C'était donc cinq mois d'hiver qu'il fallait passer au milieu des
glaces, pendant lesquels quatorze personnes devaient être nourries.
Calculs et comptes faits, Jean Cornbutte comprit qu'il atteindrait tout
au plus le moment du départ, en mettant tout le monde à la demi-ration.
La chasse devint donc obligatoire pour procurer de la nourriture en plus
grande abondance.
De crainte que ce malheur ne se renouvelât, on résolut de ne plus
déposer de provisions à terre. Tout demeura à bord du brick, et on
disposa également des lits pour les nouveaux arrivants dans le logement
commun des matelots. Turquiette, Gervique et Gradlin, pendant l'absence
de leurs compagnons, avaient creusé un escalier dans la glace qui
permettait d'arriver sans peine au pont du navire.
XIII
LES DEUX RIVAUX
André Vasling s'était pris d'amitié pour les deux matelots norwégiens.
Aupic faisait aussi partie de leur bande, qui se tenait généralement à
l'écart, désapprouvant hautement toutes les nouvelles mesures; mais
Louis Cornbutte, auquel son père avait remis le commandement du brick,
redevenu maître à son bord, n'entendait pas raison sur ce chapitre-là,
et, malgré les conseils de Marie, qui l'engageait à user de douceur, il
fit savoir qu'il voulait être obéi en tous points.
Néanmoins, les deux Norwégiens parvinrent, deux jours après, à s'emparer
d'une caisse de viande salée. Louis Cornbutte exigea qu'elle lui fût
rendue sur-le-champ, mais Aupic prit fait et cause pour eux, et André
Vasling fit même entendre que les mesures touchant la nourriture ne
pouvaient durer plus longtemps.
Il n'y avait pas à prouver à ces malheureux que l'on agissait dans
l'intérêt commun, car ils le savaient et ils ne cherchaient qu'un
prétexte pour se révolter. Penellan s'avança vers les deux Norwégiens,
qui tirèrent leurs coutelas; mais, secondé par Misonne et Turquiette, il
parvint à les leur arracher des mains, et il reprit la caisse de viande
salée. André Vasling et Aupic, voyant que l'affaire tournait contre eux,
ne s'en mêlèrent aucunement. Néanmoins, Louis Cornbutte prit le second
en particulier et lui dit.
«André Vasling, vous êtes un misérable. Je connais toute votre conduite,
et je sais à quoi tendent vos menées; mais comme le salut de tout
l'équipage m'est confié, si quelqu'un de vous songe à conspirer sa
perte, je le poignarde de ma main!
--Louis Cornbutte, répondit le second, il vous est loisible de faire de
l'autorité, mais rappelez-vous que l'obéissance hiérarchique n'existe
plus ici, et que seul le plus fort fait la loi!»
La jeune fille n'avait jamais tremblé devant les dangers des mers
polaires, mais elle eut peur de cette haine dont elle était la cause, et
l'énergie de Louis Cornbutte put à peine la rassurer.
Malgré cette déclaration de guerre, les repas se prirent aux mêmes
heures et en commun. La chasse fournit encore quelques ptarmigans et
quelques lièvres blancs; mais avec les grands froids qui approchaient,
cette ressource allait encore manquer. Ces froids commencèrent au
solstice, le 22 décembre, jour auquel le thermomètre tomba à trente-cinq
degrés au-dessous de zéro. Les hiverneurs éprouvèrent des douleurs dans
les oreilles, dans le nez, dans toutes les extrémités du corps; ils
furent pris d'une torpeur mortelle, mêlée de maux de tête, et leur
respiration devint de plus en plus difficile.
Dans cet état, ils n'avaient plus le courage de sortir pour chasser, ou
pour prendre quelque exercice. Ils demeuraient accroupis autour du
poêle, qui ne leur donnait qu'une chaleur insuffisante, et dès qu'ils
s'en éloignaient un peu, ils sentaient leur sang se refroidir
subitement.
Jean Cornbutte vit sa santé gravement compromise, et il ne pouvait déjà
plus quitter son logement. Des symptômes prochains de scorbut se
manifestèrent en lui, et ses jambes se couvrirent de taches blanchâtres.
La jeune fille se portait bien et s'occupait de soigner les malades avec
l'empressement d'une soeur de charité. Aussi tous ces braves marins la
bénissaient-ils du fond du coeur.
Le 1er janvier fut l'un des plus tristes jours de l'hivernage. Le vent
était violent, et le froid insupportable. On ne pouvait sortir sans
s'exposer à être gelé. Les plus courageux devaient se borner à se
promener sur le pont abrité par la tente. Jean Cornbutte, Gervique et
Gradlin ne quittèrent pas leur lit. Les deux Norwégiens, Aupic et André
Vasling, dont la santé se soutenait, jetaient des regards farouches sur
leurs compagnons, qu'ils voyaient dépérir.
Louis Cornbutte emmena Penellan sur le pont et lui demanda où en étaient
les provisions de combustible. «Le charbon est épuisé depuis longtemps,
répondit Penellan, et nous allons brûler nos derniers morceaux de bois!
--Si nous n'arrivons pas à combattre ce froid, dit Louis Cornbutte, nous
sommes perdus!
--Il nous reste un moyen, répliqua Penellan, c'est de brûler ce que nous
pourrons de notre brick, depuis les bastingages jusqu'à la flottaison,
et même, au besoin, nous pouvons le démolir en entier et reconstruire un
plus petit navire.
--C'est un moyen extrême, répondit Louis Cornbutte, et qu'il sera
toujours temps d'employer quand nos hommes seront valides, car, dit-il à
voix basse, nos forces diminuent, et celles de nos ennemis semblent
augmenter. C'est même assez extraordinaire!
--C'est vrai, fit Penellan, et sans la précaution que nous avons de
veiller nuit et jour, je ne sais ce qui nous arriverait.
--Prenons nos haches, dit Louis Cornbutte, et faisons notre récolte de
bois.»
Malgré le froid, tous deux montèrent sur les bastingages de l'avant, et
ils abattirent tout le bois qui n'était pas d'une indispensable utilité
pour le navire. Puis ils revinrent avec cette provision nouvelle. Le
poêle fut bourré de nouveau, et un homme resta de garde pour l'empêcher
de s'éteindre.
Cependant Louis Cornbutte et ses amis furent bientôt sur les dents. Ils
ne pouvaient confier aucun détail de la vie commune à leurs ennemis.
Chargés de tous les soins domestiques, ils sentirent bientôt leurs
forces s'épuiser. Le scorbut se déclara chez Jean Cornbutte, qui
souffrit d'intolérables douleurs. Gervique et Gradlin commencèrent à
être pris également. Sans la provision de jus de citron, dont ils
étaient abondamment fournis, ces malheureux auraient promptement
succombé à leurs souffrances. Aussi ne leur épargna-t-on pas ce remède
souverain.
Mais un jour, le 15 janvier, lorsque Louis Cornbutte descendit à la
cambuse pour renouveler ses provisions de citrons, il demeura stupéfait
en voyant que les barils où ils étaient renfermés avaient disparu. Il
remonta près de Penellan et lui fit part de ce nouveau malheur. Un vol
avait été commis, et les auteurs étaient faciles à reconnaître. Louis
Cornbutte comprit alors pourquoi la santé de ses ennemis se soutenait!
Les siens n'étaient plus en force maintenant pour leur arracher ces
provisions, d'où dépendaient sa vie et celle de ses compagnons, et il
demeura plongé, pour la première fois, dans un morne désespoir!
XIV
DÉTRESSE
Le 20 janvier, la plupart de ces infortunés ne se sentirent pas la force
de quitter leur lit. Chacun d'eux, indépendamment de ses couvertures de
laine, avait une peau de buffle qui le protégeait contre le froid; mais,
dès qu'il essayait de mettre le bras à l'air, il éprouvait une douleur
telle qu'il lui fallait le rentrer aussitôt.
Cependant, Louis Cornbutte ayant allumé le poêle, Penellan, Misonne,
André Vasling sortirent de leur lit et vinrent s'accroupir autour du
feu. Penellan prépara du café brûlant, et leur rendit quelque force,
ainsi qu'à Marie, qui vint partager leur repas.
Louis Cornbutte s'approcha alors du lit de son père qui était presque
sans mouvement et dont les jambes étaient brisées par la maladie. Le
vieux marin murmurait quelques mots sans suite, qui déchiraient le coeur
de son fils.
«Louis! disait-il, je vais mourir!... Oh! que je souffre!... Sauve-moi!»
Louis Cornbutte prit une résolution décisive. Il revint vers le second
et lui dit, en se contenant à peine:
«Savez-vous où sont les citrons, Vasling?
--Dans la cambuse, je suppose, reprit le second sans se déranger.
--Vous savez bien qu'ils n'y sont plus, puisque vous les avez volés!
--Vous êtes le maître, Louis Cornbutte, répondit ironiquement André
Vasling, et il vous est permis de tout dire et de tout faire!
--Par pitié, Vasling, mon père se meurt! Vous pouvez le sauver!
Répondez!
--Je n'ai rien à répondre, répondit André Vasling.
--Misérable! s'écria Penellan en se jetant sur le second, son coutelas à
la main.
--À moi, les miens!» s'écria André Vasling en reculant.
Aupic et les deux matelots norvégiens sautèrent à bas de leur lit et se
rangèrent derrière lui. Misonne, Turquiette, Penellan et Louis se
préparèrent à se défendre. Pierre Nouquet et Gradlin, quoique bien
souffrants, se levèrent pour les seconder.
«Vous êtes encore trop forts pour nous! dit alors André Vasling Nous ne
voulons nous battre qu'à coup sûr!»
Les marins étaient si affaiblis, qu'ils n'osèrent pas se précipiter sur
ces quatre misérables, car, en cas d'échec, ils eussent été perdus.
«André Vasling, dit Louis Cornbutte d'une voix sombre, si mon père
meurt, tu l'auras tué, et moi je te tuerai comme un chien!»
André Vasling et ses complices se retirèrent à l'autre bout du logement
et ne répondirent pas.
Il fallut alors renouveler la provision de bois, et, malgré le froid,
Louis Cornbutte monta sur le pont et se mit à couper une partie des
bastingages du brick, mais il fut forcé de rentrer au bout d'un quart
d'heure, car il risquait de tomber foudroyé par le froid. En passant, il
jeta un coup d'oeil sur le thermomètre extérieur et vit le mercure gelé.
Le froid avait donc dépassé quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Le
temps était sec et clair, et le vent soufflait du nord.
Le 26, le vent changea, il vint du nord-est, et le thermomètre marqua
extérieurement trente-cinq degrés. Jean Cornbutte était à l'agonie, et
son fils avait cherché vainement quelque remède à ses douleurs. Ce
jour-là, cependant, se jetant à l'improviste sur André Vasling, il
parvint à lui arracher un citron que celui-ci s'apprêtait à sucer. André
Vasling ne fit pas un pas pour le reprendre. Il semblait qu'il attendît
l'occasion d'accomplir ses odieux projets.
Le jus de ce citron rendît quelque force à Jean Cornbutte, mais il
aurait fallu continuer ce remède. La jeune fille alla supplier à genoux
André Vasling, qui ne lui répondit pas, et Penellan entendit bientôt le
misérable dire à ses compagnons:
«Le vieux est moribond! Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet ne valent
guère mieux! Les autres perdent leur force de jour en jour! Le moment
approche où leur vie nous appartiendra!»
Il fut alors résolu entre Louis Cornbutte et ses compagnons de ne plus
attendre et de profiter du peu de force qui leur restait. Ils résolurent
d'agir dans la nuit suivante et de tuer ces misérables pour n'être pas
tués par eux.
La température s'était élevée un peu. Louis Cornbutte se hasarda à
sortir avec son fusil pour rapporter quelque gibier.
Il s'écarta d'environ trois milles du navire, et, souvent trompé par des
effets de mirage ou de réfraction, il s'éloigna plus loin qu'il ne
voulait. C'était imprudent, car des traces récentes d'animaux féroces se
montraient sur le sol. Louis Cornbutte ne voulut cependant pas revenir
sans rapporter quelque viande fraîche, et il continua sa route; mais il
éprouvait alors un sentiment singulier, qui lui tournait la tête.
C'était ce qu'on appelle «le vertige du blanc».
En effet, la réflexion des monticules de glaces et de la plaine le
saisissait de la tête aux pieds, et il lui semblait que cette couleur le
pénétrait et lui causait un affadissement irrésistible. Son oeil en
était imprégné, son regard dévié. Il crut qu'il allait devenir fou de
blancheur. Sans se rendre compte de cet effet terrible, il continua sa
marche et ne tarda pas à faire lever un ptarmigan, qu'il poursuivit avec
ardeur. L'oiseau tomba bientôt, et pour aller le prendre, Louis
Cornbutte, sautant d'un glaçon sur la plaine, tomba lourdement, car il
avait fait un saut de dix pieds, lorsque la réfraction lui faisait
croire qu'il n'en avait que deux à franchir. Le vertige le saisit alors,
et, sans savoir pourquoi, il se mit à appeler au secours pendant
quelques minutes, bien qu'il ne se fût rien brisé dans sa chute. Le
froid commençant à l'envahir, il revint au sentiment de sa conservation
et se releva péniblement.
Soudain, sans qu'il pût s'en rendre compte, une odeur de graisse brûlée
saisit son odorat. Comme il était sous le vent du navire, il supposa que
cette odeur venait de là, et il ne comprit pas dans quel but on brûlait
cette graisse, car c'était fort dangereux, puisque cette émanation
pouvait attirer des bandes d'ours blancs.
Louis Cornbutte reprit donc le chemin du brick, en proie à une
préoccupation qui, dans son esprit surexcité, dégénéra bientôt en
terreur. Il lui sembla que des masses colossales se mouvaient à
l'horizon, et il se demanda s'il n'y avait pas encore quelque
tremblement de glaces. Plusieurs de ces masses s'interposèrent entre le
navire et lui, et il lui parut qu'elles s'élevaient sur les flancs du
brick. Il s'arrêta pour les considérer plus attentivement, et sa terreur
fut extrême, quand il reconnut une bande d'ours gigantesques.
Ces animaux avaient été attirés par cette odeur de graisse qui avait
surpris Louis Cornbutte. Celui-ci s'abrita derrière un monticule, et il
en compta trois qui ne tardèrent pas à escalader les blocs de glace sur
lesquels reposait _la Jeune-Hardie_.
Rien ne parut lui faire supposer que ce danger fût connu à l'intérieur
du navire, et une terrible angoisse lui serra le coeur. Comment
s'opposer à ces ennemis redoutables? André Vasling et ses compagnons se
réuniraient-ils à tous les hommes du bord dans ce danger commun?
Penellan et les autres, à demi privés de nourriture, engourdis par le
froid, pourraient-ils résister à ces bêtes redoutables, qu'excitait une
faim inassouvie? Ne seraient-ils pas surpris, d'ailleurs, par une
attaque imprévue?
Louis Cornbutte fit en un instant ces réflexions. Les ours avaient gravi
les glaçons et montaient à l'assaut du navire. Louis Cornbutte put alors
quitter le bloc qui le protégeait, il s'approcha en rampant sur la
glace, et bientôt il put voir les énormes animaux déchirer la tente avec
leurs griffes et sauter sur le pont. Louis Cornbutte pensa à tirer un
coup de fusil pour avertir ses compagnons; mais si ceux-ci montaient
sans être armés, ils seraient inévitablement mis en pièces, et rien
n'indiquait qu'ils eussent connaissance de ce nouveau danger!
XV
LES OURS BLANCS.
Après le départ de Louis Cornbutte, Penellan avait soigneusement fermé
la porte du logement, qui s'ouvrait au bas de l'escalier du pont. Il
revint près du poêle, qu'il se chargea de garder, pendant que ses
compagnons regagnaient leur lit pour y trouver un peu de chaleur.
Il était alors six heures du soir, et Penellan se mit à préparer le
souper. Il descendit à la cambuse pour chercher de la viande salée,
qu'il voulait faire amollir dans l'eau bouillante. Quand il remonta, il
trouva sa place prise par André Vasling, qui avait mis des morceaux de
graisse à cuire dans la bassine.
«J'étais là avant vous, dit brusquement Penellan à André Vasling.
Pourquoi avez-vous pris ma place?
--Par la raison qui vous fait la réclamer, répondit André Vasling, parce
que j'ai besoin de faire cuire mon souper!
--Vous enlèverez cela tout de suite, répliqua Penellan, ou nous verrons!
--Nous ne verrons rien, répondit André Vasling, et ce souper cuira
malgré vous!
--Vous n'y goûterez donc pas!» s'écria Penellan, en s'élançant sur André
Vasling, qui saisit son coutelas, en s'écriant:
«À moi, les Norwégiens! à moi, Aupic!»
Ceux-ci, en un clin d'oeil, furent sur pied, armés de pistolets et de
poignards. Le coup était préparé.
Penellan se précipita sur André Vasling, qui s'était sans doute donné le
rôle de le combattre tout seul, car ses compagnons coururent aux lits de
Misonne, de Turquiette et de Pierre Nouquet. Ce dernier, sans défense,
accablé par la maladie, était livré à la férocité d'Herming. Le
charpentier, lui, saisit une hache, et, quittant son lit, il se jeta à
la rencontre d'Aupic. Turquiette et le Norwégien Jocki luttaient avec
acharnement. Gervique et Gradlin, en proie à d'atroces souffrances,
n'avaient même pas conscience de ce qui se passait auprès d'eux.
Pierre Nouquet reçut bientôt un coup de poignard dans le côté, et
Herming revint sur Penellan, qui se battait avec rage. André Vasling
l'avait saisi à bras-le-corps.
Mais dès le commencement de la lutte, la bassine avait été renversée sur
le fourneau, et la graisse, se répandant sur les charbons ardents,
imprégnait l'atmosphère d'une odeur infecte. Marie se leva en poussant
des cris de désespoir, et se précipita vers le lit où râlait le vieux
Jean Cornbutte.
André Vasling, moins vigoureux que Penellan, sentit bientôt ses bras
repoussés par ceux du timonier. Ils étaient trop près l'un de l'autre
pour pouvoir faire usage de leurs armes. Le second, apercevant Herming,
s'écria:
«À moi! Herming!
--À moi! Misonne!» cria Penellan à son tour.
Mais Misonne se roulait à terre avec Aupic, qui cherchait à le percer de
son coutelas. La hache du charpentier était une arme peu favorable à sa
défense, car il ne pouvait la manoeuvrer, et il avait toutes les peines
du monde à parer les coups de poignard qu'Aupic lui portait.
Cependant, le sang coulait au milieu des rugissements et des cris.
Turquiette, terrassé par Jocki, homme d'une force peu commune, avait
reçu un coup de poignard à l'épaule, et il cherchait en vain à saisir un
pistolet passé à la ceinture du Norwégien. Celui-ci l'étreignait comme
dans un étau, et aucun mouvement ne lui était possible.
Au cri d'André Vasling, que Penellan acculait contre la porte d'entrée,
Herming accourut. Au moment où il allait porter un coup de coutelas dans
le dos du Breton, celui-ci d'un pied vigoureux l'étendit à terre.
L'effort qu'il fit permit à André Vasling de dégager son bras droit des
étreintes de Penellan; mais la porte d'entrée, sur laquelle ils pesaient
de tout leur poids, se défonça subitement, et André Vasling tomba à la
renverse.
Soudain, un rugissement terrible éclata, et un ours gigantesque apparut
sur les marches de l'escalier. André Vasling l'aperçut le premier. Il
n'était pas à quatre pieds de lui. Au même moment, une détonation se fit
entendre, et l'ours, blessé ou effrayé, rebroussa chemin. André Vasling,
qui était parvenu à se relever, se mit à sa poursuite, abandonnant
Penellan.
Le timonier replaça alors la porte défoncée et regarda autour de lui.
Misonne et Turquiette, étroitement garrottés par leurs ennemis, avaient
été jetés dans un coin et faisaient de vains efforts pour rompre leurs
liens. Penellan se précipita à leur secours, mais il fut renversé par
les deux Norwégiens et Aupic. Ses forces épuisées ne lui permirent pas
de résister à ces trois hommes, qui l'attachèrent de façon à lui
interdire tout mouvement. Puis, aux cris du second, ceux-ci s'élancèrent
sur le pont, croyant avoir affaire à Louis Cornbutte.
Là, André Vasling se débattait contre un ours, auquel il avait porté
déjà deux coups de poignard. L'animal, frappant l'air de ses pattes
formidables, cherchait à atteindre André Vasling. Celui-ci, peu à peu
acculé contre le bastingage, était perdu, quand une seconde détonation
retentit. L'ours tomba. André Vasling leva la tête et aperçut Louis
Cornbutte dans les enfléchures du mât de misaine, le fusil à la main.
Louis Cornbutte avait visé l'ours au coeur, et l'ours était mort.
La haine domina la reconnaissance dans le coeur de Vasling; mais, avant
de la satisfaire, il regarda autour de lui. Aupic avait eu la tête
brisée d'un coup de patte, et gisait sans vie sur le pont. Jocki, une
hache à la main, parait, non sans peine, les coups que lui portail ce
second ours, qui venait de tuer Aupic. L'animal avait reçu deux coups de
poignard, et cependant il se battait avec acharnement. Un troisième ours
se dirigeait vers l'avant du navire.
André Vasling ne s'en occupa donc pas, et, suivi d'Herming, il vint au
secours de Jocki; mais Jocki, saisi entre les pattes de l'ours, fut
broyé, et quand l'animal tomba sous les coups d'André Vasling et
d'Herming, qui déchargèrent sur lui leurs pistolets, il ne tenait plus
qu'un cadavre entre ses pattes.
«Nous ne sommes plus que deux, dit André Vasling d'un air sombre et
farouche; mais si nous succombons, ce ne sera pas sans vengeance!»
Herming rechargea son pistolet, sans répondre. Avant tout, il fallait se
débarrasser du troisième ours. André Vasling regarda du côté de l'avant
et ne le vit pas. En levant les yeux, il l'aperçut debout sur le
bastingage et grimpant déjà aux enfléchures, pour atteindre Louis
Cornbutte. André Vasling laissa tomber son fusil qu'il dirigeait sur
l'animal, et une joie féroce se peignit dans ses yeux.
«Ah! s'écria-t-il, tu me dois bien cette vengeance-là!»
Cependant Louis Cornbutte s'était réfugié dans la hune de misaine.
L'ours montait toujours, et il n'était plus qu'à six pieds de Louis,
quand celui-ci épaula son fusil et visa l'animal au coeur.
De son côté, André Vasling épaula le sien pour frapper Louis si l'ours
tombait.
Louis Cornbutte tira, mais il ne parut pas que l'ours eût été touché,
car il s'élança d'un bond sur la hune. Tout le mât en tressaillit.
André Vasling poussa un cri de joie.
«Herming! cria-t-il au matelot norwégien, va me chercher Marie! Va me
chercher ma fiancée!»
Herming descendit l'escalier du logement.
Cependant, l'animal furieux s'était précipité sur Louis Cornbutte, qui
chercha un abri de l'autre côté du mât; mais, au moment où sa patte
énorme s'abattait pour lui briser la tête, Louis Cornbutte, saisissant
l'un des galhaubans, se laissa glisser jusqu'à terre, non pas sans
danger, car, à moitié chemin, une balle siffla à ses oreilles. André
Vasling venait de tirer sur lui et l'avait manqué. Les deux adversaires
se retrouvèrent donc en face l'un de l'autre, le coutelas à la main.
Ce combat devait être décisif. Pour assouvir pleinement sa vengeance,
pour faire assister la jeune fille à la mort de son fiancé, André
Vasling s'était privé du secours d'Herming. Il ne devait donc plus
compter que sur lui-même.
Louis Cornbutte et André Vasling se saisirent chacun au collet, et se
tinrent de façon à ne pouvoir plus reculer. Des deux l'un devait tomber
mort. Ils se portèrent de violents coups, qu'ils ne parèrent qu'à demi,
car le sang coula bientôt de part et d'autre. André Vasling cherchait à
jeter son bras droit autour du cou de son adversaire pour le terrasser.
Louis Cornbutte, sachant que celui qui tomberait était perdu, le
prévint, et il parvint à le saisir des deux bras; mais, dans ce
mouvement, son poignard lui échappa de la main.
Des cris affreux arrivèrent en ce moment à son oreille. C'était la voix
de Marie, qu'Herming voulait entraîner. La rage prit Louis Cornbutte au
coeur; il se raidit pour faire plier les reins d'André Vasling; mais, à
ce moment, les deux adversaires se sentirent saisis tous les deux dans
une étreinte puissante.
L'ours, descendu de la hune de misaine, s'était précipité sur ces deux
hommes.
André Vasling était appuyé contre le corps de l'animal. Louis Cornbutte
sentait les griffes du monstre lui entrer dans les chairs. L'ours les
étreignait tous deux.
«À moi! à moi, Herming! put crier le second.
--À moi! Penellan!» s'écria Louis Cornbutte.
Des pas se firent entendre sur l'escalier. Penellan parut, arma son
pistolet et le déchargea dans l'oreille de l'animal. Celui-ci poussa un
rugissement. La douleur lui fit ouvrir un instant les pattes, et Louis
Cornbutte, épuisé, glissa sans mouvement sur le pont; mais l'animal, les
refermant avec force dans une suprême agonie, tomba en entraînant le
misérable André Vasling, dont le cadavre fut broyé sous lui.
Penellan se précipita au secours de Louis Cornbutte. Aucune blessure
grave ne mettait sa vie en danger, et le souffle seul lui avait manqué
un moment.
«Marie!... dit-il en ouvrant les yeux.