Nous étions prévenus; aussi hâtons-nous notre marche autant que notre

inexpérience nous le permet; mais au sortir de cette zone dangereuse,

une autre nous attend qui ne l'est pas moins. Il s'agit de la région des

séracs, immenses blocs de glace dont la formation n'est pas bien

expliquée. Ces séracs sont généralement disposés au bord d'un plateau et

menacent toute la vallée qui se trouve au-dessous d'eux. Un simple

mouvement du glacier ou même une légère vibration de l'atmosphère peut

déterminer leur chute et occasionner les plus graves accidents.

«Messieurs, ici du silence, et passons vite.» Ces paroles, prononcées

d'un ton brutal par l'un des guides, font cesser nos conversations. Nous

passons vite et en silence. Enfin, d'émotion en émotion, nous arrivons à

ce qu'on appelle la _Jonction_, que l'on pourrait nommer plus justement

la _Séparation_ violente, par la montagne de la Côte, des glaciers des

Bossons et de Tacconay. À cet endroit, la scène prend un caractère

indescriptible: crevasses aux couleurs chatoyantes, aiguilles de glace

aux formes élancées, séracs suspendus et percés à jour, petits lacs d'un

vert glauque, forment un chaos qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer.

Joignez à cela le grondement des torrents au fond du glacier, les

craquements sinistres et répétés des blocs qui se détachent et se

précipitent en avalanche au fond des crevasses, les tressaillements du

sol qui se fend sous vos pieds, et vous aurez alors une idée de ces

contrées mornes et désolées dont la vie ne se révèle que par la

destruction et la mort.

Après avoir passé la Jonction, on suit pendant quelque temps le glacier

de Tacconay, et on arrive à la côte qui conduit aux Grands-Mulets. Cette

côte, très-inclinée, se gravit en lacets; le guide de tête a soin de

les tracer sous un angle de trente degrés environ quand il y a de la

neige fraîche, pour éviter les avalanches.

Enfin, après trois heures de trajet sur la glace et la neige, nous

arrivons aux Grands-Mulets, rochers hauts de 200 mètres, dominant d'un

côté le glacier des Bossons, de l'autre les plaines inclinées de névé

qui s'étendent jusqu'au pied du dôme du Goûter.

Une petite cabane, construite par les guides vers le sommet du premier

rocher, et située à 3,050 mètres d'altitude, donne asile aux voyageurs

et leur permet d'attendre à l'abri l'heure du départ pour le sommet du

mont Blanc.

On y dîne comme on peut, et on y dort de même; mais le proverbe: «Qui

dort dîne,» n'a aucun sens à cette hauteur, car on n'y peut faire

sérieusement ni l'un ni l'autre.

«Eh bien, dis-je à Levesque, après un simulacre de repas, vous ai-je

exagéré la splendeur du paysage, et regrettez-vous d'être venu

jusqu'ici?

--Je le regrette si peu, me répondit-il, que je suis bien décidé à aller

jusqu'au sommet. Vous pouvez compter sur moi.

--Très-bien, lui dis-je, mais vous savez que le plus dur reste à faire.

--Baste! fit-il, nous en viendrons bien à bout. En attendant, allons

toujours voir le coucher du soleil, qui doit être magnifique.»

En effet, le ciel était resté d'une pureté remarquable.

La chaîne du Brevent et des Aiguilles-Rouges s'étendait à nos pieds. Au

delà, les rochers des Fiz et l'aiguille de Varan s'élèvent au-dessus de

la vallée de Sallanche et repoussent au troisième plan toute la chaîne

des monts Fleury et du Reposoir. Plus à droite, le Buet avec son sommet

neigeux, plus loin la dent du Midi, dominant de ses cinq crocs la vallée

du Rhône. Derrière nous, les neiges éternelles, le dôme du Goûter, les

monts Maudits et enfin le mont Blanc.

Peu à peu l'ombre envahit la vallée de Chamonix et atteint tour à tour

chacun des sommets qui la dominent à l'ouest. La chaîne du mont Blanc

reste seule lumineuse et semble entourée d'un nimbe d'or. Bientôt

l'ombre gagne le dôme du Goûter et les monts Maudits. Elle respecte

encore le géant des Alpes. Nous suivons avec admiration cette

disparition lente et progressive de la lumière. Elle se maintient

quelque temps sur le dernier sommet, en nous donnant l'espoir insensé

qu'elle ne le quittera pas. Mais au bout de quelques minutes, tout

s'assombrit, et à ces teintes si vivantes succèdent les couleurs livides

et cadavéreuses de la mort. Je n'exagère rien: celui qui aime les

montagnes me comprendra.

Après avoir assisté à cette scène grandiose, nous n'avions plus qu'à

attendre l'heure du départ. Nous devions nous mettre en route à deux

heures du matin. Chacun s'étend sur son matelas.

Dormir, il n'y faut pas songer; causer, pas davantage. On est absorbé

par des idées plus ou moins sombres; c'est la nuit qui précède la

bataille, avec cette différence que rien ne vous oblige à engager le

combat. Deux courants d'idées se disputent la possession de votre

esprit. C'est le flux et le reflux de la mer, chacun l'emporte à son

tour. Les objections à une semblable entreprise ne manquent pas. À quoi

bon courir cette aventure? Si on réussit, quel avantage en peut-on

retirer? S'il arrive un accident, que de regrets! Alors l'imagination

s'en mêle; toutes les catastrophes de la montagne se présentent à votre

esprit. Vous rêvez ponts de neige manquant sous vos pas, vous vous

sentez précipité dans ces crevasses béantes, vous entendez les

craquements terribles de l'avalanche qui se détache et va vous

ensevelir, vous disparaissez, le froid de la mort vous saisit, et vous

vous débattez dans un effort suprême!...

Un bruit strident, quelque chose d'horrible se produit à ce moment.

«L'avalanche! l'avalanche! criez-vous.

--Qu'est-ce que vous avez? qu'est-ce que vous faites?» s'écrie Levesque,

réveillé en sursaut.

Hélas! c'est un meuble que, dans le suprême effort de mon cauchemar, je

viens de culbuter avec fracas! Cette avalanche prosaïque me rappelle à

la réalité. Je ris de mes terreurs, le courant contraire reprend le

dessus, et avec lui les idées ambitieuses. Il ne tient qu'à moi, avec un

peu d'effort, de fouler ce sommet si rarement atteint! C'est une

victoire comme une autre! Les accidents sont rares, très-rares! Ont-ils

eu lieu même? De la cime le spectacle doit être si merveilleux! Et puis,

quelle satisfaction d'avoir accompli ce que tant d'autres n'ont osé

entreprendre!

À ces pensées, mon âme se raffermit, et c'est avec calme que j'attends

le moment du départ.

Vers une heure, les pas des guides, leurs conversations, le bruit des

portes qu'on ouvre nous indiquent que le moment approche. Bientôt M.

Ravanel entre dans notre chambre:

«Allons, messieurs, debout, le temps est magnifique. Vers dix heures

nous serons au sommet.»

À ces paroles, nous sautons à bas de nos lits et nous procédons

lestement à notre toilette. Deux de nos guides, Ambroise Ravanel et son

cousin Simon, partent en avant pour explorer le chemin. Ils sont munis

d'une lanterne qui doit nous indiquer la direction à suivre, et armés de

leur piolet pour faire la route et tailler des pas dans les endroits

trop difficiles. À deux heures, nous nous attachons tous ensemble. Voici

l'ordre de marche: devant moi et en tête, Édouard Ravanel; derrière moi,

Édouard Simon, puis Donatien Levesque; après lui, nos deux porteurs, car

nous avions pris pour second le domestique de la cabane des

Grands-Mulets, et toute la caravane de M. N...

Les guides et les porteurs s'étant réparti les provisions, on donne le

signal du départ, et nous nous mettons en route au milieu de ténèbres

profondes, en nous dirigeant sur la lanterne qu'ont emportée nos

premiers guides. Ce départ a quelque chose de solennel. On parle peu,

le vague de l'inconnu vous obsède, mais cette situation nouvelle et

violente exalte et rend insensible aux dangers qu'elle comporte. Le

paysage environnant est fantastique. On n'en distingue pas bien les

contours. De grandes masses blanchâtres et indécises, avec des taches

noires un peu plus accusées, ferment l'horizon. La voûte céleste brille

d'un éclat particulier. On aperçoit, à une distance qu'on ne peut

apprécier, la lanterne vacillante des guides qui font la route, et le

lugubre silence de la nuit n'est troublé que par le bruit sec et éloigné

de la hache taillant des pas dans la glace.

On gravit lentement et avec précaution la première rampe, en se

dirigeant vers la base du dôme du Goûter. Au bout de deux heures d'une

ascension pénible, on arrive au premier plateau, nommé Petit-Plateau,

situé au pied du dôme du Goûter, à une hauteur de 3,650 mètres. Après

quelques minutes de repos, on reprend sa marche en inclinant à gauche et

en se dirigeant vers la côte qui conduit au Grand-Plateau.

Mais déjà notre caravane n'est plus aussi nombreuse. M. N..., avec ses

guides, s'est détaché; la fatigue qu'il éprouve l'oblige à prendre un

peu plus de repos.

Vers quatre heures et demie, l'aube commença à blanchir l'horizon. Nous

franchissions à ce moment la rampe qui conduit au Grand-Plateau, où nous

arrivons sans encombre Nous étions à 3,900 mètres. Nous avions bien

gagné notre déjeuner. Contre l'habitude, Levesque et moi, nous avions

bon appétit. C'était bon signe. Nous nous installâmes donc sur la neige

et nous fîmes un repas de circonstance. Nos guides, joyeux,

considéraient notre succès comme assuré. Pour moi, je trouvais qu'ils

allaient un peu vite en besogne.

Quelques instants plus tard, M. N... nous rejoignit. Nous insistâmes

vivement pour qu'il prit quelque nourriture. Il refusa obstinément. Il

éprouvait cette contraction de l'estomac si commune dans ces parages, et

il était fort abattu.

Le Grand-Plateau mérite une description particulière. À droite s'élève

le dôme du Goûter. En face de soi, le mont Blanc, qui le domine encore

de 900 mètres. À gauche, les rochers Rouges et les monts Maudits. Ce

cirque immense est partout d'une blancheur éblouissante. Il présente de

tous côtés d'énormes crevasses. C'est dans l'une d'elles que furent

engloutis, en 1820, trois des guides qui accompagnaient le docteur Hamel

et le colonel Anderson. Depuis cette époque, en 1864, un autre guide,

Ambroise Couttet, y a trouvé la mort.

Il faut traverser ce plateau avec de grandes précautions, car il y

existe souvent des crevasses cachées par la neige. De plus, il est

fréquemment balayé par les avalanches. Le 13 octobre 1866; un voyageur

anglais et trois de ses guides furent ensevelis sous une montagne de

glace tombée du mont Blanc. Après un travail des plus périlleux, on

parvint à retrouver les corps des trois guides. On s'attendait à chaque

instant à découvrir celui du voyageur, quand une nouvelle avalanche vint

s'abattre sur la première et obligea les travailleurs à renoncer à leur

recherche.

Trois routes s'offraient à nous. La route ordinaire, qui consiste à

prendre tout à fait à gauche, sur la base des monts Maudits, une espèce

de vallée appelée Porche ou Corridor, conduit par des pentes modérées au

haut du premier escarpement des rochers Rouges.

La seconde, moins fréquentée, prend à droite par le dôme du Goûter et

mène au sommet du mont Blanc par l'arête qui relie ces deux montagnes.

Il faut pendant trois heures suivre un chemin vertigineux et escalader

une tranche de glace vive assez difficile, nommée la Bosse-du-Dromadaire.

La troisième route consiste à monter directement au sommet du Corridor,

en gravissant un mur de glace haut de 250 mètres, qui longe le premier

escarpement des rochers Rouges.

Les guides ayant déclaré la première route impraticable en raison des

crevasses récentes qui la barraient entièrement, il nous restait le

choix entre les deux autres. Pour moi, j'opinais pour la deuxième, qui

passe par la Bosse-du-Dromadaire; mais elle fut jugée trop dangereuse,

et il fut décidé que nous attaquerions le mur de glace qui conduit au

sommet du Corridor.

Quand une décision est prise, le mieux est de l'exécuter sans retard.

Nous traversons donc le Grand-Plateau et nous arrivons au pied de cet

obstacle vraiment effrayant.

Plus nous avançons, plus son inclinaison semble se rapprocher de la

verticale. En outre, plusieurs crevasses que nous n'avions pas aperçues

s'ouvrent à ses pieds.

Nous commençons néanmoins cette difficile ascension. Le premier guide

de tête ébauche les marches, le second les achève. Nous faisons deux pas

par minute. Plus nous montons, plus l'inclinaison augmente. Nos guides

eux-mêmes se consultent sur la route à suivre; ils parlent en patois et

ne sont pas toujours d'accord, ce qui n'est pas bon signe. Enfin,

l'inclinaison devient telle que le bord de nos chapeaux touche les

mollets du guide qui nous précède. Une mitraille de morceaux de glace

produite par la taille des pas nous aveugle et rend notre position

encore plus pénible. Alors, m'adressant à nos guides de tête:

«Ah ça, leur dis-je, c'est très-bien de monter par là! Cela n'est pas

une grande route, j'en conviens, mais c'est encore praticable.

Seulement, par où nous ferez-vous redescendre?

--Oh! monsieur, me répondit Ambroise Ravanel, au retour, nous prendrons

un autre chemin.»

Enfin, après deux heures de violents efforts, et après avoir taillé plus

de quatre cents marches dans cette montée effrayante, nous arrivons à

bout de forces au sommet du Corridor.

Nous traversons alors un plateau de neige légèrement incliné, et nous

côtoyons une immense crevasse qui nous barre la route. À peine

l'avons-nous tournée qu'un cri d'admiration s'échappe de nos poitrines.

À droite le Piémont et les plaines de la Lombardie sont à nos pieds. À

gauche, les massifs des Alpes Pennines et de l'Oberland, couronnés de

neige, élèvent leurs cimes incomparables. Le mont Rose et le Cervin

seuls, nous dominent encore, mais bientôt nous les dominerons à notre

tour.

Cette réflexion nous ramène au but de notre expédition. Nous tournons

nos regards vers le mont Blanc et nous restons stupéfaits.

«Dieu! qu'il est encore loin! s'écrie Levesque.

--Et haut!» ajoutai-je.

C'était en effet désespérant. Le fameux mur de la côte, si redouté,

qu'il fallait absolument franchir, était devant nous avec son

inclinaison de cinquante degrés. Mais, après avoir escaladé le mur du

Corridor, il ne nous effrayait pas. Nous prenons une demi-heure de

repos, puis nous continuons notre route; mais nous nous aperçûmes

bientôt que les circonstances atmosphériques n'étaient plus les mêmes.

Le soleil nous frappait de ses rayons ardents, et leur réflexion sur la

neige doublait notre supplice. La raréfaction de l'air commençait à se

faire cruellement sentir. Nous avancions lentement, en faisant des

haltes fréquentes, et nous finissons par atteindre le plateau qui domine

le second escarpement des rochers Rouges. Nous étions au pied du mont

Blanc. Il s'élevait, seul et majestueux, à une hauteur de 200 mètres

au-dessus de nous. Le mont Rose lui-même avait baissé pavillon!

Levesque et moi, nous étions absolument à bout de forces. Quant à M.

N..., qui nous avait rejoints au sommet du Corridor, on peut dire qu'il

était insensible à la raréfaction de l'air, car il ne respirait plus,

pour ainsi dire.

Nous commençons enfin à escalader le dernier degré. Nous faisions dix

pas et nous nous arrêtions, nous trouvant dans l'impossibilité absolue

d'aller plus loin. Une contraction douloureuse de la gorge rendait notre

respiration encore plus difficile. Nos jambes nous refusaient le

service, et je compris alors cette expression pittoresque de Jacques

Balmat, quand, en racontant sa première ascension, il dit que «ses

jambes semblaient ne plus tenir qu'à l'aide de son pantalon». Mais un

sentiment plus fort dominait la matière, et si le corps demandait grâce,

le coeur, répondant: Excelsior! Excelsior! étouffait ces plaintes

désespérées, et poussait en avant et malgré elle notre pauvre machine

détraquée. Nous passons ainsi les Petits-Mulets, rochers situés à 4,666

mètres, et, après deux heures d'efforts surhumains, nous dominons enfin

la chaîne entière. Le mont Blanc est sous nos pieds!

Il était midi quinze minutes.

L'orgueil du succès nous remit promptement de nos fatigues. Nous avions

donc enfin conquis cette cime redoutée! Nous dominions toutes les

autres, et cette pensée, que le mont Blanc seul peut faire naître, nous

plongeait dans une émotion profonde. C'était l'ambition satisfaite, et,

pour moi surtout, un rêve devenu réalité!

Le mont Blanc est la plus haute montagne de l'Europe. Un certain nombre

de montagnes en Asie et en Amérique sont plus élevées, mais à quoi bon

les affronter, si, par impossibilité absolue d'en atteindre la cime, on

doit en fin de compte rester dominé par elles?

D'autres, telles que le Cervin, par exemple, sont d'un accès encore plus

difficile, mais le sommet de ce mont, nous l'apercevons à quatre cents

mètres au-dessous de nous!

Et puis, quel spectacle pour nous récompenser de nos peines! Le ciel,

toujours pur, avait pris une teinte d'un bleu très-foncé. Le soleil,

dépouillé d'une partie de ses rayons, avait perdu son éclat, comme dans

une éclipse partielle. Cet effet, dû à la raréfaction de l'atmosphère,

était d'autant plus sensible que les montagnes et les plaines

environnantes étaient inondées de lumière. Aussi, aucun détail ne nous

échappait.

Au sud-est, les montagnes du Piémont, et plus loin les plaines de la

Lombardie, fermaient notre horizon. Vers l'ouest, les montagnes de la

Savoie et celles du Dauphiné; au delà, la vallée du Rhône. Au

nord-ouest, le lac de Genève, le Jura; puis, en redescendant vers le

sud, un chaos de montagnes et de glaciers, quelque chose

d'indescriptible, dominé par le massif du mont Rose, les

Mischabelhoerner, le Cervin, le Weishorn, la plus belle des cimes, comme

l'appelle le célèbre ascensionniste Tyndall, et plus loin par la

Jungfrau, le Monch, l'Eiger et le Finsteraarhorn.

On ne peut évaluer à moins de soixante lieues l'étendue de notre rayon.

Nous découvrions donc cent vingt lieues de pays au moins.

Une circonstance particulière vint encore augmenter la beauté du

spectacle. Des nuages se formèrent du côté de l'Italie et envahirent les

vallées des Alpes Pennines, mais sans en voiler les sommets. Nous eûmes

bientôt sous les yeux un second ciel, un ciel inférieur, une mer de

nuages d'où émergeait tout un archipel de pics et de montagnes couverts

de neige. C'était quelque chose de magique que le plus grand des poëtes

rendrait à peine.

Le sommet du mont Blanc forme une arête dirigée du sud-ouest au

nord-est, longue de deux cents pas et large d'un mètre au point

culminant. On dirait une coque de navire renversé, la quille en l'air.

Chose très-rare, la température était alors fort élevée, 10 degrés

au-dessus de zéro. L'air était presque calme. Parfois une légère brise

d'est se faisait sentir.

Le premier soin de nos guides avait été de nous placer tous en ligne sur

la crête faisant face à Chamonix, pour qu'on pût d'en bas facilement

nous compter et s'assurer que personne ne manquait à l'appel. Nombre de

touristes s'étaient rendus au Brevent et au Jardin pour suivre notre

ascension. Ils purent en constater le succès.

Mais ce n'est pas tout que de monter, il fallait songer à redescendre.

Le plus difficile, sinon le plus fatigant, restait à faire; et puis, on

quitte à regret une sommité conquise au prix de tant de labeurs; le

ressort qui vous poussait en montant, ce besoin de dominer, si naturel

et si impérieux, vous fait défaut; vous marchez sans ardeur, en

regardant souvent en arrière!

Il fallut pourtant se décider. Après une dernière libation du Champagne

traditionnel, nous nous mettons en route. Nous étions restés une heure

au sommet. L'ordre de marche était changé. La caravane de M. N... était

en tête, et sur la demande de son guide, Paccard, nous nous attachons

tous ensemble. L'état de fatigue dans lequel se trouvait M. N..., que

ses forces trahissaient, mais non sa volonté, pouvait faire craindre des

chutes que nos efforts réunis parviendraient peut-être à arrêter.

L'événement justifia notre appréhension. En descendant le mur de la

côte, M. N... fit plusieurs faux pas. Ses guides, très vigoureux et très

habiles, purent heureusement l'arrêter au passage; mais les nôtres,

craignant avec raison que la caravane tout entière ne fût entraînée,

voulurent se détacher. Levesque et moi, nous nous y opposons, et, en

prenant les plus grandes précautions, nous arrivons sans encombre au bas

de cette côte vertigineuse qu'il faut descendre en avant. Il n'y a pas

d'illusion possible; l'abîme, le vide presque sans fond est devant vous,

et les morceaux de glace détachés qui passent près de vous en

bondissant, avec la rapidité d'une flèche, vous montrent parfaitement la

route que prendrait la caravane si vous veniez à manquer.

Une fois ce mauvais pas franchi, je commençai à respirer. Nous

descendions les pentes peu inclinées qui conduisent au sommet du

Corridor. La neige, ramollie par la chaleur, cédait sous nos pas; nous y

enfoncions jusqu'au genou, ce qui rendait notre marche très fatigante.

Nous suivions toujours nos traces du matin, et je m'en étonnais, quand

Gaspard Simon, se tournant vers moi, me dit:

«Monsieur, nous ne pouvons pas prendre d'autre chemin, le Corridor est

impraticable, et il faut absolument redescendre par le mur que nous

avons grimpé ce matin.»

Je communiquai à Levesque cette nouvelle peu agréable.

«Seulement, ajouta Gaspard Simon, je ne crois pas que nous puissions

rester attachés tous ensemble. Au reste, nous verrons comment M. N... se

comportera au début.»

Nous avancions vers ce terrible mur. La caravane de M. N... commençait à

descendre, et nous entendions les paroles assez vives que lui adressait

Paccard. La pente devenait telle, que nous n'apercevions plus ni lui ni

ses guides, quoique nous fussions toujours liés ensemble.

Dès que Gaspard Simon, qui me précédait, put se rendre compte de ce qui

se passait, il s'arrêta, et, après avoir échangé quelques paroles en

patois avec ses collègues, il nous déclara qu'il fallait se détacher de

la caravane de M. N...

«Nous répondons de vous, ajouta-t-il, mais nous ne pouvons répondre des

autres, et s'ils glissent, ils nous entraînerons.»

En disant cela, il se détacha.

Il nous en coûtait beaucoup de prendre ce parti; mais nos guides furent

inflexibles. Nous proposons alors d'envoyer deux d'entre eux prêter

leur concours aux guides de M. N... Ils acceptent avec empressement;

mais, n'ayant pas de corde, ils ne peuvent mettre ce projet à exécution.

Nous commençons donc cette effroyable descente. Un seul de nous bougeait

à la fois, et au moment où il faisait un pas, tous les autres

s'arc-boutaient, prêts à soutenir la secousse s'il venait à glisser. Le

guide de tête, Édouard Ravanel, avait un rôle des plus périlleux; il

devait refaire les marches qui étaient plus ou moins détruites par le

passage de la première caravane.

Nous avancions lentement et en prenant les plus grandes précautions.

Notre route nous menait en droite ligne à l'une des crevasses qui

s'ouvraient au pied de l'escarpement. Cette crevasse, quand nous

montions, nous pouvions ne pas la regarder; mais en descendant, son

ouverture verdâtre et béante nous fascinait. Tous les blocs de glace

détachés par notre passage semblaient s'être donné le mot: en trois

bonds, ils allaient s'y engouffrer, comme dans la gueule du Minotaure.

Seulement, après chaque morceau, la gueule du Minotaure se refermait;

ici, point: cette crevasse inassouvie s'ouvrait toujours et paraissait

attendre, pour se refermer, une _bouchée plus importante_. Il s'agissait

de n'être pas cette _bouchée_, et c'est à cela que tendaient tous nos

efforts. Pour nous soustraire à cette fascination, à ce vertige moral,

si je puis m'exprimer ainsi, nous essayâmes bien de plaisanter sur la

position scabreuse que nous occupions et dont un chamois n'aurait pas

voulu Nous allâmes jusqu'à fredonner quelques couplets du maestro

Offenbach; mais, pour rester fidèle à la vérité, je dois convenir que

nos plaisanteries étaient faibles et que nous ne chantions pas juste. Je

crus même remarquer, sans en être surpris, que Levesque s'obstinait à

mettre sur le grand air du _Trovatore_ des paroles de _Barbe-Bleue_, ce

qui dénotait une certaine préoccupation. Enfin, pour nous remonter, nous

faisions comme ces faux braves qui chantent dans les ténèbres pour se

donner du coeur.

Le Docteur Ox · 第 16 / 17 段