Trois semaines avaient passé depuis le départ de Mareuil, quand, un
matin, Henriette pénétra dans la chambre où Brévannes dormait encore,
et s'avançant doucement près du lit:
--Chien Vert!... murmura-t-elle. J'apporte le courrier!... Réveille-toi
... Il est neuf heures!...
Brévannes entr'ouvrit les yeux:
--Hein? Qu'est-ce que tu dis?
--Je te dis que j'apporte le courrier ... Il y a une lettre de Mareuil,
il me semble ... Une lettre avec le timbre de Monneville.
--Donne! Donne! fit Brévannes qui l'embrassait.
--Tiens, mon Chien! Celle-là! Celle-là!
Elle tirait d'un paquet de journaux, de revues, de lettres, une
enveloppe grise. Brévannes examina l'écriture:
--Oui, c'est bien de Mareuil!
Il avait déchiré l'enveloppe et il lut:
«Mon cher et illustre maître,
J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine
Lepassereau ...»
La surprise le fit s'arrêter. Il laissa retomber sa main en s'écriant:
--Oh! ça, c'est extraordinaire!...
--Quoi donc? demanda Henriette.
Brévannes répliqua:
--Mareuil qui se marie!...
Henriette répéta avec stupeur:
--Mareuil se marie?... Tu plaisantes?
Mais sans attendre confirmation, elle se rua vers la salle à manger, où
le reste de la bande achevait de savourer le café au lait, et ouvrant
la porte, elle clama:
--Arrivez tous!... Arrivez tous!... Grande nouvelle!...
Ils entrèrent l'un après l'autre, traînant leurs pieds nus en des
savates claquantes, des pantoufles aux semelles silencieuses--la
chevelure dépeignée, la chemise mal close, dans le débraillé matinal.
Brévannes grondait Henriette:
--Tu es ridicule!... C'est stupide, ces hurlements! Et si je ne voulais
pas le dire!... Si ça me déplaisait!... Enfin, cela me servira de
leçon pour l'avenir ...
Puis, s'adressant à l'auditoire:
--Ce n'était vraiment pas la peine de vous déranger ... Voici! Je
reçois de Mareuil une lettre où il m'informe de ses fiançailles ...
Le Grand-Cob prit la parole:
--Ah! ah!... Il se marie ... Et avec qui?
--Avec une Mlle Lepassereau, la fille d'un banquier ...
--Un beau mariage?... interrogea Charleval.
--Je suppose! fit Brévannes ... Il me semble me souvenir que la banque
Lepassereau est une assez grosse maison ...
Gendrey observa:
--Ah! il va bien, le jeune sentimental, le jeune charbonnier! Il ne
perd pas la tête!... Il se débrouille!
Il y eut une pause, et Labernerie questionna:
--Est-ce que le père Lepassereau n'a pas eu une sale affaire, dans le
temps ... une mine d'étain où on ne trouvait que des cailloux?
Gendrey intervint de nouveau:
--Oui, oui, parfaitement, l'année d'après la guerre ... On avait même
commencé une instruction qui n'a pas abouti ... Mais c'est si ancien,
cette affaire-là!... Il faut des mémoires comme les nôtres pour se la
rappeler!... Aujourd'hui, M. Lepassereau est une des honorabilités du
marché!...
--En tout cas, prononça Charleval, en tout cas, voilà une maison où je
n'irai pas souvent!... Ça sera rempli de snobs, de raseurs ... Ah! non!
on n'y verra pas tous les jours ma tête!...
--Sans compter, ajouta Labernerie, que ces gens-là vont rendre Mareuil
encore plus poseur qu'il n'était, si possible ...
Brévannes défendit son ami:
--Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre, mais c'est un garçon
de beaucoup de talent, un très gentil garçon, très bon camarade!...
Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel. Ils se retirèrent.
* * * * *
Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette, toute contrite, se
coiffait devant une glace à trois pans, accrochée contre la fenêtre.
Mareuil écrivait:
«Mon cher et illustre maître,
J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine
Lepassereau, qui datent officiellement d'hier, sept heures du soir.
Comment la chose s'est faite, j'imagine que vous ne tenez pas à
le savoir en détail! Comme se font ces choses-là! Sous la pression
des deux familles concertées et avec le concours bienveillant de ma
nonchalance dans l'embarras.
Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de répugnance contre
ce mariage, qui se présentait dans des conditions mondaines
satisfaisantes. La jeune fille possède un physique agréable, un
de ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus, adroite
musicienne, peinturlurant vaguement, et, en conversation, pas trop
gauche. Des deux côtés fortunes à peu près égales. Un mariage enfin
qui, du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire.
Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je ne vous le cacherai
pas.
A coup sûr, pour un homme dans mon état d'épuisement de cœur, de
délabrement sentimental, le mariage offrait de grands avantages.
Quand on n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces
hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer les dames
pour les obtenir--le mariage, c'est l'amour facile, régulier, à
domicile, c'est une femme suffisamment aimante et distinguée,
vous appartenant en pleine possession--c'est, d'un mot, en bien
des cas, la solution la plus grossière, mais aussi la plus simple
qu'on ait inventée à ce problème d'avoir une femme--ce problème qui
inquiète autant certains individus que celui de manger, de boire,
de dormir.
Seulement, d'autre part, je me demandais s'il était très loyal de
me marier dans cet état--de me marier, sans aimer ma femme, avec la
presque certitude que je ne l'aimerais jamais.
Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit que--vu le monde
où vit Mlle Lepassereau, vu les mœurs matrimoniales de son
entourage,--l'espèce de tendresse que lui témoignerait un autre, en
l'épousant, ne serait pas sensiblement supérieure à celle que je
pourrais lui marquer moi-même; et j'ai décidé d'accepter.
Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure de faire un
mari très convenable. Envers une femme qui n'aura pas contracté
vis-à-vis de moi cette dette de s'être fait conquérir,--envers
une femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire ces élans de
passion, cette fougue de sentiment que je désirais éprouver auprès
d'une maîtresse--envers une femme avec qui je ne souhaiterai qu'un
peu de dévouement réciproque et d'affection tranquille, je suis
convaincu que j'aurai ce qu'il faut d'indulgence, de bonne grâce,
de soins tendres, pour lui donner l'impression que je l'aime
réellement.
Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce doit être comme les
militaires; que même hors le service, même à la retraite, il leur
demeure énormément des manières d'autrefois, dans la voix, dans
le geste, dans les attitudes; et vous savez, mon cher ami, toute
l'importance que cela a en amour, la diction, l'intonation, le côté
matériel de ce qu'on dit.
Tellement, que je me figure que Mme Mareuil ne sera pas trop
malheureuse, certainement moins malheureuse que toute autre, avec
le pauvre vanné que je suis--et aussi que d'être vanné à ma façon,
cela vaut mieux pour elle que si je l'étais physiquement, comme le
sont une foule d'épouseurs qui la menaçaient.
Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi, afin de me décharger
de tous les raisonnements qui calmaient mes scrupules, mais un peu
lourdement, tant qu'ils me pesaient dessus, un peu comme une sorte
de cataplasme,--maintenant, que je vous écrive pour vous!
Hein? Vous ne me jugiez pas si convaincu lors de notre dernière
causerie? Vous ne songiez pas que je pensais tout ce que je vous
contais de mes dégoûts, de mes tristesses, de mon découragement?
C'était, à vos yeux, une affectation, une pose, ou encore l'erreur
d'un homme trop jeune, inexpérimenté!...
Eh bien! la preuve que je ne pouvais vous fournir à ce moment, vous
l'avez à présent!
Me voici rentré comme un infirme dans la vie familiale, renonçant
comme un héros fourbu à l'existence d'aventures, à la recherche des
intrigues, des liaisons passionnées, à tous ces plaisirs périlleux
qui me paraissaient les meilleurs et pour lesquels je ne me trouve
plus assez ingambe, assez valide;--me voici embourgeoisé, emmarié,
résigné, par faiblesse, à des jours paisibles de travailleur et de
propriétaire!
Alors, vous ne doutez plus, j'espère. Vous me croyez aujourd'hui.
Et vous voyez que ce que vous appelez la littérature, si ce n'est
pas toujours la vérité, c'est quelquefois, c'est bien souvent la
sincérité--la sincérité la plus sincère.
Mais je ne veux pas triompher davantage, d'autant qu'il n'y a pas
de quoi se vanter, en somme.
Je vous écrirai prochainement pour vous aviser de l'époque du
mariage, de l'époque de mon retour à Paris, de l'époque où je vous
présenterai à ma fiancée, etc., etc.
En acompte, des baisers camarades sur les joues de ces dames et mes
deux mains dans les douze vôtres.