IV

Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner intime, toute la

bande conviée.

Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part et lui conta l'entrevue

de l'après-midi.

Le journaliste souriait, approuvait par instants:

--Bravo! Très bien!

Il conclut:

--Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je suppose que maintenant

vous allez vous tenir tranquille ...

Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait entendu les derniers

mots, jugea bon d'intervenir:

--Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait?

Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion:

--Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour?

Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la guettait d'un œil

courroucé.

--Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à l'avenir, d'appeler

Mareuil de ce nom ridicule ... Un jour il se fâchera, et je vous jure

bien que ce n'est pas moi qui lui donnerai tort!...

Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire aux usages

constants de la maison, essaya, par contenance, de la puérilité:

--Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas me gronder, moi!

La tentative échoua misérablement.

--Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces manières-là, bougonna

Brévannes ... Occupe-toi donc plutôt du dîner!...

Les autres s'étaient à peine dérangés durant cette courte altercation.

Labernerie, qui avait hargneusement levé la tête de dessus son journal,

reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il s'était efforcé

d'entr'ouvrir, malgré la somnolence qui lui restait d'une nuit passée,

la veille, dans les cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté

dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses affaires de cœur! Sa

dame du monde! Et ils songeaient qu'il était bien gentil, Mareuil,

mais tout de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires de

femmes!

* * * * *

Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations de Brévannes,

s'était docilement grisé au dîner, se réveilla presque à l'aube, après

un sommeil lourd et sans rêves.

Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre. L'avenue de

Villiers était toute solitaire, toute blanche. On entendait, dans le

silence du matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur qui

frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu foncé, un ciel profond de

premier printemps. Mareuil se dit que la journée serait sans doute

belle et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus d'amie!»

C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son départ de la rue

Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée précédente, jusque dans le

trouble de la griserie, qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»--et

il se répétait ces mots mélancoliques comme pour s'accoutumer à leur

sens étrange.

Il aurait voulu avoir été l'amant de Mme Hardouin, mais il y avait

bien, bien longtemps--l'avoir été à la manière des hommes grisonnants

dont on dit: «Il a été l'amant de Mme Un tel ...»--mais d'un ton

historique, d'une voix qui indique des années et des années écoulées

depuis.

Il réfléchissait:

«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent tous, l'un après

l'autre, en mystère, à pas de loup ... Comme est venu celui de la

rupture, ce moment que j'attendais si fiévreusement depuis un mois et

qui est arrivé pourtant, qui est accompli, qui est fini maintenant ...

J'ai déjà vu cela en chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait

du retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la rue, en voiture,

chez moi, arrivé, installé, sans comprendre comment ... Est-ce curieux,

ces jours, ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans l'ombre, en

silence!...»

On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon appétit. Puis il

fit sa toilette, s'attardant en des flâneries calculées, s'arrêtant

pour rêvasser, parcourir un article de journal, choisir un vêtement,

une cravate; et, comme il lui restait une heure à employer avant le

déjeuner, il voulut relire d'anciennes lettres de Jack.

Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées, empilées au point

que la serrure fermait avec peine; et il les jeta par poignées sur sa

table. Il contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves, épais

comme du carton ou ténus et plissés comme de la dentelle, d'où montait

une vapeur douce de parfum mourant, de roses desséchées.

«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!»

Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées que cachaient ces

mots enchevêtrés, cette encre noire ou violette, ces lignes crayonnées

en hâte,--comparant, confrontant, fouillant activement, dans ce tas de

mensonges, comme un chiffonnier picorant dans un monceau d'ordures; et

quand il avait découvert la preuve d'une imposture, établi l'évidence

d'une contradiction, il ressentait une joie sauvage, une satisfaction

méprisante. Il quittait sa chaise, marchait quelques instants, la tête

basse, puis venait se remettre à sa lecture.

On frappa à la porte.

--Monsieur est servi.

Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula à coups de poing,

et descendit déjeuner.

Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et qu'il vit, presque

devant lui, la grande étendue de temps, blanche et vide, qui se

déroulait jusqu'au dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement

de détresse:

«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce que je vais faire?»

Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire! Il aurait souhaité

d'être encore plus jeune de deux jours, au temps maudit où il

s'inquiétait, où il souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se

démenait, où il faisait quelque chose. Et il éprouvait ce terrible

frisson de regret et d'ennui qui tourmente souvent les vieux officiers

démissionnaires quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du

rapport, de la botte ou de la manœuvre.

Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur coup, et pour

s'étourdir, des cigarettes qui allaient s'éparpiller en petits tas

jaunâtres, à demi brûlées, sur le dallage noir de la cheminée.

«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer ma vie, d'inventer une

distraction, de m'organiser autrement ...»

Mais, à peine les combinaisons formées, elles s'écroulaient, et, sur

leurs décombres, sur leurs chiffres en ruines, voletait l'image de

Jack--de Mme Hardouin s'acheminant vers le logis d'un monsieur à vague

moustache, ou montant son escalier, tout aimable, prête à s'offrir.

Mareuil se leva, dégoûté:

--Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela va être frais, si c'est

tous les jours ainsi!

Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier placé près

de la fenêtre, et, s'asseyant en bonne lumière, il se mit à dessiner

une tête de femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette que de

s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire.

Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre le papier la pointe

de son crayon qui vint frapper la vitre avec un bruit argentin.

Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites lignes,

d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer aux reliefs, de tenir

compte de la perspective, de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces

yeux de femme--à ces attraits en mine de plomb, qui n'étaient rien,

rien du tout, il le savait bien, lui Mareuil, auprès d'un vrai visage

de femme tendu de peau vivante et parfumée.

Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut à la recherche d'un

écho, d'une annonce qui lui fournirait le moyen de terminer cette

infernale après-midi.

Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion du Concours

Hippique; et en même temps, il revit l'entassement de dames élégantes

parmi les uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la

brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le soleil printanier,

dans la grande nef sonore.

«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il.

Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua: «Si je trouvais

là-bas, ce qu'il me faut!... C'est peu probable ... Mais qu'est-ce que

je risque?... Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!»

Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours des rendez-vous,

et, vers quatre heures, il franchissait le tourniquet du Palais de

l'Industrie.

* * * * *

Il hésitait de quel côté il monterait, quand une voix railleuse le héla:

--Comment? Vous ici?

Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand Cob, les jambes

écartées, les mains balançant, derrière le dos, un parapluie--l'œil

inspecteur et aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien

n'échappera:

--Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant mollement une de ses

mains gantées de rouge, et la tendant à Mareuil ... Mais je croyais

que vous ne vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on ne vous

rencontrait nulle part ... Cela ne va donc plus?

Et de la pomme de son parapluie, il se cognait le thorax à gauche, à la

place où il supposait qu'on avait ce qu'on appelle un cœur.

Mareuil rectifia:

--Dites que cela va mieux ...

Puis, pour couper court aux questions:

--Faisons-nous un tour?

--Comment donc! déclara le Grand Cob flatté de voir Gilbert se départir

de sa froideur coutumière ... Tenez, je vais vous mener à la Butte ...

Nous avons aujourd'hui quelques numéros de luxe.

Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers la tribune réservée

aux demoiselles.

Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie des règlements,

mais de leur plein gré, pour la commodité des causeries libres et des

affaires à traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour--toutes les

courtisanes de Paris, les illustres et les obscures, celles qui ne

vivaient que de leur beauté, celles qui avaient réussi par la gaieté

seule, la bonne humeur, et d'autres, petites femmes de petits théâtres,

dont on ne savait si c'était au lit ou à la scène qu'elles avaient

gagné leur clientèle et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient

dans les étroites rangées de gradins, la plupart tournant le dos à

l'immense rectangle jaune de la piste, tandis que, juchés sur un degré

supérieur, ou du haut du couloir longeant le mur de la tribune, des

hommes leur parlaient, penchés sur elles comme pour les humer--des

hommes souriant d'un sourire camarade ou lubrique, des hommes de toute

catégorie: vieillards au regard indécis et glouton, officiers à la

taille pincée, aux cuisses disparues en des culottes éclatantes et

boursouflées, clubmen réputés, portant à leurs vastes cravates des

épingles sauvages, marques de leurs goûts hippiques et formées de deux

longues dents de cheval accolées.

Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les conversations

particulières cessaient. Les têtes pâles ou peintes de ces dames, leurs

chapeaux fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une brise; et

elles se poussaient du coude, murmurant: «Le Grand Cob! le Grand Cob!»

Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence. Depuis

longtemps, il ne saluait même plus ses féales, se contentant de leur

grimacer de l'œil, de la bouche, du nez, des bonjours familiers et

paternels, comme en a pour les employés de son ministère un vieil

huissier inamovible, au courant du personnel et des traditions.

Il nommait maintenant les femmes à Mareuil, joignant à sa nomenclature

des commentaires sur les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la

philosophie de ce qu'ils voyaient:

--Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ... Claire de Kerjeu ...

Réussie, cette blonde, hein?... Ninette Rabastens ... Paula Mériel ...

Et cette petite, basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une figure

de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a débuté, il n'y a pas

six mois, et cela a déjà hôtel avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle

... Et ce n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi qui

vous le dis!...

Il avait des inclinaisons du buste, des façons de se rejeter en

arrière, de dessiner de la main, dans le vide, des tailles, des

poitrines, des croupes, comme un maquignon désintéressé promenant un

amateur à travers la foire aux chevaux. On se doutait qu'il eût aimé

faire reconnaître à Mareuil la délicatesse des attaches, la solidité

des chairs, l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces

membres bien pris et sans tares dont il répondait.

Il continua:

--C'est le dernier jour. On n'a que le temps, vous comprenez. Pendant

toute la semaine, on a préparé les villégiatures, les petits collages

d'été ... Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il faut

prendre ses arrangements, conclure ... La saison marche. Nous n'avons

plus avant juillet que les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là,

les hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont comme fous ... Ils

ne se connaissent plus ... Ah! elles le savent bien, les petites ...

Ainsi, regardez Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On l'a

baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc en ce moment avec le

jeune Châtel, le fils du grand épicier ... A-t-elle l'air assez bonne

fille, assez bon enfant!...

Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et comme attiré, il s'était

rapproché d'une jeune femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu

sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail, au-dessus du front

large et haut, donnaient un certain aspect de ressemblance avec Mme

Hardouin.

La jeune personne paraissait très excitée, et Mareuil entendit une

grosse voix enrouée qui sortait de sa bouche, sinueuse comme celle de

Jack, et qui disait:

--Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce de sale voyou ...

Mareuil se recula, navré de la déception, sans la moindre curiosité au

sujet de ce que s'était permis l'espèce de sale voyou mentionné.

--Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les autres tribunes,

fit-il en serrant la main de Gendrey.

Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme d'un insuccès personnel.

--Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous plaise? Peste, mon petit,

vous êtes difficile!... Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est

bien mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont là quatre

ou cinq avec une réputation de beauté qu'on leur continue depuis

vingt-cinq ans comme une rente viagère ... La belle madame Fourneau, la

belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en parlait déjà quand j'étais

haut comme cela ... Est-ce que ce sont toujours les mêmes?...

Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva, ne voulant pas

engager une discussion sociale sur ces rivalités de classes, ni relever

tout ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations du

Grand Cob.

Il se fraya péniblement sa route à travers la foule qui, chaque minute,

devenait plus dense, plus résistante, n'avançait que par brèves

secousses, suivies de long moments d'arrêt.

Il se réjouissait secrètement de l'indifférence avec laquelle il avait

examiné toutes les charmantes amies du Grand Cob.

Devant leurs jolis corps accessibles, il n'avait eu aucun désir, aucune

tentation. Il n'avait pas dérogé, il demeurait le cœur dédaigneux des

amours brutales qu'il était la veille encore, lors de cette dramatique

scène d'adieux que personne de toutes ces personnes ne savait, dont

personne ne le soupçonnait le héros.

Mais, lorsqu'il eut achevé le tour des autres tribunes, progressivement

son orgueil l'abandonna.

Ici c'étaient, comme là-bas, des dames tournant le dos à la piste et

debout, sur lesquelles se penchaient des messieurs en uniforme ou à

épingles en dents de cheval. Ici, comme là-bas, les femmes étaient

suspendues des deux mains, ainsi qu'à un frêle mât de cocagne, au

manche de leur ombrelle, dont la pointe plissait la toile rouge des

banquettes; et elles gardaient, dans cette posture implorante, les

yeux levés vers les yeux baissés des messieurs. Ici, comme là-bas, on

paraissait pressé de préparer des petits collages d'été, de prendre des

arrangements, de conclure.

Et Mareuil avait des accès de jalousie impersonnelle, rétrospective, à

voir toutes ces créatures, toutes ces Jack, en train certainement de

faire à d'autres,--à d'autres amants absents, ingénus et dévoués--ce

qu'on lui avait fait à lui, pendant deux années.

Il dévisageait insolemment les clubmen en redingote, les cavaliers en

habit rouge, les officiers bleu-de-ciel ou noirs songeant, à chacun:

«Si c'était lui!»--énervé à l'idée de frôler peut-être, sans le savoir,

un de ses rivaux d'hier, un de ceux qui avaient tenu dans leurs bras

Mme Hardouin, tandis qu'il agonisait à l'attendre.

Plusieurs étaient célèbres pour leur élégance, leur agilité en selle,

leurs succès mondains et féminins. Les plus humbles bourgeoises les

connaissaient par leurs noms, les suivaient longtemps du regard comme

des acteurs populaires. Et au milieu de ces gars solides, à la figure

vaniteuse et rude, ou bien qui souriaient d'un sourire de maître, en se

chuchotant, par-dessus l'épaule, des réflexions comiques, Mareuil avait

presque honte de s'être donné la peine d'aimer, de s'être tant courbé à

supplier, à souffrir. Il se sentait ignorant, naïf et faible comme un

petit potache cerné par une cohue de «grands».

Il murmura:

--Tous ces gens me répugnent! Allons-nous-en!

Et il marcha vers la sortie, saluant, d'un air hâtif d'homme qui s'en

va, les têtes qui le saluaient sur la route.

--Bigre! fit-il à un tournant ... La mère Lepassereau!

Il voulut se dissimuler derrière un monsieur qui le précédait, affecter

de n'avoir rien aperçu. Mais trop tard! Leurs regards s'étaient joints,

heurtés, et maintenant ceux de ladite mère Lepassereau ne le lâchaient

plus, dardaient contre lui des lueurs à la fois avenantes et de menace.

Il eut peur de sembler impoli et, résigné, il s'approcha de la grosse

dame.

Mme Lepassereau feignit hypocritement la surprise.

--Tiens, monsieur Mareuil!

Puis elle multiplia les questions au sujet de madame sa mère, une si

agréable femme; de monsieur son oncle, dont le château était voisin de

celui des Lepassereau, en Normandie, et au sujet aussi de son travail à

lui, M. Mareuil, qu'on lui avait dit peindre de si jolies choses, mais

là, sans compliments.

Elle l'appelait, à certains instants, Gilbert, s'excusant de sa

familiarité, l'expliquant par ce fait qu'elle l'avait connu tout petit,

qu'elle ne pouvait s'habituer à ce qu'il fût un homme, un vrai homme;

et elle s'inquiétait s'il viendrait cette année, au château de monsieur

son oncle, à Monneville, où, depuis six ans bientôt, on n'avait pas eu

le plaisir de sa visite.

--D'ailleurs, à Paris, vous ne sortez guère davantage ... Et même soit

dit sans reproches, nous vous avons bien regretté chez nous, cet hiver

... C'étaient des réunions tout intimes, où je crois que vous ne vous

seriez pas ennuyé ...

Mareuil, qui guettait l'attaque, riposta:

--Moi, j'en suis sûr, madame ... Ça été une coïncidence malheureuse ...

Par hasard, ces deux fois-là j'étais pris ... Mais j'espère ...

Mme Lepassereau l'interrompit:

--Vous ne reconnaissez pas Germaine, n'est-ce pas?

Et d'un ton bienveillant:

--Oh! cela ne m'étonne pas ... En six ans, on change!... C'est bien

naturel ... Et toi, Germaine, tu ne reconnais pas M. Mareuil, toi non

plus?

Mlle Germaine Lepassereau se retourna et, saluant d'un salut grave et

réservé:

--Non, je n'aurais pas reconnu Monsieur.

Elle avait une allure assez gracieuse, des yeux clairs et larges,

des cheveux châtain pâli, frisés en triangle sur le front; mais sans

qu'elle fût déplaisante, il n'y avait rien de troublant dans sa petite

figure froide, lisse et propre de jeune miss bien savonnée.

Elle reprit, après un moment:

--Maintenant, je me rappelle, je me rappelle parfaitement.

Une fanfare sonnait, annonçant la fin d'un parcours et se mêlant au

grondement lointain des derniers applaudissements, tandis qu'un nouveau

cavalier, un hussard stoppait devant la tribune du jury.

--Regarde, maman, dit Germaine sans laisser le temps à Mareuil de

trouver la phrase courtoise qu'il cherchait ... Regarde! Voilà M. de

Saint-Lys ... C'est la troisième fois qu'il monte aujourd'hui.

Mareuil saisit l'occasion de réparer son silence:

--Cela vous intéresse, ce concours, Mademoiselle?

Mlle Lepassereau eut une moue ironique:

--Heu?... Cela m'intéresse autant que d'aller faire des visites ou que

d'aller à la Sorbonne ...

--Ah! vous fréquentez la Sorbonne? Et vous vous y ennuyez, Mademoiselle?

Il souriait le plus sympathiquement qu'il pouvait.

Elle leva les yeux pour voir s'il se moquait; puis subitement, son

regard sembla se voiler de défiance, se refermer sur ce qu'elle

pensait, et elle répondit d'un ton bref comme un tour de clef:

--Je n'ai pas dit cela!

Elle s'était tournée vers la piste et affectait de s'occuper de la

course de M. de Saint-Lys, marquant au crayon, sur son programme, les

fautes commises, tapant le sol du bout de son en-cas, lorsque la haie

ou la barrière avaient été convenament franchies.

Gilbert, posté derrière, détaillait hostilement son buste enserré

d'un long covercoat jaune, ses cheveux trop tirés sur la nuque où nul

frison ne dépassait, toute sa netteté frigide de novice inexperte, et

il éprouvait pour elle des sentiments de pédant d'amour, le mépris du

savant pour l'illettré qui lui a manqué.

Plus tard, quand elle aurait accompli ses preuves, oui, il eût compris

qu'elle le reçût dédaigneusement, de cet air de majesté hautaine que

donnent parfois aux femmes la conscience de leur mystérieuse valeur, le

souvenir récent de ce qu'elles peuvent, avec leur corps!

Mais, aujourd'hui, qu'elle l'accueillît ainsi, lui, Gilbert, l'ancien

amant, l'ancien adversaire d'une gaillarde telle que Mme Hardouin,

qu'elle fît sa contractée, cette petite Lepassereau qui ignorait tout

de la vie, qui n'avait d'autre mérite que sa virginité fade, non,

c'était pénible, c'était sévère!

Et pendant que M. de Saint-Lys terminait ses bonds, Mareuil parcourait

du regard les dames proches, pour en découvrir une de laquelle il

eût subi, sans récriminer, les intolérables façons de cette petite

glaçon de Lepassereau. Tout autour de lui, tout au loin, se dressaient

des têtes familières, têtes d'hommes, de femmes, de jeunes filles,

inaperçues depuis deux ans et dont il déchiffrait, peu à peu, les

traits changés par le temps. Après cet exil de sa liaison, il se

faisait l'effet d'un voyageur revenant à Paris après un long voyage. Il

reconnaissait un nez, une bouche, une attitude, puis le nom fuyait. Ou

bien, il hésitait, croyait s'être trompé. Soudain, il s'inclina avec

vivacité vers Mme Lepassereau qui se passionnait pour la course de M.

de Saint-Lys, et demanda:

--Madame!... Madame!... Est-ce que cette dame blonde, à droite,

au-dessous de vous, au second banc, est-ce que ce n'est pas Mme

Lozières?

--Où cela?

--Là, à droite, au deuxième rang, un chapeau à coques de velours

grenat ...

Il désignait une jeune femme blonde, au visage ovale et pâle, aux

sourcils noirs très épais, et dont les cheveux ondulés recouvraient

à-demi l'oreille.

--Où cela?... Où cela?... répétait Mme Lepassereau dont l'attention,

loin de travailler vers la droite, restait captivée, à gauche, par la

double haie qu'atteignait, à cet instant, l'infatigable Saint-Lys.

Enfin, elle répondit:

--Oui, oui, c'est Mme Lozières ... C'est elle!

Mareuil pensait:

«Eh bien! en voilà une à qui le mariage a fait du bien!»

Il se rappelait sa silhouette maigre et informe de jeune fille,

d'enfant même, à l'époque où il jouait avec elle, dans le verger vert

de Monneville, sous les pommiers tordus; et il l'examinait tout charmé

de son épanouissement nouveau, de sa beauté grandie, lui trouvant un

curieux air petit fifre de la Révolution, petit tambour Bara, avec ses

cheveux dorés sur l'oreille.

Mais une rumeur triomphale, une immense explosion de bravos venaient

d'éclater, saluant le hussard qui avait sauté d'un superbe saut la

rivière du centre. Une musique militaire entonna une marche d'opérette.

La réunion était close.

La piste, rapidement, se remplit de spectateurs et de spectatrices

accourant pour assister à la distribution des récompenses. Près de

la rivière, des groupes se formaient, joyeux et bavards, comme à la

sortie des grandes administrations, la journée de travail finie.

Des gigolos, en longue redingote, mesuraient, d'un œil effaré, la

largeur de l'obstacle. Les femmes, sans interrompre leur causerie,

s'entrejugeaient furtivement, le front impitoyable, notant les

erreurs de mode ou les inventions habiles dans les toilettes qui

circulaient,--et des figures s'avançaient, interrogatives et plus

indicatrices que des doigts, des figures priant qu'on leur nommât ce

monsieur avec une barbiche rousse ou cette dame en vert, là-bas.

Au milieu de la foule, Mareuil, qui avait profité de la presse du

départ pour semer Mme Lepassereau, se promenait, l'aspect indifférent

et ennuyé, quoiqu'en réalité tout à la préoccupation de revoir Mme

Lozières, de vérifier si elle était de près la jolie personne qu'elle

lui avait semblé de loin.

Elle devait avoir actuellement deux ans de moins que lui, quelque

chose comme dans les vingt-huit ans; et on l'avait mariée, sept

ans avant, avec un haut fonctionnaire des finances, un receveur,

un trésorier-payeur,--Mareuil ne se souvenait plus au juste,--un

républicain de vieille date, dont le choix avait fait scandale, lors

du mariage, à Monneville, et dans toute la société conservatrice des

environs.

Un mariage qui s'expliquait pourtant, étant donné l'ingénuité docile de

la jeune fille et les ambitions de sa famille, dont plusieurs membres

déjà, dans la diplomatie ou l'armée, s'étaient un peu ralliés au

gouvernement. Mais on avait mis longtemps, néanmoins, à le pardonner

aux Brégy, à oublier leur fâcheux manquement à la bonne cause en péril

...

Gilbert évoquait ces souvenirs: «Lucie de Brégy!... Lucie Lozières!

Est-ce bizarre, cette rencontre!»

Tout à coup, il remarqua les coques rouges de son chapeau, et lentement

il se dirigea de son côté, de façon à ne pas être masqué par les dames

avec qui elle causait. Arrivé devant elle, il salua; puis, après

quelques pas, s'étant retourné pour la contempler de nouveau, il

aperçut le regard de Mme Lozières fixé vers lui, qui se dégageait vite,

comme par honte d'avoir été surpris.

Alors, il rôda de groupe en groupe, s'arrêtant à des poignées de main,

à des conversations inutiles, retenu par le désir de s'approcher encore

de la jeune femme, de renouer connaissance, si possible, sans but

précis, pour voir, et parce qu'il en avait envie, tout simplement, en

somme.

Mais elle avait changé de place, était partie peut-être. Il ne put la

retrouver.

«C'est stupide, pensait-il, j'aurais dû lui parler ... Quelle gaffe!»

Il chercha partout, traîna autour des sauteurs primés, faillit se faire

écraser par les lauréats qui se rendaient aux écuries en trottinant, et

finalement, à bout de patience, il gagna la sortie.

La bousculade était grande, et, par moments, la masse serrée des

partants se serrait davantage pour laisser passage à des chevaux qu'un

lad emmenait dehors.

--Hep! hep!

On se rangeait, on s'étouffait, on se collait les uns aux autres, en

rentrant les pieds. Des dames protestaient. D'autres souriaient à leurs

voisins inconnus ou bien montraient une mine revêche aux privautés

éventuelles. Une voix, derrière Mareuil, une voix claire et gaie

prononça:

--Bonjour, monsieur Gilbert!

Il tourna la tête et vit Mme Lozières qui, le coude au corps, lui

tendait, avec difficulté, la main. Il balbutia, un peu décontenancé par

cette apostrophe inespérée:

--Bonjour, Madame!... Vous allez bien?... M. Lozières va bien?...

Quelle foule, n'est-ce pas?

--Très bien, je vous remercie ... et Madame votre mère?

Il reprit:

--Je vous croyais à Bourges?

--Oh! non ... Nous avons quitté Bourges il y a trois mois ... Je suis

tout à fait Parisienne, maintenant ... M. Lozières a été nommé au

ministère, à l'administration centrale ...

--Ah! c'est une bonne chose! fit par courtoisie Mareuil. Vous devez

être très contents!

--Oui, nous sommes assez contents ... Oh! oh!... Prenez garde!

Une poussée l'avait jetée contre lui, et il sentit une odeur fine et

forte, cet heureux alliage du parfum et d'elles-mêmes qu'exhalent

certaines femmes toujours.

Elle murmura:

--Je vous demande pardon ... Je ne vous ai pas fait mal?

--Du tout, du tout!... Mais ce service est bien tristement organisé ...

Ils arrivaient sur le seuil.

Une large nappe de lumière jaillit devant eux, et ils aperçurent des

laquais en livrée et l'œil inquiet, à la recherche des maîtres, une

triple rangée de badauds qui se penchaient avidement dans l'espoir de

ces femmes, et ces femmes, et ces femmes qui sortaient.

Mme Lozières regarda à droite, à gauche--et d'un ton contrarié:

--Comme c'est ennuyeux!... J'ai perdu mes amies, les dames avec qui

j'étais tout à l'heure!

Elle se haussait sur la pointe des pieds:

--Non!... non, elles ne sont pas là ... Elles seront parties sans

m'attendre!

--Alors? fit-il brièvement.

--Alors, je vais vous dire au revoir et rentrer chez moi ... Je reçois

le samedi ... Mais je n'ai plus que deux jours à votre disposition,

puisque samedi en huit mes réceptions finissent ... N'oubliez pas, 9,

rue Galilée, près de l'avenue Kléber ...

Il retint un peu sa main et, d'une voix respectueusement caressante:

--Est-ce qu'il vous déplairait que je vous accompagne?

--Quand cela?... Maintenant?... Ce n'est guère votre chemin, il me

semble ...

Elle s'arrêta, inspecta vivement les alentours, et reprit:

--Enfin, si vous voulez bien vous déranger de votre route, j'aurais

mauvaise grâce à refuser.

Ils quittèrent le trottoir, traversèrent la chaussée, puis, fendant la

foule entassée sur le refuge voisin et qui les guignait déjà, comme si,

de longue date, ils eussent eu ensemble toutes sortes d'intimités, ils

remontèrent, au pas de promenade, les Champs-Elysées, sans mot dire,

malicieusement satisfaits du petit pacte audacieux qu'ils venaient de

conclure.

Mme Lozières rompit, la première, le silence:

--Vous travaillez beaucoup? J'ai vu de vous des choses délicieuses à

l'Exposition du Blanc et Noir, l'an dernier, et aussi au Grand-Art ...

Mareuil se défendit modestement.

--Non, je vous assure, continua Mme Lozières, j'aime énormément ce que

vous faites ... Vous avez une façon de poser les personnages et surtout

des teintes d'une délicatesse!...

Elle lui parlait familièrement, tout de suite revenue au ton de

camaraderie de jadis. Elle citait ce qu'elle préférait parmi ses

pastels, ses esquisses formulant même des critiques, s'embarrassant

parfois, manquant des termes exacts, mais lâchant moins de niaiseries

qu'il n'en eût pu craindre.

Mareuil déclara en raillant:

--Vous avez du goût ... Permettez-moi de vous le dire ...

Elle remercia d'une inclinaison de tête, et ils allèrent de nouveau

quelque temps en silence.

Mareuil observait sournoisement Mme Lozières de son regard expert de

peintre et d'amant sagace.

Elle lui paraissait aussi séduisante que là-bas, à l'Hippique, gardait

cet air petit fifre qui, dès l'abord, lui avait plu. Et, quoique d'une

taille plutôt grande, elle avait de la grâce, elle marchait bien, de

ce pas aisé, harmonieux, solide, qui distingue les femmes adroites et

sûres de leur corps.

Il l'évalua encore d'un coup d'œil sommaire:

«Elle est bien, cette petite!... Quel dommage que je ne l'aime pas, que

j'aie l'esprit ailleurs!...»

Mais Mme Lozières sentait probablement sur elle la pesanteur des

regards de Mareuil, car, comme pour mettre fin à ce gênant examen, elle

demanda:

--Savez-vous comment s'appelle la personne qui passe dans cette

victoria bleue?...

C'était une des demoiselles de la Butte, une grosse brune avec un

chapeau empanaché de blanc. Mareuil répondit sèchement:

--Elle se nomme Mériel ou Nivolas ... je ne vous garantis rien ...

Du reste, si vous voulez des renseignements sur ces dames, vous vous

adressez fort mal ... je n'en fréquente aucune.

Mme Lozières parut aguichée par l'expression mauvaise des paroles de

Mareuil:

--Tiens, pourquoi?... Il y en a cependant de bien jolies?

--Je ne dis pas ... Mais, je n'aime pas cette façon d'aimer ...

Elle s'exclama d'une voix incrédule:

--Vous voulez donc de l'amour, de l'amour vrai?

--Peut-être!

--C'est surprenant! Je n'aurais pas cru cela de vous!... Je ne sais

comment ... Est-ce parce que je vous vois encore petit garçon,

turbulent et méprisant pour les filles, comme vous disiez?... Mais je

n'aurais jamais supposé que vous fussiez un amoureux, un sentimental....

Mareuil répliqua:

--C'est pourtant comme cela!

Puis, après un silence:

--Et même, savez-vous de quel nom on m'a surnommé chez un de mes amis?

--Je n'ai pas idée ...

--On m'a surnommé Soif-d'Amour!

Elle eut un petit rire cordial.

--Soif-d'Amour! Oh! c'est drôle, c'est très drôle, Soif-d'Amour.

Evidemment, cela prouve en votre faveur ... Vous allez me trouver bien

indiscrète ... Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes ainsi?

--Je l'ai été ...

--Ah! vous ne l'êtes plus?...

--Plus pour le moment ...

Elle ne répliqua pas, la figure égayée d'un mince sourire, la tête

baissée vers le bitume grisâtre, mais la pensée visiblement tendue vers

d'autres choses, vers tout ce que Mareuil ne lui avait pas révélé et

qu'elle eût bien voulu connaître.

Il réfléchissait: «Pourquoi est-ce que je lui confie ces histoires?...

Je ne tiens pas à me faire admirer, et j'ai l'air de me poser en être

extraordinaire ... C'est imbécile!»

Le temps avait fraîchi. La nuit tombait. Une rafale de vent s'éleva,

vint coller la souple robe de Mme Lozières contre son corps.

«Elle n'est décidément pas mal, songeait Mareuil, et cela vaudrait

toujours mieux qu'une Mériel, qu'une Kerjeu, qu'une Nivolas ...»

Elle l'interrompit dans ces parallèles:

--Vous autorisez une question?

--Tant qu'il vous plaira!

--Eh! bien, voilà! dit-elle, comme livrant la conclusion de ses

raisonnements secrets ... Voilà! Pensez-vous qu'un jeune homme de votre

âge puisse aimer d'une manière absolue ... Vous m'entendrez à demi ...

C'est très difficile à expliquer ... Pensez-vous qu'un jeune homme peut

être fidèle, complètement fidèle, même quand il aime, au milieu des

entraînements, des tentations, des occasions?...

--Certainement! fit Mareuil.

Elle reprit:

--Oh! ce doit être bien rare ... Ainsi, par exemple, ceux que nous

avons rencontrés tantôt au Concours, tous ces officiers, ces hommes de

sport, pensez-vous ...

Mareuil s'exclama rageusement:

--Ceux-là! ceux-là!... Ah! mais non!... Et puis, je préfère que vous ne

m'en parliez pas, des jeunes gens ... Je les déteste!

--Vous les détestez?

--Oui, je les déteste, surtout lorsque je les vois en foule, en masse,

réunis ensemble, comme ils étaient aujourd'hui ... Tenez, il m'est

arrivé de me sauver d'un salon de cercle, d'une salle de théâtre, d'une

salle d'armes, parce qu'il y avait là trop d'hommes, parce que cela

m'indignait de rêver à tout ce qu'ils étaient capables de faire avec

leurs yeux, leurs moustaches, leur vigueur, leurs corps alertes ... Ce

sont des voleurs de cœurs, des voleurs de femmes ... Je les déteste!...

Elle lui lança un regard ému, un de ces instinctifs regards de

gratitude comme elles en ont toutes quand on dit, à leur propos, des

paroles même un peu absurdes, mais qui sont plus que des mots de désir

brutal ou d'offres libertines.

Mareuil continuait:

--Non, je ne comprends pas qu'on trahisse ... Je trouve ça puéril ...

Il serait si simple de quitter quand on cesse d'aimer ... Pour ma part,

je n'ai jamais trompé ... et je suis persuadé, je crois bien que je ne

tromperai jamais ... oui, je le crois bien ...

Il avait proféré cela comme une leçon récitée, sans conviction dans la

pensée, et il demeurait stupéfait de sentir en lui ce subit désaccord,

répétant:

--Oui, réellement, je le crois!

--C'est très bien! fit Mme Lozières ... Et si vous ne redoutez pas de

vous ennuyer, vous viendrez en recauser chez moi, samedi prochain ...

Il s'écria d'un air de regret:

--Comment! vous rentrez?

--Oui, je rentre ... D'abord, ce vent me donne la migraine ... Et puis

il est très tard ...

Mareuil prit, en plaisantant, un ton de mélodrame:

--Ecoutez!... Suivez-moi et je vous raconterai ma vie!

Mme Lozières souriait:

--Mais je ne vous la demande pas!

--Alors, je vous raconterai autre chose, tout ce que vous voudrez ...

Il est à peine six heures et demie ... Vous avez largement le temps!

Et comme elle hésitait, il feignit de l'amertume:

--Quand je pense qu'à Monneville, c'était toujours vous qui me

relanciez, qui me suppliiez de jouer ...

Elle répondit:

--Nous ne sommes plus à Monneville ... Enfin, je ne veux pas que vous

vous imaginiez que je me venge ... Entendu!... Nous marcherons encore

un peu, mais quelques pas, seulement!

Ils se remirent en route, traversèrent la place de l'Etoile et

s'engagèrent dans l'avenue de la Grande-Armée.

Le crépuscule devenait plus noir, et une à une, les lanternes des

réverbères s'allumaient. Lorsqu'ils passaient auprès d'elles, Mareuil

s'amusait de voir son ombre et l'ombre de Lucie s'allongeant, côte à

côte, comme celles de deux amants flâneurs. Parfois, à une bourrasque

plus violente, elle détournait la tête de son côté et elle échangeait

avec lui un sourire amical, un sourire complice.

--Non, je n'ai jamais, jamais trahi! disait Gilbert.

Il avait repris ses théories sur l'amour, sur ce qu'on doit à une femme

aimée, sur le dégoût que nécessairement on éprouve pour les autres,

qui ont le tort de ne pas être elle--décrivant à Mme Lozières tout son

trésor de sentimentalité, inventoriant toutes ses richesses de cœur,

les faisant scintiller, miroiter, valoir comme un bijoutier ses bijoux

devant une cliente à gagner.

Il avait conscience d'être sincère maintenant, et l'indécision bizarre

de tout à l'heure ne l'oppressait plus. Il parlait de son irréprochable

fidélité ainsi qu'un brave de son courage, avec cette assurance

naturelle qui nous vient d'un passé glorieux, d'actions d'éclat

incontestables. Chacune de ses phrases se rapportait à des hauts faits

qu'il eût pu prouver, à l'un des épisodes de la terrible campagne de

deux ans qu'il avait menée contre Jack. Il s'écriait à tout instant:

«Quant à moi ...» ou bien «Il m'est souvent arrivé» ou encore: «Sans

me citer comme exemple ...»; et sous ces formules personnelles qui

lui échappaient, Mme Lozières devinait une histoire vraie, un drame

touchant, peut-être.

Elle n'interrogeait plus, le laissait disserter, craignant de prononcer

des questions significatives, de trop montrer son intérêt, sa

sympathie.

Ils étaient près de la Porte-Maillot. Elle vit la grille, et d'un ton

impératif:

--Il faut que je rentre ...

--Il le faut?...

--N'insistez pas!... Cela me désobligerait.

Ils revinrent en arrière. Mme Lozières hâtait le pas, se plaignant

d'être en retard, très fâchée, très mécontente.

Mareuil, pour la calmer, consultait sa montre, donnait de fausses

heures auxquelles elle refusait de croire.

A l'angle de l'avenue Kléber, elle s'arrêta:

--Si vous voulez, j'aime mieux que nous nous séparions ici!

Puis, Mareuil, serrant un peu fort sa main, elle la retira brusquement:

--A bientôt, j'espère!

Elle n'indiquait plus de jour, cette fois. Il répliqua de même:

--A bientôt!... Je suis bien heureux de vous avoir revue!

Elle le regarda d'un regard franchement tendre, presque prometteur et

elle ajouta:

--A bientôt alors!... Je me sauve!

Elle avait disparu au coin d'une rue.

Mareuil songea:

«Elle est agréable ... Mais quels yeux bêtes en partant!... Quels

regards sales elles peuvent vous avoir!... C'est écœurant!...»

Il monta dans un fiacre et se fit conduire chez lui. Auprès du parc

Monceau, il distingua, malgré la nuit, un endroit où jadis, avec Jack,

il s'était promené, aux premiers jours de leur liaison. Il poussa un

soupir, et resta quelque temps avec une vague mélancolie.

V

--On peut entrer?

--Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix de Brévannes ... Vous?

Un samedi?... Je croyais que c'était votre jour d'article?

Le journaliste s'assit et alluma un cigare:

--Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ... Dites donc, qu'est-ce

que vous faites, aujourd'hui?

--Pourquoi cela?

--Enfin, êtes-vous libre?

--Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil, qui s'était précisément

promis d'aller, dans l'après-midi, chez Mme Lozières ... Ça dépend un

peu de l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ...

--Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition générale à l'Odéon

... La jeune enfant est souffrante et ne peut venir ... Voulez-vous la

remplacer? On raconte que la pièce est intéressante ...

Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait guère, mais

une soudaine envie le poussait à profiter du prétexte pour retarder

cette visite de combat que, la veille encore, il hésitait à rendre, à

livrer.

Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être pas mauvais de la

faire attendre ...»--puis, tout haut:

--C'est convenu! Cela me va!

--Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons de l'autre côté de

l'eau ... Ne lambinons pas!... Le rideau est à une heure.

Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants de silence,

Brévannes demanda:

--A propos, et la santé du cœur?

--Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me plaindre ... Je

suis même étonné de souffrir si peu ... A tel point, que je fais des

expériences, que je me mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini,

si ce n'est pas un engourdissement passager ... Je me représente la

dame en train d'accomplir des infamies, des débauches extraordinaires

... Rien! Cela me laisse calme, cela augmente seulement un petit peu la

répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un gros mot, une injure

... Mes lèvres se soulèvent de dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces

messieurs ...

--Quels messieurs?

--Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande, enfin ...

--Eh bien?

--Eh bien! je ne leur en veux presque plus ... Je n'ai plus pour eux

qu'une sorte de curiosité ... Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs

têtes, leurs têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les

imbéciles, comme tout le monde le sera avec la dame!... Je commence à

la comprendre, cette personne, je commence à la connaître!...

Brévannes approuva:

--Votre état d'esprit me semble, en effet, assez bon ... Et alors, vous

ne l'aimez plus?...

--On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond, mon vieux

... Car, pourquoi est-ce que, du jour au lendemain, je ne l'ai plus

aimée? Parce que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord.

Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ... J'aurais pu

savoir et pardonner, continuer de l'aimer ... J'aurais pu désirer la

revoir, accepter qu'elle revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout,

j'ai refusé ...

--Et maintenant, vous refuseriez encore?... Vous refuseriez si elle

vous écrivait, si elle vous donnait pour demain ou après-demain un

petit rendez-vous amical?

--Je refuserais, parce que je n'ai plus envie d'elle ... Et puis, pas

de danger qu'elle m'écrive ... Elle est sans doute enchantée que ce

soit terminé, d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra

pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes, vous expliquez-vous

cela, que je ne l'aime plus?...

Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde.

--Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à vous fournir des

éclaircissements psychologiques sur votre cas ... Comment!... Vous

ne souffrez plus, vous avez la chance de ne plus souffrir et vous

demandez, en sus, des explications!... Vous en voulez trop, mon jeune

ami! Vous êtes insatiable!

Mareuil suivait son idée:

--Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie ferme!... J'ai essayé

de travailler ces jours-ci. Pas moyen! Est-ce affaire de tempérament ou

d'habitude? mais je sens que je ne suis capable que d'aimer, que je ne

suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que cela qui m'intéresse ... Je suis

devenu homme de sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval, hommes

de finances, hommes d'études ...

Et il répéta, ravi de sa trouvaille:

--Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous?

Brévannes répliqua d'une voix narquoise:

--Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ... Si je saisis?...

Comme un huissier!... Mais on n'est pas homme de sentiment tout seul.

Vous oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement qu'à deux

... c'est le minimum!

--J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ... Ah! j'oublie?... Et

qui vous dit que nous ne serions pas deux?

Brévannes l'examina avec compassion:

--Déjà?...

--Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ... Parfaitement, j'ai en vue

une petite femme charmante ...

--Que vous aimez?

--Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ... ce serait

exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai, que je l'aimerai bien ...

avec le temps ...

Brévannes leva les bras en signe d'absolution:

--Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît, vous auriez tort

de vous priver!... Une façon comme une autre d'aiguiller sa vie!...

Et il ajouta en posant sa main sur le genou de Mareuil:

--Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins vous n'avez pas besoin

de travailler pour vivre ... Vous n'avez pas non plus une âme de

missionnaire ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne sera

jamais moi qui vous conseillerai de vous tourmenter pour la gloire,

pour qu'on déclare que vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le

déclarerait peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au contraire,

que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous, mon petit Mareuil, quand,

comme vous, on n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités,

ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de temps qu'on séjourne

ici-bas, c'est encore de faire ce qui vous amuse!...

La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant où ils

déjeunèrent rapidement.

Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à Mme Lozières, se figurant

les émotions qui devaient l'agiter, tandis que l'heure s'avançait

sans qu'il vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux

visiteuses--toute désappointée, toute au regret de s'être laissée aller

à cette promenade clandestine, à cette familiarité de causerie intime

avec un monsieur si inconséquent ou si froid.

De plus, il avait remarqué, dans une baignoire voisine de son fauteuil,

Mme Béatry, une petite brunette élégante que, de l'orchestre, on

lorgnait beaucoup; et il la fixait obstinément.

C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, aux narines très

ouvertes et frémissantes, une de ces jeunes veuves en présence

desquelles on juge immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il

leur faut, ou quelque chose d'approchant.

Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil savait, s'étant

informé, après l'avoir fréquemment rencontrée dans son quartier, et

pris de cet intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes amies

de rue, aux regards devenus affables, à la longue même souriants.

Une malpropre histoire d'argent: M. Béatry rédigeant un testament

qui interdisait à sa femme de se remarier sous peine de voir passer

aux enfants, deux petits garçons, la fortune presque entière; et

ensuite, Mme Lestang, la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses

sataniques, veillant autour de sa fille comme un factionnaire devant

une banque, repoussant au large tous les prétendants comme des voleurs,

épouvantée à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le premier mariage

les avait miraculeusement tirées.

Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, par un camarade;

et tout en lorgnant Mme Béatry: «Ce brésillon m'irait assez, m'irait

autant que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se faire

présenter ... Sans compter la mère à franchir, le boule-dogue de mère

... Trop de besogne!...»

A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. Elle ne

paraissait pas. Il s'en alla sans effort.

* * * * *

La semaine lui sembla lente. Il rêvait à Mme Lozières, se l'imaginait,

rue Fortuny, entièrement à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela

lui suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme des présages

d'amour en bonne voie. Puis, lorsque ces exercices ne suffisaient pas,

lorsqu'il lui venait des tentations de renoncer à la lutte, vite il

les écartait en se remémorant le passé, les jeunes modèles qu'il avait

fréquentées avant Mme Hardouin, les parties désolantes le dimanche,

dans la banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la foule,--et

l'encrassement d'ennui qui lui restait, pour plusieurs jours, de ces

journées de fête. Recommencer, retomber à ces pauvres escapades,

après les sublimes heures de passion, après ce qu'il avait appris à

ressentir? Merci! Non, c'était aimer qu'il voulait.

Seulement, par exemple, il ne permettrait pas que Lucie prolongeât trop

la résistance, s'avisât de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait

les délais d'usage, le temps de se donner; mais le moment venu, si elle

ne cédait pas, il passerait à une autre, car elle n'avait pas un charme

si exceptionnel enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles, et même de

meilleures.

Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses quand, le

samedi suivant, vers une heure et demie, il sonna à la porte de Mme

Lozières.

Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à se rencontrer seul

avec elle et à se déclarer sur-le-champ, dès le premier tête-à-tête. On

l'introduisit dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et meublé

de meubles anciens, tendus de soieries effacées. Puis on revint lui

dire que Madame le priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle

ne tarderait pas.

Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant les tableaux

posés aux murs, les fleurs des potiches, les photographies éparses dans

de jolis cadres, sur un guéridon bas.

Il repassait en son esprit les phrases qu'il se proposait de prononcer

d'abord, les mots décisifs qui seraient comme le signal de la

bataille--de cette bataille qui finirait peut-être pour lui sans grand

dommage, par le triomphe de l'adversaire, ou bien qui engagerait, une

fois de plus, sa vie pour combien de mois, combien d'années?

Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis, des pas hâtifs, puis

Mme Lozières parut, agrafant la dernière agrafe de son corsage. Elle

lui indiqua un siège et d'une voix un peu essoufflée:

--Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas prête ... J'ai dû sortir

ce matin et lorsque vous avez sonné, je commençais à peine ma toilette

... Ce que je me suis pressée!...

Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception en soie cuivre,

recouverte de dentelles noires.

Mareuil répliqua:

--Je regrette que vous vous soyez tant pressée ... C'est moi qui

suis coupable ... J'arrive à une heure indue, à une heure absolument

incorrecte ...

Elle souriait, les yeux baissés:

--Le fait est que vous arrivez un peu tôt!

--Mais j'ai une excuse! dit Mareuil.

--Et laquelle?

--C'est d'avoir commis exprès cette incorrection.

--Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide.

Mareuil répéta en pesant sur le mot:

--Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ...

--Eh bien, dans ce cas, dit Mme Lozières avec aisance, dépêchez-vous

... Vos instants de plaisir sont comptés, car, dans un quart d'heure,

Mme de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à recevoir ...

Mareuil réprima une moue de mécontentement. La survenue de cette Mme de

Brégy, la seule proche parente de Lucie, depuis trois ans orpheline,

l'inquiétait. Mme Lozières reprit:

--Vous savez que vous avez failli me faire gronder, l'autre soir ... Je

ne suis rentrée qu'à sept heures et demie, et mon mari ...

Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa droite.

--Pardonnez-moi de vous couper la parole ... Mais vous présumez bien

que j'avais mes raisons pour souhaiter de vous voir ainsi ...

Elle eut un geste d'ignorance.

--Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi parler ...

Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan:

--Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier, parce que je n'osais

pas encore ce que j'ai le courage d'oser aujourd'hui ... Je viens vous

demander de vous revoir ...

--De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous me reverrez!...

--Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent, ailleurs qu'ici, de

vous revoir seule, enfin ...

Elle essaya de plaisanter:

--Toujours seule, alors ... Et pourquoi?

--Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne peux plus me passer de

vous, parce que depuis dix jours, je ne pense qu'à vous ...

Il attendit un instant qu'elle lui fournît la réplique, mais elle

gardait le silence, les yeux attentifs vers les petits boutons de nacre

de ses hauts gants, qu'elle boutonnait lentement.

Il s'écria:

--Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne me répondez pas ...

Pourtant, je vous jure que je suis sincère ... Et si peu que vous me

connaissiez, vous savez bien que je me doute de l'importance de ce que

je vous dis, que je le pense puisque je vous le dis ... je vous en prie

... je vous en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de peine!...

Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du son de ses paroles

que de leur sens vrai; et il se félicitait: «Allons, allons! C'est

mieux!... Cela ne va pas trop mal!»

Elle redressa la tête:

--Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous interrompre ... Cela

vous aurait peut-être contrarié ... Et puis, je peux vous l'avouer

franchement ... votre déclaration était assez charmante, assez

discrète, pour donner le désir de l'entendre jusqu'au bout ... Ensuite,

avec la même franchise, je réponds à votre demande, je vous dis: C'est

impossible!

Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie rien! Continuons!»--Et

avec une intonation désespérée:

--Impossible?

--Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne veux être la maîtresse

ni de vous ni de personne ...

Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de s'en aller; mais se

contenant, il proféra d'un air indigné:

--Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il s'agit bien de ça

... Maîtresse!... C'est-à-dire que vous ne me croyez pas, que vous

me considérez comme un chercheur de femmes, un chasseur d'occasions,

un monsieur qui serait bien aise de vous avoir comme une autre, tout

bonnement parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce pas,

c'est bien cela que vous pensez, malgré mes confidences de l'autre

jour, malgré tout ce que je vous ai révélé de moi-même dans cette

conversation affectueuse?... Comme c'est mal!

Elle balbutia très gênée:

--Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour vous, depuis notre

causerie, une profonde sympathie ... Vous m'avez dit ce jour-là des

choses qui m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me proposez

est, je vous le répète, impossible ...

Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle un amant?» Puis

apercevant sa mine contrite: «Mais non, elle a l'air sérieusement

ennuyée ... Et puis quand même, qu'est-ce que cela ferait?... Ah! c'est

dur! c'est dur!»

Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus câline, la plus douce:

--Je serais navré de vous importuner ... Cependant, réfléchissez ...

Que risqueriez-vous? Ce que vous avez risqué la première fois, pas

davantage: une promenade solitaire, une autre si celle-là ne vous avait

pas déçue; puis d'autres, peut-être si vous vouliez ...

Et après une pause:

--Je suis bien obligé de vous expliquer tout cela ... Vous vous êtes

si complètement méprise sur mon compte!... Non, véritablement, je sais

trop ce que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier coup, au

premier mot, on puisse inspirer de la tendresse ... Ces sentiments ne

viennent que peu à peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ... Et

les femmes qui prétendent les avoir autrement, eh bien! elles ne valent

pas plus que les hommes dont nous parlons ... Ce sont des gredines ...

des aventurières!...

Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu par ses rancunes,

ayant retrouvé ce ton éloquent de passion meurtrie qui intriguait

Lucie; et victorieusement il ajouta:

--D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je vous aimais, moi? Est-ce

que j'ai eu cette impudence?... Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je

vous ai tout dit sauf cela ...

Mme Lozières, comme éblouie par ce raisonnement, répliqua:

--C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément je ne veux pas

m'exposer à aimer, à tous ces dangers d'un flirt ... Je vous en

conjure, qu'il ne soit plus question de ces choses et contentez-vous

que je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une grande, une réelle

sympathie ...

Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un long baiser. Elle

contemplait distraitement la fine raie blanche qui séparait ses cheveux

souples et lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa nuque dans

l'écartement du col, et, tout à coup, elle tressaillit, sentant les

dents de Mareuil qui, dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue.

--Oh! laissez-moi!

Elle avait arraché sa main.

--Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le regard brillait.

Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit: «Deux heures! La tante

Brégy menace ... Un dernier essai, et je file!...»

Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie était assise, et d'un

air chagriné:

--Ainsi, nous ne nous reverrons plus?

--Si, nous nous reverrons!

--Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne recevez plus ...

Elle cherchait une excuse, une compensation à lui opposer.

--Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous verrons peut-être

au Bois, aux eaux ... Et l'hiver prochain, vous reviendrez me rendre

visite ...

--L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans six mois! Dans huit

mois!... Quelle tristesse!

Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec plus d'ardeur, couvrant

de baisers son poignet et même au-dessus, la peau délicate de son

bras. Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la vit les

paupières battantes, le visage convulsé de cette belle expression

douloureuse de bête agonisante qu'ont les femmes qui faiblissent.

Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement l'attira à

lui.

Elle bégayait:

--Je vous en supplie! Je vous en supplie!

Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser, dans le cou, dans les

cheveux, sur le front, mais comme il atteignait sa bouche, elle se

dégagea d'un sursaut violent--et brutalement, les sourcils froncés, les

bras serrés au corps, dans un ramassement de défense, elle dit:

--Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en alliez!

Il implora à son tour:

--Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ...

Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis, ramenant d'un geste

nerveux ses cheveux défaits dans la lutte.

Il répéta à mi-voix:

--Vous n'êtes pas fâchée?

Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça de nouveau.

Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la retenait de ses bras

fermes, de toute sa force surexcitée. Elle cessa presque de résister,

chuchotant seulement, par instants, en un effort suprême:

--Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va entrer!... On va venir!

--Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je vous assure ... Ne

craignez rien ...

On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni visites, ni personne.

Et la lutte se poursuivait, muette, solennelle, dans le désert de cet

étroit salon, devant les meubles indifférents, sans autre bruit que

celui des baisers, des soupirs, des supplications ou parfois des vitres

vibrant au passage d'une voiture, dans la rue.

--Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait Mareuil d'une

voix sourde, oubliant soudain sa réserve, toutes ses déclarations

chevaleresques.

Elle sanglotait toujours:

--Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis folle ... Mais je ne

me reconnais plus ... Oh! laissez-moi!

Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se débarrasser, et elle

se leva d'un bond, les cheveux en désordre, les joues toutes rosées,

toutes brûlantes des petites piqûres continues de sa barbe rase.

Il s'était levé également, et dans la glace, derrière elle, Lucie

l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge, lissant sa moustache défrisée

par les baisers.

Elle le regarda d'abord durement; puis, comme il souriait avec une

expression enfantine de regret, elle se retourna, souriante aussi, et

d'un ton de gronderie amicale:

--Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons été d'une imprudence

absurde ... Je tremble encore, en y pensant ... Il faut que vous

partiez!...

Il répliqua, en se reculant:

--C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant que je parte, ne

voulez-vous pas me dire si je vous reverrai?...

Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée d'une moue

railleuse et mélancolique.

Il reprit:

--Si! Je désire plus que jamais vous revoir! Vous ne pouvez pas me dire

non ... maintenant ...

Elle l'interrompit:

--Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous par là?... Ah! vous avez

des mots malheureux, mon cher!

Il se fit humble, essaya de pallier la faute:

--Je voulais dire: maintenant que vous savez combien je vous aime ...

Comme vous êtes méchante!... Comme vous prenez méchamment toutes mes

paroles!...

Elle lui tendit la main en signe de pardon:

--Au revoir!

--Au revoir!

Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux, d'une voix précipitée

il dit:

--Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je vous attendrai, près du

pont de l'Alma, du côté du Champ de Mars ... J'y serai à deux heures

... Il y a là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je vous en

prie, venez ...

Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur les lèvres un lent

et dernier baiser.

--Viendrez-vous?

Elle balbutia, les paupières closes:

--Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi!

Il était sur le seuil du petit salon:

--Alors, c'est convenu!... Demain, deux heures!

Elle répliqua:

--Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ...

Mais, soudain, elle tressaillit:

--Chut! Chut! Arrêtez!

Une porte par-delà les tentures, les murailles du salon, du côté de

l'antichambre, s'était refermée avec un claquement lointain, et Mme

Lozières guettait, la figure anxieuse, le buste penché en avant:

--On n'a pas sonné? fit-elle.

--Je ne pense pas ...

--Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il n'est que quatre heures

... Enfin, rentrez ... J'aime mieux cela ...

Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence:

--Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ... Parlez

donc!... Dites-moi quelque chose!... Vous avez vu cette pièce des

Menus-Plaisirs? Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte?

Mareuil répondit au hasard:

--Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est une opérette comme on en

a déjà fait cent ... Pourtant, au second acte ...

Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et un gros homme barbu

d'une quarantaine d'années, une sorte de Labernerie, pénétra dans le

petit salon.

Mareuil s'était levé. Mme Lozières présenta:

--M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon mari ...

Lozières serra la main de Mareuil:

--Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté de faire votre

connaissance ... J'ai vu votre exposition au Grand-Art ... C'était

ravissant!...

Puis, se tournant vers sa femme:

--Ta tante n'est donc pas venue?

Lucie repartit d'un air préoccupé:

--Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... Je n'y comprends

rien ... je suis même un peu inquiète ...

Lozières la rassura:

--Elle aura été retenue chez un fournisseur ... Elle va sans doute

arriver ... D'ailleurs, je suis là pour la remplacer, si tu veux bien

... Figure-toi que le ministère a été renversé cet après-midi au début

de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ...

Mareuil crut habile d'intervenir.

--Ah! le ministère est tombé?

--Oui, monsieur, sur une petite question de douanes ... Et il ne l'a

pas volé ... Si on m'avait écouté, si le ministre avait tenu compte de

mes observations, il serait encore debout ... Mais ces gens-là sont

trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!...

Mareuil, peu initié à la politique, approuva:

--Vous l'avez dit!

La Cendre: Roman · 第 19 / 41 题