Les jeunes gens liront un jour l’Histoire naturelle dans M. Buffon, &

ils verront les Arts dans les manufactures & dans les boutiques ; &

sur la terre même, le premier des arts, l’Agriculture. Ils apprendront

l’Anatomie ; les Elémens de la Physiologie, ou le Traité de la

structure & de l’usage des différentes parties du corps humain, par

Haller, sont un modèle de Livre élémentaire exact & profond.

Je suppose qu’ils entretiendront toujours la connoissance qu’ils

auront faite avec les bons Auteurs Latins & François, dont plusieurs

doivent être appris par cœur, & qu’ils continueront à s’exercer aux

opérations du premier & du second âge. Je n’entre point dans les

détails, ils sont connus ou faciles à suppléer.

Du soin de la santé; des affaires & de la Religion.

Il y a trois articles essentiels qu’il ne faut pas oublier dans une

institution ; le soin de la santé, les affaires & la Religion.

A l’égard de la santé, je renvoie, pour abréger, aux observations

judicieuses de l’Abbé Fleury, sur cet art. chap. 20 du Choix des

Etudes. L’éducation morale ne doit pas contredire l’éducation

physique ; car c’est l’homme entier qu’il s’agit de former.

J’ajoute que pour déraciner les préjugés des gouvernantes & des meres

qui inspirent sans raison à des enfans, de l’aversion pour certains

remedes, la saignée, par exemple, le quinquina, &c. il seroit à propos

de traduire la partie des Institutions du célèbre Boerhaave, qui

traite de la conservation de la santé Lugiene, avec les Commentaires

du savant Haller. On se trompera toujours moins quand on aura de bonne

Physique, & des expériences pour guides. M. Tissot vient de publier

un Traité de Médecine à l’usage du peuple, qui peut être regardé comme

un Livre élémentaire.

L’institution sensée d’une Nation telle que la nôtre, mériteroit bien

un traité pratique de Gymnastique, ou d’exercices comme ceux des Grecs ;

les Carousels & les Tournois, quoique plus agréables que nos jeux de

hasard, n’avoient ni le même but, ni la même utilité.

Je renvoie également pour la connoissance des affaires, aux Chapitres

de l’Economie & de la Jurisprudence de l’Abbé Fleury. Je dirai

seulement que pour faciliter l’étude du Droit public en France, s’il y

en a un, on doit montrer en détail l’état de la France, la différence

des Ordres du Royaume, la division des Offices, la compétence des

Juridictions, Civile, Militaire, Ecclésiastique, dont les limites sont

si connues dans la spéculation, & si peu respectées dans la pratique ;

toutes matieres assez aisées à déterminer, & qui ne le sont le plus

souvent que par la loi du plus fort, ou par le manege du plus

intrigant.

Tout François doit connoître les Libertés de l’Eglise Gallicane. C’est

une des parties importantes du Droit public de France. On a sur cette

matiere un Livre à la portée des jeunes gens, qui devroit être

enseigné dans toutes les Ecoles. Il est intitulé, Exposition des

Libertés de l’Eglise Gallicane, par M. Dumarsais.

Après avoir examiné, ce qui forme le goût & l’esprit dans tous les

genres, on doit rechercher encore avec plus de soin ce qui regarde les

mœurs, ce qui constitue la vertu, la Religion.

J’ai parlé de la Morale qui précede toutes les loix positives, divines

& humaines ; l’enseignement des loix divines regarde l’Eglise ; mais

l’enseignement de cette Morale appartient à l’Etat, & lui a toujours

appartenu : elle existoit avant qu’elle fût révélée, & par conséquent

elle n’est pas dépendante de la Révélation, quoiqu’elle tire sa plus

grande force & les motifs les plus puissans, de la confirmation

qu’elle en a reçue.

La Révélation est un fait. La Morale gît toute en droit.

La Révélation est un droit divin positif ; la Morale un droit divin,

éternel & immuable.

La distinction de la vertu & du vice, du juste & de l’injuste, vient,

comme on a dit, de la raison & de la nature même des choses. L’amour

de l’ordre ne peut pas être absolument éteint dans le cœur de l’homme ;

car on ne peut pas renoncer entiérement à la raison.

La Révélation ajoute des motifs surnaturels, elle promet des

récompenses, & elle annonce des peines ; mais quand elle n’annonceroit

ni peines ni récompenses, l’obligation morale n’en subsisteroit pas

moins, même dans la fausse hypothese de l’incrédule. Saint Paul &

Saint Augustin ont dit la foi et les prophéties passeront,

l’intelligence demeurera éternellement.*

* Corin 8 1. 13th. S. Aug. de lib. arbit.

Il s’en suit de là (comme dit l’Abbé Gédouin) que l’on fait trop

dépendre les mœurs de la Révélation. « Quelque soin, dit-il, que l’on

prenne d’inspirer des sentimens de Religion aux enfans, il vient un

âge où la fougue des passions, le goût du plaisir, les transports

d’une jeunesse bouillante, étouffent ces sentimens. Si on leur avoit

dit que les mœurs sont de tout pays & de toute religion ; que l’on

entend par ces mots les vertus morales que la nature a gravées dans le

fond de nos cœurs, la justice, la vérité, la bonne foi, l’humanité, la

bonté, la décence ; que ces qualités sont aussi essentielles à

l’homme, que la raison même, dont elles sont une émanation ; un

jeune-homme en secouant peut-être le joug de la Religion, ou s’en

faisant une à sa mode, conserveroit au moins les vertus morales, qui

dans la suite pourroient le rapprocher des vertus chrétiennes : mais

parce qu’on ne lui a prêché qu’une Religion austere, tout tombe avec

cette Religion. »

L’expérience prouve la vérité de cette réflexion. Dans ce tems d’une

fermentation visible qui agite les esprits, pendant ces crépuscules

d’une lumiere qui naît, dirai-je, ou qui s’éteint, la Religion est

attaquée, & elle manque de défenseurs (car des condamnations vagues ne

prouvent rien, & n’ont jamais convaincu personne) ; elle est

compromise par des questions interminables & par des controverses

futiles, qu’on a voulu faire regarder comme l’essentiel de la

Religion.

A cet âge dont parle l’Abbé Gédouin, toute l’érudition acquise par un

jeune-homme dans les Congrégations & dans les Retraites, succombe sous

la moindre objection spécieuse d’un incrédule ; & malheureusement tout

l’édifice d’une morale mal étayée, s’écroule. Les jeunes-gens se

livrent avec une espece de sécurité, à des passions qui font le

malheur de leur vie. Ils se croient dégagés de tous liens ; tout est

confondu dans leur tête avec de petites idées de dévotion, dont ils

ont honte, & qu’ils viennent à mépriser.

Je ne parle que d’après les faits ; j’énonce ici la voix de presque

tous les peres de famille, ce sont des témoins irréprochables, & de

meilleurs juges que des hommes étrangers à la société.

J’ose dire que les Anciens, les Payens même paroissent avoir été plus

religieux que nous. Leur Législation portoit toute sur la crainte des

Dieux ; on peut avoir les Loix de Zéleucus, de Minos, celles des douze

Tables, &c. Platon dans ses spéculations sur les Loix, établit la

Religion pour premier fondement ; il rappelle à la Divinité dans

toutes les pages de ses ouvrages.

Ciceron, en définissant les principes des Loix, dans son premier Livre

de Legibus, pose pour base l’existence des Dieux & leur providence.

Chez les Payens c’étoient les Législateurs & les Philosophes qui

prêchoient la vertu ; les Prêtres n’enseignoient point la regle des

mœurs ; les Scribes & les Pharisiens chez les Juifs la corrompoient

par leurs traditions & par leur attachement à de vaines pratiques.

Le Philosophe Panoetius enseignoit la vertu & les devoirs, tandis que

l’Augure Scevola ordonnoit les Sacrifices & les cerémonies de la

Religion (a). Nous avons un Sacerdoce & des Pontifes qui doivent

enseigner toute sorte de bonté, de justice & de vérité, ce qui est

agréable à Dieu ; (b) la douceur, la tolérance à se supporter les uns

les autres ; (c) tout ce qui est véritable & sincere, tout ce qui est

honnête, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui

peut rendre aimable, tout ce qui contribue à une bonne réputation,

tout ce qui est vertueux, tout ce qui est louable.

(a) Eph. c. 5. v. 9 & 10.

(b) Eph. c. 4. v. 2. & Rom. v. 14 & 15.

(c) Philip. c. 4. v. 8.

Au surplus il y a tout à perdre pour les Etats & pour les Particuliers

chez qui se détruit la Religion. Eh ! qu’on dise quel avantage il peut

résulter pour le genre humain d’affoiblir dans les Citoyens les motifs

de la vertu, & les principes des bonnes actions ! n’est-ce pas

autoriser le vice & le crime qui n’ont jamais de digues assez fortes,

& que déjà des motifs plus puissans ne peuvent arrêter.

Je demande si l’Histoire fournit un seul exemple de peuples dont la

Religion nationale ait été le corps entier de la Religion naturelle,

(je dis le corps entier) & si ce n’est pas le Christianisme seul qui

l’a notifié à l’univers ? Si les Philosophes modernes ne sont pas

redevables de leurs lumieres sur les points les plus importans de

cette Religion, à l’avantage qu’ils ont d’être nés dans la Religion

Chrétienne ? Si par les seules lumieres de la raison ils eussent

été sur les points qu’ils établissent maintenant avec tant de vérité &

tant de force, moins vacillans & plus affermis que Socrate, que

Ciceron & les plus grands génies de l’antiquité ?

Je demande d’ailleurs, s’il est possible de rendre nationale une

Religion purement philosophique ? si une Religion sans culte public ne

s’aboliroit pas bientôt, & si elle ne rameneroit pas infailliblement

la multitude à l’idolâtrie ?

Quand les incrédules auront résolu ces questions d’une façon

satisfaisante, on pourra répondre à des objections qui sont proposées

15 siecles trop tard ; des objections que les Porphires, les Celses,

les Juliens ont ignorées, & qu’ils eussent pu faire valoir sans

replique, s’ils avoient détruit auparavant trois ou quatre faits de

l’établissement de la Religion Chrétienne, qui n’étoit pas éloigné de

leur tems.

La méthode d’étudier la Religion, comme science, dérive de la méthode

générale des études. Il n’est pas nécessaire d’être Médecin pour

savoir le meilleur moyen d’apprendre la Médecine ; & sans usurper le

droit d’enseigner la Religion, qui est réservé aux Ecclésiastiques, on

peut assurer qu’on l’enseigne mal dans la plûpart des Colleges.

Pendant les premières années, une simple explication du Décalogue, de

l’Oraison Dominicale & du Symbole, suffit avec les Catéchismes de

Fleury ou de Bossuet. L’Abrégé de l’Ancien Testament où M. de Mésangui

a conservé, autant qu’il est possible, les paroles de l’Ecriture,

imprimé à Paris en 1732, l’Evangile & les Actes de Apôtres.

Le spectacle de la nature, tel qu’il est représenté dans Fénelon &

dans Derham ; la nature même que les jeunes gens connoîtroient en

partie, leur auroit déjà prouvé l’Existence d’un Dieu que ses œuvres

annoncent à la terre.

Je suppose que dans la Métaphysique ils eussent pris des notions

justes des Attributs divins & de la Providence ; il seroit temps vers

la fin des études, de leur faire appliquer aux faits de la Religion

Chrétienne, les principes de l’art critique, & sans les embarrasser

dans des discussions au-dessus de leur portée, on pourroit leur faire

lire le Traité de la vérité de la Religion Chrétienne, par Grotius ;

ou celui qui est tiré en partie de Turretin, traduit par Vernet, revu

& corrigé par un Théologien Catholique, imprimé à Paris en 1753, en 2

volumes par Garnier.

Un jeune homme qui auroit lu ces Livres avec attention, seroit plus

affermi dans sa Religion & mieux préparé contre les attaques des

incrédules, que par dix ans d’exercices spirituels. Le spectacle de la

nature, la connoissance de l’Existence de Dieu & de ses Attributs,

est le premier Traité de toute bonne Théologie. Il se prépareroit par

ses lectures à lire un jour les excellens Livres qui ont été faits sur

la Religion.

Réflexions sur deux abus dans les Colleges.

L’objet d’une bonne méthode doit être également de déraciner les abus,

comme d’indiquer & de frayer le chemin.

Je dirai deux mots sur l’abus des Cahiers de Réthorique & de

Philosophie, que l’on dicte dans les Colleges ; outre que ce sont de

misérables leçons que l’on fait plutôt pour exercer les Maîtres, que

pour instruire les enfans ; c’est la perte d’un tems considérable

qu’ils emploient à écrire ; il n’y en a point qui les écrive en

entier, & sur mille il n’y en a pas un seul qui les ait conservés

pendant deux ans, ou qui en ait fait quelque usage dans le reste de la

vie. J’en appelle à l’expérience.

Autre abus sur les leçons de Mémoire : on fait apprendre par cœur à des

enfans des Rudimens, des Particules, &c. des regles qu’il suffit

d’entendre & de concevoir ; on les ennuie, on les fatigue par la

longueur des leçons désagréables ; ils perdent le tems qu’ils

pourroient employer utilement & agréablement à apprendre les plus

beaux morceaux de Littérature Françoise & Latine. Tous ces morceaux

joints ensemble ne seroient pas la moitié des leçons qu’on oblige les

enfans d’apprendre par jour, depuis la premiere classe jusqu’à la

Réthorique.

On ne doit faire apprendre par cœur aux enfans, que ce qu’ils doivent

retenir, ce qui peut leur servir de modele. N’y a-t-il pas assez de

beaux endroits dans les Auteurs, sans les fatiguer à apprendre ce

qu’ils doivent oublier ?

Avantages de ce Plan d’Etudes.

Tel est l’essai du Plan des Etudes d’une premiere éducation ; ce ne

sont que les élémens de l’institution d’une Nation qui exigeroit des

vues plus profondes, & qui demanderoit des hommes plus habiles & plus

éclairés que moi : elle est réservée, cette institution, à un Monarque

sage & prudent, dont les intentions sont droites & pures : image de

Dieu sur la terre, qui peut créer des esprits & façonner les cœurs.

II ne laissera pas imparfait un ouvrage qui peut tant contribuer à sa

gloire & au bien de ses peuples. Il consultera ses Universités, ses

Académies, sa Faculté de Médecine même, afin que de ces lumieres

réunies il résulte une nouvelle institution ou une régénération si

nécessaire dans les Lettres & peut-être ailleurs.

Je me persuade que ce plan est juste, parce qu’il est fondé sur la

nature de l’esprit, sur des faits constans & sur des principes de la

connoissance humaine. Je crois qu’un jeune homme ainsi élevé, seroit

plus disposé à recevoir la seconde éducation nécessaire pour la

profession qu’il embrasseroit ; & s’il y avoit des plans d’instruction

& des Catalogues de Livres raisonnés pour chaque profession

particuliere, comme en Allemagne, on lui épargnerait bien de la peine

& du temps qui est en pure perte*. Il auroit l’esprit net & précis

autant qu’on peut l’avoir à dix-sept ou dix-huit ans ; il se seroit

rendu un grand nombre d’objets familiers, il auroit du goût & quelques

connoissances ; & ce qui vaut peut-être les connoissances même, il

auroit l’art d’en acquérir ; il pourroit se frayer lui-même un chemin,

& juger de celui qu’on lui feroit tenir ; il sauroit s’occuper,

science si utile & si rare à cet âge & dans tous les âges : il seroit

en état de voir le monde avec fruit, de lire les Livres originaux, de

voyager utilement.

* Ætatem quidem video (dit Ciceron, 33. de finibus, num 7.) sed infici

tamen debet iis artibus quas si dum tenera est combiberit ad majora

veniet paratior.

Les Vies des hommes illustres qu’il auroit lues, serviroient à

indiquer ses inclinations & ses talens. Il est impossible que dans le

cours des Etudes, plusieurs objets étant présentés aux yeux des

jeunes-gens, il ne parût pas dans ceux qui auroient du génie quelques

étincelles de ce feu qui se décele lui-même, qui fit Paschal Géometre

sans le savoir, Descartes Philosophe, Tournefort Botaniste, &c.

La sympathie se déclarera quand il y aura du rapport & de la

convenance dans le goût. Ulisse à la Cour de Lycomede, présente à

Achille, déguisé en fille, des armes avec des ornemens de femmes ; la

passion d’Achille le trahit, & découvrit le plus courageux des Grecs,

celui qui devoit être le vainqueur des Troyens.

On sait que les triomphes de Miltiade déroboient le sommeil à

Themistocle. Combien le Carache, encore enfant, étoit frappé de ce

qu’il entendoit dire de Raphaël ! La vie d’Homere & ses ouvrages

saisirent Virgile dans son enfance ; Charles XII étoit transporté

d’enthousiasme en lisant la vie d’Alexandre.

On distinguera les enfans qui ont du goût & du génie, d’avec ceux qui

n’en ont point ; ceux-ci resteront froids & immobiles à des récits qui

toucheront sensiblement les autres. Au sortir des études les jeunes

gens s’occuperont suivant leur inclination ; ils seront en état de

choisir une profession avec connoissance, & ils réussiront mieux dans

celle qui sera de leur goût & de leur choix.

Eh quel avantage n’en résulteroit-il pas pour la société entière &

pour toutes les professions ?

Des esprits fermes & cultivés ne seroient pas occupés de jeux & de

bagatelles ; les Nobles n’iroient pas dans la Capitale dissiper le

patrimoine de leurs peres ; ils s’occuperoient avec goût & avec

connoissance, à le rendre plus utile, & ils le feroient fructifier au

quadruple. Ils diroient avec Horace :

Beatus ille qui procul negotiis

Paterna rura bobus exercet suis.

Ils ajouteraient avec Virgile :

Me verò primum dulces ante omnia musæ

Accipiant..........

Ils cultiveroient dans le sein de la paix & de l’abondance les arts &

les sciences qui auroient nourri leur enfance.

Il est inconcevable qu’on ait tant négligé en France l’éducation des

femmes ; l’instruction en langue vulgaire pourroit être presque toute

entiere à leur usage. Mieux élevées & plus instruites, elles

éleveroient & instruiroient mieux leurs enfans. Peut-être

aspireroient-elles un jour à la gloire d’imiter une Cornelia, fille de

Scipion & mere des Gracches ; une Attia, mere d’Auguste, qui

contribuerent tant à former l’esprit de ces hommes fameux.

Avec un esprit plus cultivé, elles n’en seroient que plus aimables ;

elles sauroient s’occuper ; connoissant quelques remedes usuels &

approuvés, elles en distribueroient gratuitement, & sauveroient la vie

à une infinité de malheureux.

Le Seigneur de Fief accommoderait les procès ; il deviendroit le

bienfaiteur de ses Vassaux, & entretiendroit le lien de la

bienveillance que la Loi a mis entre eux & lui ; lien usé & devenu

sans force.

L’homme qui vit de ses rentes, imiteroit le Noble ; il dédaigneroit la

vile chicane, & ne se porteroit pas à l’oppression des misérables.

Celui qui se destine à la guerre, regarderoit le service, comme une

occupation sérieuse ; au lieu que la plupart des jeunes-gens qui s’y

engagent, ne cherchent le plus souvent que l’oisiveté & le

libertinage.

Il auroit acquis dans la connoissance des Mathématiques des

dispositions à la pratique des fortifications ; la lecture des Vies ou

des Mémoires des grands Capitaines, l’auroit mis en état de profiter

de leurs campagnes & de leurs expéditions. Il sçauroit qu’Alexandre &

César étoient sçavans ; que César a fait des Commentaires ; que Henry

de Rohan, Turenne, Montecuculli ont écrit des Mémoires ; que

Feuquieres a donné des préceptes sur l’art militaire.

Il apprendroit le droit de la guerre, dont il aura plus de besoin, à

mesure qu’il sera élevé à de plus grandes places.

Le Magistrat auroit acquis dans une éducation solide, l’habitude

d’être appliqué & laborieux ; dans l’étude de la Philosophie, celle

d’être judicieux & raisonnable ; dans l’étude des Belles-Lettres,

celle de traiter les sujets avec ordre, avec netteté & avec force.

Dans la Vie des grands Magistrats, d’un Chancelier de l’Hôpital, d’un

de Thou, d’un Molé, d’un Servin, d’un Talon, d’un Bignon, &c. il

auroit vu qu’il y a un courage d’ame aussi noble & aussi élevé que le

courage guerrier : Sunt domestic fortitudines non inferiores

militaribus. Cic. off. 2.

Il rechercheroit l’esprit des loix dans les principes du droit de la

nature, & dans ceux d’une véritable morale & d’une sage politique :

quoiqu’il ne soit chargé que de l’exécution des loix, il se rendroit

capable d’être Législateur. Pythagore donna des loix à la grande

Grèce, Platon à quelques Républiques ; Locke en a donné à la Caroline.

C’est la Philosophie qui a produit le Code-Fréderic.

Le Négociant ou le Commerçant porteroit dans les pays éloignés, & en

rapporterait des connoissances utiles. La Société Royale de Londres

donne aux Navigateurs, des instructions sur l’Histoire naturelle des

lieux où ils vont. Des hommes instruits & avertis, verront avec profit

ce que d’autres ne voient point, quoiqu’il soit sous leurs yeux ; le

Dessein si utile par-tout, leur serviroit encore davantage dans ces

circonstances.

Par où les Ministres de la Religion peuvent-ils être le plus utiles au

monde ? Par quel moyen nos Missionnaires ont-ils pénétré dans les

contrées les plus éloignées ? Ce n’est ni par le secours des Langues

mortes, ni par leurs controverses (celles qu’ils ont eues dans les

pays étrangers, n’ont fait que retarder le fruit de leurs travaux) ;

c’est par l’enseignement des connoissances utiles à la société. Ils

n’ont franchi tous les obstacles, qu’en apprenant aux hommes ce qui

étoit profitable à l’humanité.

On croit pouvoir dire qu’un Curé qui enseigneroit à ses Paroissiens la

pratique de la Religion, qui est fort simple & fort courte pour eux,

les devoirs les plus communs & dès-là les plus essentiels ; qui leur

montreroit les moyens les plus simples d’éviter & de guérir les

maladies ordinaires à la campagne, de mieux cultiver leur champ ; qui

sachant quelques principes des loix & de la coutume du Pays,

termineroit les procès, & les préviendroit dans leur naissance ; qui

sauroit un peu de Physique, de Médecine usuelle, d’Arpentage,

contribueroit d’avantage au bonheur des hommes, que tous les Curés ne

le peuvent faire avec leur mauvais latin, une inutile scholastique &

leurs querelles théologiques.

Il est bon que tous les ordres de l’Etat & que tous les membres de

chaque Ordre sachent que la considération est attachée à l’avantage de

faire du bien aux hommes, & de leur être utiles ; que la pratique de

la Religion consiste dans la bienfaisance ; que d’être bon, est le

principal moyen de ressembler à l’Etre souverainement bon, & à celui

qui faisoit du bien en voyageant, pertransibat benefaciendo.

Celui qui chercheroit à remplir les devoirs d’une profession qu’il

auroit choisie avec goût, ou qui seroit occupé des sciences naturelles

& des sciences exactes, qui connoîtroit les bornes de la raison &

celles de l’autorité, ne seroit point un homme de parti, un factieux,

ni un intriguant ; il ne se laisseroit point troubler, & il ne

troubleroit point les autres par les délires de la superstition, cette

maladie épidémique, ni par les divers fanatismes qui attaquent la

tranquillité des ames innocentes ; il ne persécuteroit jamais ses

frères. Ne craignez point de semblables malheurs, dit l’Abbé de

Saint-Pierre, des Descartes, des Leibnitz, des Newtons & des Derhams.

Manière d’exécuter ce Plan.

On objectera peut-être que l’éducation que je propose, n’est pas

possible ; qu’on n’a ni les Maîtres ni les Livres nécessaires pour

l’exécuter ; que les jeunes gens ne pourroient pas dans leurs

premières années apprendre tout ce qui est compris dans ce Plan.

Je répondrai que l’éducation des Grecs & des Romains étoit beaucoup

plus difficile ; que des gens très-sensés ont cru possible ce que je

propose ici, & il faut se garder de condamner sur des préjugés le

sentiment de grands Hommes, Fleury, Locke, Nicole : quels noms ! & quel

est l’homme qui oseroit élever la voix contre leur autorité réunie ?

Je déclare que je n’ai fait dans ce Mémoire que les commenter.

Enfin tout projet sensé doit être appuyé sur des faits, & je conviens

qu’il n’y a rien de plus mauvais en morale, que ce qui est

physiquement impossible.

Pour former une éducation, il faut des Maîtres ou des Livres, & il

faut apparemment l’un & l’autre. On propose de former des Maîtres,

c’est un ouvrage de longue haleine, qui ne dispenseroit pas d’avoir

des Livres tout faits. Je demande des Livres aisés à faire, qui

dispenseroient peut-être d’avoir des Maîtres. Je dis que tous ces

Livres sont faciles à faire, ou plutôt qu’ils sont presque tous faits.

Il ne s’agiroit, pour la plûpart que de compilations sensées &

raisonnables, qui seroient faites non par des hommes qui ne pensent

point, & qui n’ont jamais rien imaginé, mais par des personnes

capables de composer elles-mêmes les Livres qu’elles compileroient,

d’ouvrir des routes, de perfectionner celles qui sont découvertes,

d’imaginer des méthodes, & de juger les sciences avec un esprit

philosophique.

Essai d'éducation nationale, ou, plan d'études pour la jeunesse · 第 7 / 8 段