--Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, Dubourdet, vous en
avez certainement entendu parler ...
--Je ne me rappelle pas! fit Mareuil.
--Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans ce temps-là!... Eh
bien, savez-vous, monsieur, que monsieur votre père l'a condamné avec
moi à 1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison?
--Mon père?
--Parfaitement, mon cher monsieur! Votre père ... C'était en 1876 ...
Dubourdet et moi, nous faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un
jour, nous avons été appelés en correctionnelle pour des articles
contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... Je m'en souviens, comme
si j'y étais. Un homme froid, très courtois, qui nous bourrait de
prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous condamner ensuite au
maximum ...
Mareuil fit un geste d'innocence.
--Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit Lozières ... Il avait
bien raison, monsieur votre père ... Cela aurait dû me servir de
leçon. Est-ce qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour une
clique pareille!... Quand je songe que ce Dubourdet a été président
du conseil!... Dubourdet, la risée de notre génération, cet imbécile,
ce grossier personnage!... Président du conseil ... ça!... C'est à se
tordre, ma parole!...
Mareuil le contemplait curieusement. Il était grand, large d'épaules,
corpulent, avec une face à barbe brune, le front dénudé, sauf un
restant de petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le devant,--la
tête des politiciens arrivés au pouvoir après le Seize-Mai, une tête
classique de 363; et il avait tout des hommes de cette époque, le
visage barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon enfant, la
redingote en drap lisse, le pince-nez épais, la gaucherie tapageuse
du parvenu. Il eût paru le lendemain à la tribune, comme successeur
de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine aperçus. Il
ressemblait à ceux de sa génération exactement comme tous lui
ressemblaient.
Lucie était sortie, sous prétexte de donner des ordres.