âge par le récit de la vie des grands Hommes qui ont fait quelque
figure dans le monde, des Savans illustres, & des Artistes célebres ;
par les tableaux des grands événemens & des grandes révolutions,
on donneroit aux jeunes gens des histoires où la morale fût plus
éclaircie, les réflexions plus approfondies, les maximes du droit des
gens, les principes du juste & de l’injuste, ceux d’une bonne
administration, plus fortement établis ; en s’arrêtant davantage,
comme on l’a dit, sur l’Histoire moderne. Croiroit-on qu’un recueil
des vies des Hommes illustres de France, ne fût pas un monument
très-cher à la Nation, & très-utile pour y conserver l’honneur & les
sentimens, ou pour les y faire croître. Qu’il naisse un Plutarque
François, & des cendres des Héros donc il célébrera la gloire, il
naîtra des hommes qui feront honneur à leur maison, à leur siecle, à
l’humanité.
Vers dix ou douze ans, dit l’Abbé Fleury, il seroit tems d’arranger
ces Histoires, sans embarrasser les enfans d’une chronologie exacte
qu’il est impossible de fixer, ni les forcer & retenir des dates qui
fatiguent trop la mémoire : je me contenterois de leur expliquer la
belle Mappe-monde historique*, qui divise les temps avant & après
Jesus-Christ, en remontant & en descendant, sans entrer dans de plus
grands détails de chronologie, qui sont inutiles.
* Elle est imprimée en 1740, & approuvée par l’Académie des
Inscriptions.
Je leur répéterois quelques observations générales qui rendent l’étude
de l’Histoire plus courte & plus utile. Je leur dirais, comme l’Abbé
Fleury, que « nous n’avons pas les Histoiriens de tous les temps, non
plus que de tous les pays. Il y a toujours eu une infinité de Nations
ignorantes ; & de celles qui ont écrit, il y en a peu dont nous
connoissions les Livres.
Toutes les Histoires des anciens Orientaux, des Egyptiens, des
Syriens, des Chaldéens & des Perses ont péri, & la plus ancienne qui
nous reste, hors celle du Peuple de Dieu, est l’Histoire d’Hérodote,
qui a écrit environ 400 ans avant Jesus-Christ. Nous n’avons jusqu’à
ce temps que les Livres des Grecs & des Romains, qui ne contiennent
guere d’Histoires dignes de foi, plus anciennes que la fondation de
Rome. Après Jesus-Christ, pendant près de 500 ans, on n’a qu’une seule
Histoire à suivre, qui est la Romaine ; mais depuis la ruine de
l’Empire d’Occident, l’Espagne, la France, l’Italie, l’Angleterre font
chacune leur Histoire particuliere, à quoi il faut ajouter celle
d’Allemagne, de Hongrie, de Suede, de Dannemarck, à mesure qu’elles
commencent.
Voilà toute la suite de l’Histoire qui nous soit connue, si ce n’est
qu’on y veuille ajouter l’Histoire Bizantine, que nous connoissons
depuis deux siecles. Pour celle des Musulmans, qui comprend tout ce
qui s’est passé depuis mille ans dans l’Egypte, dans la Syrie, la
Perse, l’Afrique & les autres Pays où la Religion de Mahomet s’est
étendue, nous l’avons ignorée jusqu’à présent. Nous savons encore que
les Chinois ont une très-longue suite d’Histoires, dont on a donné un
échantillon en Latin. Les Indiens ont une tradition très-ancienne,
écrite en une Langue particuliere. On sait quelque chose du Mexique &
des Incas, mais qui ne remonte pas loin, & on a depuis deux cens ans
une infinité de relations & de voyages.
C’est tout ce qu’on connoît d’Histoires. On voit combien c’est peu en
comparaison de toute l’étendue de la terre & de toute la suite des
siecles ; & c’est particuliérement en cette étude qu’on doit choisir &
se borner. »
L’étude de l’Histoire est celle qui a le plus besoin de guide. Ce qui
manque d’ordinaire à ceux qui l’écrivent & à ceux qui la lisent, c’est
l’esprit philosophique.
On lit pour se désennuyer, sans but & sans principes ; on entasse dans
sa mémoire des faits sans discernement & sans examen ; & après avoir
lu beaucoup d’Histoires, on ne connoît ni les hommes, ni les mœurs, ni
les loix, ni les Arts & les Sciences, ni le monde présent, ni le monde
passé, ni les rapports de l’un avec l’autre.
L’important seroit de donner aux jeunes gens des principes & des
regles pour lire l’Histoire avec fruit, premiérement pour savoir
l’usage qu’ils en doivent faire, le but qu’ils doivent se proposer.
Secondement, pour distinguer les faits prouvés de ceux qui ne le sont
pas, & afin qu’ils ne deviennent pas les dupes de l’ignorance, de la
prévention & de la superstition. Troisiémement, pour qu’ils pussent
discerner les Historiens auxquels ils doivent donner quelque
confiance, & les temps qu’il est possible d’éclaircir.
De l’usage de l’Histoire.
1°. A l’égard de l’usage de l’Histoire, on a un petit Livre de l’Abbé
de S. Réal qui est bon ; mais ce qui vaut mieux, sans comparaison,
c’est ce qu’a dit M. de Voltaire dans son septieme tome, édition de
1757, des mélanges de Philosophie, de Littérature & d’Histoire,
chapitre 60 61, ce qu’il a inséré dans quelques Préfaces. Quand il
établit des vérités, personne ne les établit mieux & ne les présente
si bien ; il n’est pas possible de redire ce qu’il a dit, sans
l’affoiblir. Ainsi je me contente, sur cette partie, d’y renvoyer les
Maîtres. Qu’ils lisent aussi la judicieuse Préface de Polybe dans son
Histoire, le commencement des Réflexions & Anecdotes de la Reine
Christine, de l’Eloge historique de l’Abbé Terrasson, par M.
d’Alembert, ils seront plus instruits que par des volumes de Méthodes
de Thomassin, de Possevin, de Rapin, de Menestrier, qui tous
ensemble, ne valent pas un livre d’Histoire bien fait, celle de
l’Empereur Julien, par exemple.
Des principes sur la certitude historique, ou de la critique.
2°. Il est nécessaire d’avoir des principes sur la certitude
historique, & de savoir sur quoi elle est fondée.
On est certain des faits que l’on voit & que l’on entend. On sait par
relation ceux que les autres voient & qu’ils entendent. Le témoignage
est une des voies les plus étendues de la connoissance humaine, mais
pour produire la conviction, il doit nous mettre à la place de ceux
qui ont vu & qui ont entendu eux-mêmes.
C’est le point de vue où les Historiens doivent se placer pour y
placer leurs lecteurs ; & les faits qui sont appuyés sur ce fondement,
sont d’une certitude à exclure le plus léger doute.
C’est-là le principe le plus général de la certitude historique, &
d’où dérivent tous les autres principes.
Ainsi quand on veut examiner un fait, il faut savoir d’abord de quelle
nature il est : est-il conforme à la commune expérience & au cours
ordinaire des choses, ou y est-il contraire ? Cet examen demande des
réflexions particulieres : par qui est-il attesté ? par un ou par
plusieurs Historiens ? Ces Historiens sont-ils témoins, sont-ils
contemporains ou voisins du temps où le fait s’est passé ? Peut-on
dire qu’ils le tiennent immédiatement de la premiere main ? Citent-ils
leurs garants ? Ont-ils les uns & les autres les qualités nécessaires
pour témoigner ? On doit discuter leur témoignage & leurs rapports,
comme on discute les témoins en Justice ; s’il y a d’autres
Historiens, voir s’ils sont contraires, lire à charge & à décharge,
examiner le but des Ecrivains, pourquoi, à quelle occasion ils ont
écrit, mettre leur témoignage à la balance, savoir s’il a passé
jusqu’à nous dans son intégrité, ou s’il n’a point été corrompu ; on
peut prononcer ensuite, soit en affirmant, s’il y a des preuves, soit
en niant ou en doutant, si les preuves ne sont pas suffisantes ; car
entre douter & croire, il y a des nuances différentes qui n’ont pas
même de nom particulier.
Des temps où l’on peut remonter dans l’Histoire.
3°. Quant aux temps auxquels on peut remonter, & aux Histoires
auxquelles on doit ajouter foi, la regle la plus sûre est de tenir
pour suspect tout ce qui précede les tems où chaque Nation a reçu
l’usage des Lettres. Un autre principe également certain, est que
quand il y a des interruptions & de grands vuides dans une Histoire,
tout ce qui les précede est faux ou suspect.
Aussi rien n’est-il plus incertain que toute l’Histoire ancienne, dont
les Auteurs rapportent les faits arrivés long-tems avant eux. Dans les
siecles postérieurs, & même dans ceux qui sont les plus proches du
nôtre, on trouve la même incertitude, lorsque les Mémoires des
contemporains manquent, ou qu’ils sont défectueux ; ce qui exclut de
la certitude presque toute l’Histoire ancienne d’Egypte ou d’Orient,
dont à peine il s’est conservé quelques vestiges ; tout ce qui précede
les Olympiades chez les Grecs, & à peu près la seconde guerre Punique
chez les Romains ; en un mot, les origines de toutes les Nations,
excepté celle du Peuple Juif dont on ne perd point la trace.
On peut mettre dans le même rang la plus grande partie de l’Histoire
du moyen âge, non qu’elle soit dépourvue d’Auteurs contemporains, mais
leurs Mémoires sont si défectueux, & les lacunes si grandes, qu’il
n’est pas possible de les remplir. Rien n’est plus juste ni plus
ingénieux que ce que dit sur l’Histoire ancienne M. de Fontenelle,
dans l’éloge de M. Bianchini.
« Si d’un grand Palais ruiné on trouvoit les débris confusément
dispersés dans l’étendue d’un vaste terrein, & qu’on fût sûr qu’il
n’en manquât aucun, ce seroit un prodigieux travail de les rassembler
tous, ou du moins sans les rassembler, de se faire, en les
considérant, une idée juste de toute la structure de ce Palais ; mais
s’il manquoit des débris, le travail d’imaginer cette structure, seroit
plus grand & d’autant plus grand, qu’il manqueroit plus de débris & il
seroit fort possible que l’on fît de cet édifice différents plans qui
n’auroient presque rien de commun entr’eux. Tel est l’état où se
trouve parmi nous l’Histoire des tems les plus anciens. Une infinité
d’Auteurs ont péri ; ceux qui nous restent ne sont que rarement
entiers. De petits fragmens & en grand nombre, qui peuvent être
utiles, sont épars çà & là dans des lieux fort écartés de routes
ordinaires, où l’on ne s’avise pas de les aller déterrer ; mais ce
qu’il y a de pis, & ce qui n’arriveroit pas à des débris matériels,
ceux de l’Histoire ancienne se contredisent souvent, & il faut ou
trouver le secret de les concilier, ou se résoudre à faire un choix
qu’on peut toujours soupçonner d’être un peu arbitraire. Tout ce que
des Savants du premier ordre & les plus originaux ont donné sur cette
matiere, ce sont différentes combinaisons de ces matériaux d’antiquité ;
& il y a encore lieu à des combinaisons nouvelles, soit que tous les
matériaux n’aient pas été employés, soit qu’on en puisse faire un
assemblage plus heureux, ou seulement un autre assemblage. »
De la Critique.
Les principes & les regles qui doivent servir de guides dans la
lecture de l’Histoire, forment ce qu’on appelle la Critique, &
j’entends par-là, non cet art qui s’arrête à restituer des passages, à
vérifier les variantes d’un texte ; mais celui qui apprend à juger des
faits, à en examiner les preuves, à distinguer les faits véritables de
ceux qui sont supposés ou incertains, les faits certains de ceux qui
ne sont que probables ; enfin, cet art qui sait peser les différens
degrés de certitude, & fixer, s’il est permis de parler ainsi, les
différentes nuances du vrai & du vraisemblable ; art de la plus grande
utilité & d’une vaste étendue ; c’est proprement une Logique de faits
aussi nécessaire pour diriger le jugement dans la croyance des
événemens, que la Logique pour conduire la raison dans la découverte
de la vérité. Leur réunion forme l’homme judicieux & raisonnable.
Toutes deux sont le fondement des connoissances en tout genre, &
l’instrument des autres études.
De la Critique & de la Logique.
L’esprit juste, cet esprit qui sert à gouverner les Etats, comme à
conduire les affaires des Particuliers ; qui guida Sully, Turenne &
Catinat ; qui dicta les Consultations de Charles Dumoulin, les Pareres
de Savary, les Essais de Locke, de Nicole, & les Discours de Fleury ;
qui inspira dans leurs conjectures sur les événements futurs,
Thémistocle, Polybe, Dossat, Richelieu & Charles de Lorraine ; cet
esprit, dis-je, n’est qu’un jugement solide qui saisit l’état des
questions, le véritable point de vue des affaires, & fait choisir en
tout les raisons décisives : c’est ce bon sens si utile dans le monde ;
tandis que ce qu’on appelle esprit ne sert souvent qu’à le ravager ;
aussi estimable quand il enseigne une bonne administration de Justice
& de Finance, que quand il trace les plans d’une campagne.
Les hommes sensés dans tous les temps ont connu les principes et les
regles. Quand Scipion conversoit avec Polybe, & qu’en épuisant la
science de gouverner, ils prophétisoient le changement de la
République Romaine ; quand du fond de la Macédoine, Philippe remuoit
toute le Grece ; quand César prenoit de si justes mesures pour
subjuguer les Gaulois ou pour détruire le parti de Pompée ; quand
Richelieu s’occupoit des moyens d’abaisser le Maison d’Autriche ; tous
ces grands Hommes s’appuyoient-ils sur d’autres fondements que sur une
connoissance exacte des personnes, sur des notions justes des choses,
sur des faits circonstanciés, ou sur de fideles rapports ;
croyoient-ils légérement tous les discours, tous les bruits
populaires ?
Le bon sens est la regle de toutes les vertus & de toutes les bonnes
qualités : il distingue l’homme raisonnable de celui qui ne l’est pas ;
le vrai savant de celui qui n’a qu’un savoir confus, la vertu de la
superstition, le grand homme de celui qui n’est que héros. Avec cette
faculté de plus, l’Empereur Julien & Charles XII, eussent été
peut-être les plus grands hommes de l’univers.
Le bon sens est toujours utile sans la science, parce qu’il sait
s’arrêter aux choses qui sont à sa portée. La science sans le bon
sens, est souvent pernicieuse & toujours ridicule.
II y a des notions primitives qui servent de base à toute certitude,
auxquelles il est impossible de se refuser sans renoncer au sens
commun. Telle est en fait de témoignage, la notoriété ou l’évidence
d’une chose de fait généralement reconnue, qui est le résultat d’une
multitude de perceptions sensibles ; telle est en fait de
raisonnements, la perception immédiate résultant de la simple vue de
l’esprit ou du sentiment intérieur.
Mais les bornes de la raison ne sont pas fixées, & personne n’a droit
de proposer la sienne pour regle de celle des autres. La raison
n’ayant donc point de mesure commune bien déterminée, il faut des
principes & des regles pour la guider, pour l’aider à discerner le
vrai du faux, en matiere de raisonnements comme en matiere de faits ;
c’est ce qu’on appelle la Logique & la Critique.
Est-il vrai qu’il y a un art de penser & de raisonner, qu’on enseigne
en cinq ou six mois à de jeunes gens dans les Ecoles de l’Europe ? on
ne l’apprend point aux femmes ni aux enfants qu’on ne fait pas
étudier ; cependant il se trouve à la longue que les uns raisonnent à
peu près aussi-bien que les autres, & souvent ceux qui ont enseigné
cet art, raisonnent le plus mal. Il n’est pas étonnant que cela
répande des doutes sur l’utilité des regles, ou du moins sur celle de
la méthode qu’on emploie pour les enseigner.
On ne commence à apprendre la Logique aux enfants qu’à la fin des
études ; on ne leur apprend rien sur la Critique; on attend presque
qu’ils aient l’esprit faux pour le redresser. On regarde les sciences
comme des pays différents, où l’on fait successivement voyager les
jeunes gens.
Toutes les regles générales, tous les préceptes de quelque art que ce
soit, ne servent à rien, si on n’en fait pas l’application : on ne
retient, à proprement parler, que les choses dont on a fait usage, &
dont on a l’expérience. Les regles de la Poésie & de la Peinture, sont
plus connues & plus parfaites que du temps d’Homere & de Virgile, de
Raphaël & du Titien. Avons-nous de meilleurs Poëtes & de meilleurs
Peintres ? Avons-nous des meilleures têtes qu’Hypocrate, Aristote &
Platon ?
Je connois toute l’utilité des regles & même leur nécessité ; elles
servent à écarter les causes des mauvais raisonnements, & à dévoiler
les sophismes, mais seules, elles n’ont jamais poussé loin les
connoissances des hommes. Après le caractere naturel de l’esprit,
c’est l’application, c’est l’expérience, c’est la connoissance des
faits, qui font qu’un homme raisonne mieux qu’un autre homme.
Voilà l’avantage que nous avons sur les Anciens ; nos connoissances
sont plus exactes & plus étendues, nous avons une plus grande
expérience des faits & des choses ; nous sommes détrompés de quelques
préjugés & de quelques erreurs qu’ils avoient adoptés.
Quand ils n’ont raisonné que de ce qui étoit à leur portée, ils ont
jugé aussi bien que nous. En fait de Politique, de Morale civile, de
Loix, je ne crois pas qu’on puisse le leur contester.
Pourquoi & par où notre siecle surpasserait-il les précédens ? C’est
que depuis environ 250 ans on a fait une infinité de découvertes dans
tous les genres ; on a étudié toutes les Langues ; on a vérifié les
textes des Auteurs anciens ; les Livres véritables ont été distingués
des Livres supposés ; l’Histoire sacrée & profane, la Géographie, la
Chronologie, la Critique, la Fable, le Droit, les Médailles, les
Inscriptions, &c. tout a été débrouillé & éclairci : on a presque
trouvé les bornes des Mathématiques.
Depuis les temps de Galilée & de Bacon, on a observé avec soin tous
les corps, on les a examinés dans toutes les circonstances, on leur a
fait subir tous les changemens imaginables, par les grands agens
naturels, l’air, l’eau & le feu ; ceux qu’on n’appercevoit pas, sont
devenus sensibles : avec le secours du télescope & du microscope, les
extrêmes se sont rapprochés, les corps situés à une distance immense,
& ceux qui sont près de nous sont devenus des objets de curiosité, de
recherches & de connoissances.
Des voyages entrepris dans toutes les parties du monde, ont grossi le
nombre des Observateurs, & multiplié les observations. L’invention de
l’Imprimerie, l’établissement des Académies, ont servi à publier, à
conserver les découvertes, & à garantir leur certitude. Malgré les
traverses & les embarras de toute espece, l’industrie & le travail
opiniâtre ont franchi les plus grands obstacles. Voilà ce qui a
perfectionné notre art de penser ; & si l’ouvrage n’est pas aussi
parfait qu’il devroit être, c’est aux systêmes de Philosophie, à
l’abus des idées arbitraires, & aux querelles Théologiques, qu’on doit
l’imputer.
Un homme acquiert la supériorité sur les autres hommes, par les mêmes
raisons & par les mêmes moyens qu’un siecle devient supérieur à un
autre. Il paroît donc raisonnable d’employer pour apprendre & pour
instruire, les mêmes principes & les mêmes regles. On doit éviter en
particulier les défauts qui en général avoient arrêté le progrès des
connoissances.
Regles de la Logique & de la Critique.
Une des principales regles qui remédieroit en même tems à un de ces
défauts, c’est d’écarter les suppositions des systêmes qu’on emploie
pour expliquer des choses dont on ne sçauroit d’ailleurs rendre
raison, c’est de ne prononcer que sur ce qui est à sa portée, sur quoi
l’on a des connoissances acquises, des élémens assurés : quand on n’a
pas ces élémens, ou quand on n’en a pas assez pour juger, la raison
veut que l’on suspende son jugement.
La seconde regle également importante pour prévenir l’abus des
abstractions, est de fixer les idées & de les déterminer : le moyen d’y
parvenir, est de réduire les idées abstraites, & composées, à des idées
particulieres & simples, ou aux élémens qui les composent ; c’est ce
qu’on appelle définir, car la définition n’est que l’énumération des
idées simples renfermées dans une idée complexe & abstraite.
A la rigueur, les idées simples sont indéfinissables ; on ne peut les
fixer qu’en réfléchissant sur la maniere dont on les a acquises, aussi
ne les définit-on ordinairement qu’en les rendant par des équivalens
ou par des synonymes. La plupart des hommes n’ont point de notions
fixes & déterminées, parce qu’ils ne remontent presque jamais à leur
origine ; cependant ils décident hardiment les questions les plus
obscures & les plus compliquées. Je n’en veux pour exemple que les
équivoques qu’on fait tous les jours sur les mots de religion, de
vérité, de gloire, d’honneur, de justice, de devoir, de piété & de
dévotion, &c.
Pour définir exactement un terme qui désigne une idée complexe, il
suffit de trouver dans la Langue les mots qui signifient les idées
simples & caractéristiques dont elle est formée ; & c’est dans la
Langue commune qu’il faut chercher ces mots, parce qu’on ne doit
s’écarter du langage ordinaire, que le moins qu’il est possible.
Sous le nom de définition, je comprends la description des choses
naturelles qu’on ne peut définir qu’en les décrivant ; car il est
impossible d’expliquer par des définitions la nature même & l’essence
des choses. Ce n’est qu’en faisant des descriptions exactes des
sujets, en recherchant avec soin toutes leurs propriétés, en
distinguant ce qui leur est propre & ce qui n’est qu’accidentel, qu’on
peut parvenir à en acquérir la connoissance.
La troisieme regle est de s’assurer des faits avant que d’en chercher
les causes, si on ne veut pas s’exposer, comme on a souvent dit, au
ridicule de trouver la raison de ce qui n’est point.
Si les faits étoient assurés ; si les termes étoient exactement
définis ; si les sujets étoient décrits avec précision, la plupart des
questions seroient terminées. On voit par-là l’utilité des
définitions, &, ce qui est encore plus utile, la maniere de les
faire ; mais ce Dictionnaire philosophique doit être composé par
des Philosophes.
La quatrieme regle est d’appliquer à chaque sujet la preuve qui lui
est propre. C’est avoir fait bien du progrès, que de sçavoir en chaque
matiere, de quel genre de preuves on doit se servir, en matiere de
raisonnement, de faits, d’observations & d’expérience. Tout ce qu’on
peut dire & écrire, se réduit là ; de bonnes raisons, des témoignages
irréprochables, des expériences certaines : c’est le moyen le plus
assuré de ne pas confondre les choses & les preuves ; de ne pas
employer des raisonnemens, lorsqu’il est question de faits ; & des
faits ou des autorités, lorsqu’il s’agit de raisonnemens ; de ne pas
exiger de la démonstration, où l’on ne peut obtenir que de la
vraisemblance ; & de ne pas se contenter de vraisemblance, où l’on
peut avoir de la démonstration.
Je ne parle point des querelles théologiques ; elles sont l’opprobre
de la Religion & de la raison, le fléau des Etats, des lettres & des
bonnes études. Que n’eussent point fait pour les sciences & pour les
arts les Arnauds, les Nicoles & les Lancelots, si des brouillons
malheureusement trop puissans, un Annat, un Ferrier, un la Chaise, ne
les eussent persécutés cruellement & forcés à s’occuper de ces
disputes & de ces bagatelles sacrées !
Les principes & les regles qu’on vient d’établir, outre leur
importance dans ce qu’on appelle Logique & Critique, servent à prouver
la maxime qu’on a suivie dans ce Plan d’Education, que la base de
toute méthode d’enseigner & d’apprendre, est de lier les connoissances
à des notions sensibles, à des perceptions immédiates, à des idées
simples ; c’est la preuve d’une regle d’arithmétique par une autre.
Quand on est parvenu jusques-là, on ne peut remonter plus haut, &
l’examen est fini.
On doit en conclure que c’est à acquérir ces notions, qu’il faut
appliquer les enfans, à meubler leur tête de faits utiles ; à leur
procurer par l’usage l’expérience qui leur manque ; à former le
caractere de leur esprit ; à appliquer les regles simples & sûres de
la Logique & de la Critique, non à les discuter minutieusement.
Une bonne méthode est une application continuelle des regles d’une
saine dialectique sur toutes sortes de sujets.
Tout livre bien fait est une bonne Logique, tout exercice qui
accoutume les jeunes-gens à mettre de l’ordre & de la netteté dans
leurs pensées : une bonne Grammaire, par exemple, qui leur apprendroit
à arranger de suite les objets du discours, à concevoir nettement les
raisons simples & naturelles des regles, seroit une dialectique
plus utile que tout l’artifice du syllogisme.
Voilà pourquoi les Elémens de Géométrie, lus avec attention, sont la
meilleure des Logiques.
C’est en lisant les bons Critiques, les Grotius, les Petaus, les
Sirmonds, les Valois, les Saumaises, qu’on peut apprendre l’art
critique.
L’art physique le plus parfait, ou l’art de faire des expériences, se
trouve dans les Mémoires des Académies.