Il se retourna, et, à la lueur d'une lampe fumeuse, il reconnut le petit

vieillard de Genève.

«Vous ici!» s'écria-t-il.

Gérande eut peur. Elle se pressa contre son fiancé.

«Bonjour, maître Zacharius, fit le monstre.

--Qui êtes-vous?

--Le seigneur Pittonaccio, pour vous servir! Vous êtes venu me donner

votre fille! Vous vous êtes souvenu de mes paroles: Gérande n'épousera

pas Aubert.»

Le jeune ouvrier s'élança sur Pittonaccio, qui lui échappa comme une

ombre.

«Arrête, Aubert! dit maître Zacharius.

--Bonne nuit, fit Pittonaccio, qui disparut.

--Mon père, s'écria Gérande, fuyons ces lieux maudits!... Mon père!...»

Maître Zacharius n'était plus là. Il poursuivait à travers les étages

effondrés le fantôme de Pittonaccio. Scholastique, Aubert et Gérande

demeurèrent, anéantis, dans cette salle immense. La jeune fille était

tombée sur un fauteuil de pierre; la vieille servante s'agenouilla près

d'elle et pria. Aubert demeura debout à veiller sur sa fiancée. De pâles

lueurs serpentaient dans l'ombre, et le silence n'était interrompu que

par le travail de ces petits animaux qui rongent les bois antiques et

dont le bruit marque les temps de «l'horloge de la mort».

Aux premiers rayons du jour, ils s'aventurèrent tous trois par les

escaliers sans fin qui circulaient sous cet amas de pierres. Pendant

deux heures, ils errèrent ainsi sans rencontrer âme qui vive, et

n'entendant qu'un écho lointain répondre à leurs cris. Tantôt ils se

trouvaient enfouis à cent pieds sous terre, tantôt ils dominaient de

haut ces montagnes sauvages.

Le hasard les ramena enfin à la vaste salle qui les avait abrités

pendant cette nuit d'angoisses. Elle n'était plus vide. Maître Zacharius

et Pittonaccio y causaient ensemble, l'un debout et raide comme un

cadavre, l'autre accroupi sur une table de marbre.

Maître Zacharius, ayant aperçu Gérande, vint la prendre par la main et

la conduisit vers Pittonaccio en disant:

«Voilà ton maître et seigneur, ma fille! Gérande, voilà ton époux!»

Gérande frissonna de la tête aux pieds.

«Jamais! s'écria Aubert, car elle est ma fiancée.

--Jamais!» répondit Gérande comme un écho plaintif.

Pittonaccio se prit à rire.

«Vous voulez donc ma mort? s'écria le vieillard. Là, dans cette horloge,

la dernière qui marche encore de toutes celles qui sont sorties de mes

mains, là est renfermée ma vie, et cet homme m'a dit: «Quand j'aurai ta

fille, cette horloge t'appartiendra.» Et cet homme ne veut pas la

remonter! Il peut la briser et me précipiter dans le néant! Ah! ma

fille! tu ne m'aimerais donc plus!

--Mon père! murmura Gérande en reprenant ses sens.

--Si tu savais combien j'ai souffert loin de ce principe de mon

existence! reprit le vieillard. Peut-être ne soignait-on pas cette

horloge! Peut-être laissait-on ses ressorts s'user, ses rouages

s'embarrasser! Mais maintenant, de mes propres mains, je vais soutenir

cette santé si chère, car il ne faut pas que je meure, moi, le grand

horloger de Genève! Regarde, ma fille, comme ces aiguilles avancent d'un

pas sûr! Tiens, voici cinq heures qui vont sonner! Écoute bien, et

regarde la belle maxime qui va s'offrir à tes yeux.»

Cinq heures tintèrent au clocher de l'horloge avec un bruit qui résonna

douloureusement dans l'âme de Gérande, et ces mots parurent en lettres

rouges:

_Il faut manger les fruits de l'arbre de science._

Aubert et Gérande se regardèrent avec stupéfaction. Ce n'étaient plus

les orthodoxes devises de l'horloger catholique! Il fallait que le

souffle de Satan eût passé par là. Mais Zacharius n'y prenait plus

garde, et il reprit:

«Entends-tu, ma Gérande? Je vis, je vis encore! Écoute ma

respiration!... Vois le sang circuler dans mes veines!... Non! tu ne

voudrais pas tuer ton père, et tu accepteras cet homme pour époux, afin

que je devienne immortel et que j'atteigne enfin à la puissance de

Dieu!»

À ces mots impies, la vieille Scholastique se signa, et Pittonaccio

poussa un rugissement de joie.

«Et puis, Gérande, tu seras heureuse avec lui! Vois cet homme, c'est le

Temps! Ton existence sera réglée avec une précision absolue! Gérande!

puisque je t'ai donné la vie, rends la vie à ton père!

--Gérande, murmura Aubert, je suis ton fiancé!

--C'est mon père! répondit Gérande en s'affaissant sur elle-même.

--Elle est à toi! dit maître Zacharius. Pittonaccio, tu tiendras ta

promesse!

--Voici la clef de cette horloge,» répondit l'horrible personnage.

Maître Zacharius s'empara de cette longue clef, qui ressemblait à une

couleuvre déroulée, et il courut à l'horloge, qu'il se mit à monter avec

une rapidité fantastique. Le grincement du ressort faisait mal aux

nerfs. Le vieil horloger tournait, tournait toujours, sans que son bras

s'arrêtât, et il semblait que ce mouvement de rotation fût indépendant

de sa volonté. Il tourna ainsi de plus en plus vite et avec des

contorsions étranges, jusqu'à ce qu'il tombât de lassitude.

«La voilà montée pour un siècle!» s'écria-t-il.

Aubert sortit de la salle comme fou. Après de longs détours, il trouva

l'issue de cette demeure maudite et s'élança dans la campagne. Il revint

à l'ermitage de Notre-Dame du Sex, et il parla au saint homme avec des

paroles si désespérées, que celui-ci consentit à l'accompagner au

château d'Andernatt.

Si, pendant ces heures d'angoisses, Gérande n'avait pas pleuré, c'est

que les larmes s'étaient épuisées dans ses yeux.

Maître Zacharius n'avait pas quitté cette immense salle. Il venait à

chaque minute écouter les battements réguliers de la vieille horloge.

Cependant, dix heures avaient sonné, et, à la grande épouvante de

Scholastique, ces mots étaient apparus sur le cadre d'argent:

_L'homme peut devenir l'égal de Dieu._

Non-seulement le vieillard n'était plus choqué par ces maximes impies,

mais il les lisait avec délire et se complaisait à ces pensées

d'orgueil, tandis que Pittonaccio tournait autour de lui.

L'acte de mariage devait se signer à minuit. Gérande, presque inanimée,

ne voyait et n'entendait plus. Le silence n'était interrompu que par les

paroles du vieillard et les ricanements de Pittonaccio.

Onze heures sonnèrent. Maître Zacharius tressaillit, et d'une voix

éclatante lut ce blasphème:

_L'homme doit être l'esclave de la science, et pour elle sacrifier

parents et famille._

«Oui, s'écria-t-il, il n'y a que la science en ce monde!»

Les aiguilles serpentaient sur ce cadran de fer avec des sifflements de

vipère, et le mouvement de l'horloge battait à coups précipités.

Maître Zacharius ne parlait plus! Il était tombé à terre, il râlait, et

de sa poitrine oppressée il ne sortait que ces paroles entrecoupées:

«La vie! la science!»

Cette scène avait alors deux nouveaux témoins: l'ermite et Aubert.

Maître Zacharius était couché sur le sol. Gérande, près de lui, plus

morte que vive, priait....

Soudain, on entendit le bruit sec qui précède la sonnerie des heures.

Maître Zacharius se redressa.

«Minuit,» s'écria-t-il.

L'ermite étendit la main vers la vieille horloge ... et minuit ne sonna

pas.

Maître Zacharius poussa alors un cri qui dut être entendu de l'enfer,

lorsque ces mots apparurent:

_Qui tentera de se faire l'égal de Dieu sera damné pour l'éternité!_

La vieille horloge éclata avec un bruit de foudre, et le ressort,

s'échappant, sauta à travers la salle avec mille contorsions

fantastiques. Le vieillard se releva, courut après, cherchant en vain à

le saisir et s'écriant:

«Mon âme! mon âme!»

Le ressort bondissait devant lui, d'un côté, de l'autre, sans qu'il

parvînt à l'atteindre!

Enfin Pittonaccio le saisit, et, proférant un horrible blasphème, il

s'engloutit sous terre.

Maître Zacharius tomba à la renverse. Il était mort.

* * * * *

Le corps de l'horloger fut inhumé au milieu des pics d'Andernatt. Puis,

Aubert et Gérande revinrent à Genève, et, pendant les longues années que

Dieu leur accorda, ils s'efforcèrent de racheter par la prière l'âme du

réprouvé de la science.

[Illustration]

UN

DRAME DANS LES AIRS

[Illustration]

Au mois de septembre 185., j'arrivais à Francfort-sur-le-Mein. Mon

passage dans les principales villes d'Allemagne avait été brillamment

marqué par des ascensions aérostatiques; mais, jusqu'à ce jour, aucun

habitant de la Confédération ne m'avait accompagné dans ma nacelle, et

les belles expériences faites à Paris par MM. Green, Eugène Godard et

Poitevin n'avaient encore pu décider les graves Allemands à tenter les

routes aériennes.

Cependant, à peine se fut répandue à Francfort là nouvelle de mon

ascension prochaine, que trois notables demandèrent la faveur de partir

avec moi. Deux jours après, nous devions nous enlever de la place de la

Comédie. Je m'occupai donc immédiatement de préparer mon ballon. Il

était en soie préparée à la gutta-percha, substance inattaquable aux

acides et aux gaz, qui est d'une imperméabilité absolue, et son

volume--trois mille mètres cubes--lui permettait de s'élever aux plus

grandes hauteurs.

Le jour de l'enlèvement était celui de la grande foire de septembre, qui

attire tant de monde à Francfort. Le gaz d'éclairage, d'une qualité

parfaite et d'une grande force ascensionnelle, m'avait été fourni dans

des conditions excellentes, et, vers onze heures du matin, le ballon

était rempli, mais seulement aux trois quarts, précaution indispensable,

car, à mesure qu'on s'élève, les couches atmosphériques diminuent de

densité, et le fluide, enfermé sous les bandes de l'aérostat, acquérant

plus d'élasticité, en pourrait faire éclater les parois. Mes calculs

m'avaient exactement fourni la quantité de gaz nécessaire pour emporter

mes compagnons et moi.

Nous devions partir à midi. C'était un coup d'oeil magnifique que le

spectacle de cette foule impatiente qui se pressait autour de l'enceinte

réservée, inondait la place entière, se dégorgeait dans les rues

environnantes, et tapissait les maisons de la place du rez-de-chaussée

aux pignons d'ardoises. Les grands vents des jours passés avaient fait

silence. Une chaleur accablante tombait du ciel sans nuages. Pas un

souffle n'animait l'atmosphère. Par un temps pareil, on pouvait

redescendre à l'endroit même qu'on avait quitté.

J'emportais trois cents livres de lest, réparties dans des sacs; la

nacelle, entièrement ronde, de quatre pieds de diamètre sur trois de

profondeur, était commodément installée; le filet de chanvre qui la

soutenait s'étendait symétriquement sur l'hémisphère supérieur de

l'aérostat; la boussole était en place, le baromètre suspendu au cercle

qui réunissait les cordages de support, et l'ancre soigneusement parée.

Nous pouvions partir.

Parmi les personnes qui se pressaient autour de l'enceinte, je remarquai

un jeune homme à la figure pâle, aux traits agités. Sa vue me frappa.

C'était un spectateur assidu de mes ascensions, que j'avais déjà

rencontré dans plusieurs villes d'Allemagne. D'un air inquiet, il

contemplait avidement la curieuse machine qui demeurait immobile à

quelques pieds du sol, et il restait silencieux entre tous ses voisins.

Midi sonna. C'était l'instant. Mes compagnons de voyage ne paraissaient

pas.

J'envoyai au domicile de chacun d'eux, et j'appris que l'un était parti

pour Hambourg, l'autre pour Vienne et le troisième pour Londres. Le

coeur leur avait failli au moment d'entreprendre une de ces excursions

qui, grâce à l'habileté des aéronautes actuels, sont dépourvues de tout

danger. Comme ils faisaient, en quelque sorte, partie du programme de la

fête, la crainte les avait pris qu'on ne les obligeât à l'exécuter

fidèlement, et ils avaient fui loin du théâtre à l'instant où la toile

se levait. Leur courage était évidemment en raison inverse du carré de

leur vitesse ... à déguerpir.

La foule, à demi déçue, témoigna beaucoup de mauvaise humeur. Je

n'hésitai pas à partir seul. Afin de rétablir l'équilibre entre la

pesanteur spécifique du ballon et le poids qui aurait dû être enlevé, je

remplaçai mes compagnons par de nouveaux sacs de sable, et je montai

dans la nacelle. Les douze hommes qui retenaient l'aérostat par douze

cordes fixées au cercle équatorial les laissèrent un peu filer entre

leurs doigts, et le ballon fut soulevé à quelques pieds du sol. Il n'y

avait pas un souffle de vent, et l'atmosphère, d'une pesanteur de plomb,

semblait infranchissable.

«Tout est-il paré?» criai-je.

Les hommes se disposèrent. Un dernier coup d'oeil m'apprit que je

pouvais partir.

«Attention!»

Il se fit quelque remuement dans la foule, qui me parut envahir

l'enceinte réservée.

«Lâchez tout!»

Le ballon s'éleva lentement, mais j'éprouvai une commotion qui me

renversa au fond de la nacelle.

Quand je me relevai, je me trouvai face à face avec un voyageur imprévu,

le jeune homme pâle.

«Monsieur, je vous salue bien! me dit-il avec le plus grand flegme.

--De quel droit...?

--Suis-je ici?... Du droit que me donne l'impossibilité où vous êtes de

me renvoyer!»

J'étais abasourdi! Cet aplomb me décontenançait, et je n'avais rien à

répondre.

Je regardais cet intrus, mais il ne prenait aucune garde à mon

étonnement.

«Mon poids dérange votre équilibre, monsieur? dit-il. Vous permettez...»

Et, sans attendre mon assentiment, il délesta le ballon de deux sacs

qu'il jeta dans l'espace.

«Monsieur, dis-je alors en prenant le seul parti possible, vous êtes

venu..., bien! vous resterez ... bien!... mais à moi seul appartient la

conduite de l'aérostat ...

--Monsieur, répondit-il, votre urbanité est toute française. Elle est du

même pays que moi! Je vous serre moralement la main que vous me refusez.

Prenez vos mesures et agissez comme bon vous semble! J'attendrai que

vous ayez terminé.

--Pour...?

--Pour causer avec vous.»

Le baromètre était tombé à vingt-six pouces. Nous étions à peu près à

six cents mètres de hauteur, au-dessus de la ville; mais rien ne

trahissait le déplacement horizontal du ballon, car c'est la masse d'air

dans laquelle il est enfermé qui marche avec lui. Une sorte de chaleur

trouble baignait les objets étalés sous nos pieds et prêtait à leurs

contours une indécision regrettable.

J'examinai de nouveau mon compagnon.

C'était un homme d'une trentaine d'années, simplement vêtu. La rude

arête de ses traits dévoilait une énergie indomptable, et il paraissait

fort musculeux. Tout entier à l'étonnement que lui procurait cette

ascension silencieuse, il demeurait immobile, cherchant à distinguer les

objets qui se confondaient dans un vague ensemble.

«Fâcheuse brume!» dit-il au bout de quelques instants

Je ne répondis pas.

«Vous m'en voulez! reprit-il. Bah! Je ne pouvais payer mon voyage, il

fallait bien monter par surprise.

--Personne ne vous prie de descendre, monsieur!

--Eh! ne savez-vous donc pas que pareille chose est arrivée aux comtes

de Laurencin et de Dampierre, lorsqu'ils s'élevèrent à Lyon, le 15

janvier 1784. Un jeune négociant, nommé Fontaine, escalada la galerie,

au risque de faire chavirer la machine!... Il accomplit le voyage, et

personne n'en mourut!

--Une fois à terre, nous nous expliquerons, répondis-je, piqué du ton

léger avec lequel il me parlait.

--Bah! ne songeons pas au retour!

--Croyez-vous donc que je tarderai à descendre?

--Descendre! dit-il avec surprise ... Descendre!--Commençons par monter

d'abord.»

Et avant que je pusse l'empocher, deux sacs de sable, avaient été jetés

par-dessus la nacelle, sans même avoir été vidés!

«Monsieur! m'écriai-je avec colère.

--Je connais votre habileté, répondit posément l'inconnu, et vos belles

ascensions ont fait du bruit. Mais si l'expérience est soeur de la

pratique, elle est quelque peu cousine de la théorie, et j'ai fait de

longues études sur l'art aérostatique. Cela m'a porté au cerveau!»

ajouta-t-il tristement en tombant dans une muette contemplation.

Le ballon, après s'être élevé de nouveau, était demeuré stationnaire.

L'inconnu consulta le baromètre et dit:

«Nous voici à huit cents mètres! Les hommes ressemblent à des insectes!

Voyez! Je crois que c'est de cette hauteur qu'il faut toujours les

considérer, pour juger sainement de leurs proportions! La place de la

Comédie est transformée en une immense fourmilière. Regardez la foule

qui s'entasse sur les quais et le Zeil qui diminue. Nous sommes

au-dessus de l'église du Dom. Le Mein n'est déjà plus qu'une ligne

blanchâtre qui coupe la ville, et ce pont, le Mein-Brucke, semble un fil

jeté entre les deux rives du fleuve.»

L'atmosphère s'était un peu refroidie.

«Il n'est rien que je ne fasse pour vous, mon hôte, me dit mon

compagnon. Si vous avez froid, j'ôterai mes habits et je vous les

prêterai.

--Merci! répondis-je sèchement.

--Bah! Nécessité fait loi. Donnez-moi la main, je suis votre

compatriote, vous vous instruirez dans ma compagnie, et ma conversation

vous dédommagera de l'ennui que je vous ai causé!»

Je m'assis, sans répondre, à l'extrémité opposée de la nacelle. Le jeune

homme avait tiré de sa houppelande un volumineux cahier. C'était un

travail sur l'aérostation.

«Je possède, dit-il, la plus curieuse collection de gravures et

caricatures qui ont été faites à propos de nos manies aériennes. A-t-on

admiré et bafoué à la fois cette précieuse découverte! Nous n'en sommes

heureusement plus à l'époque où les Montgolfier cherchaient à faire des

nuages factices avec de la vapeur d'eau, et à fabriquer un gaz affectant

des propriétés électriques, qu'ils produisaient par la combustion de la

paille mouillée et de la laine hachée.

--Voulez-vous donc diminuer le mérite des inventeurs? répondis-je, car

j'avais pris mon parti de l'aventure. N'était-ce pas beau d'avoir prouvé

par l'expérience la possibilité de s'élever dans les airs?

--Eh! monsieur, qui nie la gloire des premiers navigateurs aériens? Il

fallait un courage immense pour s'élever au moyen de ces enveloppes si

frêles, qui ne contenaient que de l'air échauffé! Mais, je vous le

demande, la science aérostatique a-t-elle donc fait un grand pas depuis

les ascensions de Blanchard, c'est-à-dire depuis près d'un siècle?

Voyez, monsieur!»

L'inconnu tira une gravure de son recueil.

«Voici, me dit-il, le premier voyage aérien entrepris par Pilâtre des

Rosiers et le marquis d'Arlandes, quatre mois après la découverte des

ballons. Louis XVI refusait son consentement à ce voyage, et deux

condamnés à mort devaient tenter les premiers les routes aériennes.

Pilâtre des Rosiers s'indigna de cette injustice, et, à force

d'intrigues, il obtient de partir. On n'avait pas encore inventé cette

nacelle qui rend les manoeuvres faciles, et une galerie circulaire

régnait autour de la partie inférieure et rétrécie de la montgolfière.

Les deux aéronautes durent donc se tenir sans remuer chacun à

l'extrémité de cette galerie, car la paille mouillée qui l'encombrait

leur interdisait tout mouvement. Un réchaud avec du feu était suspendu

au-dessous de l'orifice du ballon; lorsque les voyageurs voulaient

s'élever, ils jetaient de la paille sur ce brasier, au risque

d'incendier la machine, et l'air plus échauffé donnait au ballon une

nouvelle force ascensionnelle. Les deux hardis navigateurs partirent, le

21 novembre 1783, des jardins de la Muette, que le dauphin avait mis à

leur disposition. L'aérostat s'éleva majestueusement, longea l'île des

Cygnes, passa la Seine à la barrière de la Conférence, et, se dirigeant

entre le dôme des Invalides et l'École militaire, il s'approcha de

Saint-Sulpice. Alors les aéronautes forcèrent le feu, franchirent le

boulevard et descendirent au delà de la barrière d'Enfer. En touchant le

sol, le ballon s'affaissa et ensevelit quelques instants sous ses plis

Pilâtre des Rosiers!

--Fâcheux présage! dis-je, intéressé par ces détails, qui me touchaient

de près.

--Présage de la catastrophe qui devait, plus tard, coûter la vie à

l'infortuné! répondit l'inconnu avec tristesse. Vous n'avez jamais rien

éprouvé de semblable?

--Jamais

--Bah! les malheurs arrivent bien sans présage!» ajouta mon compagnon.

Et il demeura silencieux.

Cependant, nous avancions dans le sud, et déjà Francfort avait fui sous

nos pieds.

«Peut-être aurons-nous de l'orage, dit le jeune homme.

--Nous descendrons auparavant, répondis-je.

--Par exemple! Il vaut mieux monter! Nous lui échapperons plus

sûrement.»

Et deux nouveaux sacs de sable s'en allèrent dans l'espace.

Le ballon s'enleva avec rapidité et s'arrêta à douze cents mètres. Un

froid assez vif se fit sentir, et cependant les rayons du soleil, qui

tombaient sur l'enveloppe, dilataient le gaz intérieur et lui donnaient

une plus grande force ascensionnelle.

«Ne craignez rien, me dit l'inconnu. Nous avons trois mille cinq cents

toises d'air respirable. Au surplus, ne vous préoccupez pas de ce que je

fais.»

Je voulus me lever, mais une main vigoureuse me cloua sur mon banc.

«Votre nom? demandai-je.

--Mon nom? Que vous importe?

--Je vous demande votre nom!

--Je me nomme Érostrate ou Empédocle, à votre choix.»

Cette réponse n'était rien moins que rassurante.

L'inconnu, d'ailleurs, parlait avec un sang-froid si singulier, que je

me demandai, non sans inquiétude, à qui j'avais affaire.

«Monsieur, continua-t-il, on n'a rien imaginé de nouveau depuis le

physicien Charles. Quatre mois après la découverte des aérostats, cet

habile homme avait inventé la soupape, qui laisse échapper le gaz quand

le ballon est trop plein, ou que l'on veut descendre; la nacelle, qui

facilite les manoeuvres de la machine; le filet, qui contient

l'enveloppe du ballon et répartit la charge sur toute sa surface; le

lest, qui permet de monter et de choisir le lieu d'atterrage; l'enduit

de caoutchouc, qui rend le tissu imperméable; le baromètre, qui indique

la hauteur atteinte. Enfin, Charles employait l'hydrogène, qui, quatorze

fois moins lourd que l'air, laisse parvenir aux couches atmosphériques

les plus hautes et n'expose pas aux dangers d'une combustion aérienne.

Le 1er décembre 1783, trois cent mille spectateurs s'écrasaient autour

des Tuileries. Charles s'enleva, et les soldats lui présentèrent les

armes. Il fit neuf lieues en l'air, conduisant son ballon avec une

habileté que n'ont pas dépassée les aéronautes actuels. Le roi le dota

d'une pension de deux mille livres, car alors on encourageait les

inventions nouvelles!»

L'inconnu me parut alors en proie à une certaine agitation.

«Moi, monsieur, reprit-il, j'ai étudié et je me suis convaincu que les

premiers aéronautes dirigeaient leurs ballons. Sans parler de Blanchard,

dont les assertions peuvent être douteuses, Guyton-Morveaux, à l'aide de

rames et de gouvernail, imprima à sa machine des mouvements sensibles

et une direction marquée. Dernièrement, à Paris, un horloger, M. Julien,

a fait à l'Hippodrome de convaincantes expériences, car, grâce à un

mécanisme particulier, son appareil aérien, de forme oblongue, s'est

manifestement dirigé contre le vent. M. Petin a imaginé de juxtaposer

quatre ballons à hydrogène, et au moyen de voiles disposées

horizontalement et repliées en partie, il espère obtenir une rupture

d'équilibre qui, inclinant l'appareil, lui imprimera une marche oblique.

On parle bien des moteurs destinés à surmonter la résistance des

courants, l'hélice par exemple; mais l'hélice, se mouvant dans un milieu

mobile, ne donnera aucun résultat. Moi, monsieur, moi j'ai découvert le

seul moyen de diriger les ballons, et pas une académie n'est venue à mon

secours, pas une ville n'a rempli mes listes de souscription, pas un

gouvernement n'a voulu m'entendre! C'est infâme!»

L'inconnu se débattait en gesticulant, et la nacelle éprouvait de

violentes oscillations. J'eus beaucoup de peine à le contenir.

Cependant, le ballon avait rencontré un courant plus rapide, et nous

avancions dans le sud, à quinze cents mètres de hauteur.

«Voici Darmstadt, me dit mon compagnon, en se penchant par-dessus la

nacelle. Apercevez-vous son château? Pas distinctement, n'est-ce pas!

Que voulez vous? Cette chaleur d'orage fait osciller la forme des

objets, et il faut un oeil habile pour reconnaître les localités!

--Vous êtes certain que c'est Darmstadt? demandai-je.

--Sans doute, et nous sommes à six lieues de Francfort.

--Alors il faut descendre!

Le Docteur Ox · 第 8 / 17 段