Théologiens ; on a fait des Critiques pour les Sçavans ; on a fait des
systêmes métaphysiques. Il a été utile que des gens habiles aient
éclairci ces sciences ; mais à présent qu’on a tant écrit sur toutes
sortes de matieres, il faut des méthodes qu’on puisse appliquer à
l’usage de la vie ; car tout le monde est obligé de raisonner juste,
non seulement dans les sciences, mais dans la vie civile, dans tous
les âges, dans toutes les professions.
C’est là le fondement de ce qu’on appelle sçavoir, connoissance,
érudition, raisonnement : posséder de pareilles méthodes, être
accoutumé à les bien appliquer, c’est être Philosophe & Sçavant.
De la Métaphysique.
La Logique & la Critique sont des instrumens qui apprennent à penser ;
la Métaphysique est la science des principes ; c’est elle qui instruit
du but où tendent les facultés de l’homme, de leur étendue, de leurs
bornes & de leur usage. Il n’appartient qu’à cette science, de fixer
ce que c’est que la vérité, en quoi consiste l’erreur, & quels sont
les moyens de l’éviter :s elle démontre par l’expérience, que tout
aboutit aux connoissances sensibles & à la perception immédiate ; avec
la Logique, elle apprend à découvrir les vérités, à les déduire de
leurs véritables principes, à les ranger par ordre ; enfin elle est la
base des autres sciences, dont elle contient le germe & l’ébauche.
Elle démontre l’existence de Dieu, ses attributs ; elle justifie sa
providence ; elle établit la liberté humaine, les loix naturelles,
l’immortalité de l’ame.
Elle découvre la foiblesse de l’esprit humain, mais elle en apprécie
les forces : elle prouve que la raison est l’unique moyen naturel
qu’ait donné aux hommes l’Auteur de leur être, pour les conduire ; que
tout ce qui est intelligible, est de son ressort ; que rien ne lui est
étranger que ce qui est incompréhensible : que c’est à elle à
marquer les caracteres & les bornes de l’autorité, & par conséquent à
distinguer les cas & les objets de soumission, à peser les motifs de
crédibilité ; que croire, c’est juger que la raison oblige de
reconnoître sur la force des preuves externes, l’existence, ou la
propriété d’un être ou d’un objet ; qu’ainsi il lui appartient de
régler les limites qui sont entre elle & la Foi, parce qu’elle
précede, accompagne & suit toujours une soumission raisonnable.
Une partie de cette science, qui n’est pas la moins utile, est celle
qui apprend jusqu’où l’on peut parvenir en fait de raisonnement, & où
l’on doit arrêter ses recherches. Cette science négative, s’il est
permis de parler ainsi, seroit d’un aussi grand prix que les
connoissances positives.
C’est rendre un grand service au genre humain, que de fixer les
limites qu’il ne peut passer sans s’égarer.
Plutarque, dans la Vie de Thésée, dit que comme les Géographes, quand
ils ont situé sur les Cartes les pays habités & découverts, mettent
au-delà terres & côtes inconnues, mers inabordables, les Historiens
devroient en user de même pour les temps reculés, inconnus &
fabuleux ; c’est ce que j’ai essayé dans les réflexions précédentes
sur l’Histoire.
Il seroit encore plus utile de poser les limites des connoissances
dans le raisonnement, & de marquer jusqu’où il peut ou ne peut pas
pénétrer, & ce seroit le fruit le plus précieux d’une bonne méthode.
C’est étendre l’esprit humain, que d’en faire connoître les bornes ;
c’est ménager ses forces, que de ne les pas employer inutilement : un
fleuve qu’on reserre dans ses bords, n’en devient que plus rapide.
Ce principe d’une saine Métaphysique, que l’évidence irrésistible &
la certitude ne sont attachées qu’à des perceptions immédiates, prouve
manifestement l’incertitude de tout systême dans les sciences de
raisonnement.
Où la perception immédiate manque, il est nécessaire de suspendre son
jugement : voilà la véritable regle de l’époque que les Pirrhoniens
ont si mal appliquée. Par cette seule regle la plupart des systêmes
sont réfutés ou renvoyés dans le pays des chimeres.
Ces opinions qui causent tant de bruit pendant un siecle, & qui dans
le siecle suivant, tombent en oubli, sont démontrées fausses ou
incertaines par cette seule raison qu’elles ne sont pas appuyées sur
les principes de la connoissance.
La perception immédiate manque dans toutes les questions où entre
l’idée de l’infini, par exemple, l’espace, le vuide, le plein infini,
l’immensité, l’éternité, la création, la prescience, la promotion
physique, le concours, les décrets divins, à l’exception des faits
clairement révélés ; dans celles qui regardent la nature ou l’essence
des choses existantes, des êtres ou qualités, toutes les fois que
l’objet de la question va au-delà de l’expérience, comme l’union de
l’ame & du corps, les causes occasionnelles, l’harmonie préétablie,
les monades, &c. Elle manque dans celles dont on n’a point d’élémens
assurés, comme l’astrologie judiciaire, les systêmes sur la divination
ancienne & moderne, les imaginations de la cabale, &c. dans toute la
Physique de pur raisonnement, & qui ne peut être que conjecturale ;
dans tout ce qui concerne la région des possibles, comme de sçavoir
s’il y a plusieurs mondes, & quels peuvent être leurs habitans ;
presque tout ce qui regarde la vie future, à l’exception de ce que
Dieu a révélé formellement, ou ce qui en est une conséquence
nécessaire ; enfin dans les espaces vagues des abstractions dont on
n’a que des connoissances idéales & confuses, telles que sont les
idées de la substance unique de Spinosa, de l’être en général, du
monde intelligible, de la vision en Dieu de Mallebranche, &c.
Dans toutes ces questions au-delà des connoissances sensibles & de la
perception immédiate, on peut dire, comme Plutarque, terres & côtes
inconnues, mers inabordables.
De la Logique des vraisemblances.
Presque tout ce que l’on a dit jusqu’ici ne doit s’entendre que des
vérités nécessaires ou des conséquences nécessaires de faits certains,
au-delà desquelles ne sont pas encore parvenues la Logique & la
Critique ordinaire.
M. de Leibnitz, qui connoissoit si bien le fort et le foible de la
Philosophie, qui avoit vu les bornes des sciences, & qui étoit fait
pour les prescrire ou pour les étendre, avoit déjà dit qu’il
manquoit une partie de l’art, qui servit à régler le poids des
vraisemblances, qui pesât les apparences du vrai & du faux.
Cette Logique est sur-tout nécessaire dans la morale & dans la
pratique, où les hommes ne pouvant pas toujours s’assurer de trouver
la vérité, sont souvent obligés de se régler sur des indices ou sur
des vraisemblances, & ce qu’on appelle en Droit des présomptions ; il
y en a de différents degrés & d’une force différente.
Comme elle est la base de la plupart des actions & des jugements, il
seroit très-important qu’on y apportât plus d’attention qu’on n’a fait
jusqu’à présent, & qu’on tâchât de la perfectionner. Il est vrai que
l’esprit en s’accoutumant aux démonstrations rigoureuses & aux
principes certains, devient plus capable de distinguer la force ou la
foiblesse des preuves, & cette partie dépend beaucoup de la
connoissance des hommes, qui ne peut s’acquérir que par l’expérience.
De l’Esprit philosophique.
De la pratique continuelle d’une Logique exacte & d’une bonne
Critique, qui seroient fondées sur les principes solides d’une
Métaphysique éclairée, naîtroit l’esprit philosophique.
Cet esprit de lumiere utile à tout, applicable à tout, qui rapporte
chaque chose à ses véritables principes, indépendamment des opinions &
de la coutume.
L’esprit philosophique est différent de la Philosophie, & lui est
autant supérieur que l’esprit géométrique l’est à la Géométrie ; que
la connoissance de l’esprit des loix est au-dessus de la connoissance
même des loix. C’est le fruit et le but de la Philosophie ; elle
connoît & discute les vérités particulieres, l’esprit philosophique
les apprécie toutes.
La Philosophie est une science, l’esprit philosophique comprend toutes
les sciences.
S’il est question d’Histoires, il en montre les usages & le but ; il
rapproche les temps & les âges pour les comparer : placé dans une
perspective élevée, il voit d’un coup d’œil des termes de rapports
éloignés, dont il tire ou des ressemblances singulieres, ou des
contrastes frappants.
S’agit-il de Philosophie, il sçait quelles sont les vérités connues,
leur usage & leurs rapports, ce qui manque aux connoissances actuelles
& ce qui peut y être ajouté. Il voit non seulement quelques principes,
mais l’étendue des principes, la force ou la foiblesse des preuves sur
lesquelles on les appuie.
Il observe les progrès et les retardemens de l’esprit & de la raison
dans les sciences spéculatives & pratiques, dans les mœurs des hommes,
dans les différens siecles.
L’esprit philosophique est une science réelle, & il est le résultat
des sciences comparées : c’est pourquoi il ne vient ordinairement qu’à
leur suite. Le seizieme siecle fut celui de la science & de
l’érudition, le dix-septieme celui-ci des talens, & le caractere du
dix-huiteme siecle est la Philosophie. Cujas & Dumoulin n’eussent pas
vraisemblablement fait le livre de l’Esprit des Loix ; mais peut-être
que M. De Montesquieu ne l’eût pas fait non plus, si Cujas & Dumoulin
n’eussent frayé le chemin de la Jurisprudence.
Usserius & Petau ont fait des Annales remplies des plus grandes
recherches ; M. de Bossuet a fait une Histoire universelle
très-éloquente ; M. de Voltaire a élevé sur ces fondemens une Histoire
philosophique ; ce sont des chefs-d’œuvres d’érudition, d’éloquence &
de philosophie.
Cet esprit philosophique porté à un dégré éminent, vient de produire
des éléments de Philosophie, auxquels il ne manque que d’être plus
étendus.
On ne peut que recommander l’esprit philosophique, qui doit présider à
toutes les sciences, même aux Belles-Lettres ; mais l’homme doit
toujours se garder des extrêmes. Il est à craindre que dans
l’Histoire, découvrant de plus loin, il ne distingue pas si exactement
les objets intermédiaires ; que dans la Philosophie il ne veuille
remonter trop haut, & pénétrer jusqu’aux premiers principes, qui
seront toujours enveloppés de nuages épais : que dans les
Belles-Lettres il ne donne trop à une analyse qui refroidiroit le
sentiment. Enfin on auroit de trop grands reproches à lui faire, s’il
attaquoit la Religion, & s’il abandonnoit la science & l’Erudition
sur lesquelles il doit être fondé, & qui lui ont servi d’échelon, s’il
est permis de s’exprimer ainsi.
De l’Art de l’Invention.
Au-delà de la Philosophie & au-dessus de l’esprit philosophique
s’éleve, non un art proprement dit, car ce n’est point une méthode de
faire quelque chose suivant certaines régles ; non une science, car ce
n’est point la connoissance des choses dans lesquelles on est instruit ;
mais un art supérieur aux regles & aux instructions, l’art
d’inventer, ce génie créateur qui est le sublime de la raison, &, si
on peut s’exprimer ainsi, l’ultimatum de la Philosophie, qui n’est
donné qu’à des ames privilégiées ; car on compte dans les Annales des
Nations les inventeurs célébres. Je ne parle pas seulement de ceux qui
ont fait des découvertes dans les sciences, dont les Mathématiques
fournissent le plus d’exemples & les plus illustres ; mais dans tous
les arts & dans tout ce qui peut être utile au genre humain.
On a dit que celui qui inventa la charrue dans les tems grossiers eût
été un Archimede dans des temps postérieurs.
Il y a tel problême de politique qui demande plus de finesse, plus de
combinaisons que les plus forts problêmes d’Algebre.
La maladie donnée, trouver le remede, c’est le problême de la
Médecine.
Des faits donnés, conclure ceux qui doivent arriver, c’est la problême
de la politique.
Cet art de juger par avance de l’avenir, que possédoit supérieurement
Thémistocle, (futura callidissimè prospiciebat) est parallele à
l’invention. Il y a des génies à qui Dieu semble avoir départi une
portion de sa prescience. C’est un don de la nature seule, & tout
l’art humain ne peut y atteindre ; mais comme il n’y a aucune faculté
de l’esprit qui ne doive sa perfection à l’art & à l’exercice, toute
opération qui porte sur des élémens connus, suppose que la chose n’est
pas impossible à découvrir, & que le problême peut être résolu.
S’il y a un moyen de développer ce germe précieux dans les génies
éminens où la nature l’a placé, c’est celui d’une bonne éducation
dirigée suivant les principes d’une exacte Philosophie.
S’il peut y avoir quelque art à inventer, il consiste dans l’habitude
& dans l’exercice de l’invention. Au lieu de résoudre des problêmes,
que l’on s’accoutume à les deviner : voilà pourquoi je préférerois les
Elémens de Géométrie & d’Algébre, de M. Clairaut, qui sont trop
négligés par les Maîtres, & qui meneroient les enfans par la route que
la nature a indiqué elle-même.
A l’égard de la conduite de la vie & des affaires, l’expérience est le
premier & le plus grand maître, peut-être le seul ; mais il ne faut
pas négliger les aides & les secours. On ne les peut trouver que dans
des exemples une bonne morale & l’histoire prépareront les voies. Que
celui qui voudra s’instruire dans l’art de conduire de grandes
affaires, lise, par exemple, les Lettres du C. d’Ossat, du P. Jeanin ;
qu’il remarque le sujet leur négociation, leur objet, les moyens de
réussir, & les obstacles prévus, il verra que les obstacles sont
toujours venus du côté où ils les avoient annoncés, & les moyens de
réussir de même : il ne pourra s’empêcher d’admirer le génie
prophétique de ces hommes qui semblent inspirés. Qu’on lise le
résultat des conversations de Scipion avec Polybe, sur la constitution
de Rome, les Epitres de Ciceron à Atticus, la Lettre de M. le Maréchal
de Saxe à Folard, sur le blocus de Prague & sur les affaires de
Bohême, on reconnoîtra que l’art de ces grands Hommes a été de bien
voir, de ne rien ajoûter aux faits, d’avoir présens, sans en omettre
aucun, tous les Elémens nécessaires pour prévoir. Une seule
circonstance oubliée eût pu causer un paralogisme dangereux.
Ces lectures formeroient à la prudence & elles seroient toujours
utiles, quand ce ne sauroit que pour connoître la maniere des grands
hommes ? & si l’on veut comparer maniere à maniere, que l’on examine
Dossat & Duperron dans les Lettres où ils rendent compte dans le même
tems de la même négociation, du même événement, on verra, comme
quelqu’un a dit ingénieusement de Racine & de Pradon, que ces deux
Négociateurs ne sont jamais si différens que quand ils disent les
mêmes choses.
L’esprit inventeur & celui qui discute, est le même ; mais le premier
franchit, par lumiere & comme par instinct, de plus grands intervalles ;
il voit d’un coup d’œil plus d’objets à la fois ; il voit la liaison
de plusieurs théorêmes éloignés les uns des autres : ce sont toujours
les mêmes vérités vues de la même maniere.
C’en est sans doute trop sur une matiere, qui n’est pas susceptible de
regles, & qui ne peut être que le fruit du génie. Mais il n’est pas
inutile de proposer la perfection aux hommes ; ils n’iroient jamais
si loin, sans le desir ardent de se surpasser eux-mêmes & de vaincre
leurs semblables.
De la Morale.
La Logique & la Critique ont pour but de former l’esprit & de
prévenir ou de corriger les erreurs ; la Morale a pour objet de former
le cœur & de combattre les vices ; mais comme tous les vices sont
fondés sur de fausses options & sur des erreurs, le Logique & la
Critique servent beaucoup à la Morale même.
Il est vrai que l’homme ne suit pas invariablement ses principes :
mais celui qui n’en a point ou qui en a de mauvais, agira sûrement &
presque toujours mal. Celui qui a des connoissances solides ne fera
pas toujours le bien qu’il voit ; mais il le fera plus souvent, il y
reviendra plus aisément : c’est un état violent, que d’être en
contradiction avec soi-même. La lumiere conduit ordinairement à la
vertu, les ténebres & l’ignorance conduisent au vice.
Dans beaucoup de sciences on peut raisonner juste sans avoir le cœur
droit : mais dans tous les cas où les intérêts & la passion peuvent
entrer, c’est-à-dire, dans presque toutes les affaires de la vie, la
justesse d’esprit & la droiture du cœur sont inséparables ; & comme
l’esprit est souvent la dupe du cœur, le cœur est aussi quelquefois la
dupe de l’esprit : ainsi travailler à se rendre l’esprit juste, c’est
travailler en même-tems à se rendre le cœur droit. Ensorte qu’il
pourroit se faire que la vertu eût été bien définie,* la justesse de
l’esprit appliquée à la conduite de la vie & aux mœurs.
* Par M. Formey.
Les actions des hommes sont ordinairement une conséquence de leurs
principes, & les principes semés de bonne heure, dans l’esprit,
produisent tôt ou tard leur effet. Tant que l’ame gouvernera le corps,
les notions des hommes influeront sur leur conduite. Leur influence
agit toujours, quoiqu’elle n’entraîne pas toujours, & elle agira plus
ou moins à mesure que les notions seront plus ou moins fortement
enracinées ; elles porteront au bien ou au mal, selon qu’elles seront
bonnes ou mauvaises.
Les notions des hommes moderent jusqu’à un certain point le cours des
passions. Il faut en convenir : ce monde n’est habitable, & la société
du genre humain ne se maintient que par les idées dominantes, quoique
souvent confuses, d’ordre, de vertus, de devoirs.
Dans les Ecoles on rejette la Morale à la fin des autres parties de la
Philosophie ; & on l’a réduite à quelques questions scholastiques &
inutiles*. On a oublié, que de toutes les sciences, c’est la plus
importante, & qu’elle est autant qu’aucune autre, susceptible de
démonstration.
* En quoi consiste la béatitude formelle, la béatitude objective, la
possibilité de l’état de pure nature, &c.
Les regles des actions tirent leur origine, ou de la droite raison, ou
des loix divines & humaines ; la premiere partie compose les loix
naturelles, ou la Morale proprement dite, qui est également divine &
immuable ; car l’existence d’un Dieu Législateur, n’est pas moins
nécessaire à la Morale, qu’est à la Physique celle d’un Dieu Créateur ;
mais la Morale précede toutes les loix positives, divines & humaines,
& par conséquent elle subsisteroit, quand même ces loix n’eussent
jamais été portées.
Il étoit vrai avant Moyse, & chez tous les Peuples même destitués de
la lumiere de la révélation, qu’il faut faire aux hommes le plus de
bien & le moins de mal qu’il est possible. Il étoit vrai que Caïn ne
pouvoit pas faire violence à son frere ; que Sichem ne pouvoit pas
prendre de force la fille de Jacob ; que les frères de Joseph
commettoient une injustice à son égard, lorsqu’ils attentoient à sa
liberté; que Pharaon faisoit l’action d’un tyran, en opprimant les
Hébreux, & en massacrant leurs enfans.
Ce n’est point la Loi écrite qui a révélé aux hommes la turpitude &
l’injustice énorme de ces actions. Il est une loi naturelle également
divine, écrite dans tous les cœurs, dont la conscience rend
témoignage, comme dit l’Apôtre, elle est de tous les siecles, de tous
les Pays, de toutes les nations &, pour ainsi dire, de tous les
mondes. C’est de cette loi que Ciceron dit qu’elle est née avec nous,
que nous ne l’avons point reçue de nos peres, ni apprise de nos
maîtres, ni lue dans nos livres ; nous l’avons prise, tirée & puisée
du fond même de la nature ; une loi dont nous ne sommes pas simplement
instruits, mais dont nous sommes, pour ainsi dire, imbus & pénétrés.
Est hæc non scripta, sed nata lex, quam non didicimus, accepimus,
legimus verùm ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus ; ad
quam non docti, sed facti ; non instituti, sed imbuti sumus. Et
ailleurs, Lex est insita in natura quæ jubet ea que facienda sunt,
prohibetque contraria.
Seroit-il donc inutile de recommander aux hommes les vertus morales
que les Payens même ont tant recommandées.
Ne peut-il pas y avoir, n’y a-t-il pas en effet un commerce de mœurs
entre les Peuples les plus différens de Religion ? Qu’est-ce qu’un
Catholique, un Protestant, un Juif, un Mahométan qui traitent & qui
trafiquent ensemble, exigent réciproquement l’un de l’autre ? Et dans
la Religion même n’est-ce pas par ces principes que l’on peut
entretenir la probité & l’humanité si nécessaires parmi ceux qui ont
le malheur de n’être pas assez sensibles à des motifs d’un ordre
supérieur ?
La seconde partie compose le droit positif divin, le droit des gens,
le droit civil ; droits qui emportent chacun leur obligation
particuliere.
La difficulté de traiter ces droits différens, vient de ce que l’on a
perpétuellement confondu les loix différentes dont ils dérivent. Les
uns apportent des raisons pour preuve de faits, les autres des faits en
preuve de raisons ; ce qui est également contre le bon sens & contre
les loix d’une saine dialectique. Par exemple, à l’égard du mariage,
les Théologiens & les Philosophes, les Jurisconsultes brouillent à
tous momens les loix naturelles & les loix divines, avec les loix
civiles & les loix ecclésiastiques.
Un grand Philosophe, en distinguant la morale par rapport aux devoirs,
l’a divisée en ce que les hommes se doivent, comme membres de la
société générale, en ce que les sociétés particulieres doivent à leurs
membres ; ce qui renferme, 1°. la loi naturelle, ou la morale de
l’homme ; 2°. la morale des Législateurs, ou le droit politique ; 3°.
la morale des Etats, ou le droit des gens ; 4°. la morale du Citoyen,
ou le droit positif.
Il ajoute une cinquieme branche de morale, celle du Philosophe, qui
n’a pour objet que nous-mêmes.
Il ne s’agit pas dans la jeunesse d’approfondir toutes ces Sciences, &
je ne prétends pas donner des leçons aux précepteurs du genre humain.
Mais il est important que les jeunes gens connoissent les principes du
droit naturel, de la morale & de la politique ; ils les trouveront
dans l’Abrégé de la Morale de Wolf par Thumisius, qu’on enseigne dans
les Ecoles d’Allemagne, Livre élémentaire très-bien fait ; dans
l’Abrégé de Puffendorff ; & ces livres suffiront dans les
commencements : ils liront & reliront les Offices du Consul Romain à
son fils, & les Instructions du Chancelier de France à ses enfans* ;
s’ils ont du goût, ils perfectionneront un jour ces connoissances par
la lecture de Nicole, de Mallebranche, de l’Esprit des Loix, de l’Abbé
de Saint-Pierre, de Burlamaqui, de Puffendorff, de Grotius & de
Barbeyrac, de l’Origine des Loix & des Sciences, par M. Goguet ; des
Elémens de Philosophie & de Morale.
* Tom. I. des Œuvres de M. Daguessau.
Ce dernier livre annonce & promet un Catéchisme de Morale à l’usage
commun & à la portée des enfans ; ce seront des leçons pour le genre
humain, qu’on attendroit en vain de gens sans raison & sans
Philosophie.
Je ne m’étendrai pas davantage sur cette partie, quoique la plus
importante de l’éducation. Il suffit d’indiquer les sources : l’Histoire
aura servi d’école de Morale ; l’expérience & les lectures
développeront les principes, & aideront à tirer les conséquences ;
elles apprendront à connoître les hommes ; connoissance qui est le
fondement de la Morale & de la Politique.
On n’ira peut-être jamais en morale au-delà des principes innés de
justice & de vertu, ni du sentiment naturel que la conscience en a
gravé dans le cœur de tous les hommes ; comme il y a apparence qu’on
n’ira point en Métaphysique au-delà des perceptions immédiates, & en
Physique au-delà des qualité sensibles.
Suite des Etudes du dernier âge.
Je joindrai à la morale de Thumisius la Logique & la Métaphysique de
s’Gravesande, imprimées en François, & dont les propositions sont dans
l’ordre géométrique ; la Physique du même, ou celle de Keil, traduite &
développée : je crois que c’est ce que l’on peut trouver de mieux pour
les commençans & même pour des personnes plus avancées.
C’est ici le lieu & le tems de perfectionner les connoissances sur la
Géographie physique, qui commence à devenir une Science, dont Varénius
donna, il y a plus de cent ans, un modèle qui n’a pas été assez suivi ;
sur les Mathématiques, dont il y a un assez bon abrégé tiré de
Wolff. Les cours de Physique expérimentale, de Chymie & de Botanique
commencent à s’introduire dans les Provinces ; c’est un des fruits
les plus marqués d’une éducation meilleure que celle des Colleges,