Faut-il six ans pour apprendre deux Langues ? Deux ou trois années

d’Humanités suffisent ; une année de Rhétorique & deux de Philosophie.

On pourrait ajouter une Chaire de Physique expérimentale & de

Mathématiques. Peut-être seroit-il mieux de finir par la Rhétorique,

ou du moins de ne pas abandonner les Belles-Lettres pendant la

Philosophie.

Pour remplir les objets de la Littérature, il faut commencer par une

Grammaire générale & raisonnée, qui contienne les fondemens de l’art

de parler, qui donne une idée nette de toutes les parties du discours,

où l’on voie ce qui est commun à toutes les Langues, & les principales

différences qui s’y rencontrent.

On a une très-bonne Grammaire générale de Lancelot, avec les notes

d’un Académicien qui a autant de netteté & de justesse que de goût ;

il lui seroit plus aisé qu’à personne de la mettre à la portée des

enfans.

On doit compter pour un avantage considérable, d’apprendre tout par

principes : cette pratique rend l’esprit juste & accoutumeroit les

enfans à faire usage de leur raison dans les différentes fonctions de

la vie; ce qui doit être le but de toutes les études.

Après ce premier degré, auquel il ne faut pas s’arrêter trop

long-tems, parce que l’usage est le meilleur maître en matiere de

Langues, on doit passer à la lecture des Auteurs, & la premiere

opération seroit de faire faire aux enfans sur un Livre François

qu’ils entendent, la construction des phrases, suivant les notions de

la Grammaire générale qu’ils auroient apprise, & de la Grammaire

Françoise qu’ils apprendroient en même-temps.

Ce seroit-là leurs premières leçons ; les secondes seroient un abrégé

de Grammaire Latine qui en marqueroit les différences avec la

Grammaire Françoise; après quoi on les mettroit dans l’explication du

Latin* car je suppose avec les personnes instruites**, que c’est par

l’explication qu’il faut commencer & continuer l’étude des Langues.

* Par exemple, de Phedre, avec des chiffres qui marquent la

construction ; ou des Livres où il y ait une version interlinéaire. Ce

sont des méthodes très-utiles.

Faire d’abord la construction & des traductions littérales, au lieu de

thêmes, pour passer ensuite à des traductions plus correctes. Je

conseillerois le Selectæ è profanis Auctoribus Historiæ. C’est un

Livre agréable, instructif, utile aux enfans, & qu’il ne seroit pas

inutile aux hommes faits de lire.

Il ne paroit pas nécessaire d’avertir qu’on doit faire choix d’abord

des Auteurs les plus faciles, & ne lire que ceux qui ont écrit,

lorsque le Latin étoit dans sa plus grande pureté, c’est-à-dire un peu

avant, ou un peu après le siecle d’Auguste, Phedre, Térence, Saluste,

César, Ciceron, Virgile, Horace, Valere-Maxime. En tout genre, il ne

faut présenter que les meilleurs modeles.

Après une préparation de cinq ou six semaines, pour apprendre la

Grammaire & à chercher dans les Dictionnaires, on peut se mettre dans

la lecture de ces Auteurs & de ceux dont Chompré & Vaniere ont donné

des extraits, avec le Novitius qui est sans comparaison le meilleur des

Dictionnaires. On a le petit Danet Latin par racines, qui est un

ouvrage très-bien fait.

** Scaliger, Tanguy, le Fevre, M. Rollin, M. du Marsais, &c.

Il est naturel de penser que pour apprendre une Langue morte, on doit

imiter, autant qu’il est possible, la maniere dont les enfans

apprennent leur Langue maternelle, & celle que nous employons pour

apprendre les Langues étrangeres ; c’est l’usage, l’exercice &

l’habitude ; avec cette différence, qu’en apprenant une Langue

vivante, les idées des objets que l’on voit, se lient immédiatement

avec les noms qu’on entend prononcer ; au lieu qu’en étudiant une

Langue morte, la liaison des mots ne se fait qu’avec ceux de la langue

maternelle, & non avec les objets même : dans l’un, c’est le signe de

la chose; dans l’autre, c’est le signe du signe, ce qui cause une

double contention d’esprit.

Dans la seconde, ou même la troisieme année, il seroit tems, si l’on

veut, de joindre à l’explication & à la traduction des Auteurs Latins,

la méthode des thêmes. Il faut entendre avant de parler. On choisiroit

un Auteur bien traduit en François par un homme habile dans les deux

Langues, tels que Phedre, Terence, Saluste, quelques Livres de Ciceron :

on feroit traduire quelques morceaux choisis, on compareroit le

François avec celui du Traducteur. Quelque temps après l’enfant

mettrait la traduction en Latin que l’on corrigeroit sur le texte

original. Par-là le Disciple auroit Ciceron pour Maître de Latin, &

l’Abbé Mougaut, par exemple, pour Maître de François : ce serait le

moyen d’apprendre parfaitement les deux Langues.

Un Livre classique nécessaire seroit un recueil relatif à l’état

actuel de notre Langue, extrait des Remarques de Vaugelas, de

Bouhours, de Corneille, de Patru, Saint-Evremond, & tous ceux qui ont

écrit sur la Langue, avec les raisons de leurs décisions. Ce Recueil

seroit au moins aussi utile que les Particules de Turcelin, & seroit

d’un plus grand usage.

On commencerait par des Fables, par des Lettres, dont le discours est

moins figuré ; on auroit soin de parcourir tous les genres de

Littérature en vers et en prose, depuis l’Epigramme jusqu’à l’Epopée,

depuis les Lettres jusqu’au Discours public ; observant, autant qu’il

seroit possible, de joindre les Auteurs François & Latins, comme

Phedre & la Fontaine, Horace & Boileau, Homere & Virgile, avec le

Tasse & la Henriade, &c.

L’objet de cette étude, seroit d’inspirer aux jeunes gens le goût du

beau & du bon en chaque genre de Littérature, & celui des beautés

particulieres des Langues, sur-tout de la Langue Françoise.

Des Gens de Lettres ont prouvé qu’il est impossible de connoître

parfaitement les beautés d’une Langue morte ; mais s’il est difficile

d’appercevoir toutes les finesses de l’élocution de Demosthene, de

Ciceron, de Virgile, il est aisé de sentir les charmes de leur

éloquence, de reconnoître la maniere noble & grande dont ils

s’expliquent. On peut imiter les Auteurs sans parler leur Langue, & on

doit tâcher de traiter les matieres dans la sienne, de la même façon

qu’ils les traitoient dans la leur.

Ici il manque aux enfans un Livre de Préceptes qui les conduisent, &

dont ils fassent une continuelle application ; ou, pour mieux dire, ce

livre est fait, si les Maîtres sçavoient l’appliquer & le mettre à la

portée des enfans ; c’est le Cours des Belles-Lettres, de M. le

Batteux, où les regles sont si bien éclaircies par des exemples.

Ce que c’est que le goût, & quels sont les moyens de le former.

L’art de parler a été formé en observant ce qui persuadoit & ce qui

nuisoit à la persuasion : de ces observations on a formé un corps de

préceptes & de regles; mais les préceptes seuls ne donnent jamais le

goût : tous ensemble ne valent pas, pour instruire, un ouvrage de

génie ; & comme l’a remarqué un génie supérieur (M. de Voltaire) il y

a plus à apprendre dans Demosthene, dans Ciceron, dans Bossuet, que

dans toutes les Réthoriques : ce sont-là les Maîtres de l’art. Je

citerai parmi ces grands modeles l’Auteur même de cette réflexion,

quoiqu’il soit vivant. Quand il est question de Science & de

Littérature, il faut que la jalousie contemporaine se taise, & l’on

doit parler le langage de la postérité.

Les préceptes de tous les arts sont aisés & simples, ils sont pris

dans la nature & dans la raison ; l’important n’est pas de les

connoître, quoique ce soit quelque chose, mais d’en faire

l’application.

Le goût est un discernement prompt, vif, & délicat des beautés qui

doivent entrer dans un ouvrage ; il naît de la sagacité & de la

justesse de l’esprit, & par conséquent c’est un don de la nature ;

mais il se perfectionne par l’étude & par l’exercice : il apperçoit les

beautés & les défaut ; il les compare, les balance & les apprécie par

un examen si fin & si prompt qu’il paroît être plutôt l’effet du

sentiment & d’une espece d’instinct, que de la discussion.

Le goût peut être regardé comme un sens ; puisqu’il agit comme les

autres sens. Nous avons par la vue le sentiment des objets, sans

sçavoir comment ce sentiment est produit en nous.

Il en est de même de ce que l’on appelle le goût : nous jugeons

naturellement de ce qui est beau, & ce jugement naturel se forme dans

notre esprit, de même que si nous sçavions la cause & l’origine du

plaisir que nous sentons ; si nous avions présentes les regles

invariables du beau, & que sur toutes ces connoissances, nous fissions

en un instant une infinité de raisonnemens qui en seroient le

résultat.

On ne peut pas donner le sentiment de la vue à un aveugle, mais Locke

prouve que les enfans apprennent à voir, ou, pour mieux dire, à juger

par la vue, de la distance des corps & de leur figure.

Le goût ne differe pas des autres sens, l’organe ne se peut acquérir ;

il doit être fort grossier dans ceux qui n’en ont pas souvent fait

usage ; mais il peut être perfectionné par l’exercice.

Le goût sans regle & sans raisonnement, seroit un mauvais guide, le

raisonnement sans goût, seroit un guide encore plus trompeur.

On demande si c’est par le sentiment, ou par la discussion, qu’on doit

juger des ouvrages d’esprit ; question qui a causé de grandes

disputes, & qui pourroit bien n’être qu’une dispute de mots. Le

sentiment est nécessaire ; sans lui, on se fait des regles fausses. La

discussion est nécessaire aussi, & il faut du sentiment pour la bien

faire ; ainsi il paroît qu’une de ces voies rentre dans l’autre. Tout

ce que peut faire le raisonnement, c’est de justifier le sentiment du

goût, comme la Méchanique démontre les mouvemens d’un Danseur de corde :

mais la Méchanique n’apprend point à danser ; il faut de l’usage, de

l’exercice & de l’habitude.

Le moyen de former le goût, est donc d’examiner les principes & les

regles, de s’exercer à juger, à comparer ; de lire les bons Critiques,

& sur-tout d’étudier les grands Maîtres.

Veut-on donner à un jeune homme le goût de l’Epopée, qu’il lise

Homere, Virgile, le Tasse, la Henriade ; qu’il fasse d’abord l’analyse

de chaque chant, & ensuite l’analyse du tout ensemble ; il examinera

le sujet du Poëme, l’invention, la distribution ; il verra comment

chaque partie est traitée ; il fera une attention particuliere à la

Poésie de style ; il se rendra le sujet, le plan, l’ordre & les

détails familiers ; qu’il lise ensuite quelques réflexions sur le

Poëme épique. Qu’il s’exerce de la même maniere dans tous les genres,

& il acquerra infailliblement du goût, ou il doit être déclaré

incapable d’en avoir.

L’Auteur de la Henriade dit que l’on reconnoît l’esprit des jeunes

gens au détail qu’ils font d’une Piece nouvelle qu’ils viennent

d’entendre ; & il ajoute avoir remarqué que ceux qui s’en acquittoient

le mieux, ont été ceux qui depuis ont acquis le plus de réputation

dans leurs emplois ; tant il est vrai, dit-il, qu’au fond l’esprit

d’affaires & le véritable esprit des lettres, est le même.

On doit appliquer cette pratique utile, à tous les ouvrages d’esprit ;

après un Sermon, un Plaidoyer, une Tragédie, une Comédie, faire

exposer en termes clairs le sujet, le plan, l’ordre, les preuves du

Discours, l’intrigue de la Piece ; remarquer ce qui a paru le mieux ou

le moins bien prouvé ; saisir le mérite ou le vice général du style :

c’est, ajoute le même Auteur, ce qui est fort rare chez les gens de

lettres même.

Un moyen pour connoître les beautés & les défauts des Auteurs, est de

les comparer ensemble ; on a imprimé Despreaux avec les passages qu’il

avoit imités des anciens. Dans le Théatre des Grecs, un du petit

nombre des ouvrages de goût qui soient sortis des Colleges, on a

rapproché quelques Tragédies modernes, des anciennes. On devroit

imprimer les Auteurs avec ces sortes d’imitations ; ce seroient les

meilleurs commentaires ; les autres ne sont souvent que des scholies

de Grammairiens ou de Savans sans goût.

Quand les bons Auteurs modernes ont traité les mêmes sujets en prose

ou en vers, il seroit très-utile d’en faire la comparaison ; ces

parallèles formeroient le goût des jeunes-gens ; sur-tout si on les

accompagnoit de réflexions sur chaque genre de littérature.

On leur feroit lire avec attention toutes les bonnes critiques qui ont

été faites des bons ouvrages ; celle du Cid, par l’Académie ; celle du

Livre de Bouhours, par Barbier Daucour ; l’Examen de l’Epître

dédicatoire du premier Dictionnaire de l’Académie, qui est à la page

122 des Remarques de l’Abbé Dolivet sur Racine ; ces Remarques && les

Réponses qui y ont été faites ; celle du fils de Racine sur les

Tragédies de son illustre pere ; de pareilles Remarques sur Corneille ;

les Examens que le grand Corneille a faits de ses Pièces même ;

celui que promet M. de Voltaire ; le Livre imprimé en 1750, intitulé,

Connoissances des beautés & des défauts de la Poésie & de l’éloquence

dans la Langue Françoise ; l’Examen des trois Epîtres de Rousseau ;

quelques Observations de l’Abbé Desfontaines ; toutes les Préfaces &

les Dissertations de M. de Voltaire ; les Conseils à un Journaliste,

qui valent seuls un Traité complet.

De jeunes-gens qui auroient lu ces ouvrages avec réflexion,

remarqueroient d’un coup d’œil toutes les fautes de langage dans les

Auteurs qu’ils liroient, & ils n’en feroient pas. Savoir sa Langue, ce

n’est pas un petit mérite ; & on ne peut négliger la diction, sans

avoir en même tems de l’indifférence pour les pensées même.

On les sera ressouvenir que pour apprendre la Langue, trois choses

sont nécessaires ; le commerce des gens instruits, la lecture des bons

Auteurs, & celle des Livres qui ont traité de la Grammaire.

Ils liront les Tropes de M. du Marsais, ouvrage très-philosophique de

Grammaire & de Rhétorique ; la Préface de la Traduction de l’Orateur de

Ciceron, par l’Abbé Collin, qui suffit pour les préceptes ; le Traité

des Etudes de Rollin, & ils en suivroient les pratiques ; les Livres

de M. de Fénelon sur l’Eloquence ; le Cours de Belles-Lettres de

l’Abbé le Batteux ; les Réflexions de l’Abbé Dubos ; les Réflexions &

Remarques de Gillet ; la Prosodie de M. l’Abbé Dolivet, &c.

J’ajoute une réflexion sur le goût des Lettres, indépendamment des

Langues. Cette fleur de littérature est utile à toute personne qui

veut cultiver son esprit ; elle ne s’acquiert que dans la jeunesse, &

elle manque à tous ceux qui n’ont pas été bien élevés, qui ont mal lu,

ou qui n’ont pas lu avec attention les bons modeles.

C’est peut-être l’Atticisme des Grecs, l’Urbanité Romaine & le goût

François ; Quintilien l’appelle une teinture d’érudition puisée dans

le commerce des personnes instruites : Sumptam ex conversatione

Doctorum tacitam eruditionem.

On reconnoît aisément si un homme a l’esprit cultivé, à sa façon de

s’exprimer, de juger, de parler, d’écrire : souvent une allusion, la

citation d’un vers connu, annonce la culture de l’esprit, & on

distingue facilement l’homme qui a vécu dans la compagnie des bons

Auteurs, comme dans le monde, celui qui a vécu dans la bonne

compagnie.

Après ces observations, est-il tolérable d’entendre demander par des

ignorans, ou par des imbéciles, ce que feroient des enfans, si on ne

les occupoit pas, soir & matin, de thêmes, de particules, de

prosodies, des vers grecs & latins, d’amplifications, de figures de

rhétorique.

Opérations & exercices du second âge.

Les opérations de cet âge, relatives à la littérature françoise &

latine, seroient, outre celles que j’ai marquées, quelques

compositions que je vais indiquer.

Mais j’observerai auparavant une chose essentielle & des plus

importantes dans toute l’éducation ; c’est de ne jamais faire faire à

de jeunes-gens aucune composition, que sur des sujets dont ils aient

auparavant une connoissance suffisante ; ce seroit les faire

travailler dans le vuide, les accoutumer à parler sans idées, à

s’exprimer par des lieux communs, à employer beaucoup de paroles pour

dire peu de chose ; ce qui leur gâte l’esprit & leur corrompt le goût

pour toute la vie.

Ainsi je voudrois proscrire entiérement ces amplifications puériles,

ces amas de figures de commande, ces paraphrases où l’on dit en dix

vers, ce qu’Horace ou Boileau ont dit en quatre.

Quelles peuvent être les idées d’un jeune-homme à qui on donne pour

sujet d’amplification, la harangue de César à ses Soldats dans les

champs de Pharsale : il ne connoît ni César, ni Pompée, ni les Romains,

ni les intérêts, ni la force, ni la foiblesse des deux partis. Le

Régent qui ose se mettre à la place de César, ou lui prêter des

sentimens, ne le connoît pas mieux. Il ne peut sortir d’un fonds si

mal préparé, que des fruits mauvais & sans goût.

Il est important que les jeunes-gens soient pleinement convaincus

qu’avant d’écrire on doit apprendre à penser ; qu’on peche plus

souvent en disant trop, que trop peu ; que le seul moyen de bien parler

d’un sujet, c’est de le bien concevoir, que quand on a dit ce qu’on

doit dire sur une matiere, tout ce qu’on ajoute est ennuyeux, rebutant

& nuisible. Il est bon qu’ils sachent par expérience, que les phrases

& les lieux communs sont insupportables à lire & à entendre ;

scribendi recte sapere est principium & fons.

Ils feront des extraits, des analyses ; ils écriront l’éloge d’un

grand homme, des lettres, non des épîtres en l’air sur des faits soit

sur des matieres qu’ils ignorent, mais sur ce qui leur est arrivé

effectivement, sur leurs occupations, leurs divertissemens, leurs

peines ; ils feront le récit d’une cérémonie, d’une fête à laquelle

ils auront assisté ; ouvrage plus difficile peut être qu’on ne pense :

pour en sentir la difficulté, il suffit de l’avoir tenté.

On les exerceroit à faire des définitions ; exercice infiniment utile,

& capable seul de former l’esprit, d’apprendre à parler & à écrire

avec exactitude & avec précision.

Demandez à la plupart des hommes ce qu’ils entendent par un mot, ils

vous répondront difficilement, ou ils le feront d’une maniere si

vague, que vous appercevrez qu’ils n’en ont point de notion déterminée :

leur langage est comme leurs idées ; ils n’emploient des termes

vuides de sens, des lieux communs, des circonlocutions, que parce

qu’ils ne connoissent pas la propriété des termes.

Des Philosophes (l’Abbé de Condillac) ont approfondi l’analogie qui se

trouve entre l’esprit des hommes & leur langage, & par des discussions

très-fines, ils ont prétendus prouver que les progrès des talens

suivoient les progrès du langage.

Les définitions du Dictionnaire de l’Académie sont exactes, & c’est un

des principaux mérites de cet Ouvrage, si estimable d’ailleurs.

Sous le nom de définition je comprends la description des choses ; on

ne peut les définir qu’en les décrivant ; & dans les commencemens il

suffit de décrire de façon à distinguer l’objet dont il est question,

de tout autre objet.

J’aimerois mieux qu’un jeune homme sût faire une description nette

d’une fleur, d’une plante, de la façon d’un vase de terre qu’il auroit

vu tourner ; qu’il sût décrire une machine, une charrue, un moulin,

une horloge, &c. que de savoir faire toutes les amplifications de

college & autres pareilles inepties ; cela seroit plus utile dans tout

le reste de la vie.

Un autre exercice à joindre à celui des définitions, ce seroit de

comparer les mots qui paroissent synonymes, de marquer leurs

différences, comme a fait l’Abbé Girard dans son Livre des Synonymes

François, & comme Laurent Valla avoit fait avant lui sur les Synonymes

latins dans son Livre intitulé Elegantium latini sermonis. Il seroit

bon aussi de marquer les véritables opposés, quand cela se peut.

Toutes ces opérations faites avec soin seroient d’une utilité

inexprimable pour rendre l’esprit juste.

La justesse est préférable à tout, mais il s’agit quelquefois

d’échauffer des imaginations froides, & de faire enfanter des esprits

stériles. Un moyen presque infaillible seroit, par exemple, de

décomposer un acte de Racine, & de le réduire, pour ainsi dire, en

thême, comme l’Auteur l’avoit pu concevoir avant de se livrer à sa

verve ; d’en tracer une esquisse, comme celle que l’on a conservée

d’après Racine même, d’une tragédie d’Iphigénie en Tauride qu’il n’a

jamais achevée ; faire remarquer comment ce beau génie a su animer ce

squelette décharné, lui donner des chairs vives & des couleurs

naturelles.

Continuation des Etudes du premier & du second âge. De l’Histoire

naturelle, des Récréations physiques & mathématiques, des

Méchaniques, &c.

Je passe peut-être trop rapidement sur ce qui regarde la Littérature

françoise & latine. Mais les personnes instruites suppléeront ce que

je ne dis pas. Je reviens aux opérations du premier âge, que j’ai

indiquées & qu’on doit continuer jusqu’à la fin de l’éducation.

Apprendre à lire, à écrire, à manier le crayon, est l’exercice du

premier âge : apprendre à bien lire, à bien prononcer, à bien écrire &

à bien dessiner est celui du second. Je joins toujours la Musique,

l’Histoire, la Géographie, les Mathématiques, l’Histoire naturelle &

la Littérature.

C’est alors qu’on doit commencer à étudier la nature sur la nature

même, les arts & les manufactures dans les atteliers ; qu’il faut

joindre aux faits historiques appris dans l’enfance, l’Histoire

générale des Nations ; & ce qui n’est pas moins utile, celle des

sciences, & sur-tout des arts qui ont le plus de rapport à nos

besoins.

Pour initier les jeunes gens dans la connoissance de ces arts

précieux, il suffiroit de leur montrer les machines les plus simples,

qu’ils se feraient un plaisir de démonter & remonter. Je suis persuadé

qu’en allant par degrés, on parviendrait à faire assembler à un enfant

de douze ans tous les mouvemens d’une horloge ou les ressorts de toute

autre machine, & par conséquent de lui en faire comprendre le

méchanisme. La plupart ne demandent que des yeux & du dessein, avec

quelque connoissance de Géométrie. Plusieurs articles des arts

imprimés dans l’Encyclopédie sont des chef-d’œuvres : ce qui concerne

la Physique & les arts dans le Spectacle de la Nature, est excellent,

mais le dialogue est de mauvais goût. Il seroit à souhaiter que

d’habiles Académiciens voulussent bien se charger de faire les livres

élémentaires qui seroient nécessaires, & je réponds que des enfans de

douze à quatorze ans, préparés par des récréations mathématiques &

physiques, les entendront plus aisément que les rudimens qu’on leur

enseigne ; car ce sont des vérités sensibles.

Croit-on qu’il fût fort difficile de leur apprendre les principes &

les pratiques de l’arpentage, de la mesure des terreins, & que ce ne

fût pas pour eux un grand plaisir de mesurer un jardin, un champ, une

plaine, de voir & dessiner des fortifications, d’en construire

eux-mêmes avec du carton ?

Enfin puisque, de l’aveu de tous les hommes, ces connoissances sont

le fondement de la vie humaine, pourquoi ne les pas enseigner

préférablement à celles que tout le monde s’accorde à regarder comme

inutiles, difficiles & ennuyeuses ?

De la Géographie et de l’Histoire.

Je passe à ce qui regarde la Géographie & l’Histoire. Il faudroit un

second tome de Géographie qui réunit l’ancienne & la moderne, l’ancien

& le nouveau monde, les divisions exactes des Empires, suivant les

derniers Traités, la description des Pays, non par un détail ennuyeux

de Villes, de Bourgades, de Bailliages ou d’intendances, mais par la

situation, la qualité, la fertilité, les productions du terrein, la

population, les mœurs des peuples, le Gouvernement, la Religion, les

loix, la force, la puissance par mer & par terre, les richesses, le

commerce, &c. On pourroit y faire entrer, des réflexions sur la

politique, sur l’intérêt des Princes ; en un mot, des choses faciles à

apprendre, & utiles à retenir, & non des détails dont on n’a presque

jamais besoin, & qu’on trouve alors dans les Cartes & dans les

Dictionnaires.

A la place de ces détails, qu’un jeune homme soit élevé à savoir

comment vit cette multitude d’hommes qui composent la société ;

comment & de quoi ils subsistent ; quel pain mange & sur quel lit est

couché un laboureur, un journalier, un artisan ; le détail des

professions & de quoi elles s’occupent. Il verra dans la suite comment

on leur ôte ce pain qu’ils gagnent avec tant de peine ; & comment une

portion des hommes vit aux dépens de l’autre.

De l’Histoire.

Essai d'éducation nationale, ou, plan d'études pour la jeunesse · 第 4 / 8 段