Un homme, de goût pourroit extraire des Livres des Antiquités

Egyptiennes, Grecques, Etrusques & Romaines, des Monumens de la

Monarchie Françoise, du Livre des Cérémonies religieuses, des Livres

de Médailles, de ceux qui traitent des mœurs des Nations en général &

en particulier, du Dictionnaire de la Bible, tout ce qui mériteroit

d’être retenu : on montreroit le plan des Villes célebres, des Ports,

des plus beaux édifices ; quelques ouvrages des meilleurs Peintres, si

cela étoit possible ; des estampes : enfin on recueilleroit parmi les

monumens anciens & modernes, ce qu’il y a de plus curieux ; on pourroit

y joindre une description très-simple.

Ces Histoires & ces Recueils, pour être utiles, devroient être

composés par des Philosophes. Ce n’est pas rabaisser la Philosophie,

que de lui faire parler le langage des enfans ; c’est en faire l’usage

le plus digne d’elle : & à quoi est-elle bonne, si ce n’est à former le

jugement de tous les âges ?

Plus il y auroit de volumes d’Histoires bien faites, plus la société &

les familles seroient instruites, plus les études seroient préparées ;

elles serviroient aux meres, aux enfans & à toutes les générations.

Duché en fit pour Saint-Cyr, dans le siecle dernier ; l’Abbé de

Choisy, pour Madame la Duchesse de Bourgogne : elles sont agréables ;

mais ces Ecrivains, comme plusieurs du siecle passé, avoient peu de

philosophie dans la tête.

Je suppose donc quelques volumes de pareilles Histoires composées par

des Philosophes.

On les feroit lire aux enfans, pour apprendre à bien lire.

Ils répondroient aux questions qui y seroient contenues, & par-là ils

s’accoutumeroient à juger.

On leur feroit raconter ces mêmes Histoires, pour leur apprendre à

parler.

Ce ne sont-là que les matériaux de l’Histoire : on réserveroit pour le

second âge l’arrangement des faits par la Chronologie, la suite des

Empires, les principes qui servent de fondement à la certitude

historique, & les usages innombrables de l’Histoire.

De la Géographie.

La Géographie ne doit jamais être séparée de l’Histoire : c’est

l’affaire des yeux & de la mémoire, & par conséquent une étude faite

pour les enfans. Mais il faudroit une Géographie à leur portée, qui

sans entrer dans un détail sec & ennuyeux (comme la Géographie de

Lenglet), les fît voyager agréablement dans les différentes contrées,

remarquant ce qu’il y a de principal & de curieux, les faits les plus

frappans, la patrie des grands hommes, les batailles célebres, tout ce

qu’il y a de plus remarquable, soit pour les mœurs & les coutumes,

soit pour les productions naturelles, pour les arts ou pour le

commerce.

On se serviroit du Recueil des voyages & de tous les Livres qui ont

été faits jusqu’ici : ce travail ne seroit ni long, ni pénible.

Lorsque les enfans seroient plus avancés, on leur feroit faire un

second & un troisieme voyage de Géographie historique, politique,

physique & mathématique, comme on le dira dans la suite.

De l’Histoire naturelle & des Récréations physiques & mathématiques.

Une autre étude spécialement propre aux enfans, est l’Histoire

naturelle & les Récréations physiques & mathématiques.

L’Histoire naturelle ne demande à cet âge que des yeux, de l’exercice

& de la mémoire : c’est une des plus utiles connoissances qu’ils

puissent acquérir, étant un des fondemens de l’Economie, de la

Médecine, du Commerce & de la politique même ; elle est aussi une des

plus agréables, & des plus faciles.

Il ne s’agit point encore de raisonner ni de découvrir des rapports &

des causes : il ne faut à cet âge que voir beaucoup & revoir souvent,

comme l’a dit un grand Maître. Qu’ils voient sans dessein, même sans

explication les productions diverses, les échantillons de tout ce qui

compose la terre : on doit les familiariser avec tous ces objets, dont

le commun des hommes jouit sans les connoître, & qui se trouvent si

souvent dans l’usage de la vie.

Le principal est de montrer d’abord les différens objets, de

l’Histoire naturelle, tels qu’ils paroissent aux yeux ; la figure,

avec une description précise & exacte, suffit. On pourroit rendre les

descriptions moins seches & plus agréables, en y mêlant quelques faits,

de la vie & des mœurs des animaux, de la culture & de l’usage des

plantes, de la propriété & de l’emploi des minéraux : mais dans cette

partie, on doit être sobre, éviter le trop grand détail, & sur-tout

écarter le fabuleux, que les Naturalises y ont mêlé trop souvent.

Pour les conduire d’abord dans cette immensité d’objets, il ne doit

point être question de méthodes savantes, qui ne serviroient qu’à

apporter de la confusion : il suffit de s’en tenir à cette premiere &

grande division des trois regnes, l’animal, le végétal & le minéral.

Pour les détailler, on suivra la maxime déjà posée plusieurs fois, de

s’attacher aux objets qui ont plus de rapport avec nous, qui sont les

plus nécessaires & les plus utiles.

On donnera la préférence aux animaux domestiques sur les sauvages, aux

animaux du pays sur les étrangers.

Dans les plantes, on préférera celles qui servent pour les alimens &

pour les remedes. Les enfans parviendroient insensiblement à

distinguer les parties d’un animal, des oiseaux, des poissons, des

insectes ; à savoir comment tous ces corps vivans croissent, se

nourrissent & se conservent : mais il seroit essentiel que

l’instruction n’allât point alors au-delà de ce dont ils pourroient

juger par la vue & par le tact.

Il en seroit de même pour les fossiles, les minéraux, les métaux, les

pierres & les différentes substances que la terre renferme.

On les montrera de suite, la figure d’un côté, & la description de

l’autre : quand on pourra y joindre les objets mêmes, l’image sera plus

nette & plus vive, l’impression plus durable. S’ils sont présentés

avec ordre aux enfans, ils se placeront naturellement dans leur tête,

suivant l’ordre même dans lequel ils en auront acquis la connoissance.

On leur nommera en même tems les Hommes fameux, tant anciens que

modernes, qui ont fait des découvertes dans les Sciences relatives à

ces objets, & qui, par des travaux souvent immenses, les ont

perfectionnées. Rendre un juste hommage aux talens, c’est faire

honneur à l’humanité ; ce seroit inspirer aux enfans de la vénération

pour les bienfaiteurs des Nations ; une louable curiosité s’empareroit

de leurs esprits ; peut-être feroit-elle naître un jour l’émulation

d’égaler & de surpasser ceux qui leur auroient d’abord servi de

guides.

Ce spectacle, quoiqu’ébauché, leur élevera l’ame, & fera croître leurs

idées. Il viendra un tems où, après avoir vu & revu plusieurs fois les

objets, ils commenceront à se les représenter en gros, & à s’en faire

eux-mêmes des divisions : le goût de la Science naîtra, & il pourra

être aidé alors par des méthodes & par des réflexions ; mais il faut

toujours commencer par des faits & par des descriptions qui sont

elles-mêmes des faits. Le Dessein serviroit à tous ces usages, parce

que les enfans se font un plaisir de copier ce qu’ils voient.

Des Observations physiques, astronomiques ; des Expériences & des

Méchaniques.

Sous le titre de Récréations physiques, je comprends les observations,

les expériences, les faits de la nature les plus simples, les plus

frappans, & les plus faciles à retenir.

Je dois prévenir ici une objection facile à faire, & plus facile

encore à tourner en plaisanterie. On dira peut-être que pour faciliter

l’étude à des enfans, je veux qu’ils apprennent l’Histoire naturelle,

la Physique, les Arts & l’Astronomie.

Je réponds que l’objection ne pourroit être faite que par des

personnes qui n’auroient aucune teinture de ces sciences ; elle seroit

fondée, si je prétendois qu’on formât à cet âge des Physiciens, des

Astronomes & des Méchaniciens ; mais ce n’est pas ce que je propose ;

je prends pour exemple l’Histoire naturelle, & je dis pour apprendre

cette science, il faut d’abord distinguer les objets, les appeller par

leur nom, les reconnoître par la forme, la grandeur, le poids, les

couleurs, &c.

C’est-là une premiere opération nécessaire, mais qui ne suffit pas

pour former un Naturaliste.

Pour posséder cette science, il faut non-seulement connoître les

qualités sensibles, mais tout ce qui a rapport à la naissance, à la

production, à l’accroissement, au développement, aux usages de chaque

objet en particulier, son histoire raisonnée, en un mot tout ce que

des doctes Académiciens rassemblent dans leur savante Histoire

naturelle.

Il en est à peu près de même dans les Arts, dans la Physique, dans

l’Astronomie, &c.

Je conviens que des enfans ne sont point en état de comprendre les

secondes opérations, ni les raisonnemens qu’elles exigent ; mais je

soutiens que toute personne qui a des sens, est capable des premieres,

puisqu’elles ne consistent qu’à distinguer les objets & leurs

différentes parties, à les peser, à les mesurer, à remarquer leurs

couleurs, à dessiner leurs contours : tout ce qui ne demande que des

yeux, des mains & un très-simple calcul, n’est point au-dessus de la

portée de l’âge le plus tendre.

On ne prétend point démontrer à des enfans la divisibilité de la

matiere à l’infini ; mais un enfant de sept ans peut appercevoir qu’un

grain de carmin teint sensiblement dix pintes d’eau, & que par

conséquent il peut être divisé en autant de particules, qu’il y a de

petites gouttes de liqueur.

Qu’un grain d’or mis en feuilles, peut couvrir une surface de 50

pouces quarrés ; que chaque feuille d’un pouce quarré, peut se couper

en deux cens petites bandes, & chaque petite bande en deux cens plus

petites ; de sorte que chaque feuille ainsi divisée, contient des

parties presque innombrables.

Qu’une feuille d’or couvrant un cylindre d’argent, peut être applatie,

alongée & mise en un fil de 444 lieues. On découvre dans les liqueurs,

des animaux qu’on démontre géométriquement être 27 millions plus

petits qu’un ciron ; ces animaux ont des veines, des muscles, &c. &,

ce qui est plus petit encore, des liqueurs qui y circulent & qui en

entretiennent le jeu. (Hist. de l’Acad. des Sciences, 1718, p. 9.)

On ne demande pas que la Méchanique soit enseignée aux enfans ; mais

on ne sauroit les accoutumer de trop bonne heure à voir les machines

simples qui produisent & facilitent le mouvement, à remarquer les

effets sensibles du levier, des roues, des poulies, de la vis, du coin

& des balances.

Les femmes considerent des ciseaux par leur matiere & comme un bijou ;

les ouvrieres, comme un outil pour couper : y auroit-il de

l’inconvénient que l’on fît considérer cet instrument aux enfans,

comme étant composé de deux leviers réunis par un clou qui leur sert

de point d’appui, & les deux branches tranchantes en dedans, comme

deux coins propres à diviser, lorsqu’ils éprouvent l’action des

leviers ?

Qu’on leur fît remarquer que plus le point d’appui est éloigné de la

puissance qui donne le mouvement, plus la force est grande, &c.

Il y a un livre assez imparfait, intitulé, Description abrégée des

principaux Arts & Métiers, & des instrumens qui leur sont propres, le

tout détaillé par figures. L’académie fait imprimer la description des

Arts : c’est un des plus beaux monumens que la génération présente

puisse laisser à la postérité.

Est-il au-dessus de la portée des enfans, de feuilleter ces Livres,

d’en dessiner quelques figures ? Seroit-il impossible d’avoir dans un

College une salle où l’on mît des modeles de machines en bois ou en

fer ? S’il y avoit dans cette salle des armoires garnies, de quelques

morceaux d’Histoire naturelle, ne demanderoient-ils pas avec

empressement à les voir ! Ils se promeneroient, ils agiroient &

acquerroient en même temps des connoissances.

On ne prétend point apprendre l’Astronomie à des enfans ; mais

seroit-il inutile de leur dire, par exemple, que le soleil est à

environ 34 ou 35 millions de lieues de la terre ; qu’il faudrait

vingt-cinq ans à un boulet de canon pour y parvenir ?

Que le diametre du cercle que nous parcourons en un an autour du

soleil est double, ou de 70 millions de lieues.

Que l’éloignement des étoiles est incomparablement plus grand.

Qu’en supposant égale au Soleil l’étoile Sirius, l’une des plus

grandes, des plus éclatantes, & vraisemblablement la plus proche, il

faudroit à un boulet de canon, pour y parvenir, 27 à 28 millions de

fois 25 ans.

Que l’on compte avec les yeux un peu plus de 1022 étoiles ; mais

qu’avec le télescope on en découvre dix & vingt fois davantage, dont

chacune est vraisemblablement aussi éloignée de l’autre, que le Sirius

l’est de nous.

Que la terre dans son mouvement journalier autour du Soleil, fait plus

de six cens mille lieues en une heure, quatre cens seize en une minute ;

qu’un boulet de canon ne pourroit faire que deux mille six cens

lieues en vingt-quatre heures ; qu’ainsi la terre va cent cinquante

fois plus vite qu’un boulet de canon.

Encore une fois je demande s’il y auroit de l’inconvénient à frapper

d’admiration & d’étonnement l’esprit des enfans par ces infiniment

grands & ces infiniment petits.

Quelle idée n’en résulteroit-il pas de l’Etre qui a produit toutes

choses ? & faudroit-il leur demander, à quelque âge qu’ils fussent

parvenus, Quis est qui creavit hæc ?

Seroit-il nécessaire après ces connoissances inculquées de loin, de

les préparer à comprendre la pesanteur de l’air, son ressort, tous les

phénomènes que la Physique décrit, & tous ceux que la Chymie découvre ?

Y auroit-il du danger à leur montrer que la viande où les mouches

déposent leurs œufs, se charge de vers ; & que celles où elles n’en

déposent pas, ne s’en charge point ?

Ce fait, dont les yeux sont témoins, ne les conduiroit-il pas à penser

que tout est organisé & a son germe ? N’en concluroient-ils pas

naturellement qu’un champignon est l’ouvrage de la Sagesse de Dieu,

ainsi que le monde ?

Y a-t-ii dans les Livres d’Exercices spirituels des réflexions plus

pieuses que celles qui résultent de ces observations & de ces

expériences ?

Il seroit à desirer que les enfans fussent de bonne heure

familiarisés avec des globes, des Cartes, des Sphères, des

Termometres, des Barometres ; qu’ils eussent des étuis de Mathématique ;

qu’ils sussent faire usage de la regle, du compas, quand ce ne

seroit que pour se procurer un divertissement ; qu’ils apprissent

qu’il y a un art de rapprocher les objets les plus éloignés,

d’appercevoir ceux qui leur semblent imperceptibles.

Ils verroient avec le microscope ce qu’ils ne soupçonnoient pas sur la

tête d’une mouche, & dans la barbe d’une plume. Ces instrumens

seroient de nouveaux organes qu’on ajouteroit à leurs yeux, & qui leur

feroient découvrir de nouveaux mondes : ils manieroient la machine

pneumatique, & tous ces instrumens inventés par le génie, & employés

par l’art pour dévoiler la nature : ils se réjouiroient avec des jeux

d’Optique qui leur mettraient sous les yeux les monumens des quatre

parties de l’Univers.

Ils verroient les phénomènes de l’Electricité qui embarrassent les

Philosophes, & qui étonnent tous les hommes.

On leur feroit connoître le plus grand nombre d’objets qu’il seroit

possible : enfin tout sera bon, pourvu que tout soit exact. Je ne

propose de leur apprendre que des faits, des faits dont les yeux

déposent à sept ans comme à trente : je demande si ce sont là des

études pénibles, ou si ce sont des récréations, utiles & agréables.

Je passe aux Mathématiques.

Des Mathématiques.

Le préjugé commun a attaché à ces Sciences l’idée d’une grande

difficulté pour les enfans : & par qui cette difficulté est-elle

exagérée ? Par des gens qui dès l’âge de six ans leur mettent en main

la Grammaire, c’est-à-dire, la Métaphysique du langage ; un tissu

d’idées abstraites, difficiles à saisir par elles-mêmes, & rendues

inintelligibles par la façon dont elles sont présentées.

La coutume qui régit la multitude, avoit renvoyé les Mathématiques à

la fin des études, pour en prendre une légère teinture bientôt

effacée. Les lumieres de ce siecle, l’exemple & l’autorité des gens

capables ont ramené à l’avis des Anciens, de Pythagore, de Platon, qui

vouloient que personne n’entrât aux Ecoles, sans être initié à la

Géométrie : Socrate conseilloit d’apprendre les Mathématiques dès l’âge

le plus tendre. Platon Rép. Dial 7. L’expérience & le raisonnement

prouvent que les enfans sont capables de s’appliquer à ces Sciences.

La Géométrie ne présente rien que de sensible & de palpable, rien dont

les sens ne rendent témoignage. Les Géometres mesurent ce qu’ils

voient, ce qu’ils touchent, ce qu’ils parcourent : les sens sont dans

un perpétuel exercice ; & lorsque les sens ne suffisent pas, la

mémoire vient au secours pour conserver le souvenir d’une premiere

vérité, d’une seconde, d’une troisieme, &c. Nulle science n’est plus

assortie à la curiosité des enfans, à leur caractere, à leur

tempérament, qui les porte à être presque toujours en mouvement : rien

ne flatte davantage l’amour-propre, que de croire inventer soi-même

les figures que l’on construit, ou les problêmes que l’on résout.

Je ne parle point de leur utilité par rapport aux besoins des hommes,

à la perfection de tous les Arts, aux secours qu’en tirent les

Sciences, & sur-tout la Physique ; le principal motif pour y appliquer

les enfans, c’est le grand avantage qu’elles ont de perfectionner

l’esprit.

La premiere qualité de l’homme, la plus nécessaire, celle qui s’étend

à toutes ses actions, à tous ses emplois, & qui étant jointe à la

droiture du cœur, qu’elle doit mettre en œuvre & conduire par sa

lumiere, fait toute sa perfection ; c’est la justesse de l’esprit.

Pour acquérir cette qualité, il ne suffit pas de savoir les regles qui

conduisent à la vérité ; il faut y joindre l’habitude de suivre ces

regles, & elle ne s’acquiert que par la pratique continuelle des actes

qui la produisent : or il est évident que par la méthode que l’on est

forcé de suivre dans l’étude des Mathématiques, on pratique

continuellement les actes qui forment cette habitude. Pour apprendre &

raisonner, il suffit de bien raisonner sans discontinuation, c’est ce

que l’on fait toujours & nécessairement dans les Mathématiques. Il est

très-possible & très-ordinaire de raisonner mal en Théologie, en

Politique ; cela est impossible en Arithmétique & en Géométrie si

l’on n’a pas l’esprit juste, la regle a de la justesse & de

l’intelligence pour celui qui la pratique.

Les Mathématiques accoutument à l’esprit de combinaison & de calcul ;

esprit si nécessaire dans l’usage de la vie ; elles donnent de

l’aptitude à lier les idées, & c’est peut-être la plus essentielle de

toutes les dispositions ; car on ne voit ordinairement dans tout le

reste de la vie, que comme on a vu dans les commencemens.

D’ailleurs qu’elle comparaison entre les idées claires des corps, de

la ligne, des angles qui frappent les sens, & les idées abstraites du

verbe, des déclinaisons & des conjugaisons, d’un accusatif, d’un

ablatif, d’un subjonctif, d’un infinitif, du que retranché, &c. La

Géométrie ne demande pas plus d’application que les jeux de Piquet &

de Quadrille.

C’est aux Mathématiciens à trouver une route qui n’est pas encore

assez frayée. On pourrait peut-être commencer par des récréations

mathématiques : mais celles d’Ozanam ne sont pas si claires que les

Elémens même, & ne sont pas si instructives.

M. Clairaut a donné des Elémens de Géométrie & d’Algebre dans l’ordre

que les inventeurs eussent pu suivre. Il a réuni les deux avantages

d’intéresser & d’éclairer les Commençans.

Telles sont les opérations que je propose pour le premier âge :

apprendre à lire, à écrire & à dessiner ; de la Danse, de la Musique

qui doivent entrer dans l’éducation de toutes les personnes au-dessus

du commun ; des Histoires & des vies d’Hommes illustres de tout Pays,

de tous siecles & de toute profession ; la Géographie ; des

Récréations Physiques & Mathématiques ; les Fables de la Fontaine,

qui, quoi qu’on en dise, ne doivent pas être retirées des mains des

enfans, mais qu’on doit leur faire toutes apprendre par cœur. Du

reste, des promenades, des courses, de la gaieté, des exercices; & je

ne propose même les études que comme des amusemens.

Education des Enfans depuis dix ans.

Vers l’âge de dix ans, il seroit tems de commencer le cours de

Littérature Françoise & Latine, ou d’Humanités, & on continueroit en

même tems les opérations du premier âge.

Je joins ensemble l’étude des Langues Françoise & Latine : Ciceron*

conseilloit à son fils de réunir l’étude du Grec & du Latin.

* Tamen ut ipse ad meam utilitatem semper cum Græcis Latina conjunxi ;

neque id in Philosophia solum, sed etiam in dicendi exercitatione feci :

idem tibi censeo faciendum ut par sis in utriusque generis oratione.

1. lib. Offici.

J’ajouterois pour ceux qui en auront le goût, l’étude du Grec qu’il

seroit très-utile de ne pas abandonner comme on a fait. Sans ces deux

Langues, il n’y a point de vraie ni de solide érudition. Je

conseillerois aussi l’Anglois devenu nécessaire pour les sciences, &

l’Allemand pour la guerre ; mais je ne parlerai point ici de ces deux

Langues.

On traite les Langues vivantes à peu près comme ses contemporains,

avec une forme d’indifférence & presque toujours désavantageusement :

ce sont les circonstances & le goût qui doivent décider du tems ; on

renvoye ordinairement cette étude aux années qui suivent l’éducation.

Dans toute institution il faut donner le pas à la Langue maternelle :

elle est la plus nécessaire dans tout le cours de la vie. Il est donc

déraisonnable de la négliger, sous prétexte qu’on l’apprendra toujours

assez bien par l’usage.

L’expérience apprend qu’on ne la sait jamais parfaitement si on ne

l’a pas étudiée ; & il est honteux que dans une éducation de France on

néglige la Littérature Françoise, comme si nous n’avions pas des

modeles dans notre Langue. Les Grecs & les Romains cultivoient la leur

préférablement aux Langues étrangeres. De cent étudians il n’y en a

pas cinquante à qui le Latin soit nécessaire, & à peine en

compteroit-on quatre ou cinq, à qui il puisse être utile, dans la

suite, de le parler & de l’écrire. Il n’y en a aucun qui puisse avoir

besoin de parler ou d’écrire en Grec, de faire des Vers Latins ou des

Vers Grecs : il est donc contre la raison de dresser un Plan

d’éducation générale pour ce petit nombre de personnes.

Les Langues demandent de l’application & du travail ; & quoiqu’elles

ne soient qu’une disposition à une étude plus solide, il faut s’y

attacher avec ardeur pendant les premieres années, & éviter le peu le

peu de conduite de la plupart de ceux qui s’appliquent aux

Belle-Lettres, & qui sont contraints d’apprendre toute leur vie à

parler & à écrire purement, parce qu’il n’y ont pas donné le tems

nécessaire dans les commencemens, ou qu’ils l’ont fait sans ordre &

sans principe. Mais il n’est pas inutile de fixer ce que j’entends par

Littérature : c’est ce que les Romains appelloient la Grammaire,

Grammatica. L’Abbé Gédouin dit que « l’on comprenoit à Rome sous ce

terme généralement tout ce qui concerne la Langue, c’est-à-dire,

non-seulement l’habitude de bien lire, une prononciation correcte, une

ortographe exacte, une diction pure & régulière, l’étymologie des

mots, les divers changemens arrivés à la Langue, l’usage ancien &

l’usage moderne, le bon & le mauvais usage, les différentes acceptions

des termes, mais encore la lecture & l’intelligence de tout ce qu’il y

avoit de bons écrits dans la Langue maternelle, soit en prose, soit en

vers. »

Telle étoit l’idée qu’on avoit à Rome & à Athenes des Maîtres de

Grammaire ou des Grammairiens, terme presque ignoble anjourd’hui, mais

qui étoit alors en honneur autant que la chose qu’il signifioit. Voilà

ce que les enfans venoient apprendre à leurs Ecoles, & ce qu’ils y

apprenoient en effet.

La Littérature Françoise & la Littérature Latine doivent marcher d’un

pas égal ; ainsi il seroit bon que les écoles du matin, par exemple,

fussent pour le François, & celles du soir pour le Latin, jusqu’à la

Philosophie qui doit, malgré le mauvais usage, être traitée en

François. Il se trouverait des enfans qui n’ayant besoin ni de Latin

ni de Grec, suivroient seulement celles de François : & je ne

regarderois pas comme un mal, que cet usage pût s’introduire.

Essai d'éducation nationale, ou, plan d'études pour la jeunesse · 第 3 / 8 段