Paris, le 12 juillet 1822.
Il y a deux mois qu'un de mes amis, partant pour le Danemark et venant
me dire adieu, entra assez inopinément dans ma chambre pour surprendre
quelques larmes dans mes yeux. Inquiet de me voir de la peine et croyant
avoir trouvé, depuis quelque temps, ma disposition plus sombre que de
coutume, il voulut me questionner. La confiance qu'il m'inspirait, mais
surtout l'émotion qu'il venait de remarquer et qui n'était point encore
calmée, me firent lui ouvrir mon coeur. Il trouva en moi ce que saint
Augustin dit, quelque part, avoir éprouvé: _le mécompte du passé, le
tourment du présent, l'épouvante de l'avenir._
Après quelques consolations que je reçus, ce me semble, assez mal, et
des exhortations que je repoussai avec une sorte de violence, il finit
par me croire plus malade que malheureuse, et peut-être avait-il raison,
quoique avec une bonne poitrine et un sang très pur on ne puisse, je
crois, arriver à de la souffrance que par du chagrin. Il me demanda si
j'avais un médecin.--Oui.--Et que vous ordonne-t-il?--De la
distraction.--Eh bien! allez dans le monde?--J'en suis excédée.--Le
spectacle, les promenades?--Me fatiguent.--Les paysages?--M'éloignent de
ce que j'aime.--Mêlez-vous des affaires du temps!--Mon intrigue
maintenant ne pourrait être qu'une conspiration, et où trouver dans ce
pays-ci des conspirateurs?--Essayez de la coquetterie?--Je l'ai
épuisée.--De la dévotion?--Je l'ai traversée.--Eh bien,
écrivez?--Écrire, et quoi?--Vos mémoires.--Quelle folie!--Non, vous avez
beaucoup vu le monde, vous avez vu beaucoup de choses, toute votre vie a
été singulière, votre caractère est bizarre, rien en vous ni autour de
vous ne ressemble à ce que je rencontre. Les douleurs passées ne sont
pas d'une société importune; c'est la déplaisance du présent, c'est
l'inquiétude de l'avenir qui vous tuent; eh bien! c'est de cette
impatience, de cet effroi qu'il faut vous distraire; ne vivez que dans
vos souvenirs et vous y parviendrez.
Je me promis de réfléchir à ce conseil, et je me suis peu à peu
familiarisée avec cette pensée, d'abord assez effrayante, de devenir une
sorte d'auteur. Toutes les difficultés, tous les inconvénients de cette
entreprise, par mille raisons au-dessus de mes forces, se sont présentés
en foule pour m'en détourner; et puis, cependant, je suis arrivée, non
pas à accueillir ce régime déplaisant, mais à me soumettre à le suivre
comme étant nécessaire à ma tête et à mes nerfs, dont l'agitation se
trouvera peut-être calmée, pour un certain temps du moins, par ce nouvel
emploi d'une surabondante activité!
En signalant les difficultés et les inconvénients on trouvera qu'il
fallait être ou bien malade ou bien malheureuse, pour ne pas se laisser
arrêter; c'est une manière comme une autre d'exciter la compassion, et
après avoir, bien à tort, inspiré beaucoup d'envie, je ne serais pas
fâchée de faire naître un peu de cette pitié qui aide l'indulgence.
Une manière de vivre toute d'interruptions, des soucis de tout genre,
suffiraient seuls pour ôter à l'esprit et à la mémoire la suite
nécessaire dans une semblable occupation; mais la plus grande de toutes
les difficultés naît de la multiplicité des événements qui ont encombré
les vingt-neuf années dont je veux me rendre compte. Ce n'est pas
seulement la méthode à introduire, ce n'est pas l'effort de mémoire qui,
seuls, m'effraient, mais c'est ce travail de conscience, c'est cette
sincérité de confession à laquelle je veux me soumettre. Si cet examen
scrupuleux peut souvent n'être pas satisfaisant, il aura du moins
l'avantage de me reposer de la dissimulation forcée dans laquelle
s'écoule une si grande partie de ma vie. Retrouver la sincérité au bout
de la plume, c'est ne pas se brouiller tout à fait avec elle. Mais cette
sincérité, qui me sourit, dépend-elle de moi? Si je puis n'omettre
aucune action, pourrai-je me souvenir des motifs, des impressions qui
m'ont dirigée? Mobile à l'excès, accessible de toute part, modifiée à
l'infini par la toute-puissance des objets extérieurs, pourrai-je
retrouver les degrés de l'échelle que je monte et descends sans cesse?
Je ne le crois pas. Dès lors où sont les excuses? Elles me manquent à
moi-même, ma vue trop courte ne les découvre pas. Alors mes lecteurs ne
se présentent plus à moi que comme des juges sévères, leur arrêt sera
rigoureux, et je le redoute. Cependant, je me flatte qu'il pourrait se
trouver, parmi eux, quelqu'un de plus ingénieux ou de plus indulgent,
qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C'est à ce lecteur
bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j'offre le travail
que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause; je le remercie
d'avance de se charger de la défendre; elle pourra paraître mauvaise à
bien du monde!
I
Les ducs de Courlande.--Ernest-Jean Biren.--Son élévation.--Sa
chute.--Exil en Sibérie.--Son retour dans le duché de Courlande.--Le duc
Pierre.--Son mariage avec Anne-Dorothée de Médem.--Les quatre princesses
de Courlande.--Annexion de la Courlande à la Russie.--Sagan.
J'ai eu si peu d'aïeux du nom de mon père que pour remonter à ce qui,
dans ma famille, m'a précédé, il ne me faut ni de bien longues
recherches, ni un grand effort de mémoire. Aussi ne me reste-t-il
presque rien à dire sur l'origine de mon grand-père[3] sur ses talents,
sa beauté[4], son courage; sur la faveur de l'impératrice Anne[5] qui
fît sa fortune[6] et le maria à une fille de qualité[7]; sur la toute
puissance dont il jouit en Russie, sur les trésors qu'il accumula, puis
sur la rapidité de sa chute[8] et les dix-huit années de son exil en
Sibérie[9], sur son retour inespéré, d'abord à Tobolsk, ensuite à
Pétersbourg, et enfin dans son duché de Courlande. Tous ces faits
appartiennent à l'histoire, ainsi que les malheurs qui frappèrent mon
père, à la suite de ceux qui détruisirent la Pologne.
Dans un pays qui n'a pas encore atteint la civilisation, la tradition
est bien plus abondante que l'histoire; elle fournit encore lorsque
celle-ci semble épuisée. C'est ce qui me fait rechercher avec soin tout
ce qui peut être resté dans ma mémoire des récits avec lesquels mon père
et ma mère amusaient mon enfance et satisfaisaient ma curiosité. Mes
grands-parents étaient morts longtemps avant ma naissance; je n'ai vu
d'eux que des portraits. Celui de mon grand-père, Ernest-Jean Biren[10],
duc de Courlande, se trouve maintenant à Valençay. Son visage annonce de
l'esprit et de la volonté, on comprend en le regardant que ses conseils,
leur hardiesse, disons même leur férocité[11], aient pu assurer à la
duchesse Anne de Courlande la couronne de Russie[12]. Il fut, jusqu'à la
mort de cette princesse, l'objet de sa faveur la plus signalée, et, à ce
qu'on croyait généralement, de ses affections les plus vives. Par égard
pour les apparences, elle eut l'air de faire participer ma grand'mère
aux bontés dont elle comblait celui que, de simple écuyer, elle avait
successivement élevé aux plus hautes dignités. Ma pauvre grand'mère,
fort simple, fut aisée à tromper; elle aimait à parler de cette faveur,
qu'elle attribuait à ses propres agréments. Sans cesse et jusqu'aux
derniers jours de sa vie elle racontait les marques d'amitié et de
familiarité qu'elle recevait de l'impératrice. Elle revenait, par
exemple, avec une reconnaissance un peu singulière, sur le plaisir
qu'avait cette princesse à venir manger de la pâtisserie que la duchesse
de Courlande préparait elle-même. Passionnée pour son mari, cette bonne
et simple personne le suivit courageusement avec ses enfants en
Sibérie[13], où la première jeunesse de mon père se passa dans des
privations de tout genre. Ayant résisté aux terribles épreuves du plus
rude climat, il acquit une force qui permit à sa vieillesse de conserver
les goûts et de pratiquer les exercices qui sembleraient n'appartenir
qu'à l'entrée de la vie. Je me souviens de lui avoir entendu dire que la
plus vive douleur qu'il eût éprouvée durant son exil, fut la perte du
petit cahier sur lequel il avait écrit, en cachette, l'histoire de
l'élévation et de la chute de sa famille, avec le récit détaillé de leur
enlèvement de Pétersbourg. Ce cahier fut brûlé avec la mauvaise
chaumière habitée par mes parents à Pélim[14], en Sibérie. Cet incendie
me rappelle avoir souvent entendu raconter que ma grand'mère, douée de
ce qu'en Écosse on appelle _the second sight_[15], avait prédit ce
nouveau malheur. Ses prédictions étaient constamment le sujet des
moqueries de mon grand-père, qui repoussait toute superstition;
cependant, elles lui faisaient successivement connaître, mais sans
fruit, puisque ces mystérieuses inspirations ne le disposaient à aucune
précaution, les événements, tantôt heureux, tantôt sinistres, mais
toujours imprévus et marquants, qui se pressaient autour de lui. C'est
ainsi que, dans ses rêveries, ma grand'mère prédit le jour qui devait
rendre la liberté à son mari, et, non seulement elle annonça la chute du
général Münich[16], mais plus tard la mort de l'impératrice Elisabeth et
le rappel de ma famille, qui eut lieu à l'avènement de Pierre III[17].
L'épée que rendit ce prince à mon grand-père, le jour qu'il le revit, se
trouva, par un hasard singulier, être celle avec laquelle, dix-huit
années auparavant, il avait cherché à se défendre contre les agents du
général Münich, dans la nuit où il fut subitement attaqué, garrotté[18]
et jeté dans le kitbitka[19] qui l'entraîna dans les déserts de Sibérie.
Réintégré dans le duché de Courlande[20] et ayant retrouvé une grande
partie de ses immenses richesses, il songea à les mettre à l'abri de
nouvelles vicissitudes du sort, et c'est à sa sagesse que nous devons
l'acquisition qu'il fit à cette époque des terres considérables que nous
possédons encore maintenant en Silésie, et qui, plus tard, ont offert à
mon père un honorable asile.
Mon grand-père eut trois enfants: Pierre, qui lui succéda[21],
Charles[22], et une fille qui se nommait Hedwige[23]. J'avais si peu
entendu parler d'elle, qu'il y a quatre ans seulement que j'appris, par
une jeune dame russe qui me priait de la mener dans le monde parce que
j'étais, disait-elle, sa cousine, que la soeur de mon père avait épousé
un Russe, nommé le prince Tcherkassof...
Mon père s'est marié trois fois; veuf de la fille du prince Yousoupoff,
divorcé de la princesse de Waldeck, il n'eut d'enfants que de sa
troisième femme[24]. Sept siècles d'une noblesse illustre, une figure
charmante et une réputation de bonté établie dès l'enfance distinguaient
ma mère et, si on avait dû supposer à mon père l'intention de chercher
une alliance avec quelque maison souveraine, les grâces de la jeune
Courlandaise et la considération dont jouissait la famille firent cesser
toute surprise et le choix qu'il avait fait fut généralement approuvé.
Une très grande différence d'âge, car ma mère épousa à dix-neuf ans un
homme qui en avait plus de cinquante, ne nuisit en rien, si ce n'est au
bonheur, du moins à la convenance de cette union, qui dura vingt années.
Mon père avait été dans sa jeunesse d'une figure agréable; il avait
conservé une tournure élégante; ses manières étaient nobles; grand
chasseur, grand homme de cheval, adroit à toute sorte d'exercices, d'une
santé parfaite, il ne sentit les infirmités d'un âge avancé que dans sa
dernière maladie...
Ses moeurs étaient douces. Il aimait les arts et les encourageait; il a
laissé à cet égard, en Italie, où il fit un assez long séjour[25], une
réputation de bon goût naturel que l'on s'étonnait de trouver chez un
homme dont la jeunesse s'était passée en Sibérie. Son esprit était peu
orné, mais chez un grand seigneur fort riche qui a le bonheur d'avoir
des goûts, le manque d'instruction se fait peu sentir, les heures se
trouvent remplies; l'ignorance n'est embarrassante que dans une
insouciante oisiveté. Mon père était occupé de ses quatre filles[26] et
très fier de la beauté de l'aînée et des agréments des deux autres. Il
cherchait aussi dans mon petit visage ce qui pourrait ne pas déparer la
beauté qu'il disait être héréditaire dans sa famille et qu'il prisait si
haut, que c'est à l'éclat de celle de ma soeur aînée, autant qu'à ses
autres brillantes qualités, que nous attribuions la préférence qu'il lui
montrait. Ses préventions paternelles ne lui permettaient pas de trouver
dans les mariages qui se présentaient en foule pour ma soeur un parti
convenable. À ses yeux, un trône était seul digne de la belle
Wilhelmine. Aussi son extrême exigence le priva du bonheur de fixer
lui-même le choix de ses filles, dont aucune n'était mariée au moment de
sa mort[27], qui eut lieu en Bohême, dans l'année 1800.
Quoique je n'eusse alors que six ans j'ai cependant conservé un souvenir
très vif de sa personne et de ses manières, et j'ai toujours gardé avec
soin quelques ducats de Courlande[28] qu'il me donna en échange de deux
écus qu'un jour il m'avait demandés, disant en plaisantant qu'il était
ruiné. Le bon coeur avec lequel je lui remis mon petit avoir me valut un
baiser fort tendre dont je sens encore l'impression.
J'aimais beaucoup mon père, et c'était toujours avec des cris de joie
que je sautais dans la voiture de maman, qui me ramenait tous les hivers
à Sagan où, depuis la perte de la Courlande[29], mon père avait fixé sa
principale demeure. Il allait assez habituellement l'été dans ses terres
de Bohême[30] avec mes trois soeurs, et c'était le temps de son absence
que ma mère et moi passions en Saxe[31] dans une jolie maison de
campagne que mon père lui avait achetée et qu'elle se plaisait à
embellir.
Sagan était à la fois sérieux, imposant et magnifique[32]. Je l'ai revu
il y a quelques années, et je n'ai pu m'empêcher de regretter la
gothique splendeur qui éblouissait mon enfance et que remplace
maintenant une élégante simplicité, plus d'accord sans doute avec les
moeurs du temps, et avec nos fortunes actuelles, mais qui ôte à ce
château ce caractère de grandeur et de solennité si bien en harmonie
avec les vastes forêts de sapins qui l'environnent et la rivière
impétueuse qui le borde[33]. Avant ces changements, le voyageur curieux
comprenait que ce beau lieu était propre à servir d'asile à des êtres
qui, ainsi que le premier possesseur de ce château, le grand
Wallenstein, avaient été élevés et persécutés par les bizarreries de la
fortune.
Il me souvient d'avoir vu à Sagan deux vieux fauteuils qui avaient servi
à Wallenstein; ils étaient recouverts de drap rouge et portaient sur
leur dossier un W en galons d'or. Indépendamment de quelques souvenirs
de ce genre, intéressants par la tradition, Sagan offrait une réunion
précieuse de tableaux et de marbres superbes, rapportés d'Italie[34]. La
bibliothèque était considérable. Les nombreux appartements de cette
vaste demeure étaient presque tous meublés des plus belles étoffes de
Perse et de Chine, et renfermaient toutes les curiosités de l'Asie, qui
avaient été offertes à mon grand-père pendant sa régence. J'ai encore
sous les yeux, dans la chambre même où j'écris, quelques débris de ces
magnifiques inutilités.
Notre existence à Sagan était à peu près celle des petites cours
d'Allemagne, quoique la fortune de mon père lui permît une magnificence
que l'on aurait vainement cherchée chez les princes que l'on a depuis
appelés médiatisés et peut-être même chez des souverains plus
considérables. La cour de Berlin, par exemple, était tellement endettée
au moment de la mort du gros Guillaume[35] que l'on ne trouva pas dans
le trésor de quoi subvenir au frais de ses funérailles, et c'est à Sagan
que l'on expédia un courrier pour prier mon père d'avancer la somme
nécessaire pour cette cérémonie.
Mon père accueillait chez lui, avec l'hospitalité abondante du Nord, non
seulement toute la province, mais encore beaucoup d'étrangers qui, de
Berlin, de Prague ou de Dresde venaient passer quelque temps à Sagan.
Une troupe de comédiens assez passables, des chanteurs italiens et de
bons musiciens attachés à la maison de mon père occupaient agréablement
les longues soirées d'hiver[36] que des chasses superbes et des repas un
peu longs avaient précédées. Mais le plus grand ornement de Sagan était,
sans doute, ma mère charmante encore, entourée de mes trois soeurs
éclatantes de jeunesse, de grâce et de talents. On disait même que
j'étais une jolie enfant qui ne gâtait rien au tableau[37]. Mon père
avait, comme je l'ai déjà dit, une telle aversion pour la laideur, qu'il
voulait que ma mère ne fût entourée que de jolies personnes, qui, à
titre de demoiselles d'honneur, la suivaient partout, comme c'est
l'usage en Allemagne. Je vois encore les bals, les redoutes, les
mascarades par lesquels on célébrait la naissance de mes parents et de
mes soeurs; et si j'ai assisté depuis à des fêtes plus brillantes, aucune
n'a laissé à mon imagination des souvenirs aussi vifs.