quelle méthode doit-on suivre pour remplir ce plan ?
On voit qu’il ne s’agit point ici d’un traité entier d’éducation, qui
demanderoit des vues plus approfondies, mais simplement du plan des
études que l’on pourroit substituer à celles des Colleges.
Je suppose dans tout ce Mémoire la distinction que l’Abbé Fleury a
établi des connoissances nécessaires, utiles & agréables, de celles
qui sont le plus généralement utiles, suivant la différence des
personnes.
Ces distinctions suffisent, pourvu que l’on ait soin de proportionner
les études à la différence des âges, d’en bien désigner le but, de ne
pas confondre les moyens avec la fin, les mots avec les choses, &
l’instrument avec l’art même ; pourvu que l’on marque avec précision,
en chaque genre, les bornes des connoissances au-delà desquelles
l’esprit humain ne peut atteindre ; & c’est ce qui me paroît le plus
essentiel dans un plan d’éducation.
Principes d’un Plan d’études.
Un plan est le dessein d’un édifice dans lequel il entre plusieurs
parties, qui doivent si correspondre & former un ensemble. Un Plan
d’études pour la jeunesse, c’est l’ordre, l’arrangement des
instructions, suivant lequel les connoissances qui précedent, doivent
servir à acquérir celles qui suivent, & concourir toutes au but & aux
vues qu’on s’est proposées.
Il semble que cette méthode ne devroit pas être un grand mystere. Les
principes pour instruire les enfans doivent être ceux par lesquels la
nature les instruit elle-même. La mature est le meilleur des maîtres.
Il suffit donc d’observer comment les premières connoissances entrent
dans l’esprit des enfans, & comment les hommes faits en acquièrent
eux-mêmes.
L’expérience, contre laquelle on philosopheroit en vain, apprend que
nous n’apportons en naissant qu’une capacité vuide, qui se remplit
successivement ; que pour introduire des notions dans les esprits, il
n’y a d’autres passages ouverts, que la sensation & la réflexion.
Il paroît certain que l’homme ne commence à avoir des connoissances,
que lorsqu’il commence à faire usage de ses sens ; sa premiere
sensation est sa premiere connoissance.
Les enfans, non plus que les personnes avancées en âge, ne sont
capables de réflexions, qu’au moyen des idées acquises : les idées
abstraites supposent dans l’esprit, des connoissances avec lesquelles
elles puissent se lier ; on ne les appelle abstraites, que parce
qu’elles sont tirées des idées particulieres ; elles doivent par
conséquent en être précédées dans l’ordre de l’enseignement, comme
dans l’ordre de la nature. Vous ne feriez jamais comprendre que le
tout est plus grand que la partie à une personne qui n’auroit pas
auparavant une idée de la partie & du tout.
Ainsi le principe fondamental de toute bonne méthode, est de commencer
par ce qui est sensible, pour s’élever par degrés à ce qui est
intellectuel ; par ce qui est simple, pour parvenir à ce qui est
composé ; de s’assurer des faits avant de rechercher les causes.
Le plus sûr moyen d’instruire les autres, c’est de les conduire par la
route qu’on a dû suivre pour s’instruire soi-même : or chacun peut
connoître, par sa propre expérience, que les idées sont plus faciles à
proportion qu’elles sont moins abstraites & qu’elles se rapprochent
davantage des sens ; elles ont encore l’avantage d’être déterminées
par elles-mêmes : les notions abstraites au contraire sont vagues,
n’offrent rien de fixe à l’essprit, & l’objet du Philosophe doit être
de déterminer ses idées, & de les fixer.
C’est donc une regle invariable d’inculquer par des exemples sensibles
& réitérés, les connoissances particulieres dont les maximes générales
& les termes abstraits supposent les impressions.
« Si l’on saisissoit les progrès des connoissances, dit un homme qui
en a bien démêlé l’origine (l’Abbé de Condillac), elles se suivroient
dans un tel ordre, que ce que l’une ajouteroit à celle qui l’auroit
immédiatement précédée, seroit trop simple pour avoir besoin de
preuves. De la sorte on arriveroit aux plus compliquées, & de
celles-là on descendroit sans peine aux plus simples : à peine
pourroit-on les oublier, ou du moins si cela arrivoit, la liaison qui
seroit entre elles, donneroit la facilité de les retrouver.
Par ce moyen, continue cet Auteur, on paroîtroit plutôt trouver des
vérités nouvelles, que démontrer celles qui sont déjà trouvées. On ne
convaincroit pas seulement les jeunes gens, on les éclaireroit ; on
les mettroit en état de se rendre raison de tous leurs progrès, & d’en
faire par eux-mêmes ; ils sauroient toujours où ils sont, d’où ils
viennent, où ils vont ; ils pourroient juger par eux-mêmes de la route
que le guide leur traceroit, & en prendre une plus sûre, s’ils
trouvoient du danger à la suivre. »
On doit autant étudier pour se former que pour s’instruire. Comment
est-ce que les hommes se forment & qu’ils acquierent des
connoissances ? C’est en voyant différens objets ; c’est en écoutant
les gens instruits, en expérimentant, en réfléchissant : celui qui a
plus vu, plus observé, plus réflechi, est le plus habile ; celui à
qui on a montré de meilleurs modeles, a le goût le plus sûr ; c’est
l’avantage que certains enfans ont sur d’autres : il a passé sous
leurs yeux un plus grand nombre d’objets ; il y a plus de choix dans
ceux qu’on leur a montrés ; ils ont de meilleurs modeles, plus
d’idées exemplaires. Un homme qui n’auroit vu que des tableaux de
Raphaël & du Titien, ne se contenteroit pas de peintres médiocres.
Il s’ensuit de ces observations, que toute méthode qui commence par
des idées abstraites, n’est pas faite pour les enfans, & qu’elle est
contraire à la nature de l’esprit humain : cette seule réflexion
bannit les abstractions de tous les Livres élémentaires de Grammaire,
de Rhétorique, de Philosophie & de Religion.
Il s’agit de bâtir une maison, on doit d’abord amasser des matériaux :
il s’agit d’élever l’édifice des connoissances humaines, il faut avoir
les idées particulieres qui composent cet édifice ; les faits, les
observations, les expériences en sont le fondement : c’est donc à les
assembler, à se rendre ces objets familiers, qu’on doit s’appliquer
dans les commencemens.
Que les enfans voient beaucoup d’objets, qu’on les varie, qu’on les
montre sous plusieurs faces & à diverses reprises ; on ne peut trop
remplir leur mémoire & leur imagination de faits & d’idées utiles,
dont ils puissent faire usage dans le cours de la vie.* « La variété
plaît sur-tout à cet âge, dit l’Abbé Fleury ; les enfans étudient puis
volontiers deux heures durant, quatre matieres différentes, qu’une
seule pendant une heure. Une étude sert de divertissement à l’autre ;
& plus elles sont diverses, moins il est à craindre qu’elles se
confondent. » Un autre grand Maître dans l’art d’enseigner
(s’Gravesande) dit dans le chapitre 30 de sa Logique, « que ceux qui
ont pris l’habitude de ne considérer qu’une sorte d’idées, quelque
habileté qu’ils puissent y avoir acquise, raisonnent presque toujours
mal sur d’autres objets ». Il ajoute, que pour « acquérir de la
flexibilité dans l’esprit & de l’étendue, il faut s’être appliqué à
plusieurs choses différentes entre elles. »
* Segnius irritant animos demissa per aures Quam quæ sunt oculis
subjecta fidelibus...
Tout ce qu’on doit savoir, n’est pas contenu dans les Livres : il y a
mille choses dont on peut s’instruire par la conversation, par l’usage
et la pratique ; mais il n’y a que des esprits déjà un peu formés, qui
puissent profiter de cette instruction. L’homme est fait pour agir, &
il n’étudie que pour s’en rendre capable. L’esprit d’étude dans le
monde, seroit opposé à celui d’affaires ; mais on entendra mal les
affaires, si on n’a pas étudié. L’important est d’acquérir les grands
principes des connoissances les plus ordinaires : l’expérience, qui
est la meilleure leçon, achèvera le reste. Si l’on n’a pas ces
principes, le seul conseil que l’on puisse prendre, c’est de suspendre
son jugement : de tous les préceptes de la Philosophie, c’est le plus
universel.
L’étude doit être l’occupation de la jeunesse, & le délassement du
reste de la vie pour remplir utilement les intervalles de l’action.
Le premier âge n’est pas la saison des récoltes, c’est le tems de
semer & de faire des provisions : l’objet des études n’est pas que les
jeunes gens, au sortir de la premiere éducation, possedent les idées
formées de toutes les Sciences : ce seroit un projet chimérique, un
beau rêve ; mais il se peut faire aisément qu’ils aient une teinture
des principales, qu’ils aient acquis un grand nombre de matériaux de
connoissances, & qu’ils aient l’art d’en acquérir ; art inestimable, &
peut-être supérieur aux connoissances mêmes.
Presque toute notre Philosophie & notre éducation ne roulent que sur
des mots ; ce sont les choses même qu’il importe de connoître.
Revenons au vrai & au réel ; car en soi la vérité n’est autre chose
que ce qui est, ce qui existe, & dans notre esprit ce n’est que la
connoissance des choses existantes.
Ce but est certainement plus juste, & le chemin pour y arriver, est
plus droit que le chemin tortueux par lequel les jeunes gens
n’arrivent qu’à la connoissance de mots ou d’abstractions.
Le moyen pour réussir, est d’exciter leur curiosité, d’aider l’esprit
& le génie, de donner du ressort à leur ame : c’est ce que l’on ne
fera jamais par des études abstraites, seches & ennuyeuses. Que ce que
vous leur présentez soit agréable ; piquez leur curiosité ; flattez
leur amour propre ; entretenez-les dans la gaieté qui est naturelle à
cet âge, & ne joignez pas aux études, l’idée de labeur & de peine ;
parmi les connaissances choisissez celles dont on peut tirer plus de
conséquences utiles, qui ont plus de rapport à l’usage de la vie
civile, aux mœurs & à la vertu ; celles qui élèvent l’ame & l’esprit :
préférez les opérations qui ont plusieurs utilités à la fois ; répétez
& approfondissez les mêmes dans toute la suite de l’éducation, de
sorte que depuis le commencement jusqu’à la fin ce ne soient que les
mêmes vérités, les mêmes choses plus développées.
L’expérience fait voir qu’on oublie, au sortir du College, presque
tout ce qu’on y a appris. Pourquoi ? C’est que les connoissances qu’on
y a acquises ne sont point liées avec les notions communes ; c’est que
l’on ne retient bien que ce qui a été souvent répété, & qu’il n’y a
que la répétition des mêmes idées qui puisse former des traces assez
fortes pour les conserver long-tems. L’expérience fait voir également
qu’on n’oublie jamais ce qui est gravé pendant l’enfance dans les
fibres délicates du cerveau, par des actes fréquens & réitérés. Il n’y
a point d’enfant qui ait oublié à jouer aux cartes.
C’est sur ces principes simples qu’est fondé le Plan que je propose.
Toute bonne méthode doit porter sur la nature de l’esprit humain & sur
des faits incontestables. Un Plan court peut contenir plus de choses
qu’un Plan allongé : ce qu’il y a de plus long, c’est l’Histoire ;
encore pourroit-on y faire beaucoup de retranchemens. Toutes les
sciences nécessaires à chaque homme peuvent être resserrées en peu de
volumes.
Une précaution nécessaire, c’est que l’on ne rejette pas, comme on
fait, toute la peine & tout le travail sur les enfans ; c’est en quoi
l’usage des Colleges est le plus vicieux, parce qu’il y a un trop
grand nombre d’Eleves dans une seule classe. C’est aux Maîtres à faire
travailler les enfans, mais ils doivent se charger de ce qu’il y a de
plus pénible ; & l’Etat doit soulager les Maîtres, autant qu’il est
possible, en faisant composer par des gens habiles des Livres
élémentaires & classiques.
De l’Education du premier âge, jusqu’à environ dix ans.
Les enfans n’ont point d’expérience, parce qu’ils n’ont rien vu ; ils
n’ont point d’attention, parce que la foiblesse de leurs organes ne
résisteroit pas à une tension soutenue sur le même objet ; ils n’ont
pas de jugement, parce qu’ils n’ont ni assez de matériaux dans
l’esprit pour les comparer, ni assez d’exercice & de force pour saisir
les détails sans lesquels toute comparaison manque de justesse. Ils
ont des sens qui sont les portes des connoissances ; de la mémoire qui
leur rappelle les choses absentes qu’ils ont vues ; ils ont de plus la
faculté de réfléchir sur leurs sensations, sur le sentiment intérieur
qui ne les abandonne jamais, non plus que les autres hommes, & sur les
représentations des uns & des autres, c’est-à-dire, sur leurs idées.
Il ne s’agit que d’employer ces facultés pour fixer leur attention,
pour perfectionner leur jugement, & leur procurer l’expérience qui
manque à cet âge.
J’avoue qu’après l’effort inconcevable qu’ont fait les enfans pour
apprendre à parler, ce qui me paroît le plus difficile dans toute
l’éducation, c’est de leur apprendre à lire. J’ai peine à comprendre
comment on y parvient, sur-tout par la méthode qu’on emploie pour les
instruire. Si l’on fait attention aux différentes combinaisons, à la
multiplicité des opérations que cette étude exige, à la quantité de
sons inutiles ou impropres qu’on leur fait articuler : on conviendra
que ce n’est pas une chose aisée, quoiqu’elle soit commune, & qu’il
faut nécessairement ou que ce soit presque l’effet d’une routine
méchanique, ou que leur esprit soit déjà capable d’une infinité de
combinaisons, lorsqu’il s’applique à des objets sensibles.
Ce qui porteroit à supposer cette capacité dans les enfans, c’est le
peu d’effort avec lequel ils apprennent des jeux qui exigent des
combinaisons assez fines. Mais d’un autre côté on peut demander si
cette facilité ne viendroit pas plutôt de ce qu’ils ont les idées
particulieres de la chose qu’ils font, & qu’ils font avec plaisir.
Je remarque que tout ce que fait la nature, quelque compliqué qu’il
soit, elle le fait aisément ; dès que l’art survient, la difficulté
naît ; l’art est long & pénible. Apprendre à parler, apprendre une
langue par l’usage, cela se fait naturellement & facilement :
apprendre à lire, apprendre une langue par regles & par art, c’est
l’occupation de plusieurs années.
Ainsi ce seroit une matiere digne de la recherche des bons Citoyens &
de l’attention des Gouvernemens que de fixer une fois la méthode la
plus simple d’enseigner à lire & d’enseigner les langues. Ce seroit
épargner beaucoup de peine aux enfans, d’embarras aux peres & aux
maîtres ; ce serait ménager bien du temps pour l’acquisition des
connoissances réelles. Je crois, d’après plusieurs expériences
réitérées, que le Bureau Typographique est sans comparaison ce qu’il y
a de mieux pour la lecture.
Mais je suppose qu’un enfant sache déjà lire & écrire ; qu’il sache
même dessiner, ce que je regarde comme nécessaire, je dis que les
premiers objets dont on doit l’occuper depuis cinq ou six ans jusqu’à
dix, sont l’Histoire, la Géographie, l’Histoire naturelle, des
Récréations physiques & mathématiques ; connoissances qui sont à sa
portée parce qu’elles tombent sous les sens, parce qu’elles sont les
plus agréables, & par conséquent les plus propices à occuper
l’enfance. S’il est vrai que ces objets soient la base & les matériaux
de nos idées, le fondement de la vie civile, de toutes les sciences &
de tous les arts sans exception, il est évident que c’est par-là qu’on
doit commencer l’instruction.
De l’Histoire.*
* M. Rousseau exclut les histoires de l’instruction des enfans.
Est-il nécessaire de dire ici que les Histoires sont à la portée des
enfans, & de prouver dans le dix-huitième siecle une vérité connue il
y a deux mille ans. Mais l’esprit de paradoxe sait tout réduire en
problême : sous prétexte de procurer aux enfans une expérience qui
leur soit propre, on prétend les priver du secours de l’expérience
d’autrui, comme s’il étoit impossible d’allier l’une avec l’autre.
On veut qu’ils n’aient pas d’autre école que le monde ; & on leur
défend de voir le monde : on veut qu’ils n’apprennent leur chemin,
qu’en s’égarant.
Le mal qu’il y a dans ces instructions, n’est pas qu’elles soient
toutes fausses ; c’est au contraire dans le mêlange du vrai, que
réside l’inconvénient.
Personne ne peut nier ce principe incontestable, & qui n’est pas
nouveau, c’est que la premiere instruction doit commencer par les
choses sensibles, par des faits, par ce que l’on voit, ce que l’on
touche, ce que l’on pese, ce que l’on mesure, ce que l’on dépeint, ce
que l’on décrit.
Ce sont les faits de la nature, ceux de l’art & ceux des hommes : je
parlerai dans un moment des premiers ; je n’envisage maintenant que
les faits des hommes, ou ceux de l’Histoire. Le spectacle de ce qui
s’est passé dans le monde, n’est autre, à la rigueur, que la
représentation de ce qui se passe tous les jours dans la place
publique ; les enfans peuvent voir l’un aussi bien que l’autre, si
l’on sait diriger leur vue : & il n’est pas besoin d’une plus grande
contention d’esprit. On sait qu’ils aiment avec passion les Contes &
les Histoires ; pourquoi les sévrer entierement d’un plaisir auquel
ils sont si sensibles ?
On ne sait que mettre entre les mains des peres, des meres, des
gouvernantes, pour les instruire à un certain âge, ou pour ne les pas
gâter : on leur lit des Contes de Fées ; on leur en fait d’effrayans
qui ont quelquefois des suites pour toute la vie : pourquoi ne pas
chercher à les instruire en les amusant ? Si la plupart des Histoires
sont au-dessus de leur capacité, est-ce une raison pour ne les pas
mettre à leur portée ? Ce seroit la faute des Ecrivains. L’enfant qui
entendra le Petit Poucet, la Barbe bleue, peut entendre l’Histoire de
Romulus & de Clovis. Ils savent, aussi bien que les hommes avancés en
âge, qu’on ne doit faire de mal à personne ; qu’on n’en doit pas faire
au public qui est composé de plusieurs personnes ; que les méchans,
c’est-à-dire, ceux qui font du mal, sont dignes de l’exécration
publique. Ces maximes toutes simples suffisent pour entendre presque
toutes les Histoires & pour en juger.
Une autre raison décisive pour en occuper les enfans, est que si on
les laisse jusqu’à un certain âge sans en entendre parler, ils ne
pourront plus dans la suite en apprendre, ni en retenir aucune : la
chose deviendroit physiquement impossible. Ils se trouveroient à
l’égard de toute Histoire, dans le cas où nous sommes par rapport à
celles de la Chine & du Japon, qu’on a tant de peine à imprimer dans
la mémoire, parce que les noms des hommes, des villes, des fleuves
n’ont jamais frappé nos oreilles. Ils se trouveroient dans le cas où
sont la plupart des femmes qui se plaignent de leur mémoire, parce
qu’ayant peu lu dans l’enfance, les traces que font des objets tous
nouveaux, s’effacent presque dans l’instant. Qu’on essaie de faire
retenir à un jeune homme de la campagne, la suite des Rois depuis
François I, & l’on verra ce que l’on doit penser de la proposition que
je combats.
Il faut donc se résoudre à lire de l’Histoire aux enfans, ou à la
leur laisser ignorer pendant toute la vie. Il y a même des contes &
des récits d’aventures fabuleuses, je ne les exclurois pas, s’ils ne
donnoient pas des idées d’êtres ou de vertus imaginaires. Les Romans
nuisent en ce qu’ils ne décrivent que les foiblesses de l’humanité, ou
en ce qu’ils peignent les hommes tels qu’ils ne sont pas. On verroit
mal, si les yeux étoient faits comme des Microscopes. Ces narrations
fausses augmentent, diminuent, ou affoiblissent la nature. Presque
tous les tableaux de Roman ne sont point de grandeur naturelle.
Mais laissons les paradoxes métaphysiques, & ne craignons point de
leur préférer des maximes enseignées par tous les Philosophes de
l’univers, adoptées par tous les hommes d’Etat, & consacrées par la
pratique de toutes les Nations policées ; tâchons seulement de rendre
les Histoires utiles aux enfans, & d’indiquer ce qu’elles doivent
contenir.
Je voudrois que l’on composât, pour leur usage, des Histoires de
toutes Nations, de tout siecle, & sur-tout des siecles derniers ; que
celles-ci fussent plus détaillées ; que même on les leur fît lire
avant celles des siecles plus reculés ; qu’on écrivît des vies
d’Hommes illustres dans tous les genres, dans toutes les conditions &
dans toutes les professions ; de Héros, de Savans, de femmes &
d’enfans célebres, &c. qu’on leur fît des peintures vives des grands
événemens, des exemples mémorables de vice ou de vertu, de malheur ou
de prospérité, &c.
Il faudroit que l’instruction fût toute faite dans ces livres ; qu’on
n’y laissât presque rien à ajouter au Maître, & qu’il n’eût, pour
ainsi dire, qu’à lire & à interroger. Je desirerois qu’à la suite de
chaque Histoire, on plaçât des questions pour voir ce que l’enfant
auroit retenu, pour le redresser, s’il avoit mal entendu, ou s’il ne
s’était pas attaché au plus essentiel.
C’est la méthode du judicieux Abbé Fleury, dans son Catéchisme
historique : il en prouve l’utilité dans une Préface très-philosophique,
qu’on lit peu, parce qu’on ne lit gueres les Préfaces, & sur-tout celle
d’un Catéchisme.
Ces Livres & ces Histoires serviroient en même-tems à former le coeur
& l’esprit des enfans, & on pourroit y faire entrer une morale*
entiere à leur portée, non en établissant, par des principes
abstraits, les regles du juste & de l’injuste ; mais en excitant ce
sentiment qui est assez vif chez eux, & qui le seroit également chez
tous les hommes, s’il n’étoit pas étouffé par le préjugé & par
l’intérêt.
* On peut faire ensorte, comme dit Nicole, qu’ils sachent toute la
morale, sans savoir presque qu’il y a une morale, ni qu’on ait eu
dessein de les en instruire ; ensorte que lorsqu’ils l’apprendront
dans le cours de leurs études, ils s’étonnent de savoir par avance
beaucoup plus qu’on n’y enseigne.
On pourroit ainsi les accoutumer de bonne heure à juger les hommes &
les actions : on leur inspireroit l’humanité, la générosité, la
bienfaisance, soit par l’éloge des hommes généreux & bienséance, soit
par la comparaison des grands exemples, de vertus ou de vices, de
Ciceron & de Catilina, de Neron & de Titus, de Sully & du Maréchal
d’Ancre. Des questions simples & des réponses courtes indiqueroient le
chemin ; leur esprit s’ouvriroit insensiblement, & se formeroit sans
effort à goûter ce qui est bien, & à détester ce qui est mal : ils
apprendroient par leurs exemples même, & par les jugemens qu’on leur
feroit porter sur leurs querelles particulieres, sur leurs actions,
qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne voudroit pas qui nous fût
fait ; que l’on n’est véritablement grand que pour le bien que l’on
fait aux hommes ; & qu’il faut faire à autrui tout le bien que l’on
peut faire.
La morale des enfans, & même celle des hommes faits, se réduit presque
à ces deux points.*
* On trouvera sur les vertus morales & politiques, des choses
excellentes dans l’Abbé Fleury, choix des études ; dans la Cyropédie
de Xénophon, dans Plutarque, dans les ouvrages de l’Abbé de
Saint-Pierre, dans Nicole, dans Locke, éducation des enfans, dans
le Sethos de l’Abbé Terrasson, qui n’a pas trop réussi, quoiqu’il y
ait des choses admirables pour la morale, parce qu’il n’y a que du
jugement, de la physique & de l’érudition, & qu’il faut de
l’imagination pour faire un Roman.
Combien l’émulation des enfans ne seroit-elle pas excitée par la
lecture des vies d’enfans célebres ? Il est étonnant que depuis
Baillet, qui en a fait un Livre exprès, on n’ait pas suivi cette idée
pour leur inspirer l’amour si précieux de la distinction.
On a dit qu’il falloit préférer dans les études celles qui sont plus
utiles, celles dont on peut tirer plus de conséquences pour les
mœurs, pour la conduite de la vie, pour les affaires publiques &
particulieres : or il n’est pas douteux que les Histoires modernes
renferment à cet égard plus d’utilités que les Histoires anciennes ;
celles de l’Europe, plus que les Histoires de l’Egypte & de la Chine ;
les Histoires du pays, plus que les étrangeres : c’est l’avis du savant
Grotius qui avoit employé un temps considérable à l’étude de
l’antiquité*, & c’est celui de tous les gens sensés.
* In universum non incipere ab antiquissimis, sed ab his quæ nostris
temporibus nostræque notitiæ propiùs cohærent, ac paulatim deinde in
remotiora eniti, magis è re arbitror. Ep. Hug. Grotii ad Maurerium.