jeunes gens, je remarque premierement qu’on leur apprend (mal à la
vérité) des choses plus difficiles. De plus, je suppose au moins dix
ans d’éducation depuis six ou sept ans, jusqu’à dix-sept ou dix-huit.
Et que ne pourroit-on pas apprendre en dix ans, si l’on étoit bien
conduit, & que l’on eût de bons Livres élémentaires ?
Il n’y a point d’enfant, qui au College, ou pour se préparer à y
entrer, n’ait huit heures & demie & neuf heures de travail par jour.
Je ne demande que quatre à cinq heures de classe où la peine soit
principalement pour les Maîtres, où ils fassent travailler les enfans
devant eux, ou les disciples plus avancés feroient les démonstrations
aux plus jeunes ; des Livres où l’instruction fût toute faite, une
éducation qui n’exige dans les commencemens que des yeux & de la
mémoire.
Dans les trois ou dans les quatre premieres années, hors ces Classes,
nulle étude que des leçons agréables & utiles à retenir, qu’ils
pourroient apprendre en se promenant ; la plus grande peine seroit
d’écrire, de dessiner & d’apprendre un peu de Géométrie.
Des personnes instruites feront aisément l’arrangement de ce Plan & sa
tablature, s’il a le bonheur d’être approuvé du Maître & de la Nation.
Je le répète, il n’est besoin, pour exécuter un bon Plan d’éducation
littéraire, que de Livres qui serviroient d’instruction ou de méthode
d’instruction : & ces Livres sont aisés à composer. Le Roi n’a qu’à
ordonner ; qu’il dise & tout sera fait ; alors l’éducation sera facile
& on ne demandera dans les Maîtres, les Gouverneurs & les
Gouvernantes, que de la religion, des mœurs & de savoir bien lire ;
cela ramènera à l’éducation domestique, qui est la plus naturelle & la
plus favorable aux mœurs & à la société.
J’ai conduit les jeunes gens à la porte des Sciences, il est réservé à
des plumes plus savantes de les introduire dans leur sanctuaire.
FIN.
POST-SCRIPTUM.
APrès avoir achevé ce Mémoire, il m’est tombé entre les mains une
Brochure intitulée De l’Education publique. Je me suis rencontré dans
le point important qui est la fixation des objets d’études, avec un
homme qui paroît avoir des connoissances étendues dans l’Encyclopédie
des Sciences, & qui sait tirer des lignes de communication de l’une à
l’autre.
Ma premiere idée a été de supprimer mon Mémoire, comme devenant
peut-être inutile. Ce n’est pas la peine de faire relire deux fois les
mêmes choses ; mais comme je me trouve d’un avis différent de cet
Auteur sur la qualité des Maîtres & sur des détails essentiels, on m’a
conseillé de donner cet Ouvrage au Public. Des matieres éclaircies à
son Tribunal, seront toujours bien jugées.
Je crois au surplus que notre Plan est bon, & qu’il peut être utile ;
je dis notre Plan, car il est à peu près : le même nous ne différons
que dans l’exécution, & en ce que cet Auteur exclut les Séculiers que
je voudrois, & où il admet beaucoup d’Ecoles que je ne voudrois pas.
L’article le plus essentiel d’un Plan pour les Colleges, est de fixer
les objets des études ; car s’ils sont mal fixés, comme je crois
l’avoir démontré, il est nécessaire d’y en substituer d’autres. Nous
sommes d’accord en ce point, l’Auteur de l’Education publique & moi.
Nous sommes même d’accord sur ceux qu’il faut substituer ; c’est sur
cet objet qu’il est absolument nécessaire, si l’on veut rétablir les
études, que le Gouvernement prononce. Premiérement, parce que c’est au
Roi qu’il appartient de régler l’instruction de la Nation ; en second
lieu, parce qu’il est convenable que cette instruction soit uniforme
dans tout le Royaume, & qu’il est essentiel qu’elle ne soit pas
arbitraire.
Que Sa Majesté ait la bonté de nommer une Commission composée de cinq
ou six personnes pour examiner ces deux projets, ou tels autres que
l’on pourroit présenter. Son premier travail seroit de déterminer les
objets d’études pour tous les Colleges.
On croit devoir dire que cette Commission doit être composée
principalement de quelques hommes d’Etat & de gens de Lettres ; qu’on
n’y doit faire entrer aucun homme de parti.
Le second point, & celui qui importe peut-être le plus aujourd’hui,
est une Méthode d’instruction pour exécuter le Plan qui auroit été
agréé par Sa Majesté.
Pour y parvenir, il s’agit d’avoir des Maîtres. Les uns parlent des
Communautés séculieres & régulieres ; les autres veulent des
Célibataires ; quelques-uns préferent des gens mariés : il y en a qui
les admettent indifféremment. Il est question d’ailleurs de trouver
une grande quantité de Maîtres tout formés, ou les moyens de les
former en peu de temps. Quand on voudra y réfléchir, on verra qu’il
est impossible de faire tout-à-coup une pareille recrue dans le
Royaume ; & si l’on veut décider la question de la qualité des
Maîtres, on va ouvrir la porte à des discussions sans nombre, où
l’esprit de corps, les droits & les privileges entreront
nécessairement, & qui par conséquent deviendront interminables. Chaque
corps réclamera ; on fera agir l’esprit de parti ; les plus forts
l’emporteront, & l’Etat ne sera pas mieux servi ni plus éclairé.
Je pense que l’objet des Etudes étant une fois fixé, Sa Majesté
pourroit faire composer des Livres Classiques élémentaires, où
l’instruction fût toute faite relativement à l’âge & à la portée des
enfans depuis 6 ou 7 ans jusqu’à 17 ou 18.
Ces Livres seraient la meilleure instruction que les Maîtres pussent
donner, & tiendraient lieu de tout autre méthode. On ne peut se passer
de Livres nouveaux, quelque parti que l’on prenne. Ces Livres étant
bien faits, dispenseroient de Maîtres formés ; il ne seroit plus
question alors de disputer sur leur qualité, s’ils seroient Prêtres ou
mariés, ou célibataires. Tous seroient bons, pourvu qu’ils eussent de
la Religion, des mœurs, & qu’ils sussent bien lire ; ils se
formeroient bientôt eux-mêmes en formant les enfans.
Il ne s’agiroit donc que d’avoir des Livres, & je dis que c’est la
chose la plus aisée présentement. Un mot de la part de Sa Majesté
suffiroit. Il y a dans la République des Lettres beaucoup plus de
Livres qu’il n’en faut pour composer, avant deux ans, tous ceux qui
seraient nécessaires ; & il y a dans les Universités & dans les
Académies plus de Gens de Lettres qu’il n’en faut pour bien faire ces
ouvrages ; il n’y en a point qui ne se fît un devoir & un honneur de
concourir aux vues de Sa Majesté, & au bien général du Royaume.
Un autre moyen très-simple seroit de proposer de pareils Livres à
faire pour sujets de prix de toutes les Académies : cela produirait en
peu de tems des Mémoires excellens, que l’on chargerait des Gens de
Lettres de rédiger. Le Gouvernement pourra tout, quand il voudra
employer le génie & l’industrie de la Nation.
On feroit imprimer ces ouvrages à une Imprimerie Royale, sans qu’il en
coûtât aucuns frais au Roi ; & ces Livres coûteroient peu aux
familles, pourvu que l’impression ne se fît pas par entreprise, & que
la chose ne devînt pas une affaire de finance.