A la _Grenadinette_, la vie était monotone et laborieuse.
Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval avaient visité les
châteaux environnants, poussé même jusqu'à la lointaine excursion
d'Amboise; et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires,
à de courtes promenades hors de la _Grenadinette_, dans la forêt
avoisinante, le long des larges routes aux carrefours à croix blanches,
ou bien sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés de mousse.
Le reste du temps, excepté les réunions indispensables, lors des heures
du repas, les ménages vivaient plutôt isolément.
Henriette dirigeait les soins du ménage, de la cuisine. Angèle était
constamment accaparée par le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne,
de la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit des goulus
pour le plat près de finir.
Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie se préparait,
par des lectures, une opinion inébranlable sur les dramaturges suédois
et sur Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes amorçait le
second acte de _Gens de Presse_.
Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc le seul à ne point
travailler; et pendant la première semaine, il s'accommoda, sans
déplaisir, de cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle
lui procurait.
Le matin d'abord, cela lui était un enchantement, chaque jour
renouvelé, que de se lever, de courir à la fenêtre, et d'apercevoir à
ses pieds presque, au ras du petit jardin, entre les maigres arbres
disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense Loire, toute basse,
dépourvue d'eau par les chaleurs, et qui ne semblait pas couler,
mais s'allonger, s'étaler nonchalamment telle qu'une mer paisible et
puissante.
Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans les arches d'un pont
dont à gauche, dans le lointain, les pierres blanches la dénonçaient
comme fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de mer, à marée
descendante,--avec ses remous agités, au-dessus des bas-fonds,
ses langues de sable, ses étroites grèves de sable jaune qui
scintillaient, au centre du courant, sous le soleil déjà vif.
Mareuil demeurait quelque temps à contempler les eaux miroitantes et
au-delà l'horizon embrumé, la muraille verte des peupliers derrière
laquelle se devinaient les campagnes arides et grisâtres de la Sologne.
Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, mince canot
de pêcheur, se rendant à la place propice, yole légère à voile
imperceptible, glissant au fil de la rivière; et lorsque les
embarcations parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la Loire
s'élargissait encore--elles diminuaient, diminuaient, paraissaient
perdues, en danger, lancées dans un estuaire trop vaste, trop énorme
pour leurs boiseries fragiles.
Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à sa toilette, puis,
s'il avait terminé une heure ou deux avant le déjeuner, et que le
vent fût favorable, il descendait dans le jardin, franchissait le
sentier qui séparait la maison du bord, et décrochant la barque de la
_Grenadinette_, il allait faire un tour de fleuve, s'éloigner davantage
de la terre pour rêver plus à l'aise.
Il ne ramait pas, restait étendu en travers du canot, le laissant
descendre, zigzaguer au gré du courant, s'ensabler même dans le sable
gluant des grèves, et repartir ensuite quand un remous le dégageait.
Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, cette promenade
hasardeuse, cette descente tranquille, dans le clapotis des
petites vagues d'eau douce, entre les dômes boisés des coteaux
qui s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite la route
silencieuse, bordant la Loire que troublaient, par intervalles, les
grincements d'une carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots
qu'un cheval secouait en trottant.
Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans verdure, où il
lui faudrait retourner, réorganiser sa vie--sa vie d'incurable, sa
vie d'homme qui ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt
redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, toutes les erreurs,
toutes les fautes de ces deux années de lutte contre un mal plus fort
et triomphant.
Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, un prodigieux dédain,
un mépris comme on en a pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses
efforts, ses essais, cette absurde poursuite au recommencement d'un
passé révolu. Il se jugeait partialement, il condamnait avec rigueur,
ainsi qu'un gamin obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur
de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un idéal unique, ce servil
imitateur d'amour qu'il avait été; et il rougissait de sa niaiserie.
Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait à découvrir
comment il remplacerait l'occupation d'aimer, par quoi il donnerait de
l'attrait à son existence,--si ce serait par le labeur, par l'ambition,
par les agréments de vanité, de gloire ou d'argent,--tout cela lui
paraissait tellement banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait
ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou méchants, qu'il
s'expliquait quel désir de plaisirs plus violents, plus rares, l'avait
guidé, quel mirage d'espoir l'avait sans cesse soutenu.
«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il douloureusement ... Mon
affaire est mauvaise!... J'aurai de la peine à l'arranger!»
Il continuait pourtant à chercher; et, comme les clochers de la ville
sonnaient midi d'un son grave, il dressait au milieu du canot une
petite voile triangulaire, se faisait ramener paresseusement à la
_Grenadinette_ par le vent complaisant.
Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux, riants. On y
respirait cette immatérielle atmosphère de congé, de libération
joyeuse, qui est le charme des repas entre amis, en été, à la campagne.
Le Grand-Cob même, qui, pendant les premiers jours, battait froid
à Mareuil, à cause de sa rupture avec Rabastens et de ses réponses
évasives à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de cette
offense quasi personnelle, pardonné l'abandon de sa jeune protégée,
pris son parti des faits accomplis.
A peine, de temps en temps, se permettait-il une allusion à la
mystérieuse fâcherie, après déjeuner, lorsqu'on buvait le café, dans le
jardin, et que les verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors
de sa réserve:
--Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande rien ... Je ne veux rien
savoir ... Mais c'est une fière gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas
beaucoup de cette pâte-là!...
Mareuil ne contredisait pas:
--Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une masse de
qualités!... Seulement, vous comprenez, cela ne pouvait pas durer
toujours!...
Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey un des journaux
de Paris qu'on apportait, en se relevant pour reposer sa tasse sur le
large mur bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la Loire,
ou encore en excitant cauteleusement Brévannes à parler de _Gens de
Presse_, du second acte entamé, et de ce que serait le troisième.
Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands chênes, à somnoler, à
regarder la rivière luisante et calme, à lire les gazettes qu'ils se
repassaient, à fumer des pipes, des cigares.
Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa chaise et rentrait
dans la maison.
C'était, à volonté, le signal du départ, du travail ou de la sieste.
La bande se dispersait. Mareuil remontait dans sa chambre dormir,
écrire des lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient. On
se délassait jusqu'au dîner par une promenade en forêt, un tour de
canot avec les dames, qui criaient de peur pour la moindre bourrasque.
On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on mangeait lourd, d'un
appétit de paysans, avivé par le plein air, si bien qu'à neuf heures,
un sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait la causerie,
chassait au lit, l'un après l'autre, les convives, et la journée se
trouvait achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et libre.
* * * * *
Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença à se fatiguer de
cette existence unie et solitaire. Une envie le taquinait de s'en
aller, d'aller ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il
réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa pénible infirmité,
où il tenterait de se mêler à la foule des gens qui se distraient
machinalement, sans penser.
Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie annonçait, pour le
lendemain, son voyage sanitaire à Paris, il déclara:
--Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en irai avec vous!
Brévannes se récria:
--Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!... Vous vous ennuyez
donc?... Alors, travaillez, dessinez!... Faites-nous le portrait de la
Loire, du jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles qui
manquent!...
Mareuil répondit:
--Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement par ennui que je m'en
vais ... J'ai reçu ce matin de ma mère une lettre qui me prie de venir
la rejoindre à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et je ne veux
pas lui refuser ... Voilà!
--Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval.
--Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir en septembre pour
la chasse, si vous m'acceptez!
--A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ... Ici, la règle est de
ne gêner personne! Vous restez, c'est bien!... Vous partez, c'est bien
encore!
Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un silence prolongé. La
déclaration de Mareuil avait produit le plus fâcheux effet. Sur tous
les visages de la bande on démêlait cette expression de contrariété
hostile, de premier blâme, dont les majorités accueillent ceux qui
se détachent d'elles. Brévannes sifflottait une fanfare de chasse.
Labernerie se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé au mur
bas, visait de sa salive un caillou sur le sentier du bord. En vain,
le Grand-Cob essaya de relever la conversation par des plaisanteries
grivoises à propos des motifs réels qui causaient le départ du jeune
peintre. Mareuil lui-même se défendit faiblement.
--Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!... Je vais
simplement rejoindre ma mère, comme je vous l'ai dit ...
Charleval avait disparu dans l'intérieur de la maison. Labernerie
replia son journal, une minute après, et se retira. Gendrey, entraîné
par l'exemple, fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la
pelouse. Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil demeura avec
Brévannes, que la crainte du second acte, de _Gens de Presse_ à écrire
retenait seule probablement sur son rocking-chair berceur.
--Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas l'air très content, hé?
--Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ... Dame, ça n'est pas tout
ce qu'il y a de plus flatteur, ce que vous avez débité ... Surtout
pour Charleval qui vous invite très aimablement, vous offre un mois
d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce que vous voudrez ... et que
vous lâchez au bout de huit jours ... comme cela, tout d'un coup ...
Réfléchissez!...
--Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque ma mère ...
Brévannes l'interrompit gouailleusement:
--Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave ami!... Vous l'aimez
beaucoup, votre mère, je n'en doute pas ... Pourtant, si vous ne vous
embêtiez pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre, madame
votre mère!... Cela, non plus, je n'en doute pas!
Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses poumons:
--Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce serait très naturel
... Vous êtes maître de vos actions ... Vous ne vous plaisez pas ici
... Vous vous en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par
contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que vous avez, que
vous faites, depuis que vous êtes à la _Grenadinette_!
--Quelle tête? s'écria Mareuil.
--Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous la décrire, moi!... Une
tête sinistre, votre tête Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela
recommencerait?... Est-ce que vous seriez retombé sur le même numéro?
Diable! Ce serait de la malechance!
Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit:
--Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a été mon idée, du jour
de votre arrivée ... Je ne vous en ai pas soufflé mot, parce que je
présumais que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant que nous y
voici, je suis carrément indiscret ... Voyons, qu'est-ce que vous avez?
Vous pouvez bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi avec moi,
les confidences!...
Mareuil murmura:
--Oh! ce n'est pas de la méfiance!...
--Et qu'est-ce que c'est?
--C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ... C'est ... Eh bien!
vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour, en fiacre, en
allant à l'Odéon?...
--Ah! si vous vous imaginez ...
Mareuil approuva:
--Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous confiais que j'avais en
vue une petite femme, une nouvelle petite femme très jolie ... D'abord,
vous vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez dit: «Bah! si
c'est votre manie, marchez donc!... C'est une façon d'aiguiller sa vie
comme une autre!...»--ou quelque chose d'analogue ...
Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache blonde:
--Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et ensuite?
--Ensuite, j'ai suivi votre conseil ...
--Bon!... Et qu'en est-il résulté?
--Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ... que je ne peux
plus aimer, que, depuis environ deux ans, je mène une vie immonde, la
vie d'un petit rez-de-chaussée,--d'un petit rez-de-chaussée que cela
n'amusait pas, cette vie-là, que cela attristait profondément ...
Brévannes l'examinait ahuri.
--Comment?... Comment?...
--Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement simple!... J'avais
aiguillé ma vie dans le sens indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi
faire le trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la forte
somme de tendresse et, en route, je me suis aperçu que je n'avais plus
le rond, que j'avais tout mangé avec l'autre, avec la dame que vous
connaissez ...
Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant d'un sourire
goguenard:
--Alors?
--Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter, conserver le train ...
J'ai pris des femmes que je n'aimais pas, je les ai injuriées, je les
ai trompées, je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui me
soulèvent le cœur rien qu'à y songer ...
--Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent?
--A présent?... La même misère!... Toutes les femmes, vous entendez,
toutes me dégoûtent ... Ce n'est pas risible, hein?... Convenez, que si
ma tête est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses raisons pour
cela!...
Brévannes s'écria:
--Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah bien! tant mieux!... Je
vous félicite!... Tout va bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les
péripéties de votre roman, mais je vous garantis que vous aimerez
encore ... Un moment à passer et ça reviendra!...
--Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement.
--Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues, de passions ... et
vous finirez par vous ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie.
Mareuil s'assombrit un peu:
--Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!...
Brévannes l'arrêta:
--Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague, je blague!... Aussi
cela me surpasse qu'un garçon comme vous, un garçon d'une intelligence
honorable, qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que ce soit ça
que vous ayez inventé, à ça que vous ayez atteint: on n'aime qu'une
fois!... De vous à moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni
même très vrai!...
Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur les mots:
--Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on n'aime qu'une fois! Je
dis qu'il y a des gens qui n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime
qu'une fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une seule fois
... Comprenez-vous?
Brévannes, que cette discussion lassait, riposta:
--Oui, oui. Je comprends et je ne comprends pas!... D'ailleurs, vous
savez, les théories sur l'amour ...
Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son fauteuil, avec
une grimace qui marquait bien sa répulsion pour cette sorte de
généralisations incertaines et compliquées.
Mareuil repartit:
--Je croirais plutôt que vous ne comprenez pas ... Seulement, vous avez
à travailler et je ...
Brévannes se gara vivement:
--Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout l'après-midi!... J'ai
demain!... Allez, allez ... Exposez votre petit système!...
Mareuil protesta:
--Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout bonnement que ce qu'on
appelle l'amour, le sentiment, la faculté d'aimer c'est une force
pareille aux autres--une force d'illusion, une façon de voir qui nous
fait trouver délicieux des actes en eux-mêmes absolument bestiaux,
visqueux et répugnants ... Je pense que cette force, on l'use plus
ou moins vite, selon le tempérament qu'on a, selon les circonstances
... Lorsqu'on en est économe, lorsqu'on se ménage on aime longtemps,
toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment, on se vanne,
on s'épuise de cœur, exactement comme on s'épuise au physique. Et
tenez, vous avez déjà remarqué--dans un ballet--des danseuses qui, sous
les lampes électriques, sous les projections bleuâtres ou roses vous
semblaient exquises, ravissantes ...
--Apologue? interrogea Brévannes d'une voix railleuse.
Mareuil souriait:
--Précisément ... apologue!... Je continue ... Ces danseuses vous
semblent exquises, ravissantes, quand subitement une des lampes
s'éteint et toute une rangée de ces dames vous apparaissent, dans la
lumière jaune du gaz, telles qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou
rose, avec leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard, leurs
yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en donneriez plus dix centimes,
maintenant ... vous n'en voudriez plus pour rien ... même pour une
prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change ainsi?... Oh!
bien peu de chose!... Il est arrivé que, par accident, le charbon
d'une des lampes roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint
trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue de ses lueurs a
disparu, s'est éteinte simultanément ... Alors, figurez-vous que la
quantité d'amour dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon,
une espèce de denrée magique dont les projections transforment,
métamorphosent les femmes à leur avantage ... Figurez-vous en outre
que, par mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ...
Brévannes lui coupa la parole:
--Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon est usé, est
éteint ... Malheureusement, cette anecdote ne tient pas debout!...
Ce sont toujours les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui
n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints comme cela, des cas
d'abrutissement par les femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi
vous le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des gens que
je voyais maigrir, dépérir, littéralement crever d'amour--et qui se
traînaient, après, des deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour
les femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se guérissait, ça
reprenait, le charbon renaissait, se rallumait ... Une autre personne
qui les pinçait et pour laquelle ils se remettaient à maigrir ...
Mareuil rétorqua:
--Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus bien constitués au
point de vue sentimental, plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là,
que la moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!... Cela
n'empêche pas qu'il n'y ait des gens qui aiment, en une seule fois,
tout leur amour ... qui dépensent, pour une seule femme, toute leur
fortune de cœur ...
Brévannes s'énervait:
--Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et moi, et Gendrey,
et Labernerie, par exemple?... Qu'est-ce que vous en faites, de
ceux-là?... Voyons, Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon,
lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que moi qu'il ne s'ennuie
pas avec les dames, qu'il ne les considère pas comme visqueuses, comme
répugnantes!...
--Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des passionnés, des
prodigues. Chaque femme qu'il a, il l'aime un peu, un tout petit peu,
il l'enjolive d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait un
rapiat de tendresse ...
Brévannes rallumait une pipe, le regard vague et fermé de l'homme
décidé à ne plus répondre, à ne plus discuter. Mareuil ajouta:
--Enfin, je ne puis vous raconter que ce que j'éprouve sincèrement
... Et je vous affirme que d'avoir espéré une vie de passion, une vie
moins plate, moins vulgaire que celle de tout le monde--et de sentir
craquer, s'échapper le moyen qu'on avait choisi pour la réaliser, je
vous affirme que ce n'est pas une aventure bien folâtre ...
Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru:
--Vous désirez que je vous parle franchement, n'est-ce pas?... Eh bien,
tout cela ne me touche pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ...
Les affres d'amour, les angoisses, les désespérances, les langueurs!...
Non, tout cela me laisse froid!... Ce n'est pas manque de cœur, je
vous jure!... Et quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans
une même matinée, quand vous aurez couché toute une semaine sur des
divans de cercle, faute d'une chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous
aurez vu de malheureux bougres faire des bassesses, des escroqueries,
pour manger, ou encore chiper, carotter, supplier des louis pour payer
un dîner à leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous compte
pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ... tout en regrettant qu'il
vous tourmente ...
Il lança un jet de salive et, hochant la tête:
--Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires, toutes ces théories,
c'est très gentil, mais c'est de la littérature!
Mareuil, piqué, riposta:
--Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du Brévannes tout pur!
Peuh!... Je ne vous en veux pas!... Il y a des choses que vous ne
comprendrez jamais ...
--Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait Brévannes ...
L'important est qu'on ait de l'amitié l'un pour l'autre ... Le reste,
les opinions, les doctrines ...
Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier étage:
--Chien Vert! Chien Vert!
--Hé?
--Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt, que je m'habille?...
--Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler ici! grommela
Brévannes, en manière d'excuse toute personnelle.
Et, se tournant vers Mareuil:
--Un tour en forêt, hein, pour votre dernier jour?... Cela vous
séduit-il, mon cher charbonnier?
--Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas mieux!
--On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et préviens ce feignant de
Charleval!
* * * * *
Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à la gare Labernerie et
Mareuil, rentrait lentement à la _Grenadinette_, le long de la Loire,
par les quais ensoleillés.
--Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!... s'exclama le
Grand-Cob, en désignant les deux femmes qui marchaient, à quelques
mètres devant, bras dessus, bras dessous, abritées d'une même ombrelle
rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!... Tenez, avec Rabastens,
ce serait un trio complet! Mais ce Mareuil est si serin!... A propos,
Brévannes, qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se sauver comme un
caissier, du soir au lendemain?
Brévannes répondit:
--C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées noires!... Il
s'est fourré dans la tête qu'il ne peut plus aimer, qu'il a le cœur
vidé ...
Et il énonça partiellement les théories de Mareuil, leur causerie de la
veille.
Le Grand-Cob riait aux éclats.
--Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous paraît pas drôle,
Charleval? Vous êtes là à ne pas broncher!...
Charleval répliqua gravement, comme arraché à une méditation:
--Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ... Seulement, vous
mettriez cela dans une pièce ... Eh bien, personne ne rirait! C'est tel
que je vous le dis!