ESSAI
L’EDUCATION NATIONALE,
OU
PLAN D’ÉTUDES
POUR LA JEUNESSE,
Par Messire LOUIS - RENÉ DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur -
Général du Roi au Parlement de Bretagne.
M. DCC. LXIII
Du 24 Mars 1763, Chambres assemblées.
LE Procureur-Général du Roi entré à la Cour, les Chambres assemblées,
a dit : MESSIEURS, un des principaux objets de mes Réquisitoires du 7
Décembre 1761, & du 24 Mai 1762, étoit de vous porter à représenter à
Sa Majesté combien il est important de réformer les Colleges du
Royaume & l’éducation qu’y reçoit la jeunesse ; à la supplier
d’ordonner aux Universités & aux Académies de dresser un Plan
d’Etudes, & de composer les livres élémentaires propres à le remplir.
Il paroît que la Nation est pleinement convaincue aujourd’hui de la
nécessité d’une réformation générale dans la méthode ordinaire des
Colleges. J’avois eu l’honneur de vous dire que je me proposois de
vous présenter un Mémoire sur ces objets ; ils sont si importants, que
je ne cesserai jamais de les recommander à votre vigilance. Je remplis
ma promesse, & mon desir est que ce Mémoire réponde à votre attente &
à vos espérances. Je ne me suis pas borné à des vues générales qui
n’eussent servi qu’à nous éclairer sur nos abus ; je suis entré dans
quelques détails qui m’ont paru nécessaires pour y remédier. J’ai
mieux aimé vous offrir un ouvrage utile qu’agréable. Mon but est de
prouver qu’à la place d’une éducation qui n’étoit propre tout au plus
que pour l’Ecole, on peut en substituer une qui forme des Sujets pour
l’Etat. Ce sont ici les vues d’un Citoyen qui vous demande, & à la
Nation entiere, des éclaircissemens pour le bien général de la Nation.
Le Ministere public n’est étranger à rien de ce qui est utile à
l’ordre public, mais il n’a que des vœux à former ; c’est au Roi qu’il
appartient de prescrire ce qui doit être fait, & c’est à vous,
Messieurs, qui exercez la Police en son nom, de faire exécuter, par
l’autorité qu’il vous a confiée, ce qu’il aura disposé par sa sagesse.
Je demande acte du dépôt que je fais d’un Mémoire sur l’éducation,
intitulé : Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la
Jeunesse. Fait au Parquet, ce 24 Mars 1763.
Signé, DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS : Retiré, & sur ce délibéré,
LA COUR a décerné acte au Procureur-Général du Roi du dépôt qu’il fait
présentement sur le Bureau, d’un Mémoire sur l’Education, intitulé :
Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la Jeunesse.
ESSAI
D’ÉDUCATION NATIONALE,
OU
PLAN D’ÉTUDES
POUR LA JEUNESSE,
Déposé au Greffe du Parlement de Bretagne, par Messire LOUIS-RENÉ DE
CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur-Général du Roi.
Réflexions préliminaires sur l’utilité des Lettres, sur la mauvaise
maniere de les enseigner, & sur la qualité des Maîtres.
LEs Cours Souveraines se sont occupées, depuis un an, des moyens
d’établir dans les Colleges, des Sujets capables d’instruire la
jeunesse. C’est peu de détruire, si on ne songe à édifier. Nous avions
une éducation qui n’étoit propre tout au plus qu’à former des Sujets
pour l’Ecole. Le bien public, l’honneur de la Nation, demandent qu’on
y substitue une éducation civile qui prépare chaque génération
naissante à remplir avec succès les différentes professions de l’Etat.
Je me suis proposé, dans ce Mémoire, d’en établir la nécessité, & d’en
indiquer les moyens. Pour en bien juger, il est peut-être nécessaire
de reprendre les choses de plus loin, de faire voir l’utilité des
sciences & des lettres, combien une bonne ou une mauvaise éducation
influent sur le bonheur ou sur le malheur d’une Nation, & d’examiner
en même tems ce qu’elle a droit d’exiger de ses Instituteurs.
Les sciences sont nécessaires à l’homme ; s’il a des devoirs à
remplir, il est important qu’il les connoisse : les connoître, c’est
posséder la plus utile de toutes les sciences ; c’est être fort avancé
dans la carriere où se forment les Citoyens utiles. L’ignorance n’est
bonne à rien, & elle nuit à tout. Il est impossible qu’il sorte
quelque lumiere des ténebres, & on ne peut marcher dans les ténebres
sans s’égarer.
Si les apologistes de l’ignorance ne prétendent préconiser que celle
qui conduiroit à un doute sensé & raisonnable, qui ne décide point,
parce qu’elle se connoît elle-même, ils auroient dû lui donner le nom
de science ; c’est en effet une science très-réelle & très-estimable,
que de savoir douter & apprécier son impuissance. Mais je parle ici
de l’ignorance proprement dite, qui est presque toujours
présomptueuse, qui décide, approuve & condamne avec une égale témérité ;
& je dis que si on en compare les funestes effets avec l’abus des
sciences, la question est décidée. Il n’y a personne qui ne dise comme
moi, que l’ignorance nuit à tout, & qui ne forme des vœux pour le
rétablissement des bonnes études, afin de diminuer, autant qu’il est
possible, l’abus du savoir.
Les siecles les plus grossiers & les plus ignorans ont toujours été
les plus vicieux & les plus corrompus. Laissez l’homme sans culture,
ignorant & par conséquent insensible sur ses devoirs, il deviendra
timide, superstitieux, peut-être cruel. Si on ne lui enseigne pas le
bien, il se préoccupera nécessairement du mal. L’esprit & le cœur ne
peuvent rester vuides.
Abandonnons tous les paradoxes sur l’inutilité ou sur le danger des
sciences ; séparons les choses de l’abus qui peut s’y trouver ;
dirigeons les études vers la plus grande utilité publique ; & en
attendant que l’on sache si la société humaine telle qu’elle est, si
l’homme tel qu’il n’est pas, pourroient s’en passer, travaillons à
imprimer dans l’esprit des jeunes gens les connoissances qui leur
seront nécessaires pour remplir les différentes professions, y
travailler à leur bonheur, à celui des autres, & contribuer par
conséquent au bien général de la société.
On ne craint pas d’établir en général, que dans l’état où est
l’Europe, n’ayant point à redouter les invasions des Barbares, le
peuple qui sera le plus éclairé (toutes choses étant égales
d’ailleurs, ou même ne l’étant pas entièérement) aura toujours de
l’avantage sur ceux qui le seront moins ; il les surpassera par son
industrie, il les subjuguera peut-être par ses armes : toutes les
professions étant mieux remplies, les emplois mieux exercés, les
esprits plus cultivés & plus solides, les opérations publiques &
particulieres mieux concertées & mieux exécutées ; la discipline en
tous genres sera meilleure & mieux observée, l’administration
intérieure & extérieure plus sage, les abus seront moindres & plutôt
réprimés.
Il faut s’appliquer dans l’enfance & dans la jeunesse, sans quoi on
devient ordinairement incapable de s’appliquer le reste de sa vie. La
nature met de la différence entre les hommes (on n’en peut douter),
l’éducation en met peut-être davantage. Le talent est un don de la
nature ; mais il entre dans le talent bien apprécié, beaucoup de ce
qu’on appelle art acquis, habitude. S’il étoit possible de décomposer
le talent d’un Bossuet, d’un Corneille, d’un Racine, d’un la Fontaine,
on trouveroit à la vérité le fonds le plus riche, mais perfectionné
par un long & continuel exercice ; la culture ajoute toujours à la
bonté & à la fécondité du terroir. L’application sans talent ne fera
que des hommes médiocres ; le talent sans application ne produira
jamais des hommes supérieurs.
Supposer que la nature fait tout, que l’exercice & l’application
n’ajoutent rien aux talens naturels, c’est une maxime pernicieuse qui
entretient la nonchalance des bons esprits, & augmente le
découragement des médiocres. On reconnoît, par l’expérience, que
presque tous les hommes ne vont pas si loin qu’ils pourroient aller,
s’ils apportoient à ce qu’ils sont, une grande application. Il ne faut
pas s’y méprendre, tous ceux qui sont nés pour avoir de l’esprit, ne
sont pas gens d’esprit. Il est d’une utilité universelle, que l’on
soit convaincu dans toutes les professions qu’il est impossible de
bien savoir ce que l’on n’a pas bien appris.
Nier la force de l’éducation, c’est nier contre l’expérience la force
des habitudes. Que ne pourroit point une institution formée par les
loix, & dirigée par des exemples ! Elle changerait en peu d’années les
mœurs d’une Nation entiere ; chez les Spartiates, elle avoit vaincu la
nature même ; il y a un Art de changer la race des animaux ; n’y en
auroit-il point pour perfectionner celle des hommes ?
Si l’humanité est susceptible d’un certain point de perfection, c’est
par l’institution qu’elle peut y arriver. L’objet du Législateur doit
être de procurer aux esprits le plus haut degré de justesse & de
capacité qu’il est possible, aux caracteres le plus haut degré de
bonté & d’élévation, aux corps le plus haut degré de force & de santé.
On ne doit pas espérer d’atteindre aisément à ce point de perfection ;
trop d’obstacles s’y opposent, sur-tout parmi nous ; mais on doit
toujours tendre au but, c’est le moyen d’en approcher de plus près.
Les mœurs publiques d’une grande Nation ne sont pas toujours bonnes ;
la débauche trop universelle de la jeunesse, le luxe trop répandu, le
peu d’amour de la Patrie & du bien public, l’inquiétude naturelle de
nos esprits, la dissipation, l’oubli des devoirs essentiels de sa
profession, une multitude de causes connues, s’opposent à la
considération due au mérite & à la vertu, & qui en est la plus
flatteuse récompense. Sans la considération personnelle, toute
institution sera imparfaite, quand même les loix la favoriseroient.
Quid leges sine moribus vanæ proficiunt ? disoit un des plus beaux &
des meilleurs esprits de l’Antiquité. [Horace 3, Od. 24.] Mais le
Gouvernement peut subjuguer les mœurs même ; les titres, les honneurs,
le blâme qu’il distribue, ont cours comme sa monnoie.
Les études publiques ne sont pas dirigées vers la plus grande utilité
publique ; c’est un fait dont la vérité est portée jusqu’à la
démonstration : heureusement la possibilité de les réformer, est
aussi-bien prouvée que sa nécessité. Il y a un nombre prodigieux de
vérités connues, éparses dans une infinité de livres, répandues dans
une infinité de têtes ; il ne s’agit que de les recueillir & de les
mettre en ordre, pour éclairer les Maîtres & les Instituteurs ; mais
puisque l’éducation péche dans le principe même, il faut reprendre
l’édifice dès le fondement.
Je ne répéterai point ici tout ce qu’on a remarqué de défectueux dans
la méthode ordinaire. La somme des lumières a beaucoup augmenté depuis
deux siecles ; ainsi il est facile de mieux faire que ceux qui nous
ont précédés ; mais nous ne devons pas oublier les services qu’ils ont
rendus à l’humanité. L’établissement des Universités & des Colleges a
banni l’ignorance grossiere ; & le plan d’études, qu’on adopta, étoit
peut-être le meilleur qu’il fût possible de suivre alors. Dès le
commencement du dernier siecle, l’Université desiroit une réformation
dans les études. Des circonstances plus heureuses doivent déterminer
aujourd’hui à corriger la mauvaise routine des Colleges, & à chercher
une maniere plus utile d’enseigner & d’appprendre.
Notre éducation se ressent par-tout de la barbarie des siecles passés,
où l’on ne faisoit étudier que ceux que l’on destinoit à la
Cléricature ; où l’on n’avoit de livres que ceux qui étoient copiés
par des Moines ; où l’on étoit obligé d’envoyer à Rome pour faire
transcrire les Ouvrages de Ciceron ; où les Nobles savoient à peine
lire & écrire ; où les guerres & les pillages rendoient les livres si
rares & les études si difficiles ; où il n’y avoit d’Ecoles que dans
les Cathédrales & dans les Monasteres. La Langue maternelle des
François n’était alors qu’un jargon informe & incertain : un Latin
barbare s’étoit emparé des Ordonnances, des Chartes des Rois, des
Arrêts des Cours Souveraines. La Philosophie se réduisoit à disputer
sur les livres d’Aristote ; la Morale n’instruisoit point l’homme de
ses devoirs ; la Physique ne rapportoit qu’à des causes chimériques,
des effets qu’on ne songeoit pas même à observer. A la place de
l’Astronomie & de l’Histoire naturelle, régnoient des Fables qui
amenerent les délires de l’Astrologie & des pratiques superstitieuses
de Médecine. La Théologie & la Jurisprudence n’aboutissoient qu’à des
disputes d’Ecoles ou à des opinions de Docteurs, parce qu’on
abandonnoit les textes, faute de critique, pour s’en rapporter à des
sommaires ou à des gloses.
Si l’on voit des vertus sublimes & des talens éminens briller au
milieu des ténebres de ces siecles d’ignorance, c’est par un effort de
la nature seule, & qu’elle ne fait que rarement. Quels hommes qu’un
Abbé Suger, un Bertrand du Guesclin, un Barbasan, un Bayard, & dans
les tems moins reculés, un Connétable de Montmorenci, un Colbert, qui
n’avoient pas étudié ! Qu’on ne s’en étonne pas ; les idées d’honneur &
de vertus prédominent dans les ames supérieures, & les sentimens sont
bien au-dessus des connoissances acquises : il doit paroître plus
étonnant encore, qu’on ait fait des découvertes du premier ordre dans
ces tems de barbarie. Elles ont été le fruit du génie dont le
caractere propre est de percer les ténebres les plus épaisses, & de
s’élever même au-dessus des siecles éclairés. La meilleure culture de
l’esprit ne peut donner le génie, mais on doit tâcher au moins
d’établir une éducation qui ne l’étouffe pas.
Au renouvellement des lettres & des sciences, les ténebres qui
couvroient l’Europe depuis si long-tems, disparurent ; l’Imprimerie
fut inventée, des Colleges furent fondés, l’émulation fut excitée, &
on eut honte d’être ignorant ; mais l’éducation fut trop concentrée
dans les Colleges, & elle est restée presque toute scholastique.
Les Lettres ne sont qu’une partie de l’institution d’une nation ;
l’institution a des vues plus étendues : elle est pour un Etat ce
qu’est l’éducation pour les Particuliers. Son objet est de rendre une
nation plus éclairée en tout genre, & par conséquent plus florissante.
Les lettres sont à la fois la nourriture des esprits, l’instruction &
l’ornement du monde. Platon & Ciceron, qui ont instruit leurs
contemporains, éclairent encore aujourd’hui l’univers ; & la postérité
la plus reculée profitera de leurs leçons. On doit regarder les
lettres dans un Etat, comme la source & l’appui des vertus humaines &
civiles. Malheur aux Nations, chez qui l’amour des lettres viendroit à
s’éteindre !.
Elles ont reçu en France les témoignages les plus éclatants de la
protection de nos Rois ; & les établissemens qu’ils ont faits pour
assurer toute espece d’instruction, eussent été le fondement le plus
solide de la prospérité publique, si la premiere institution de la
jeunesse eût été bien dirigée. Les Universités, les Académies, les
Chaires de Langue, les Ecoles d’Hydrographie, tout sembloit concourir
à former des Citoyens distingués dans tous les genres. Le Monarque qui
nous gouverne, a encouragé les sciences, & a excité l’émulation en
envoyant des Observateurs au Nord, à l’Equateur, au Cap de Bonne-
Espérance, en fondant une Ecole Militaire ; mais malheureusement des
secours si précieux ne sont offerts qu’en sous-ordre, si j’ose
m’exprimer ainsi. La premiere institution nationale est demeurée la
même, & on y a tout asservi : elle est restreinte par-tout à
l’éducation des Colleges, & cette éducation a été bornée à l’étude de
la langue Latine. On n’acquiert dans la plûpart des Colleges aucune
connoissance de notre langue ; on n’y apprend qu’une Philosophie
abstraite qui ne peut être d’aucun usage dans le cours de la vie ; qui
ne renferme ni les principes de Morale nécessaires pour se bien
conduire dans la société, ni rien de ce qu’il importe de savoir,
étant homme. La Religion n’y est pas enseignée avec plus de soin ;
ensorte que la jeunesse quitte le College sans avoir presque rien
appris qui puisse lui servir dans les différentes professions.
J’en appelle à l’expérience & au témoignage de la Nation, de ceux même
qui par préjugé soutiendroient la méthode ordinaire. Les connoissances
que l’on acquiert au College, peuvent-elles s’appeler des
connoissances ? Que fait-on après dix années qu’on emploie, soit à se
préparer à y entrer, soit à se fatiguer dans les cours des différentes
Classes ? Sait-on même la seule chose qu’on y a étudiée, les langues,
qui ne sont que des instrumens pour frayer la route des sciences ? A
l’exception d’un peu de Latin qu’il faut étudier de nouveau, si l’on
veut faire usage de cette langue, la jeunesse est intéressée à
oublier, en entrant dans le monde, presque tout ce que ses prétendus
Instituteurs lui ont appris. Est-ce-là le fruit que la Nation devroit
tirer de dix années du travail le plus assidu ?
Sur mille Etudians qui ont fait ce qu’on appelle leur cours
d’Humanités & de Philosophie, à peine en trouveroit-on dix qui fussent
en état d’exposer clairement & avec intelligence les premiers élémens
de la Religion, qui sçussent écrire une lettre, qui pussent discerner
habituellement une bonne raison d’une mauvaise, un fait prouvé de
celui qui ne l’est pas.
Les Grecs & les Romains plus sages que nous & plus vigilans sur un
objet aussi important que l’éducation, ne l’avoient pas abandonnée à
des hommes qui eussent des vues & des intérêts différens de ceux de la
patrie ; elle étoit dirigée par des Législateurs ou par des
Philosophes capables de l’être. Solon n’eût jamais confié à des
Spartiates, à plus forte raison à des Ilotes*, l’éducation des
Athéniens & Lycurgue n’eût pas confié aux Athéniens celles des
Spartiates, Lorsqu’Antipater demanda à ces derniers cent cinquante
enfans pour ôtage, ils répondirent qu’ils aimoient mieux donner le
double d’hommes faits, de peur qu’une éducation étrangere ne corrompît
leurs enfans.
* C’étoient des Esclaves de Sparte.
L’éducation devant préparer des Citoyen à l’Etat, il est évident
qu’elle doit être relative à sa constitution & à ses loix ; elle
seroit fonciérement mauvaise, si elle y étoit contraire : c’est un
principe de tout bon Gouvernement, que chaque famille particuliere
soit réglée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes.
Comment a-t-on pu penser que des hommes qui ne tiennent point à
l’Etat, qui sont accoutumés à mettre un Religieux au-dessus des Chefs
des Etats, leur Ordre au-dessus de la Patrie, leur Institut & des
Constitutions au-dessus des Loix, seroient capables d’élever &
d’instruire la jeunesse d’un Royaume. L’enthousiasme & les prestiges
de la dévotion avoient livré les François à de pareils Instituteurs,
livrés eux-mêmes à un Maître étranger. Ainsi l’enseignement de la
Nation entiere, cette portion de la législation qui est la base & le
fondement des Etats, étoit resté sous la direction immédiate d’un
Régime Ultramontain, nécessairement ennemi de nos Loix. Quelle
inconséquence, & quel scandale !
Sans approfondir toutes les conséquences qui résulte d’un abus si
énorme, doit-on s’étonner que le vice de la Monasticité ait infecté
toute notre éducation ? Un Etranger à qui on en expliqueroit les
détails, s’imagineroit que la France veut peupler les Séminaires, les
Cloîtres & des Colonies Latines. Comment pourroit-il supposer que
l’étude d’une langue étrangere, des pratiques de Cloître, fussent des
moyens destinés à former des Militaires, des Magistrats, des Chefs de
famille propres à remplir les différentes professions, dont l’ensemble
constitue la force de l’État ?
Nous sommes imbus des notions Monastiques qui nous gouvernent sans que
nous le sachions & sans qu’on s’en apperçoive. De petites pratiques de
dévotion (& pourquoi n’oseroit-on-pas le dire, puisque le sage & le
vertueux Abbé Fleury l’a dit) qui ne rappellent point les grandes
idées de la Religion, ont saisi les Chefs des Eglises.
De là ces Congrégations, ces Confrairies, ces Conventicules, qui
détournent les Chrétiens des lieux où ils doivent apprendre la
Religion, qui empêchent les Pasteurs de s’instruire assez solidement
pour être en état d’instruire les autres.
S’il est question d’Ecoles, de Colléges, dans l’instant les notions
mystiques s’emparent des personnes principales, & on ne parle que de
Communautés de Religieux ou au moins d’Ecclésiastiques, pour leur en
confier la direction. On doute si des Professeurs mariés peuvent
instruire les enfans. Quand on songe que dans le quinzieme siecle il
fallut une Ordonnance, & une Ordonnance d’un Légat du Pape* en France
pour permettre aux Médecins de se marier, que peut-on penser de
l’effet des préjugés Ecclésiastiques ? On veut exclure ceux qui ne sont
pas célibataires des places purement civiles. Quel paradoxe ! Il
semble qu’avoir des enfans soit une exclusion pour pouvoir en élever,
que l’on prenne des précautions pour empêcher l’Etat de se peupler, ou
pour qu’il ne se peuple pas trop. Le bien de la société exige
manifestement une éducation civile ; & si on ne sécularise pas la
nôtre, nous vivrons éternellement sous l’esclavage du pédantisme.
* En 1452, le Cardinal d’Estouteville, Légat en France, réforma
l’Université, accorda aux Médecins la liberté de se marier, & leur
défendit en même temps, comme marque de souillure, de faire à l’avenir
leurs assemblées dans l’Eglise de Paris, sous les tours, comme ils
faisoient quelquefois. Pasquier. Recherches, tom. 1, pag. 275.
Pourquoi faut-il en effet, que les Colleges soient administrés par des
Moines ou par des Prêtres ? Sous quel prétexte l’instruction dans les
lettres & dans les sciences leur seroit-elle exclusivement dévolue ?
Les Ecclésiastiques présenteront toujours le motif d’instruire les
enfans dans la Religion. Il est certain que de toutes les instructions
c’est la plus importante ; mais est-il vrai que les seuls
Ecclésiastiques puissent leur apprendre le Catéchisme, leur enseigner
le François & le Latin, expliquer Horace & Virgile ?
Il y a d’excellens Catéchismes imprimés ; il n’est pas nécessaire
d’être promu aux Ordres pour lire à des enfans ceux de Bossuet ou de
Fleury ; & l’on peut demander s’il est besoin d’en faire tous les
jours de nouveaux, ou de réformer si souvent ceux qui sont faits.
C’est dans le sein des familles chrétiennes, dans les instructions de
la Paroisse, que les enfans doivent prendre les élémens du
Christianisme. Les Eglises sont les véritables écoles de la Religion.
Les Jésuites, qu’on nommoit Ecoliers approuvés, & qui l’enseignoient,
n’étoient pas véritablement Ecclésiastiques, quoiqu’ils en portassent
l’habit. Au surplus, employer 40 ou 50 demi-heures par an à expliquer
bien ou mal le Catéchisme de Canisius, ce n’est pas ce que des
personnes instruites appelleroient enseigner la Religion.
Un Aumônier ou Chapelain dans chaque College pourroit suffir à cette
fonction, sous prétexte de laquelle les Ecclésiastiques prétendant
l’administration des Colleges comme un patrimoine exclusif.
Je ne dois pas oublier une remarque importante ; c’est que
présentement presque tous les hommes distingués dans les sciences &
dans les lettres, sont des laïques. On ne cesse de répéter qu’il n’y a
pas assez de Prêtres pour remplir les fonctions du Ministere
Ecclésiastique ; & pourquoi donc veut-on en faire des Professeurs de
Colleges & des Précepteurs ?
Une foule de Prêtres oisifs inondent les villes, tandis que les
campagnes sont dépourvues de Ministres. Ils ne veulent plus les
habiter ; & voilà qu’on leur cherche dans les Cités de nouvelles
places dont on puisse disposer, comme de titres de Bénéfices
amovibles. Une des maladies de l’Etat est que chacun veut avoir à ses
ordres des troupes qui ne soient pas à ses frais.
Pour professer les Lettres & les Sciences, il faut des personnes qui
fassent profession des Lettres. Le Clergé ne peut pas trouver mauvais
qu’on ne mette pas, généralement parlant, les Ecclésiastiques dans
cette classe. Je ne suis pas assez injuste pour les en exclure ; je
reconnois avec plaisir qu’il y en a plusieurs dans les Universités &
dans les Académies qui sont très-instruits & très-capables
d’instruire. Je n’omettrai pas les Prêtres de l’Oratoire, qui sont
dégagés des préjugés de l’Ecole & du Cloître, & qui sont Citoyens ;
mais je réclame contre l’exclusion des Séculiers. Je prétends
revendiquer pour la Nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat,
parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute Nation
a un droit inaliénable & imprescriptible d’instruire ses membres ;
parce qu’enfin les enfans de l’Etat doivent être élevés par des
membres de l’État.
Le droit exclusif qu’on voudroit accorder aux Prêtres séculiers &
réguliers, d’instituer la jeunesse, n’est pas le seul inconvénient qui
résulte des notions monastiques ; on peut en remarquer de nouveaux
jusques dans les détails de l’éducation des Colleges.
Chez les Réguliers, l’objet des exercices est plutôt de former les
Maîtres que d’instruire les Disciples. Dans les premières années, un
jeune Régent, qui n’est qu’un vieil Ecolier, acheve le cours de ses
études aux dépens d’autrui. Il surcharge ses éleves de thêmes qui lui
coutent peu à dicter, de longues & d’ennuyeuses leçons. Toute la peine
& tout le travail est du côté des enfans ; pendant ce temps il
s’occupe à ce qui peut lui être utile : il fait des collections, des
extraits ; il se prépare par des discours à la prédication, ou à la
direction par des lectures. Dès qu’il est formé & qu’il s’est mis en
état, par les connoissances qu’il a acquises, d’être utile aux autres,
il abandonne cet enseignement, & va remplir la vocation à laquelle il
est destiné pour la gloire & le profit de son Ordre.
L’administration des Classes se ressent de l’uniformité des Cloîtres ;
les corrections tiennent de la discipline claustrale, & semblent
faites pour abaisser les cœurs qu’il faudroit chercher à élever.
Toute cette manutention est triste & rebutante ; son effet le plus
ordinaire est de faire haïr l’étude pour toute la vie. Des hommes
faits résisteroient à peine à la vie sédentaire & contrainte, à
laquelle on assujettit les enfans. Il est contre la nature, que dans
un demi-jour ils demeurent assis pendant cinq ou six heures. Il regne
d’ailleurs dans les études qu’on leur fait faire, une monotonie, qui
les jette presque nécessairement dans l’indolence & le dégoût.
Toujours du latin & des thêmes ! Loin d’inspirer du goût pour aucune
Science, pour aucun Art, l’ennui & la sécheresse qui accompagnent
par-tout l’étude, donnent de la répugnance pour les élémens de toutes
les Sciences, de tous les Arts : aussi rien n’est plus ordinaire que de
voir les jeunes gens abandonner toute lecture au sortir des Colleges.
Le premier fruit de ce qu’on nomme institution de la jeunesse, est de
la laisser sans objet d’application, dans l’âge où il seroit plus
nécessaire de l’appliquer, pour prévenir les dangers multipliés d’un
loisir, que remplissent les assauts des passions les plus fougueuses.
Comparons la sombre obscurité de nos classes à la gaieté du Portique &
du Licée. Parmi nous, un Régent presque enfant, qui revient l’esprit
frappé d’une extase de deux années, opprimé par le despotisme, opprime
d’autres enfans. Chez les Grecs, les jeunes gens se promenoient ; ils
prenoient dans ces lieux, s’il est permis de me servir de ce terme,
leurs leçons & leurs ébats ; ils conversoient avec les Aristides, les
Miltiades, les Platons, les Aristotes, les Xénophons, les Démosthenes,
&c.
Dans nos Colleges, nul amusement pour des esprits légers qu’il
faudroit plutôt réjouir par quelque diversité & par des études
agréables ; les seuls divertissemens sont des Enigmes, des Ballets,
des pieces dramatiques aussi ridiculement composées que déclamées ;
exercices d’autant plus méprisables, que la perte du temps se réunit
aux exemples du plus mauvais goût.
Des Maîtres habitués aux subtilités scholastiques, y exercent les
jeunes gens qui contractent l’habitude de disputer & de chicaner. Il
y en a qui dans le reste de leur vie semblent être toujours sur les
bancs de l’école.
Mais le plus grand vice de l’éducation & le plus inévitable peut-être,
tant qu’elle sera confiée à des personnes qui ont renoncé au monde, &
qui, loin de chercher à le connoître, ne doivent songer qu’à le fuir,
c’est le défaut absolu d’instruction sur les vertus morales &
politiques. Notre éducation ne tient point à nos mœurs comme celle des
Anciens. Après avoir essuyé toutes les fatigues & l’ennui des
Colleges, la jeunesse se trouve dans la nécessité d’apprendre en quoi
consistent les devoirs communs à tous les hommes ; elle n’a reçu aucun
principe pour juger des actions, des mœurs, des opinions, des
coutumes ; elle a tout à apprendre sur des articles si importans. On
lui inspire une dévotion qui n’est qu’une imitation de la Religion ;
des pratiques pour tenir lieu de vertu, & qui n’en sont que l’ombre.
On a trop mis à l’écart le soin de la santé, les moyens de la
conserver, & les exercices du corps. On a négligé ce qui regarde les
affaires les plus communes & les plus ordinaires, ce qui fait
l’entretien de la vie, le fondement de la Société civile. La plupart
des jeunes gens ne connoissent ni ce monde qu’ils habitent, ni la
terre qui les nourrit, ni les hommes qui fournissent à leurs besoins,
ni les animaux qui les servent, ni les ouvriers & les artisans qu’ils
emploient ; ils n’ont même là-dessus aucun principe de connoissance.
On ne profite point de leur curiosité naturelle, pour l’augmenter. Ils
ne savent admirer ni les merveilles de la nature, ni les prodiges des
Arts. Ainsi ce qu’on leur enseigne, ce qu’on ne leur enseigne pas, la
maniere de leur donner des instructions & de les en priver, tout est
marqué du sceau de l’esprit Monastique.
Cet esprit qui n’a pour but que d’asservir toutes les facultés de
l’ame à l’observance d’une Regle Religieuse, ne pouvoit que donner des
bornes aux Sciences, & mettre, pour ainsi dire, entre elles un mur de
séparation. Ce n’est pas dans ces lieux, où l’étude des Sciences
utiles au monde est purement accessoire, qu’on pouvoit songer que les
vérités ont toutes un rapport entre elles ; qu’elles sont plus aisées
à saisir lorsqu’on a des points de jonction ; qu’il étoit essentiel de
les rapprocher les unes des autres, afin de les mieux reconnoître,
puisque c’est ordinairement le caractere des erreurs, d’être isolées &
inconséquentes.
Ce n’est pas d’une administration des Colleges, semblable à la
pratique de la Regle d’un Ordre Religieux, qui oblige également tous
les Membres, qu’on pouvoit espérer de diversifier l’instruction, & de
la rendre quelquefois différente, selon les personnes. Celui qui doit
commander un jour des Armées, ou qui est destiné aux premieres places
de la Magistrature, est élevé comme le fils d’un Major de Milice
Bourgeoise ou comme le fils d’un Praticien de village. Je ne me
plaindrois pas de ce que l’on donnât une bonne éducation aux petits
comme aux grands. Je regrette de ce qu’on en donne une également
mauvaise à tous.
Ce n’est donc qu’en nous délivrant de cet esprit Monacal, qui depuis
plus de deux siecles embarrasse les Etats policés, par des entraves de
toute espece, qu’on peut parvenir à établir une base d’éducation
générale, sur laquelle portent toutes les instructions particulieres.
Cette base ne peut être fondée que sur un systême lié des
connoissances humaines, comme l’a dit judicieusement, il y a plus de
quinze ans, l’Auteur des Considérations sur les mœurs, puisqu’il est
indispensable que toutes les parties de l’instruction tendent au même
but.
Du nombre des Colleges & des Etudians.
Tout se tient dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique ;
l’éducation des Particuliers & celle des Colleges, sont relatives à
l’institution d’une Nation, & à la constitution même de l’Etat.
Est-il Militaire ou Commerçant ? Est-ce une Monarchie, une République,
une Aristocratie, un Etat peuplé ou dégarni d’habitans ? Il est
évident que toute police générale, toute opération politique, dépend
d’un calcul exact des différentes professions du Clergé, de la
Noblesse, du Militaire, des Officiers de Justice, des Commerçans, des
Laboureurs, des Artisans, &c.
Par exemple, on demande s’il y a trop, ou trop peu de Colleges en
France. La résolution de cette question dépend de savoir s’il y a
assez de Laboureurs, assez de Soldats ; s’il n’y a pas trop de
Praticiens, s’il y a trop ou trop peu d’Ecclésiastiques, de Gens de
lettres ; en un mot, elle dérive de la proportion qui regne ou qui
doit regner entre les différentes professions combinées avec leur
utilité & leur nécessité. Sans entrer dans un détail qui seroit
inutile ici, & en supposant la proportion qui paroît fixée à un
centième pour le Militaire, par l’expérience des siecles & des
Nations, je réponds qu’il n’y a pas assez de Laboureurs dans un Pays
où il y a des terres en friche, & où l’État, assez riche par lui-même
pour exporter ses productions naturelles, importe souvent celles de
l’Etranger qu’il pourroit fournir.
L’excès n’est point à craindre dans une profession qui nourrit les
autres, & qui apporte continuellement des valeurs réelles dans l’Etat,
mais il est dangereux dans toutes celles qui ne créant aucune nouvelle
valeur, vivent par celle qui les crée.
Est-il besoin pour l’instruction des Peuples & pour le bien de la
Religion, qu’il y ait au moins deux cens cinquante mille Prêtres, ou
Religieux ou Religieuses dans le Royaume ?
Du temps du Pape Saint Corneille, il n’y avoit dans la Ville de Rome*
que quarante-six Prêtres, & en tout cent cinquante-quatre Clercs,
quoiqu’il y eut un peuple innombrable ; il y en a maintenant plusieurs
milliers. Il n’y en avoit pas assez alors, ou il y en a trop
présentement. Le nombre des Ecclésiastiques s’est prodigieusement
accru dans tous les Pays Catholiques. Quelles fonctions ont-ils donc
aujourd’hui qu’ils n’eussent pas dans ces temps florissans de la
Religion ?
* Eusebe, Hist. Eccles. l. 6. chap. 43. Fleury, Mœurs des Chrétiens,
p. 192.
L’instruction des Procès exige-t-elle ce nombre incroyable d’Officiers
& de Suppôts de judicature, qui désolent les Habitans des Villes & des
Campagnes. Seyssel, sous Louis XII, comptoit en France plus
d’Officiers de Justice, que dans tous les Royaumes de l’Europe
ensemble. Ce calcul étoit sans doute exagéré ; mais à quel point ce
nombre ne s’est-il pas augmenté depuis ?
N’y a-t-il pas trop d’Ecrivains, trop d’Académies, trop de Colleges ?
Autrefois il étoit difficile d’être sçavant, faute de Livres :
maintenant la multitude de Livres empêche de l’être. On peut dire,
comme Tacite : Ut multarum rerum, sic litterarum intemperantia
laboramus. Il n’y a jamais eu tant d’Etudians dans un Royaume où tout
le monde se plaint de la dépopulation le Peuple même veut étudier ;
des Laboureurs, des Artisans envoient leurs enfans dans les Colleges
des petites Villes, où il en coûte peu pour vivre ; & quand ils ont
fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu’à dédaigner la
profession de leurs peres, ils se jettent dans les Cloîtres, dans
l’Etat Ecclésiastique ; ils prennent des Offices de Justice, &
deviennent souvent des Sujets nuisibles à la Société. Multorum manibus
egent res humanæ, paucorum capita sufficiunt.
Les Frères de la Doctrine Chrétienne, qu’on appelle Ignorantins, sont
survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire & à
écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner & à manier
le rabot & la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les
rivaux ou les successeurs des Jésuites*. Le bien de la Société demande
que les connoissances du Peuple ne s’étendent pas plus loin que ses
occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier, ne s’en
acquittera jamais avec courage & avec patience. Parmi les gens du
Peuple il n’est presque nécessaire de sçavoir lire & écrire qu’à ceux
qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre.
* Depuis qu’ils sont établis à Brest & à S. Malo, on a peine à trouver
des Mousses ou de ces jeunes garçons qui servent dans un vaisseau, &
qui sont destinés à être Matelots. Dans trente ans d’ici, on demandera
pourquoi il manque des Matelots dans les Ports.
On sçait que dans une bonne institution on ne doit pas multiplier
l’espece des hommes qui vivent aux dépens des autres, & qu’il faut
contenir ces professions dans les bornes du nécessaire. Il semble que
dans la pratique on ait adopté la maxime contraire. Bientôt nous
n’aurons plus dans le Peuple que de misérables Artisans, des Miliciens
& des Etudians.
Ainsi il est plus avantageux à l’Etat qu’il y ait peu de Colleges,
pourvu qu’ils soient bons, & que le cours des études y soit complet,
que d’en avoir beaucoup de médiocres. Il vaut mieux qu’il y ait moins
d’Etudians, pourvu qu’ils soient mieux instruits ; & on les instruira
plus facilement, s’ils ne sont pas en si grand nombre.
Nous vivons de systêmes, d’inconséquences & de lieux communs. Il faut,
dit-on, faire le bien ; on n’en peut trop faire, ni trop le
multiplier. Les Colleges sont utiles & nécessaires, il ne peut donc y
avoir trop d’Etudians. Il est essentiel d’apprendre la Religion, il ne
peut donc y avoir trop de Couvens, de Congregations, trop de
Retraites, même pour des gens de la Campagne, pour des peres & des
meres de famille, qu’il est contre le bon ordre de faire quitter leur
maison & leur travail. D’un autre côté, le monde va-t-il mieux ? la
société es-elle mieux réglée ? la corruption n’est-elle pas aussi
grande & aussi universelle ? Comment accorder ces maux qu’on ne peut
se dissimuler, avec les lieux communs qu’on entend tous les jours sur
les mœurs plus pures de nos peres qui ne connoissoient presqu’aucune
de ces institutions ?
D’autre part, on soutient que les Colleges ne sont ni bien dirigés, ni
bien conduits, que les sciences y sont mal enseignées, & l’on ne peut
gueres s’empêcher d’en convenir : donc on doit supprimer les Colleges &
ne point enseigner les sciences. Les Livres, dit-on, sont le fléau des
enfans : on en conclut qu’ils n’en doivent lire aucun. Ainsi
s’établissent les opinions extrêmes. La vérité n’est jamais outrée, la
raison n’exagere point ; mais il y a une infinité de personnes qui ne
distinguent point la nuance des couleurs : tout est blanc ou noir pour
eux.
Il est bien étonnant que la politesse & les lumieres du dernier
siecle aient pu supporter une éducation aussi informe que la nôtre, en
la critiquant sans cesse. L’habitude qui conduit les hommes, la
routine des corps, une institution du seizieme siecle, qui n’avoit
jamais été réformée & qui étoit irréformable par principe, je le
repete, des idées Monastiques en eussent éternisé l’abus & le vice. Ce
que l’on fit dans les commencemens pour perfectionner l’éducation, la
rendit un peu meilleure alors. C’est précisément ce qui en a perpétué
les imperfections & les défauts.
Les Jésuites étoient convaincus que le plan d’études (Ratio studiorum)
dressé sous Aquaviva, dans le seizieme siecle, & le foible opuscule de
Jouvenci, étoient des chef-d’œuvres de littérature. Attachés à de
vieux préjugés, ils étoient les derniers à les quitter, & ils
s’opposoient à toute réformation ; ils n’admettoient de Livres que les
leurs ; ils n’ont commencé à adopter le Cartésianisme, que quand les
autres ont commencé à l’abandonner.
On sort plus aisément des ténebres de l’ignorance, que de la
présomption d’une fausse science. La Russie en dix ans a plus avancé
dans la Physique & dans les sciences naturelles, que d’autres Nations
n’auraient fait en cent ans. Il suffit de voir les Mémoires de
l’Académie de Petersbourg. Peut-être que le Portugal qui réforme
entiérement ses études, avancera beaucoup plus que nous à proportion,
si nous ne songeons pas sérieusement à réformer les nôtres.
Dans les siecles derniers toute l’instruction étoit tournée vers
l’étude des Langues ; dans celui-ci la manie du bel-esprit s’est
emparé de la Nation, & a dérangé toutes les professions. La société
est peut-être devenue plus aimable pour quelques Particuliers ; mais
la société générale, l’Etat y a perdu. Son intérêt exige que toutes
les professions soient exercées par des hommes capables. Des malades
ne s’embarrassent pas que les ordonnances de leurs Médecins soient en
épigrammes. On cherche un Avocat qui sache les Loix, & non un
bel-esprit. En un mot, le bien de l’Etat demande que chacun s’attache
à sa profession ; & si les mœurs ne changent pas, bientôt on ne
professera plus véritablement que les arts méchaniques.
Le goût du bel esprit devenu une mode, a banni la science & la
véritable érudition, à laquelle on avoit tant d’obligation ; sur le
fonds de laquelle nos grands Hommes s’étoient formés, & qui est de
beaucoup trop négligée, pour ne pas dire méprisée absolument.
Il se peut faire qu’il y ait dans une Nation des Particuliers
très-habiles, & que le gros de la Nation soit peu instruit.
Ce sont les Colleges comparés, qui marquent la somme des lumieres
répandues dans les différentes têtes des Citoyens ; mais ce sont les
Mémoires des Académies, les bons Livres qui désignent les lumieres de
la Nation.
Que l’on compare nos Colleges, dont les méthodes sont vicieuses, avec
ceux d’Oxfort, de Cambrige, de Leyde, de Gottingue, qui ont des Livres
élémentaires mieux faits que les nôtres ; on verra qu’il est nécessaire
qu’un Allemand & un Anglois soient mieux instruits qu’un François.
Par la même raison il étoit impossible qu’un Romain bien élevé, qui se
façonnoit dans la conversation & dans la société d’un homme
respectable, qui plaidoit des causes, qui devenoit Edile, Préteur,
Augure, Consul ; qui présidoit au Sénat & commandoit des Armées, ne fût
pas un homme supérieur à nos Anglois & à nos François, parce que c’est
l’expérience seule qui peut former les hommes.
Mais quand on mettra nos Mémoires de l’Académie des Sciences, en
parallele avec ceux de Londres, de Leipsick, &c. nos bons Livres avec
ceux des Etrangers, on verra qu’un François qui sera mis de bonne
heure sur les bonnes voies, est aussi habile & peut-être mieux
instruit qu’un autre ; qu’il a plus d’ordre, de méthode & de goût ;
car il faut rendre justice à la Nation Françoise ; elle sera tout ce
qu’elle voudra être, ou tout ce qu’on voudra qu’elle soit. Elle a dans
tous les genres des exemples & des modeles à opposer à ceux de
l’Antiquité. Elle a eu ses Thémistocles, ses Miltiades & ses Periclès,
ses Demosthenes, ses Sophocles & ses Aristophanes ; elle les aura
encore quand on le voudra sérieusement. C’est l’Etat, c’est la majeure
partie de la Nation qu’il faut principalement avoir en vue dans
l’éducation : car vingt millions d’hommes doivent être plus considérés
qu’un million, & les Paysans qui ne sont pas encore un Ordre en
France, comme en Suede, ne doivent pas être négligés dans une
Institution : elle a également pour but que les Lettres soient
cultivées, & que les terres soient labourées ; que toutes les Sciences
& les Arts utiles soient perfectionnées, que la justice soit rendue,
& que la Religion soit enseignée ; qu’il y ait des Généraux, des
Magistrats, des Ecclésiastiques instruits & capables, des Artistes,
des Artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C’est
au Gouvernement à rendre chaque Citoyen assez heureux dans son état,
pour qu’il ne soit pas forcé d’en sortir.
Pour remplir ces différens objets, il n’est pas nécessaire que l’Etat
gêne les Particuliers ni la liberté des Citoyens ; il doit seulement
présider à tout, animer tout, lever les obstacles, donner des
facilités, des encouragemens à une Nation industrieuse ; &, pour dire
ce que je pense, une Nation comme la nôtre (je parle du commun de la
Nation) n’a besoin que d’être instruite. Nous avons une infinité de
Livres excellens, peu de Livres classiques & élémentaires. Qu’il en
soit fait pour les enfans & pour les ignorans, qu’on laisse ensuite
agir le génie, qu’on ne gêne pas la liberté des esprits, qu’on inspire
l’amour de la patrie & du bien public, & que les talens ne nuisent pas
à ceux qui les possedent, quand ils n’en abusent pas.
II y aura des Savans en France, quand la Science sera honorée, &
qu’elle ne sera pas toute tournée vers un objet de parti, de cabale &
d’intrigue, comme nous avons vu pendant un siecle l’Erudition
Ecclésiastique réduite à ce qu’on nommoit l’affaire du temps ; ou,
pour mieux dire, à celle du jour. Il y aura des professions quand il y
aura des apprentissages réels, & que l’application & les talens
meneront à la considération.
Il est aisé de voir que tous ces grands objets tiennent à la
Législation, mais il est bon de les remettre sous les yeux d’un
Gouvernement sage & prudent, pour marquer toute l’étendue qu’on doit
donner à une bonne Institution.
Ce seroit ici le lieu d’examiner à quel âge on doit faire entrer les
enfans dans les Colleges ; mais cela dépend de l’âge où l’on doit
les en faire sortir pour commencer l’essai des différentes
professions : & c’est encore une portion de la Législation qui
mériteroit d’être approfondie.
Est-il convenable que l’on s’inscrive à dix ou douze ans dans des
Rolles de Milices de terre ou de mer, uniquement pour gagner du tems &
obtenir la récompense d’un service que l’on ne peut faire ? C’est une
injustice évidente contre ceux qui servent en effet.
Les temps pour la Cléricature & pour la Magistrature, sont fixés par
les Loix ; & il semble que l’on n’ait considéré les apprentissages que
par rapport à ces professions, comme-si les autres n’en avoient pas
également besoin.
Je pense que l’on pourroit déterminer à peu près l’âge de dix ans pour
entrer dans les Colleges, & celui de dix-sept ans pour en sortir.
Dix-sept ans accomplis est l’âge où les Romains prenoient la robe
virile.
On ne parle jamais de l’institution, sans traiter la question de
l’éducation publique & de l’éducation particuliere ; mais si l’on
avoit de bons Plans d’étude & des Livres élémentaires, peut-être
verroit-on que celle-ci deviendroit aussi facile que l’autre, & en ce
cas il n’y auroit pas de comparaison à faire. Le lait de la mere vaut
toujours mieux pour les enfans que celui des mercénaires.
Un homme de beaucoup d’esprit* a dit que le plus grand service que les
Sociétés Littéraires pussent rendre aux Lettres, aux Sciences & aux
Arts, étoit de faire des méthodes & de tracer des routes qui
épargnassent du travail & des erreurs, & qui conduisissent à la vérité
par les voies les plus courtes & les plus sûres.
* Considérations sur les Mœurs.
Un jeune homme qui est sur les bonnes voies, en saura plus à
vingt-cinq ans qu’un autre à trente-cinq, si celui-ci n’a pas été bien
conduit.
Les études sont trop longues & trop difficiles, parce qu’elles sont
trop embarrassées d’inutilités ; cela est évident pour les Colleges :
voilà pourquoi en étudiant beaucoup on sait si peu de chose. Quand on
n’est pas dans le vrai chemin, plus on avance, moins on arrive au
terme : un bon guide épargnerait bien des longueurs. Ce sont les
inutilités & les faussetés qui sont longues & prolixes. Le vrai a
encore le mérite d’être plus aisément entendu ; c’est le faux qui est
inintelligible.
Il paroît que par rapport aux vues d’éducation, il y a dans le Public
de l’Europe même, une espece de fermentation qui doit naturellement
faire de bons effets ; elle en produira certainement chez nous, si
elle est soutenue & ménagée, si on ne se contente pas d’une
spéculation inutile, & si on n’oublie pas avant six mois ce qu’il
faudroit mettre en pratique dès-à-present.
Il s’agit de savoir s’il est possible de tirer de nos Colleges plus
d’utilité que l’on n’en tiroit. Je crois qu’il est facile de prouver
l’affirmative par des raisons & par des exemples, & c’est l’objet que
je me suis proposé dans cet Essai.
Je n’entrerai pas dans les détails qui seraient infinis, & j’exhorte
les Maîtres à lire tous les bons Livres sur l’Education* & sur le
choix des études. J’établis les principes & la formule générale de
l’éducation littéraire, les opérations principales de chaque âge : je
marque les bons Livres élémentaires qui manquent à la société ; les
conséquences & les détails viendront s’y joindre d’eux-mêmes.
* Locke, l’Abbé Fleury, la Dissertation de l’Abbé Gédouin sur
l’éducation ; Education des filles, par M. de Fénelon ; le Chapitre de
Montagne sur l’institution des enfans, qui est admirable, & il est
bien étonnant qu’étant connu de tout le monde, on n’en ait pas plus
profité : c’est la malheureuse routine qui en a été cause ; l’Abbé de
Saint-Pierre, où il y a des choses excellentes sur les vertus morales &
politiques ; le Discours de M. Nicole sur l’éducation du Prince ;
Crouzas, Bacon, Milton, œuvres mêlées ; Dumarsais, Erasme, le P.
Lamy, tous généralement sans exception.