XIV

A la _Grenadinette_, la vie était monotone et laborieuse.

Au début de leur séjour, les hôtes de Charleval avaient visité les

châteaux environnants, poussé même jusqu'à la lointaine excursion

d'Amboise; et maintenant, ils s'en tenaient à des mœurs sédentaires,

à de courtes promenades hors de la _Grenadinette_, dans la forêt

avoisinante, le long des larges routes aux carrefours à croix blanches,

ou bien sous la futaie, parmi les arbres séculaires, chaussés de mousse.

Le reste du temps, excepté les réunions indispensables, lors des heures

du repas, les ménages vivaient plutôt isolément.

Henriette dirigeait les soins du ménage, de la cuisine. Angèle était

constamment accaparée par le Grand Cob, auquel l'approche de l'automne,

de la séparation, inspirait des ardeurs avares, l'appétit des goulus

pour le plat près de finir.

Charleval triturait deux pièces nouvelles. Labernerie se préparait,

par des lectures, une opinion inébranlable sur les dramaturges suédois

et sur Shakespeare, en vue de la saison d'hiver. Brévannes amorçait le

second acte de _Gens de Presse_.

Mareuil, en cette ruche active, se trouvait donc le seul à ne point

travailler; et pendant la première semaine, il s'accommoda, sans

déplaisir, de cette oisiveté, des longs instants de solitude qu'elle

lui procurait.

Le matin d'abord, cela lui était un enchantement, chaque jour

renouvelé, que de se lever, de courir à la fenêtre, et d'apercevoir à

ses pieds presque, au ras du petit jardin, entre les maigres arbres

disséminés, la Loire, la majestueuse, l'immense Loire, toute basse,

dépourvue d'eau par les chaleurs, et qui ne semblait pas couler,

mais s'allonger, s'étaler nonchalamment telle qu'une mer paisible et

puissante.

Sans les peupliers de l'autre rive, en effet, sans les arches d'un pont

dont à gauche, dans le lointain, les pierres blanches la dénonçaient

comme fleuve, on eût dit vraiment une mer, un bras de mer, à marée

descendante,--avec ses remous agités, au-dessus des bas-fonds,

ses langues de sable, ses étroites grèves de sable jaune qui

scintillaient, au centre du courant, sous le soleil déjà vif.

Mareuil demeurait quelque temps à contempler les eaux miroitantes et

au-delà l'horizon embrumé, la muraille verte des peupliers derrière

laquelle se devinaient les campagnes arides et grisâtres de la Sologne.

Parfois, tout près de la maison, un bateau passait, mince canot

de pêcheur, se rendant à la place propice, yole légère à voile

imperceptible, glissant au fil de la rivière; et lorsque les

embarcations parvenaient, un peu plus haut, à une boucle où la Loire

s'élargissait encore--elles diminuaient, diminuaient, paraissaient

perdues, en danger, lancées dans un estuaire trop vaste, trop énorme

pour leurs boiseries fragiles.

Mareuil, alors, quittait la fenêtre, se mettait à sa toilette, puis,

s'il avait terminé une heure ou deux avant le déjeuner, et que le

vent fût favorable, il descendait dans le jardin, franchissait le

sentier qui séparait la maison du bord, et décrochant la barque de la

_Grenadinette_, il allait faire un tour de fleuve, s'éloigner davantage

de la terre pour rêver plus à l'aise.

Il ne ramait pas, restait étendu en travers du canot, le laissant

descendre, zigzaguer au gré du courant, s'ensabler même dans le sable

gluant des grèves, et repartir ensuite quand un remous le dégageait.

Elle lui semblait le meilleur moment de sa journée, cette promenade

hasardeuse, cette descente tranquille, dans le clapotis des

petites vagues d'eau douce, entre les dômes boisés des coteaux

qui s'arrondissaient en pente sur la gauche et à droite la route

silencieuse, bordant la Loire que troublaient, par intervalles, les

grincements d'une carriole de paysan galopant vers Blois, les grelots

qu'un cheval secouait en trottant.

Il songeait à Paris, à la ville bruyante et sans verdure, où il

lui faudrait retourner, réorganiser sa vie--sa vie d'incurable, sa

vie d'homme qui ne savait plus, ne pouvait plus aimer; et aussitôt

redéfilaient dans son esprit toutes les déceptions, toutes les erreurs,

toutes les fautes de ces deux années de lutte contre un mal plus fort

et triomphant.

Il éprouvait, à certains instants, pour lui-même, un prodigieux dédain,

un mépris comme on en a pour autrui, lorsqu'il se rappelait ses

efforts, ses essais, cette absurde poursuite au recommencement d'un

passé révolu. Il se jugeait partialement, il condamnait avec rigueur,

ainsi qu'un gamin obtus et entêté, ce Mareuil chimérique, ce coureur

de passion, ce pauvre bonhomme prisonnier d'un idéal unique, ce servil

imitateur d'amour qu'il avait été; et il rougissait de sa niaiserie.

Mais d'autres fois, au contraire, quand il s'évertuait à découvrir

comment il remplacerait l'occupation d'aimer, par quoi il donnerait de

l'attrait à son existence,--si ce serait par le labeur, par l'ambition,

par les agréments de vanité, de gloire ou d'argent,--tout cela lui

paraissait tellement banal, médiocre, dénué d'intérêt, qu'il se sentait

ressaisi d'indulgence pour ses actes maladroits ou méchants, qu'il

s'expliquait quel désir de plaisirs plus violents, plus rares, l'avait

guidé, quel mirage d'espoir l'avait sans cesse soutenu.

«Oui, mon affaire n'est pas bonne! se disait-il douloureusement ... Mon

affaire est mauvaise!... J'aurai de la peine à l'arranger!»

Il continuait pourtant à chercher; et, comme les clochers de la ville

sonnaient midi d'un son grave, il dressait au milieu du canot une

petite voile triangulaire, se faisait ramener paresseusement à la

_Grenadinette_ par le vent complaisant.

Les déjeuners, d'habitude, étaient gais, cordiaux, riants. On y

respirait cette immatérielle atmosphère de congé, de libération

joyeuse, qui est le charme des repas entre amis, en été, à la campagne.

Le Grand-Cob même, qui, pendant les premiers jours, battait froid

à Mareuil, à cause de sa rupture avec Rabastens et de ses réponses

évasives à ce sujet, avait renoncé à lui garder rancune de cette

offense quasi personnelle, pardonné l'abandon de sa jeune protégée,

pris son parti des faits accomplis.

A peine, de temps en temps, se permettait-il une allusion à la

mystérieuse fâcherie, après déjeuner, lorsqu'on buvait le café, dans le

jardin, et que les verres de fine accumulés l'entraînaient un peu hors

de sa réserve:

--Ah! ah! mon petit ... Je ne vous demande rien ... Je ne veux rien

savoir ... Mais c'est une fière gaffe!... Vous n'en rencontrerez pas

beaucoup de cette pâte-là!...

Mareuil ne contredisait pas:

--Certainement ... Je la regrette ... Elle avait une masse de

qualités!... Seulement, vous comprenez, cela ne pouvait pas durer

toujours!...

Et il détournait la conversation en offrant à Gendrey un des journaux

de Paris qu'on apportait, en se relevant pour reposer sa tasse sur le

large mur bas du jardin qui formait balcon, au-dessus de la Loire,

ou encore en excitant cauteleusement Brévannes à parler de _Gens de

Presse_, du second acte entamé, et de ce que serait le troisième.

Ils flânaient ainsi sous l'ombre de deux grands chênes, à somnoler, à

regarder la rivière luisante et calme, à lire les gazettes qu'ils se

repassaient, à fumer des pipes, des cigares.

Puis, vers trois heures, Charleval repoussait sa chaise et rentrait

dans la maison.

C'était, à volonté, le signal du départ, du travail ou de la sieste.

La bande se dispersait. Mareuil remontait dans sa chambre dormir,

écrire des lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient. On

se délassait jusqu'au dîner par une promenade en forêt, un tour de

canot avec les dames, qui criaient de peur pour la moindre bourrasque.

On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on mangeait lourd, d'un

appétit de paysans, avivé par le plein air, si bien qu'à neuf heures,

un sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait la causerie,

chassait au lit, l'un après l'autre, les convives, et la journée se

trouvait achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et libre.

* * * * *

Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença à se fatiguer de

cette existence unie et solitaire. Une envie le taquinait de s'en

aller, d'aller ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il

réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa pénible infirmité,

où il tenterait de se mêler à la foule des gens qui se distraient

machinalement, sans penser.

Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie annonçait, pour le

lendemain, son voyage sanitaire à Paris, il déclara:

--Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en irai avec vous!

Brévannes se récria:

--Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!... Vous vous ennuyez

donc?... Alors, travaillez, dessinez!... Faites-nous le portrait de la

Loire, du jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles qui

manquent!...

Mareuil répondit:

--Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement par ennui que je m'en

vais ... J'ai reçu ce matin de ma mère une lettre qui me prie de venir

la rejoindre à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et je ne veux

pas lui refuser ... Voilà!

--Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval.

--Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir en septembre pour

la chasse, si vous m'acceptez!

--A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ... Ici, la règle est de

ne gêner personne! Vous restez, c'est bien!... Vous partez, c'est bien

encore!

Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un silence prolongé. La

déclaration de Mareuil avait produit le plus fâcheux effet. Sur tous

les visages de la bande on démêlait cette expression de contrariété

hostile, de premier blâme, dont les majorités accueillent ceux qui

se détachent d'elles. Brévannes sifflottait une fanfare de chasse.

Labernerie se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé au mur

bas, visait de sa salive un caillou sur le sentier du bord. En vain,

le Grand-Cob essaya de relever la conversation par des plaisanteries

grivoises à propos des motifs réels qui causaient le départ du jeune

peintre. Mareuil lui-même se défendit faiblement.

--Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!... Je vais

simplement rejoindre ma mère, comme je vous l'ai dit ...

Charleval avait disparu dans l'intérieur de la maison. Labernerie

replia son journal, une minute après, et se retira. Gendrey, entraîné

par l'exemple, fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la

pelouse. Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil demeura avec

Brévannes, que la crainte du second acte, de _Gens de Presse_ à écrire

retenait seule probablement sur son rocking-chair berceur.

--Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas l'air très content, hé?

--Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ... Dame, ça n'est pas tout

ce qu'il y a de plus flatteur, ce que vous avez débité ... Surtout

pour Charleval qui vous invite très aimablement, vous offre un mois

d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce que vous voudrez ... et que

vous lâchez au bout de huit jours ... comme cela, tout d'un coup ...

Réfléchissez!...

--Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque ma mère ...

Brévannes l'interrompit gouailleusement:

--Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave ami!... Vous l'aimez

beaucoup, votre mère, je n'en doute pas ... Pourtant, si vous ne vous

embêtiez pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre, madame

votre mère!... Cela, non plus, je n'en doute pas!

Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses poumons:

--Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce serait très naturel

... Vous êtes maître de vos actions ... Vous ne vous plaisez pas ici

... Vous vous en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par

contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que vous avez, que

vous faites, depuis que vous êtes à la _Grenadinette_!

--Quelle tête? s'écria Mareuil.

--Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous la décrire, moi!... Une

tête sinistre, votre tête Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela

recommencerait?... Est-ce que vous seriez retombé sur le même numéro?

Diable! Ce serait de la malechance!

Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit:

--Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a été mon idée, du jour

de votre arrivée ... Je ne vous en ai pas soufflé mot, parce que je

présumais que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant que nous y

voici, je suis carrément indiscret ... Voyons, qu'est-ce que vous avez?

Vous pouvez bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi avec moi,

les confidences!...

Mareuil murmura:

--Oh! ce n'est pas de la méfiance!...

--Et qu'est-ce que c'est?

--C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ... C'est ... Eh bien!

vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour, en fiacre, en

allant à l'Odéon?...

--Ah! si vous vous imaginez ...

Mareuil approuva:

--Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous confiais que j'avais en

vue une petite femme, une nouvelle petite femme très jolie ... D'abord,

vous vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez dit: «Bah! si

c'est votre manie, marchez donc!... C'est une façon d'aiguiller sa vie

comme une autre!...»--ou quelque chose d'analogue ...

Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache blonde:

--Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et ensuite?

--Ensuite, j'ai suivi votre conseil ...

--Bon!... Et qu'en est-il résulté?

--Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ... que je ne peux

plus aimer, que, depuis environ deux ans, je mène une vie immonde, la

vie d'un petit rez-de-chaussée,--d'un petit rez-de-chaussée que cela

n'amusait pas, cette vie-là, que cela attristait profondément ...

Brévannes l'examinait ahuri.

--Comment?... Comment?...

--Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement simple!... J'avais

aiguillé ma vie dans le sens indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi

faire le trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la forte

somme de tendresse et, en route, je me suis aperçu que je n'avais plus

le rond, que j'avais tout mangé avec l'autre, avec la dame que vous

connaissez ...

Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant d'un sourire

goguenard:

--Alors?

--Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter, conserver le train ...

J'ai pris des femmes que je n'aimais pas, je les ai injuriées, je les

ai trompées, je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui me

soulèvent le cœur rien qu'à y songer ...

--Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent?

--A présent?... La même misère!... Toutes les femmes, vous entendez,

toutes me dégoûtent ... Ce n'est pas risible, hein?... Convenez, que si

ma tête est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses raisons pour

cela!...

Brévannes s'écria:

--Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah bien! tant mieux!... Je

vous félicite!... Tout va bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les

péripéties de votre roman, mais je vous garantis que vous aimerez

encore ... Un moment à passer et ça reviendra!...

--Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement.

--Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues, de passions ... et

vous finirez par vous ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie.

Mareuil s'assombrit un peu:

--Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!...

Brévannes l'arrêta:

--Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague, je blague!... Aussi

cela me surpasse qu'un garçon comme vous, un garçon d'une intelligence

honorable, qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que ce soit ça

que vous ayez inventé, à ça que vous ayez atteint: on n'aime qu'une

fois!... De vous à moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni

même très vrai!...

Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur les mots:

--Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on n'aime qu'une fois! Je

dis qu'il y a des gens qui n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime

qu'une fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une seule fois

... Comprenez-vous?

Brévannes, que cette discussion lassait, riposta:

--Oui, oui. Je comprends et je ne comprends pas!... D'ailleurs, vous

savez, les théories sur l'amour ...

Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son fauteuil, avec

une grimace qui marquait bien sa répulsion pour cette sorte de

généralisations incertaines et compliquées.

Mareuil repartit:

--Je croirais plutôt que vous ne comprenez pas ... Seulement, vous avez

à travailler et je ...

Brévannes se gara vivement:

--Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout l'après-midi!... J'ai

demain!... Allez, allez ... Exposez votre petit système!...

Mareuil protesta:

--Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout bonnement que ce qu'on

appelle l'amour, le sentiment, la faculté d'aimer c'est une force

pareille aux autres--une force d'illusion, une façon de voir qui nous

fait trouver délicieux des actes en eux-mêmes absolument bestiaux,

visqueux et répugnants ... Je pense que cette force, on l'use plus

ou moins vite, selon le tempérament qu'on a, selon les circonstances

... Lorsqu'on en est économe, lorsqu'on se ménage on aime longtemps,

toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment, on se vanne,

on s'épuise de cœur, exactement comme on s'épuise au physique. Et

tenez, vous avez déjà remarqué--dans un ballet--des danseuses qui, sous

les lampes électriques, sous les projections bleuâtres ou roses vous

semblaient exquises, ravissantes ...

--Apologue? interrogea Brévannes d'une voix railleuse.

Mareuil souriait:

--Précisément ... apologue!... Je continue ... Ces danseuses vous

semblent exquises, ravissantes, quand subitement une des lampes

s'éteint et toute une rangée de ces dames vous apparaissent, dans la

lumière jaune du gaz, telles qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou

rose, avec leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard, leurs

yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en donneriez plus dix centimes,

maintenant ... vous n'en voudriez plus pour rien ... même pour une

prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change ainsi?... Oh!

bien peu de chose!... Il est arrivé que, par accident, le charbon

d'une des lampes roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint

trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue de ses lueurs a

disparu, s'est éteinte simultanément ... Alors, figurez-vous que la

quantité d'amour dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon,

une espèce de denrée magique dont les projections transforment,

métamorphosent les femmes à leur avantage ... Figurez-vous en outre

que, par mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ...

Brévannes lui coupa la parole:

--Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon est usé, est

éteint ... Malheureusement, cette anecdote ne tient pas debout!...

Ce sont toujours les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui

n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints comme cela, des cas

d'abrutissement par les femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi

vous le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des gens que

je voyais maigrir, dépérir, littéralement crever d'amour--et qui se

traînaient, après, des deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour

les femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se guérissait, ça

reprenait, le charbon renaissait, se rallumait ... Une autre personne

qui les pinçait et pour laquelle ils se remettaient à maigrir ...

Mareuil rétorqua:

--Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus bien constitués au

point de vue sentimental, plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là,

que la moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!... Cela

n'empêche pas qu'il n'y ait des gens qui aiment, en une seule fois,

tout leur amour ... qui dépensent, pour une seule femme, toute leur

fortune de cœur ...

Brévannes s'énervait:

--Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et moi, et Gendrey,

et Labernerie, par exemple?... Qu'est-ce que vous en faites, de

ceux-là?... Voyons, Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon,

lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que moi qu'il ne s'ennuie

pas avec les dames, qu'il ne les considère pas comme visqueuses, comme

répugnantes!...

--Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des passionnés, des

prodigues. Chaque femme qu'il a, il l'aime un peu, un tout petit peu,

il l'enjolive d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait un

rapiat de tendresse ...

Brévannes rallumait une pipe, le regard vague et fermé de l'homme

décidé à ne plus répondre, à ne plus discuter. Mareuil ajouta:

--Enfin, je ne puis vous raconter que ce que j'éprouve sincèrement

... Et je vous affirme que d'avoir espéré une vie de passion, une vie

moins plate, moins vulgaire que celle de tout le monde--et de sentir

craquer, s'échapper le moyen qu'on avait choisi pour la réaliser, je

vous affirme que ce n'est pas une aventure bien folâtre ...

Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru:

--Vous désirez que je vous parle franchement, n'est-ce pas?... Eh bien,

tout cela ne me touche pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ...

Les affres d'amour, les angoisses, les désespérances, les langueurs!...

Non, tout cela me laisse froid!... Ce n'est pas manque de cœur, je

vous jure!... Et quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans

une même matinée, quand vous aurez couché toute une semaine sur des

divans de cercle, faute d'une chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous

aurez vu de malheureux bougres faire des bassesses, des escroqueries,

pour manger, ou encore chiper, carotter, supplier des louis pour payer

un dîner à leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous compte

pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ... tout en regrettant qu'il

vous tourmente ...

Il lança un jet de salive et, hochant la tête:

--Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires, toutes ces théories,

c'est très gentil, mais c'est de la littérature!

Mareuil, piqué, riposta:

--Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du Brévannes tout pur!

Peuh!... Je ne vous en veux pas!... Il y a des choses que vous ne

comprendrez jamais ...

--Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait Brévannes ...

L'important est qu'on ait de l'amitié l'un pour l'autre ... Le reste,

les opinions, les doctrines ...

Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier étage:

--Chien Vert! Chien Vert!

--Hé?

--Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt, que je m'habille?...

--Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler ici! grommela

Brévannes, en manière d'excuse toute personnelle.

Et, se tournant vers Mareuil:

--Un tour en forêt, hein, pour votre dernier jour?... Cela vous

séduit-il, mon cher charbonnier?

--Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas mieux!

--On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et préviens ce feignant de

Charleval!

* * * * *

Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à la gare Labernerie et

Mareuil, rentrait lentement à la _Grenadinette_, le long de la Loire,

par les quais ensoleillés.

--Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!... s'exclama le

Grand-Cob, en désignant les deux femmes qui marchaient, à quelques

mètres devant, bras dessus, bras dessous, abritées d'une même ombrelle

rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!... Tenez, avec Rabastens,

ce serait un trio complet! Mais ce Mareuil est si serin!... A propos,

Brévannes, qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se sauver comme un

caissier, du soir au lendemain?

Brévannes répondit:

--C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées noires!... Il

s'est fourré dans la tête qu'il ne peut plus aimer, qu'il a le cœur

vidé ...

Et il énonça partiellement les théories de Mareuil, leur causerie de la

veille.

Le Grand-Cob riait aux éclats.

--Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous paraît pas drôle,

Charleval? Vous êtes là à ne pas broncher!...

Charleval répliqua gravement, comme arraché à une méditation:

--Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ... Seulement, vous

mettriez cela dans une pièce ... Eh bien, personne ne rirait! C'est tel

que je vous le dis!

La Cendre: Roman · 第 34 / 41 题