poignard au ventre!
--Et ces ours?...
--Morts, Louis, morts comme nos ennemis! Mais on peut dire que, sans ces
bêtes-là, nous étions perdus! Vraiment! ils sont venus à notre secours!
Remercions donc la Providence!»
Louis Cornbutte et Penellan descendirent dans le logement, et Marie se
précipita dans leurs bras.
XVI
CONCLUSION
Herming, mortellement blessé, avait été transporté sur un lit par
Misonne et Turquiette, qui étaient parvenus à briser leurs liens. Ce
misérable râlait déjà, et les deux marins s'occupèrent de Pierre
Nouquet, dont la blessure n'offrit heureusement pas de gravité.
Mais un plus grand malheur devait frapper Louis Cornbutte. Son père ne
donnait plus aucun signe de vie!
Était-il mort avec l'anxiété de voir son fils livré à ses ennemis?
Avait-il succombé avant cette terrible scène? On ne sait. Mais le pauvre
vieux marin, brisé par la maladie, avait cessé de vivre!
À ce coup inattendu, Louis Cornbutte et Marie tombèrent dans un
désespoir profond, puis ils s'agenouillèrent près du lit et pleurèrent
en priant pour l'âme de Jean Cornbutte.
Penellan, Misonne et Turquiette les laissèrent seuls dans cette chambre
et remontèrent sur le pont. Les cadavres des trois ours furent tirés à
l'avant. Penellan résolut de garder leur fourrure, qui devait être d'une
grande utilité, mais il ne pensa pas un seul moment à manger leur chair.
D'ailleurs, le nombre des hommes à nourrir était bien diminué
maintenant. Les cadavres d'André Vasling, d'Aupic et de Jocki, jetés
dans une fosse creusée sur la côte, furent bientôt rejoints par celui
d'Herming. Le Norwégien mourut dans la nuit sans repentir ni remords,
l'écume de la rage à la bouche.
Les trois marins réparèrent la tente, qui, crevée en plusieurs endroits,
laissait la neige tomber sur le pont. La température était excessivement
froide, et dura ainsi jusqu'au retour du soleil, qui ne reparut
au-dessus de l'horizon que le 8 janvier.
Jean Cornbutte fut enseveli sur cette côte. Il avait quitté son pays
pour retrouver son fils, et il était venu mourir sous ce climat affreux!
Sa tombe fut creusée sur une hauteur, et les marins y plantèrent une
simple croix de bois.
Depuis ce jour, Louis Cornbutte et ses compagnons passèrent encore par
de cruelles épreuves; mais les citrons, qu'ils avaient retrouvés, leur
rendirent la santé.
Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet purent se lever, une quinzaine de
jours après ces terribles événements, et prendre un peu d'exercice.
Bientôt, la chasse devint plus facile et plus abondante. Les oiseaux
aquatiques revenaient en grand nombre. On tua souvent une sorte de
canard sauvage, qui procura une nourriture excellente. Les chasseurs
n'eurent à déplorer d'autre perte que celle de deux de leurs chiens,
qu'ils perdirent dans une entreprise pour reconnaître, à vingt-cinq
milles dans le sud, l'état de la plaine de glaces.
Le mois de février fût signalé par de violentes tempêtes et des neiges
abondantes. La température moyenne fut encore de vingt-cinq degrés
au-dessous de zéro, mais les hiverneurs n'en souffrirent pas, par
comparaison. D'ailleurs, la vue du soleil, qui s'élevait de plus en plus
au-dessus de l'horizon, les réjouissait, en leur annonçant la fin de
leurs tourments. Il faut croire aussi que le Ciel eut pitié d'eux, car
la chaleur fut précoce cette année. Dès le mois de mars, quelques
corbeaux furent aperçus, voltigeant autour du navire. Louis Cornbutte
captura des grues qui avaient poussé jusque là leurs pérégrinations
septentrionales. Des bandes d'oies sauvages se laissèrent aussi
entrevoir dans le sud.
Ce retour des oiseaux indiquait une diminution du froid. Cependant, il
ne fallait pas trop s'y fier, car, avec un changement de vent, ou dans
les nouvelles ou pleines lunes, la température s'abaissait subitement,
et les marins étaient forcés de recourir à leurs précautions les plus
grandes pour se prémunir contre elle. Ils avaient déjà brûlé tous les
bastingages du navire pour se chauffer, les cloisons du rouffle qu'ils
n'habitaient pas, et une grande partie du faux pont. Il était donc temps
que cet hivernage finît. Heureusement, la moyenne de mars ne fut pas de
plus de seize degrés au-dessous de zéro. Marie s'occupa de préparer de
nouveaux vêtements pour cette précoce saison de l'été.
Depuis l'équinoxe, le soleil s'était constamment maintenu au-dessus de
l'horizon. Les huit mois de jour avaient commencé. Cette clarté
perpétuelle et cette chaleur incessante, quoique excessivement faibles,
ne tardèrent pas à agir sur les glaces.
Il fallait prendre de grandes précautions pour lancer _la Jeune-Hardie_
du haut lit de glaçons qui l'entouraient. Le navire fut en conséquence
solidement étayé, et il parut convenable d'attendre que les glaces
fussent brisées par la débâcle; mais les glaçons inférieurs, reposant
dans une couche d'eau déjà plus chaude, se détachèrent peu à peu, et le
brick redescendit insensiblement. Vers les premiers jours d'avril, il
avait repris son niveau naturel.
Avec le mois d'avril vinrent des pluies torrentielles, qui, répandues à
flots sur la plaine de glaces, hâtèrent encore sa décomposition. Le
thermomètre remonta à dix degrés au-dessous de zéro. Quelques hommes
ôtèrent leurs vêtements de peaux de phoque, et il ne fut plus
nécessaire d'entretenir un poêle jour et nuit dans le logement. La
provision d'esprit-de-vin, qui n'était pas épuisée, ne fut plus employée
que pour la cuisson des aliments.
Bientôt, les glaces commencèrent à se briser avec de sourds craquements.
Les crevasses se formaient avec une grande rapidité, et il devenait
imprudent de s'avancer sur la plaine, sans un bâton pour sonder les
passages, car des fissures serpentaient çà et là. Il arriva même que
plusieurs marins tombèrent dans l'eau, mais ils en furent quittes pour
un bain un peu froid.
Les phoques revinrent à cette époque, et on leur donna souvent la
chasse, car leur graisse devait être utilisée.
La santé de tous demeurait excellente. Le temps était rempli par les
préparatifs de départ et par les chasses. Louis Cornbutte allait souvent
étudier les passes, et, d'après la configuration de la côte méridionale,
il résolut de tenter le passage plus au sud. Déjà la débâcle s'était
produite dans différents endroits, et quelques glaçons flottants se
dirigeaient vers la haute mer. Le 25 avril, le navire fut mis en état.
Les voiles, tirées de leur étui, étaient dans un parfait état de
conservation, et ce fut une joie véritable pour les marins de les voir
se balancer au souffle du vent. Le navire tressaillit, car il avait
retrouvé sa ligne de flottaison, et quoiqu'il ne put pas encore bouger,
il reposait cependant dans son élément naturel.
Au mois de mai, le dégel se fit rapidement. La neige qui couvrait le
rivage fondait de tous côtés et formait une boue épaisse, qui rendait la
côte presque inabordable. De petites bruyères, roses et pâles, se
montraient timidement à travers les restes de neige et semblaient
sourire à ce peu de chaleur. Le thermomètre remonta enfin au-dessus de
zéro.
À vingt milles du navire, au sud, les glaçons, complétement détachés,
voguaient alors vers l'océan Atlantique. Bien que la mer ne fût pas
entièrement libre autour du navire, il s'établissait des passes dont
Louis Cornbutte voulut profiter.
Le 21 mai, après une dernière visite au tombeau de son père, Louis
Cornbutte abandonna enfin la baie d'hivernage. Le coeur de ces braves
marins se remplit en même temps de joie et de tristesse, car on ne
quitte pas sans regret les lieux où l'on a vu mourir un ami. Le vent
soufflait du nord et favorisait le départ du brick. Souvent il fut
arrêté par des bancs de glace, que l'on dut couper à la scie; souvent
des glaçons se dressèrent devant lui, et il fallut employer la mine pour
les faire sauter. Pendant un mois encore, la navigation fut pleine de
dangers, qui mirent souvent le navire à deux doigts de sa perte; mais
l'équipage était hardi et accoutumé à ces périlleuses manoeuvres.
Penellan, Pierre Nouquet, Turquiette, Fidèle Misonne, faisaient à eux
seuls l'ouvrage de dix matelots, et Marie avait des sourires de
reconnaissance pour chacun.
_La Jeune-Hardie_ fut enfin délivrée des glaces à la hauteur de l'île
Jean-Mayen. Vers le 25 juin, le brick rencontra des navires qui se
rendaient dans le Nord, pour la pêche des phoques et de la baleine. Il
avait mis près d'un mois à sortir de la mer polaire.
Le 16 août, _la Jeune-Hardie_ se trouvait en vue de Dunkerque. Elle
avait été signalée par la vigie, et toute la population du port accourut
sur la jetée. Les marins du brick tombèrent bientôt dans les bras de
leurs amis. Le vieux curé reçut Louis Cornbutte et Marie sur son coeur,
et, des deux messes qu'il dit les deux jours suivants, la première fut
pour le repos de l'âme de Jean Cornbutte, et la seconde pour bénir ces
deux fiancés, unis depuis si longtemps par le bonheur.
[Illustration]
QUARANTIÈME
ASCENSION FRANÇAISE
AU MONT BLANC
PAR
PAUL VERNE
[Illustration]
Le 18 août 1871 j'arrivais à Chamonix avec l'intention bien arrêtée de
faire, coûte que coûte, l'ascension du mont Blanc. Ma première tentative
en août 1869 n'avait pas réussi. Le mauvais temps ne m'avait permis
d'atteindre que les Grands-Mulets. Cette fois-ci, les circonstances ne
semblaient pas beaucoup plus favorables, car le temps, qui avait paru se
mettre au beau dans la matinée du 18, changea brusquement vers midi. Le
mont Blanc, suivant l'expression du pays, «mit son bonnet et commença à
fumer sa pipe»; ce qui, en termes moins imagés, veut dire qu'il se
couvrit de nuages et que la neige, chassée par un vent violent du
sud-ouest, formait à sa cime une longue aigrette dirigée vers les
précipices insondables du glacier de la Brenva. Cette aigrette indiquait
aux touristes imprudents la route qu'ils eussent prise, bien malgré eux,
s'ils avaient osé affronter la montagne.
La nuit suivante fut très-mauvaise; la pluie et le vent firent rage à
qui mieux mieux, et le baromètre, au-dessous de variable, se tint dans
une immobilité désespérante.
Cependant, vers la pointe du jour, quelques coups de tonnerre
annoncèrent une modification de l'état atmosphérique. Bientôt le ciel se
dégagea. La chaîne du Brevent et des Aiguilles-Rouges se découvrit. Le
vent, remontant au nord-ouest, fit apparaître, au-dessus du col de
Balme, qui ferme la vallée de Chamonix au nord, quelques légers nuages
isolés et floconneux, que je saluai comme les messagers du beau temps.
Malgré ces heureux présages et quoique le baromètre eût légèrement
remonté, M. Balmat, guide-chef de Chamonix, me déclara qu'il ne fallait
pas encore songer à tenter l'ascension.
«Si le baromètre continue à monter, ajouta-t-il, et si le temps se
maintient, je vous promets des guides pour après-demain, peut-être pour
demain. En attendant, pour vous faire prendre patience et dérouiller vos
jambes, je vous engage à faire l'ascension du Brevent. Les nuages vont
se dissiper, et vous pourrez vous rendre un compte exact du chemin que
vous aurez à parcourir pour arriver au sommet du mont Blanc. Si, malgré
ça, le coeur vous en dit, eh bien, vous tenterez l'aventure!»
Cette tirade, débitée d'un certain ton, n'était pas très-rassurante et
donnait à réfléchir. J'acceptai néanmoins sa proposition, et il désigna
pour m'accompagner la guide Ravanel (Édouard), garçon très-froid et
très-dévoué, connaissant parfaitement son affaire.
J'avais pour compagnon de voyage mon compatriote et ami M. Donatien
Levesque, touriste enragé et marcheur intrépide, qui avait fait au
commencement de l'année dernière un voyage instructif et souvent pénible
dans l'Amérique du Nord. Il en avait déjà visité la plus grande partie
et se disposait à descendre à la Nouvelle-Orléans par le Mississipi,
quand la guerre vint couper court à ses projets et le rappeler en
France. Nous nous étions rencontrés à Aix-les-Bains, et nous avions
décidé qu'une fois notre traitement fini, nous ferions ensemble une
excursion en Savoie et en Suisse.
Donatien Levesque était au courant de mes intentions, et comme sa santé
ne lui permettait pas, croyait-il, de tenter un aussi long voyage sur
les glaciers, il avait été convenu qu'il attendrait à Chamonix mon
retour du mont Blanc, et ferait pendant mon absence la visite
traditionnelle de la mer de glace par le Montanvers.
En apprenant que j'allais au Brevent, mon ami n'hésita pas à
m'accompagner. Au reste, l'ascension du Brevent est une des courses les
plus intéressantes qu'on puisse faire à Chamonix. Cette montagne, haute
de 2,525 mètres, n'est qu'un prolongement de la chaîne des
Aiguilles-Rouges, qui court du sud-ouest au nord-est, parallèlement à
celle du mont Blanc, et forme avec elle la vallée assez étroite de
Chamonix. Le Brevent, par sa position centrale juste en face du glacier
des Bossons, permet de suivre pendant presque tout leur trajet les
caravanes qui entreprennent l'ascension du géant des Alpes. Aussi est-il
très-fréquenté.
Nous partîmes vers sept heures du matin. Chemin faisant, je songeais aux
paroles ambiguës du guide-chef; elles me tracassaient un peu. Aussi,
m'adressant à Ravanel:
«Avez vous fait l'ascension du mont Blanc? lui demandai-je.
--Oui, monsieur, me répondit-il, une fois, et c'est assez. Je ne me
soucie nullement d'y retourner.
--Diable! dis-je, et moi qui compte l'essayer!
--Vous êtes libre, monsieur, mais je ne vous accompagnerai pas. La
montagne n'est pas bonne cette année. On a fait déjà plusieurs
tentatives; deux seulement ont réussi. Pour la seconde, ils s'y sont
repris à deux fois. Au reste, l'accident de l'an dernier a un peu
refroidi les amateurs.
--Un accident! Lequel donc?
--Ah! monsieur l'ignore? Voici la chose. Une caravane, composée de dix
guides et porteurs et de deux Anglais, est partie vers le mi-septembre
pour le mont Blanc. On l'a vue arriver au sommet, puis, quelques minutes
après, elle a disparu dans un nuage. Quand le nuage fut dissipé, on ne
vit plus personne. Les deux voyageurs avec sept guides et porteurs
avaient été enlevés par le vent et précipités du côté de Cormayeur, sans
doute dans le glacier de la Brenva. Malgré les recherches les plus
actives, on n'a pas pu retrouver leurs corps. Les trois autres ont été
trouvés à 150 mètres au-dessous de la cime, vers les Petits-Mulets. Ils
étaient passés à l'état de blocs de glace.
--Mais alors ces voyageurs ont dû commettre quelque imprudence? dis-je à
Ravanel. Quelle folie de partir aussi tard pour une semblable
expédition! C'était au mois d'août qu'il fallait la faire!»
J'avais beau me débattre, cette lugubre histoire me trottait dans
l'esprit. Heureusement que bientôt le temps se dégagea et que les rayons
d'un beau soleil vinrent dissiper les nuages qui voilaient encore le
mont Blanc, et, en même temps, ceux qui obscurcissaient mon esprit.
Notre ascension s'accomplit à souhait. En quittant les chalets de
Planpraz, situés à 2,062 mètres, on monte par des éboulis de pierres et
par des flaques de neige jusqu'au pied d'un rocher nommé la Cheminée,
qu'on escalade en s'aidant des pieds et des mains. Vingt minutes après,
on est au sommet du Brevent, d'où la vue est admirable. La chaîne du
mont Blanc apparaît alors dans toute sa majesté. Le gigantesque mont,
solidement établi sur ses puissantes assises, semble défier les tempêtes
qui glissent sur son bouclier de glace sans jamais l'entamer, tandis que
cette foule d'aiguilles, de pics, de montagnes, qui lui font cortège et
se haussent à l'envi autour de lui, sans pouvoir l'égaler, portent les
traces évidentes d'une lente décomposition.
Du belvédère admirable que nous occupions, on commence à se rendre
compte, quoique bien imparfaitement encore, des distances à parcourir
pour arriver au sommet. La cime, qui, de Chamonix, paraît si rapprochée
du dôme du Goûter, reprend sa véritable place. Les divers plateaux qui
forment autant de degrés qu'il faudra franchir, et qu'on ne peut
apercevoir d'en bas, se découvrent aux yeux et reculent encore, par les
lois de la perspective, ce sommet si désiré. Le glacier des Bossons,
dans toute sa splendeur, se hérisse d'aiguilles de glace et de séracs
(blocs de glace ayant quelquefois jusqu'à dix mètres de côté), qui
semblent battre, comme les flots d'une mer irritée, les parois des
rochers des Grands-Mulets, dont la base disparaît au milieu d'eux.
Ce spectacle merveilleux n'était pas fait pour me refroidir, et plus que
jamais je me promis d'explorer ce monde encore inconnu pour moi.
Mon compagnon de voyage se laissait également gagner par l'enthousiasme,
et, à partir de ce moment, je commençai à croire que je n'irais pas seul
au mont Blanc.
Nous redescendîmes à Chamonix; le temps s'améliorait de plus en plus; le
baromètre continuait lentement son mouvement ascensionnel: tout se
préparait pour le mieux.
Le lendemain, dès l'aube, je courus chez le guide-chef. Le ciel était
sans nuages: le vent, presque insensible, s'était fixé au nord-est. La
chaîne du mont Blanc, dont les sommets principaux se doraient aux rayons
du soleil levant, semblait engager les nombreux touristes à lui rendre
visite. On ne pouvait, sans impolitesse, refuser une aussi aimable
invitation. M. Balmat, après avoir consulté son baromètre, déclara
l'ascension faisable et me promit les deux guides et le porteur
prescrits par le règlement. Je lui en laissai le choix. Mais un incident
auquel je ne m'attendais pas vint jeter quelque trouble dans les
préparatifs du départ.
En sortant du bureau du guide-chef, je rencontrai Édouard Ravanel, mon
guide de la veille.
«Est-ce que monsieur va au mont Blanc? me dit-il.
--Oui, sans doute, répondis-je. Ne trouvez-vous pas le moment bien
choisi?»
Il réfléchit quelques minutes, et d'un air un peu contraint:
«Monsieur, me dit-il, vous êtes mon voyageur; je vous ai accompagné hier
au Brevent, je ne puis donc vous abandonner, et puisque vous allez
là-haut, j'irai avec vous, si vous voulez bien accepter mes services.
C'est votre droit, car pour toutes les courses dangereuses le voyageur
peut choisir ses guides. Seulement, si vous acceptez mon offre, je vous
demande de m'adjoindre mon frère, Ambroise Ravanel, et mon cousin,
Gaspard Simon. Ce sont de jeunes et vigoureux gars; ils n'aiment pas
plus que moi un semblable voyage, mais ils ne bouderont pas à l'ouvrage,
et je vous réponds d'eux comme de moi-même.»
Ce garçon m'inspirait toute confiance. J'acceptai, et j'allai sans
perdre de temps prévenir le guide-chef du choix que j'avais fait.
Mais, pendant ces pourparlers, M. Balmat avait commencé ses démarches
près des guides en suivant leur tour de rôle. Un seul avait accepté,
Édouard Simon. On attendait la réponse d'un autre, nommé Jean Carrier.
Elle n'était pas douteuse, car cet homme avait déjà fait vingt-neuf fois
l'ascension du mont Blanc. Je me trouvai donc fort embarrassé. Les
guides que j'avais choisis étaient tous d'Argentière, commune située à
six kilomètres de Chamonix. Aussi ceux de Chamonix accusaient-ils
Ravanel de m'avoir influencé en faveur de sa famille, ce qui était
contraire au règlement.
Pour couper court à la discussion, je pris pour troisième guide Édouard
Simon, qui avait déjà fait ses préparatifs.
Il ne m'était pas utile si je montais seul, mais il devenait
indispensable si mon ami m'accompagnait.
Ceci réglé, j'allai prévenir Donatien Levesque. Je le trouvai dormant du
sommeil du juste qui a parcouru la veille quinze kilomètres dans la
montagne. Le réveil offrit quelques difficultés; mais en lui retirant
d'abord ses draps, puis ses oreillers et enfin ses matelas, j'obtins
quelque résultat, et je parvins à lui faire comprendre que je me
préparais au grand voyage.
«Eh bien! me dit-il en bâillant, je vous accompagnerai jusqu'aux
Grands-Mulets, et, là, j'attendrai votre retour.
--Bravo! lui répondis-je, j'ai justement un guide de trop, je
l'attacherai à votre personne.»
Nous achetâmes les objets indispensables aux courses sur les glaciers.
Bâtons ferrés, jambières en gros drap, lunettes vertes s'appliquant
hermétiquement sur les yeux, gants fourrés, voiles verts et
passe-montagnes, rien ne fut oublié. Nous avions chacun d'excellents
souliers à triple semelle, que nos guides firent ferrer à glace. Ce
dernier détail est d'une importance considérable, car il est des moments
dans une pareille expédition où toute glissade serait mortelle,
non-seulement pour soi, mais pour toute la caravane.
Nos préparatifs et ceux de nos guides prirent environ deux heures. Vers
huit heures, on nous amena nos mulets, et nous partons enfin pour le
chalet de la Pierre-Pointue, situé à 2,000 mètres d'altitude, soit 1,000
mètres au-dessus de la vallée de Chamonix, et 2,800 mètres plus bas que
le sommet du mont Blanc.
En arrivant à la Pierre-Pointue, vers dix heures, nous y trouvons un
voyageur espagnol, M. N..., accompagné de deux guides et d'un porteur.
Son guide principal, nommé Paccard, parent du docteur Paccard, qui fit,
avec Jacques Balmat, la première ascension du mont Blanc, était déjà
monté dix-huit fois au sommet. M. N... se disposait, lui aussi, à en
faire l'ascension. Il avait beaucoup voyagé en Amérique et traversé les
Cordillères des Andes du côté de Quito, en passant au milieu des neiges
par les cols les plus élevés; il pensait donc pouvoir, sans trop de
difficultés, mener à bien sa nouvelle entreprise; mais en cela il se
trompait. Il avait compté sans la verticalité des pentes qu'il avait à
franchir, et sans la raréfaction de l'air.
Je me hâte d'ajouter, à son honneur, que s'il réussit à atteindre la
cime du mont Blanc, ce fut grâce à une énergie morale bien rare, car les
forces physiques l'avaient abandonné depuis longtemps.
Nous déjeunâmes à la Pierre-Pointue aussi copieusement que possible.
C'est une mesure de prudence, car généralement l'appétit disparaît dès
qu'on entre dans les régions glacées.
M. N... partit avec ses guides vers onze heures pour les Grands-Mulets.
Nous ne nous mîmes en route qu'à midi. À la Pierre-Pointue cesse le
chemin de mulets. Il faut alors gravir en zigzags un sentier très-raide
qui suit le bord du glacier des Bossons et longe la base de l'aiguille
du Midi. Après une heure d'un travail assez pénible, par une chaleur
intense, nous arrivons à un point nommé la Pierre-à-l'Échelle, situé à
2,700 mètres. Là, guides et voyageurs s'attachent ensemble par une forte
corde, en laissant entre eux un espace de trois à quatre mètres. Il
s'agit en effet d'entrer sur le glacier des Bossons. Ce glacier, d'un
abord difficile, présente de tous côtés des crevasses béantes et sans
fond appréciable. Les parois verticales de ces crevasses ont une couleur
glauque et incertaine, trop séduisante à l'oeil; quand, en s'approchant
avec précaution, on parvient à pénétrer du regard leurs profondeurs
mystérieuses, on se sent attiré vers elles avec violence, et rien ne
semble plus naturel que d'y aller faire un tour.
On s'avance lentement, tantôt en contournant les crevasses, tantôt en
les traversant avec une échelle, ou bien sur des ponts de neige d'une
solidité problématique. C'est alors que la corde joue son rôle. On la
tend pendant le passage dangereux; si le pont de neige vient à manquer,
guide ou voyageur reste suspendu au-dessus de l'abîme. On le retire et
il en est quitte pour quelques contusions. Parfois, si la crevasse est
très-large, mais peu profonde, on descend au fond pour remonter de
l'autre côté. Dans ce cas, la taille des marches dans la glace est
nécessaire, et les deux guides de tête armés d'un «piolet», espèce de
hache ou plutôt d'herminette, se livrent à ce travail pénible et
périlleux.
Une circonstance particulière rend l'entrée des Bossons dangereuse. On
prend le glacier au pied de l'aiguille du Midi et en face d'un couloir
où passent souvent des avalanches de pierres. Ce couloir a environ 200
mètres de largeur. Il faut le traverser promptement, et, pendant le
trajet, l'un des guides fait la faction pour vous avertir du danger s'il
se présente.
En 1869, un guide fut tué à cette place, et son corps, lancé dans le
vide par la chute d'une pierre, alla se briser sur les rochers à 300
mètres plus bas.