fille.
--Nous voilà mal pris! dit Fidèle Misonne.
--Et je ne sais si nous en réchapperons! répliqua Aupic.
--Quittons cette maison de neige! dit André Vasling.
--C'est impossible! répondit Penellan. Le froid est épouvantable au
dehors, tandis que nous pourrons peut-être le braver en demeurant ici!
--Donnez-moi le thermomètre,» dit André Vasling.
Aupic lui passa l'instrument, qui marquait dix degrés au-dessous de
zéro, à l'intérieur, bien que le feu fût allumé. André Vasling souleva
la toile qui retombait devant l'ouverture et le glissa au dehors avec
précipitation, car il eût été meurtri par des éclats de glace que le
vent soulevait et qui se projetaient en une véritable grêle.
«Eh bien, monsieur Vasling, dit Penellan, voulez-vous encore sortir?...
Vous voyez bien que c'est ici que nous sommes le plus en sûreté!
--Oui, ajouta Jean Cornbutte, et nous devons employer tous nos efforts à
consolider intérieurement cette maison.
--Mais il est un danger, plus terrible encore, qui nous menace! dit
André Vasling.
--Lequel? demanda Jean Cornbutte.
--C'est que le vent brise la glace sur laquelle nous reposons, comme il
a brisé les glaçons du promontoire, et que nous soyons entraînés ou
submergés!
--Cela me parait difficile, répondit Penellan, car il gèle de manière à
glacer toutes les surfaces liquides!... Voyons quelle est la
température.»
Il souleva la toile de manière à ne passer que le bras, et eut quelque
peine à retrouver le thermomètre, au milieu de la neige; mais enfin il
parvint à le saisir, et, l'approchant de la lampe, il dit:
«Trente-deux degrés au-dessous de zéro! C'est le plus grand froid que
nous ayons éprouvé jusqu'ici!
--Encore dix degrés, ajouta André Vasling, et le mercure gèlera!»
Un morne silence suivit cette réflexion.
Vers huit heures du matin, Penellan essaya une seconde fois de sortir,
pour juger de la situation. Il fallait, d'ailleurs, donner une issue à
la fumée, que le vent avait plusieurs fois repoussée dans l'intérieur de
la hutte. Le marin ferma très-hermétiquement ses vêtements, assura son
capuchon sur sa tête au moyen d'un mouchoir, et souleva la toile.
L'ouverture était entièrement obstruée par une neige résistante.
Penellan prit son bâton ferré et parvint à l'enfoncer dans cette masse
compacte; mais la terreur glaça son sang, quand il sentit que
l'extrémité de son bâton n'était pas libre et s'arrêtait sur un corps
dur!
«Cornbutte! dit-il au capitaine, qui s'était approché de lui, nous
sommés enterrés sous cette neige!
--Que dis-tu? s'écria Jean Cornbutte.
--Je dis que la neige s'est amoncelée et glacée autour de nous et sur
nous, que nous sommes ensevelis vivants!
--Essayons de repousser cette masse de neige,» répondit le capitaine.
Les deux amis s'arcboutèrent contre l'obstacle qui obstruait la porte,
mais il ne purent le déplacer. La neige formait un glaçon qui avait plus
de cinq pieds d'épaisseur et ne faisait qu'un avec la maison.
Jean Cornbutte ne put retenir un cri, qui réveilla Misonne et André
Vasling. Un juron éclata entre les dents de ce dernier, dont les traits
se contractèrent.
En ce moment, une fumée plus épaisse que jamais reflua à l'intérieur,
car elle ne pouvait trouver aucune issue.
«Malédiction! s'écria Misonne. Le tuyau du poêle est bouché par la
glace!»
Penellan reprit son bâton et démonta le poêle, après avoir jeté de la
neige sur les tisons pour les éteindre, ce qui produisit une fumée
telle, que l'on pouvait à peine apercevoir la lueur de la lampe; puis il
essaya, avec son bâton, de débarrasser l'orifice, mais il ne rencontra
partout qu'un roc de glace!
Il ne fallait plus attendre qu'une fin affreuse, précédée d'une agonie
terrible! La fumée, s'introduisant dans la gorge des malheureux, y
causait une douleur insoutenable, et l'air même ne devait pas tarder à
leur manquer!
Marie se leva alors, et sa présence, qui désespérait Jean Cornbutte,
rendit quelque courage à Ponellan. Le timonier se dit que cette pauvre
enfant ne pouvait être destinée à une mort aussi horrible!
«Eh bien! dit la jeune fille, vous avez donc fait trop de feu? La
chambre est pleine de fumée!
--Oui ... oui ... répondit le timonier en balbutiant.
--On le voit bien, reprit Marie, car il ne fait pas froid, et il y a
longtemps même que nous n'avons éprouvé autant de chaleur!»
Personne n'osa lui apprendre la vérité.
«Voyons, Marie, dit Penellan, en brusquant les choses, aide-nous à
préparer le déjeuner. Il fait trop froid pour sortir. Voici le réchaud,
voici l'esprit-de-vin, voici le café.--Allons, vous autres, un peu de
pemmican d'abord, puisque ce maudit temps nous empêche de chasser!»
Ces paroles ranimèrent ses compagnons.
«Mangeons d'abord, ajouta Penellan, et nous verrons ensuite à sortir
d'ici!»
Penellan joignit l'exemple au conseil et dévora sa portion. Ses
compagnons l'imitèrent et burent ensuite une tasse de café brûlant, ce
qui leur remit un peu de courage au coeur; puis, Jean Cornbutte décida,
avec une grande énergie, que l'on allait tenter immédiatement les moyens
de sauvetage.
Ce fut alors qu'André Vasling fit cette réflexion:
«Si la tempête dure encore, ce qui est probable, il faut que nous soyons
ensevelis à dix pieds sous la glace, car on n'entend plus aucun bruit au
dehors!»
Penellan regarda Marie, qui comprit la vérité, mais ne trembla pas.
Penellan fit d'abord rougir à la flamme de l'esprit-de-vin le bout de
son bâton ferré, qu'il introduisit successivement dans les quatre
murailles de glace, mais il ne trouva d'issue dans aucune. Jean
Cornbutte résolut alors de creuser une ouverture dans la porte même. La
glace était tellement dure que les coutelas l'entamaient difficilement.
Les morceaux que l'on parvenait à extraire encombrèrent bientôt la
hutte. Au bout de deux heures de ce travail pénible, la galerie creusée
n'avait pas trois pieds de profondeur.
Il fallut donc imaginer un moyen plus rapide et qui fût moins
susceptible d'ébranler la maison, car plus on avançait, plus la glace,
devenant dure, nécessitait de violents efforts pour être entamée.
Penellan eut l'idée de se servir du réchaud à esprit-de-vin pour fondre
la glace dans la direction voulue. C'était un moyen hasardeux, car si
l'emprisonnement venait à se prolonger, cet esprit-de-vin, dont les
marins n'avaient qu'une petite quantité, leur ferait défaut au moment de
préparer le repas. Néanmoins, ce projet obtint l'assentiment de tous, et
il fut mis à exécution. On creusa préalablement un trou de trois pieds
de profondeur sur un pied de diamètre pour recueillir l'eau qui
proviendrait de la fonte de la glace, et l'on n'eut pas à se repentir de
cette précaution, car l'eau suinta bientôt sous l'action du feu, que
Penellan promenait à travers la masse de neige.
L'ouverture se creusa peu à peu, mais on ne pouvait continuer longtemps
un tel genre de travail, car l'eau, se répandant sur les vêtements, les
perçait de part en part. Penellan fut obligé de cesser au bout d'un
quart d'heure et de retirer le réchaud pour se sécher lui-même. Misonne
ne tarda pas à prendre sa place, et il n'y mit pas moins de courage.
Au bout de deux heures de travail, bien que la galerie eût déjà cinq
pieds de profondeur, le bâton ferré ne put encore trouver d'issue au
dehors.
«Il n'est pas possible, dit Jean Cornbutte, que la neige soit tombée
avec une telle abondance! Il faut qu'elle ait été amoncelée par le vent
sur ce point. Peut-être aurions-nous dû songer à nous échapper par un
autre endroit?
--Je ne sais, répondit Penellan; mais, ne fût-ce que pour ne pas
décourager nos compagnons, nous devons continuer à percer le mur dans le
même sens. Il est impossible que nous ne trouvions pas une issue!
--L'esprit-de-vin ne manquera-t-il pas? demanda le capitaine.
--J'espère que non, répondit Penellan, mais à la condition, cependant,
que nous nous privions de café ou de boissons chaudes! D'ailleurs, ce
n'est pas là ce qui m'inquiète le plus.
--Qu'est-ce donc, Penellan? demanda Jean Cornbutte.
--C'est que notre lampe va s'éteindre, faute d'huile, et que nous
arrivons à la fin de nos vivres!--Enfin! à la grâce de Dieu!»
Puis, Penellan alla remplacer André Vasling, qui travaillait avec
énergie à la délivrance commune.
«Monsieur Vasling, lui dit-il, je vais prendre votre place, mais veillez
bien, je vous en prie, à toute menace d'éboulement, pour que nous ayons
le temps de la parer!»
Le moment du repos était arrivé, et, lorsque Penellan eut encore creusé
la galerie d'un pied, il revint se coucher près de ses compagnons.
XI
UN NUAGE DE FUMÉE
Le lendemain, quand les marins se réveillèrent, une obscurité complète
les enveloppait. La lampe s'était éteinte. Jean Cornbutte réveilla
Penellan pour lui demander le briquet, que celui-ci lui passa. Penellan
se leva pour allumer le réchaud; mais, en se levant, sa tête heurta
contre le plafond de glace. Il fut épouvanté, car, la veille, il pouvait
encore se tenir debout. Le réchaud, allumé, à la lueur indécise de
l'esprit-de-vin, il s'aperçut que le plafond avait baissé d'un pied.
Penellan se remit au travail avec rage.
En ce moment, la jeune fille, aux lueurs que projetait le réchaud sur la
figure du timonier, comprit que le désespoir et la volonté luttaient sur
sa rude physionomie Elle vint à lui, lui prit les mains, les serra avec
tendresse. Penellan sentit le courage lui revenir.
«Elle ne peut pas mourir ainsi!» s'écria-t-il.
Il reprit son réchaud et se mit de nouveau à ramper dans l'étroite
ouverture. Là, d'une main vigoureuse, il enfonça son bâton ferré et ne
sentit pas de résistance. Était-il donc arrivé aux couches molles de la
neige? Il retira son bâton, et un rayon brillant se précipita dans la
maison de glace.
«À moi, mes amis!» s'écria-t-il!
Et, des pieds et des mains, il repoussa la neige, mais la surface
extérieure n'était pas dégelée, ainsi qu'il l'avait cru. Avec le rayon
de lumière, un froid violent pénétra dans la cabane et en saisit toutes
les parties humides, qui se solidifièrent en un moment. Son coutelas
aidant, Penellan agrandit l'ouverture et put enfin respirer au grand
air. Il tomba à genoux pour remercier Dieu et fut bientôt rejoint par la
jeune fille et ses compagnons.
Une lune magnifique éclairait l'atmosphère, dont les marins ne purent
supporter le froid rigoureux. Ils rentrèrent, mais, auparavant, Penellan
regarda autour de lui. Le promontoire n'était plus là, et la hutte se
trouvait au milieu d'une immense plaine de glace. Penellan voulut se
diriger du côté du traîneau, où étaient les provisions: le traîneau
avait disparu!
La température l'obligea de rentrer. Il ne parla de rien à ses
compagnons. Il fallait avant tout sécher les vêtements, ce qui fut fait
avec le réchaud à esprit-de-vin. Le thermomètre, mis un instant à
l'air, descendit à trente degrés au-dessous de zéro.
Au bout d'une heure, André Vasling et Penellan résolurent d'affronter
l'atmosphère extérieure. Ils s'enveloppèrent dans leurs vêtements encore
humides et sortirent par l'ouverture, dont les parois avaient déjà
acquis la dureté du roc.
«Nous avons été entraînés dans le nord-est, dit André Vasling, en
s'orientant sur les étoiles, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.
--Il n'y aurait pas de mal, répondit Penellan, si notre traîneau nous
eût accompagnés!
--Le traîneau n'est plus là? s'écria André Vasling. Mais nous sommes
perdus, alors!
--Cherchons,» répondit Penellan.
Ils tournèrent autour de la hutte, qui formait un bloc de plus de quinze
pieds de hauteur. Une immense quantité de neige était tombée pendant
toute la durée de la tempête, et le vent l'avait accumulée contre la
seule élévation que présentât la plaine. Le bloc entier avait été
entraîné par le vent, au milieu des glaçons brisés, à plus de vingt-cinq
milles au nord-est, et les prisonniers avaient subi le sort de leur
prison flottante. Le traîneau, supporté par un autre glaçon, avait
dérivé d'un autre côté, sans doute, car on n'en apercevait aucune trace,
et les chiens avaient dû succomber dans cette effroyable tempête.
André Vasling et Penellan sentirent se glisser Je désespoir dans leur
âme. Ils n'osaient rentrer dans la maison de neige! Ils n'osaient
annoncer cette fatale nouvelle à leurs compagnons d'infortune! Ils
gravirent le bloc de glace même dans lequel se trouvait creusée la hutte
et n'aperçurent rien que cette immensité blanche qui les entourait de
toutes parts. Déjà le froid raidissait leurs membres, et l'humidité de
leurs vêtements se transformait en glaçons qui pendaient autour d'eux.
Au moment où Penellan allait descendre le monticule, il jeta un coup
d'oeil sur André Vasling. Il le vit tout à coup regarder avidement d'un
côté, puis tressaillir et pâlir.
«Qu'avez-vous, monsieur Vasling? lui demanda-t-il.
--Ce n'est rien! répondit celui-ci. Descendons, et avisons à quitter au
plus vite ces parages, que nous n'aurions jamais dû fouler!»
Mais, au lieu d'obéir, Penellan remonta et porta ses yeux du côté qui
avait attiré l'attention du second. Un effet bien différent se produisit
en lui, car il poussa un cri de joie et s'écria:
«Dieu soit béni!»
Une légère fumée s'élevait dans le nord-est. Il n'y avait pas à s'y
tromper. Là respiraient des êtres animés. Les cris de joie de Penellan
attirèrent ses compagnons, et tous purent se convaincre par leurs yeux
que le timonier ne se trompait pas.
Aussitôt, sans s'inquiéter du manque de vivres, sans songer à la rigueur
de la température, enveloppés dans leurs capuchons, tous s'avancèrent à
grands pas vers l'endroit signalé.
La fumée s'élevait, dans le nord-est, et la petite troupe prit
précipitamment cette direction. Le but à atteindre se trouvait à cinq ou
six milles environ, et il devenait fort difficile de se diriger à coup
sûr. La fumée avait disparu, et aucune élévation ne pouvait servir de
point de repère, car la plaine de glace était entièrement unie.
Il importait, cependant, de ne pas dévier de la ligne droite.
«Puisque nous ne pouvons nous guider sur des objets éloignés, dit Jean
Cornbutte, voici le moyen à employer: Penellan va marcher en avant,
Vasling à vingt pas derrière lui, moi à vingt pas derrière Vasling. Je
pourrai juger alors si Penellan ne s'écarte pas de la ligne droite.»
La marche durait ainsi depuis une demi-heure, quand Penellan s'arrêta
soudain, prêtant l'oreille.
Le groupe de marins le rejoignit:
«N'avez-vous rien entendu? leur demanda-t-il.
--Rien, répondit Misonne.
--C'est singulier! fit Penellan. Il m'a semblé que des cris venaient de
ce côté.
--Des cris? répondit la jeune fille. Nous serions donc bien près de
notre but!
--Ce n'est pas une raison; répondit André Vasling. Sous ces latitudes
élevées et par ces grands froids, le son porte à des distances
extraordinaires.
--Quoi qu'il en soit, dit Jean Cornbutte, marchons, sous peine d'être
gelés!
--Non! fit Penellan. Écoutez!»
Quelques sons faibles, mais perceptibles cependant, se faisaient
entendre. Ces cris paraissaient des cris de douleur et d'angoisse. Ils
se renouvelèrent deux fois. On eût dit que quelqu'un appelait au
secours. Puis tout retomba dans le silence.
«Je ne me suis pas trompé, dit Penellan. En avant!»
Et il se mit à courir dans la direction de ces cris. Il fit ainsi deux
milles environ, et sa stupéfaction fut grande, quand il aperçut un homme
couché sur la glace. Il s'approcha de lui, le souleva et leva les bras
au ciel avec désespoir.
André Vasling, qui le suivait de près avec le reste des matelots,
accourut et s'écria:
«C'est un des naufragés? C'est notre matelot Cortrois!
--Il est mort, répliqua Penellan, mort de froid!»
Jean Cornbutte et Marie arrivèrent auprès du cadavre, que la glace avait
déjà raidi. Le désespoir se peignit sur toutes les figures. Le mort
était l'un des compagnons de Louis Cornbutte!
«En avant!» s'écria Penellan.
Ils marchèrent encore pendant une demi-heure, sans mot dire, et ils
aperçurent une élévation du sol, qui devait être certainement la terre.
«C'est l'île Shannon,» dit Jean Cornbutte.
Au bout d'un mille, ils aperçurent distinctement une fumée qui
s'échappait d'une hutte de neige fermée par une porte en bois. Ils
poussèrent des cris. Deux hommes s'élancèrent hors de la hutte, et,
parmi eux, Penellan reconnut Pierre Nouquet.
«Pierre!» s'écria-t-il.
Celui-ci demeurait là comme un homme hébété, n'ayant pas conscience de
ce qui se passait autour de lui. André Vasling regardait avec une
inquiétude mêlée d'une joie cruelle les compagnons de Pierre Nouquet,
car il ne reconnaissait pas Louis Cornbutte parmi eux.
«Pierre! C'est moi! s'écria Penellan! Ce sont tous tes amis!»
Pierre Nouquet revint à lui et tomba dans les bras de son vieux
compagnon.
«Et mon fils! Et Louis!» cria Jean Cornbutte avec l'accent du plus
profond désespoir.
XII
RETOUR AU NAVIRE
À ce moment, un homme, presque mourant, sortant de la hutte, se traîna
sur la glace.
C'était Louis Cornbutte.
«Mon fils!
--Mon fiancé!»
Ces deux cris partirent en même temps, et Louis Cornbutte tomba évanoui
entre les bras de son père et de la jeune fille, qui l'entraînèrent dans
la hutte, où leurs soins le ranimèrent.
«Mon père! Marie! s'écria Louis Cornbutte. Je vous aurai donc revus
avant de mourir!
--Tu ne mourras pas! répondit Penellan, car tous tes amis sont près de
toi!»
Il fallait que André Vasling eût bien de la haine pour ne pas tendre la
main à Louis Cornbutte; mais il ne la lui tendit pas.
Pierre Nouquet ne se sentait pas de joie. Il embrassait tout le monde;
puis il jeta du bois dans le poêle, et bientôt une température
supportable s'établit dans la cabane.
Là, il y avait encore deux hommes que ni Jean Cornbutte ni Penellan ne
connaissaient.
C'étaient Jocki et Herming, les deux seuls matelots norwégiens qui
restassent de l'équipage du _Froöern_.
«Mes amis, nous sommes donc sauvés! dit Louis Cornbutte. Mon père!
Marie! vous vous êtes exposés à tant de périls!
--Nous ne le regrettons pas, mon Louis, répondit Jean Cornbutte. Ton
brick, _la Jeune-Hardie_, est solidement ancré dans les glaces à
soixante lieues d'ici. Nous le rejoindrons tous ensemble.
--Quand Cortrois rentrera, dit Pierre Nouquet, il sera fameusement
content tout de même!»
Un triste silence suivit cette réflexion, et Penellan apprit à Pierre
Nouquet et à Louis Cornbutte la mort de leur compagnon, que le froid
avait tué.
«Mes amis, dit Penellan, nous attendrons ici que le froid diminue. Vous
avez des vivres et du bois?
--Oui, et nous brûlerons ce qui nous reste du _Froöern_!»
Le _Froöern_ avait été entraîné, en effet, à quarante milles de
l'endroit où Louis Cornbutte hivernait. Là, il fut brisé par les glaçons
qui flottaient au dégel, et les naufragés furent emportés, avec une
partie des débris dont était construite leur cabane, sur le rivage
méridional de l'île Shannon.
Les naufragés se trouvaient alors au nombre de cinq, Louis Cornbutte,
Cortrois, Pierre Nouquet, Jocki et Herming. Quant au reste de l'équipage
norwégien, il avait été submergé avec la chaloupe au moment du naufrage.
Dès que Louis Cornbutte, entraîné dans les glaces, vit celles-ci se
refermer autour de lui, il prit toutes les précautions pour passer
l'hiver. C'était un homme énergique, d'une grande activité comme d'un
grand courage; mais, en dépit de sa fermeté, il avait été vaincu par ce
climat horrible, et quand son père le retrouva, il ne s'attendait plus
qu'à mourir. Il n'avait, d'ailleurs, pas à lutter seulement contre les
éléments, mais contre le mauvais vouloir des deux matelots norwégiens,
qui lui devaient la vie, cependant. C'étaient deux sortes de sauvages, à
peu, près inaccessibles aux sentiments les plus naturels. Aussi, quand
Louis Cornbutte eut occasion d'entretenir Penellan, il lui recommanda de
s'en défier particulièrement. En retour, Penellan le mit au courant de
la conduite d'André Vasling. Louis Cornbutte ne put y croire, mais
Penellan lui prouva que, depuis sa disparition, André Vasling avait
toujours agi de manière à s'assurer la main de la jeune fille.
Toute cette journée fut employée au repos et au plaisir de se revoir.
Fidèle Misonne et Pierre Nouquet tuèrent quelques oiseaux de mer, près
de la maison, dont il n'était pas prudent de s'écarter. Ces vivres frais
et le feu qui fut activé rendirent de la force aux plus malades. Louis
Cornbutte lui-même éprouva un mieux sensible. C'était le premier moment
de plaisir qu'éprouvaient ces braves gens. Aussi le fêtèrent-ils avec
entrain, dans cette misérable cabane, à six cents lieues dans les mers
du Nord, par un froid de trente degrés au-dessous de zéro!
Cette température dura jusqu'à la fin de la lune, et ce ne fut que vers
le 17 novembre, huit jours après leur réunion, que Jean Cornbutte et ses
compagnons purent songer au départ. Ils n'avaient plus que la lueur des
étoiles pour se guider, mais le froid était moins vif, et il tomba même
peu de neige.
Avant de quitter ce lieu, on creusa une tombe au pauvre Cortrois. Triste
cérémonie, qui affecta vivement ses compagnons! C'était le premier
d'entre eux qui ne devait pas revoir son pays.
Misonne avait construit avec les planches de la cabane une sorte de
traîneau destiné au transport des provisions, et les matelots le
traînèrent tour à tour. Jean Cornbutte dirigea la marche par les chemins
déjà parcourus. Les campements s'organisaient, à l'heure du repos, avec
une grande promptitude. Jean Cornbutte espérait retrouver ses dépôts de
provisions, qui devenaient presque indispensables avec ce surcroît de
quatre personnes. Aussi chercha-t-il à ne pas s'écarter de sa route.
Par un bonheur providentiel, il fut remis en possession de son traîneau,
qui s'était échoué près du promontoire où tous avaient couru tant de
dangers. Les chiens, après avoir mangé leurs courroies pour satisfaire
leur faim, s'étaient attaqués aux provisions du traîneau. C'était ce qui
les avait retenus, et ce furent eux-mêmes qui guidèrent la troupe vers
le traîneau, où les vivres étaient encore en grande quantité.
La petite troupe reprit sa route vers la baie d'hivernage. Les chiens
furent attelés au traîneau, et aucun incident ne signala l'expédition.
On constata seulement qu'Aupic, André Vasling et les Norwégiens se
tenaient à l'écart et ne se mêlaient pas à leurs compagnons; mais, sans
le savoir, ils étaient surveillés de près. Néanmoins, ce germe de
dissension jeta plus d'une fois la terreur dans l'âme de Louis Cornbutte
et de Penellan.
Vers le 7 décembre, vingt jours après leur réunion, ils aperçurent la
baie où hivernait _la Jeune-Hardie_. Quel fut leur étonnement en
apercevant le brick juché à près de quatre mètres en l'air sur des blocs
de glace! Ils coururent, fort inquiets de leurs compagnons, et ils
furent reçus avec des cris de joie par Gervique; Turquiette et Gradlin,
Tous étaient en bonne santé, et cependant ils avaient couru, eux aussi,
les plus grands dangers.
La tempête s'était fait ressentir dans toute la mer polaire. Les glaces
avaient été brisées et déplacées, et, glissant les unes cous les autres,
elles avaient saisi le lit sur lequel reposait le navire. Leur pesanteur
spécifique tendant à les ramener au-dessus de l'eau, elles avaient
acquis une puissance incalculable, et le brick s'était trouvé soudain
élevé hors des limites de la mer.
Les premiers moments furent donnés à la joie du retour. Les marins de
l'exploration se réjouissaient de trouver toutes les choses en bon état,
ce qui leur assurait un hiver rude, sans doute, mais enfin supportable.
L'exhaussement du navire ne l'avait pas ébranlé, et il était
parfaitement solide. Lorsque la saison du dégel serait venue, il n'y
aurait plus qu'à le faire glisser sur un plan incliné, à le lancer, en
un mot, dans la mer redevenue libre.
Mais une mauvaise nouvelle assombrit le visage de Jean Cornbutte et de
ses compagnons. Pendant la terrible bourrasque, le magasin de neige
construit sur la côte avait été entièrement brisé; les vivres qu'il
renfermait étaient dispersés, et il n'avait pas été possible d'en sauver
la moindre partie. Dès que ce malheur leur fut appris, Jean et Louis
Cornbutte visitèrent la cale et la cambuse du brick, pour savoir à quoi
s'en tenir sur ce qui restait de provisions.
Le dégel ne devait arriver qu'avec le mois de mai.