrachait des
bras de sa soeur pour ne l'y ramener jamais. Quinze jours après, la
nouvelle de sa mort arriva à Berlin, et y répandit une morne
consternation. On se refusait d'abord à croire une si terrible nouvelle;
on sortait dans les rues, on s'adressait aux passants, on faisait la
triste question dont on n'osait écouter la réponse. Toute la ville se
pressait au palais Radzivill; le désordre y était tel, que mademoiselle
Fromm, mademoiselle Wiesel, deux maîtresses du prince Louis, arrivèrent
sans obstacle chez sa malheureuse soeur, où la vieille princesse
Ferdinand, si fière et si imposante, et la princesse Louise, si
vertueuse et si pure, mêlèrent leurs larmes à celles de ces deux femmes
dont elles ne voyaient, dans ce moment, que les regrets et le
malheur[46].
J'anticipe sur les calamités qui ont désolé mon pays et dont le souvenir
est trop présent à ma mémoire, et j'oublie qu'ils étaient loin de nous
encore, au moment où j'habitais Prague avec ma mère: je reviens à cette
époque.
Ma soeur Wilhelmine, blessée de ce qu'elle appelait les torts de la cour
de Berlin à son égard, voulut avec un peu de mauvaise tête se montrer
promptement consolée. Elle fixa son choix sur le prince Louis de
Rohan[47], dont le grand nom, les malheurs de l'émigration, et une jolie
figure à laquelle je n'ai jamais trouvé ni noblesse, ni esprit, étaient
les seuls titres à une préférence qui blessa beaucoup de rivaux et
affligea les amis de notre famille.
Le mariage de mes deux autres soeurs eut lieu dans cette même année.
Pauline, la seconde, fort jolie, fort bonne, naturellement spirituelle,
mais légère et sans expérience, encore fatiguée de l'imposante autorité
de mon père, contrariée du peu d'accueil qu'il avait fait aux
propositions de mariage qui lui furent adressées pour elle, effrayée de
l'intérieur, alors fort retiré, de ma mère, accepta avec empressement le
premier mari qui s'offrit. Ce fut le prince de Hohenzollern-Hechingen,
chef de la branche aînée de la maison régnante de Brandebourg, fort
grand seigneur, sans doute, de qui je n'ai d'autre mal à dire que
l'impossibilité où je suis de le louer sur autre chose que l'éclat de sa
naissance.
Peu de temps après, ma troisième soeur suivit l'exemple de ses aînées et
épousa le duc d'Acerenza, de l'illustre maison Pignatelli. Les lettres
que la reine de Naples[48] écrivit en sa faveur, le zèle officieux de
quelques personnes que ma soeur croyait alors de nos amis, la décidèrent.
Je n'ai jamais pu trouver à ce mariage d'autre raison que l'importunité
à laquelle, à seize ans, ma pauvre soeur ne sut pas résister. C'est à ces
différents motifs, si peu suffisants pour faire prendre une résolution
dans la seule grande question de la vie des femmes, qu'il faut attribuer
le peu de bonheur que mes soeurs ont trouvé dans leur intérieur et
l'empressement avec lequel elles ont profité des facilités que leur
donnait la religion protestante et les usages de leur pays, pour rompre
des noeuds aussi mal assortis que légèrement formés.
Ma mère, après le mariage de ses filles, se trouva séparée des deux
aînées qui passèrent plusieurs années à voyager. La duchesse d'Acerenza
et moi nous lui restions; mais ma mère souvent mécontente de son gendre,
et trouvant dans son coeur plus d'inquiétude pour le bonheur de sa fille
qu'elle ne voyait dans sa position de moyens de l'assurer, fut au moment
d'accepter les propositions d'un second mariage, qui lui furent faites
par le duc d'Ostromanie, oncle du roi de Suède et frère du duc de
Sudermanie, qui depuis a été roi[49]. Ce prince avait vu ma mère à
Karlsbad et avait conservé une impression si forte de sa douceur et de
ses agréments, qu'aussitôt l'année de veuvage révolue il lui offrit sa
main. Mais je n'avais que sept ans; mes tuteurs n'auraient pas consenti
à me laisser élever en Suède; d'ailleurs la rudesse du climat aurait nui
à ma faible santé. D'un autre côté, ma mère sentait le bonheur de
l'indépendance, d'autant plus complet pour elle, que le testament de mon
père et la noble conduite de l'empereur Paul lui avaient assuré un
douaire plus considérable que celui de presque aucune princesse
d'Allemagne. Toutes ces considérations, parmi lesquelles sûrement sa
tendresse pour moi tint la première place, lui firent, après quelques
jours d'hésitation, refuser l'honorable proposition du prince de Suède.
Renonçant alors pour toujours à toute idée de s'engager dans de nouveaux
liens, elle arrangea sa vie d'une manière à la fois douce et convenable.
Elle résolut de passer les étés à Löbikau, cette même maison de campagne
en Saxe dont j'ai parlé et de s'établir l'hiver dans une grande ville
qui pût lui offrir les ressources nécessaires à mon éducation. Presque
toute ma fortune était en Prusse; mon avenir devait naturellement m'y
fixer; ma marraine nous y appelait de tous ses voeux. Mes tuteurs, à la
tête desquels était le roi, montraient plus qu'un désir à cet égard; et
ma mère, que des relations d'amitié avec plusieurs membres de la famille
royale y attiraient, fixa son choix sur Berlin.