Son orgueil s'était encore rehaussé depuis cette crise à laquelle son

visiteur étrange l'avait traîtreusement poussé, et il résolut de

dominer, à force de génie, l'influence maudite qui s'appesantissait sur

son oeuvre et sur lui. Il visita d'abord les différentes horloges de la

ville, confiées à ses soins. Il s'assura, avec une scrupuleuse

attention, que les rouages en étaient bons, les pivots solides, les

contre-poids exactement équilibrés. Il n'y eut pas jusqu'aux cloches des

sonneries qu'il n'auscultât avec le recueillement d'un médecin

interrogeant la poitrine d'un malade. Rien n'indiquait donc que ces

horloges fussent à la veille d'être frappées d'inertie.

Gérande et Aubert accompagnaient souvent le vieil horloger dans ces

visites. Celui-ci aurait dû prendre plaisir à les voir empressés à le

suivre, et certes il n'eût pas été si préoccupé de sa fin prochaine,

s'il eût songé que son existence devait se continuer par celle de ces

êtres chéris, s'il eût compris que dans les enfants il reste toujours

quelque chose de la vie d'un père!

Le vieil horloger, rentré chez lui, reprenait ses travaux avec une

fiévreuse assiduité. Bien que persuadé de ne pas réussir, il lui

semblait pourtant impossible que cela fût, et il montait et démontait

sans cesse les montres que l'on rapportait à son atelier.

Aubert, de son côté, s'ingéniait en vain à découvrir les causes de ce

mal.

«Maître, disait-il, cela ne peut, cependant, venir que de l'usure des

pivots et des engrenages!

--Tu prends donc plaisir à me tuer à petit feu? lui répondait

violemment maître Zacharius. Est-ce que ces montres sont l'oeuvre d'un

enfant? Est-ce que, de crainte de me frapper sur les doigts, j'ai enlevé

au tour la surface de ces pièces de cuivre? Est-ce que, pour obtenir une

plus grande dureté, je ne les ai pas forgées moi-même? Est-ce que ces

ressorts ne sont pas trempés avec une rare perfection? Est-ce que l'on

peut employer des huiles plus fines pour les imprégner? Tu conviens

toi-même que c'est impossible, et tu avoues enfin que le diable s'en

mêle!»

Et puis, du matin au soir, les pratiques mécontentes affluaient de plus

belle à la maison, et elles parvenaient jusqu'au vieil horloger, qui ne

savait auquel entendre.

«Cette montre retarde sans que je puisse parvenir à la régler! disait

l'un.

--Celle-ci, reprenait un autre, y met un entêtement véritable, et elle

s'est arrêtée, ni plus ni moins que le soleil de Josué!

--S'il est vrai que votre santé, répétaient la plupart des mécontents,

influe sur la santé de vos horloges, maître Zacharius, guérissez-vous au

plus tôt!»

Le vieillard regardait tous ces gens-là avec des yeux hagards, et ne

répondait que par des hochements de tête ou de tristes paroles:

«Attendez aux premiers beaux jours, mes amis! C'est la saison où

l'existence se ravive dans les corps fatigués! Il faut que le soleil

vienne nous réchauffer tous!

--Le bel avantage, si nos montres doivent être malades pendant l'hiver!

lui dit un des plus enragés. Savez-vous, maître Zacharius, que votre nom

est inscrit en toutes lettres sur leur cadran! Par la Vierge! vous ne

faites pas honneur à votre signature!»

Enfin, il arriva que le vieillard, honteux de ces reproches, retira

quelques pièces d'or de son vieux, bahut et commença à racheter les

montres endommagées. À cette nouvelle, les chalands accoururent en

foule, et l'argent de ce pauvre logis s'écoula bien vite; mais la

probité du marchand demeura à couvert. Gérande applaudit de grand coeur

à cette délicatesse, qui la menait droit à la ruine, et bientôt Aubert

dut offrir ses économies à maître Zacharius.

«Que deviendra ma fille?» disait le vieil horloger, se raccrochant

parfois, dans ce naufrage, aux sentiments de l'amour paternel.

Aubert n'osa pas répondre qu'il se sentait bon courage pour l'avenir et

grand dévouement pour Gérande. Maître Zacharius, ce jour-là, l'eût

appelé son gendre et démenti ces funestes paroles qui bourdonnaient

encore à son oreille:

«Gérande n'épousera pas Aubert.»

Néanmoins, avec ce système, le vieil horloger en arriva à se dépouiller

entièrement. Ses vieux vases antiques s'en allèrent à des mains

étrangères; il se défit de magnifiques panneaux de chêne finement

sculpté qui revêtaient les murailles de son logis; quelques naïves

peintures des premiers peintres flamands ne réjouirent bientôt plus les

regards de sa fille, et tout, jusqu'aux précieux outils que son génie

avait inventés, fut vendu pour indemniser les réclamants.

Scholastique, seule, ne voulait pas entendre raison sur un semblable

sujet; mais ses efforts ne pouvaient empêcher les importuns d'arriver

jusqu'à son maître et de ressortir bientôt avec quelque objet précieux.

Alors son caquetage retentissait dans toutes les rues du quartier, où on

la connaissait de longue date. Elle s'employait à démentir les bruits de

sorcellerie et de magie qui couraient sur le compte de Zacharius; mais

comme, au fond, elle était persuadée de leur vérité, elle disait et

redisait force prières pour racheter ses pieux mensonges.

On avait fort bien remarqué que, depuis longtemps, l'horloger avait

abandonné l'accomplissement de ses devoirs religieux. Autrefois, il

accompagnait Gérande aux offices et semblait trouver dans la prière ce

charme intellectuel dont elle imprègne les belles intelligences,

puisqu'elle est le plus sublime exercice de l'imagination. Cet

éloignement volontaire du vieillard pour les pratiques saintes, joint

aux pratiques secrètes de sa vie, avait, en quelque sorte, légitimé les

accusations de sortilège portées contre ses travaux. Aussi, dans le

double but de ramener son père à Dieu et au monde, Gérande résolut

d'appeler la religion à son secours. Elle pensa que le catholicisme

pourrait rendre quelque vitalité à cette âme mourante; mais ces dogmes

de foi et d'humilité avaient à combattre dans l'âme de maître Zacharius

un insurmontable orgueil, et ils se heurtaient contre cette fierté de la

science qui rapporte tout à elle, sans remonter à la source infinie d'où

découlent les premiers principes.

Ce fut dans ces circonstances que la jeune fille entreprit la conversion

de son père, et son influence fut si efficace, que le vieil horloger

promit d'assister le dimanche suivant à la grand'messe de la cathédrale.

Gérande éprouva un moment d'extase, comme si le ciel se fût entrouvert à

ses yeux. La vieille Scholastique ne put contenir sa joie et eut enfin

des arguments sans réplique contre les mauvaises langues qui accusaient

son maître d'impiété. Elle en parla à ses voisines, à ses amies, à ses

ennemies, à qui la connaissait comme à qui ne la connaissait point.

«Ma foi, nous ne croyons guère à ce que vous nous annoncez, dame

Scholastique, lui répondit-on. Maître Zacharius a toujours agi de

concert avec le diable!

--Vous n'avez donc pas compté, reprenait la bonne femme, les beaux

clochers où battent les horloges de mon maître? Combien de fois a-t-il

fait sonner l'heure de la prière et de la messe!

--Sans doute, lui répondait-on. Mais n'a-t-il pas inventé des machines

qui marchent toutes seules et qui parviennent à faire l'ouvrage d'un

homme véritable?

--Est-ce que des enfants du démon, reprenait dame Scholastique en

colère, auraient pu exécuter cette belle horloge de fer du château

d'Andernatt, que la ville de Genève n'a pas été assez riche pour

acheter? À chaque heure apparaissait une belle devise, et un chrétien

qui s'y serait conformé aurait été tout droit en paradis! Est-ce donc là

le travail du diable?»

Ce chef-d'oeuvre, fabriqué vingt ans auparavant, avait effectivement

porté aux nues la gloire de maître Zacharius; mais, à cette occasion

même, les accusations de sorcellerie avaient été générales. Au surplus,

le retour du vieillard à l'église de Saint-Pierre devait réduire les

méchantes langues au silence.

Maître Zacharius, sans se souvenir sans doute de cette promesse faite à

sa fille, était retourné à son atelier. Après avoir vu son impuissance à

rendre la vie à ses montres, il résolut de tenter s'il ne pourrait en

fabriquer de nouvelles. Il abandonna tous ces corps inertes et se remit

a terminer la montre de cristal qui devait être son chef-d'oeuvre; mais

il eut beau faire, se servir de ses outils les plus parfaits, employer

le rubis et le diamant propres à résister aux frottements, la montre lui

éclata entre les mains la première fois qu'il voulut la monter!

Le vieillard cacha cet événement à tout le monde, même à sa fille; mais

dès lors sa vie déclina rapidement. Ce n'étaient plus que les dernières

oscillations d'un pendule qui vont en diminuant quand rien ne vient leur

rendre leur mouvement primitif. Il semblait que les lois de la

pesanteur, agissant directement sur le vieillard, l'entraînaient

irrésistiblement dans la tombe.

Ce dimanche si ardemment désiré par Gérande arriva enfin. Le temps

était beau et la température vivifiante. Les habitants de Genève s'en

allaient tranquillement par les rues de la ville, avec de gais discours

sur le retour du printemps. Gérande, prenant soigneusement le bras du

vieillard, se dirigea du côté de Saint-Pierre, pendant que Scholastique

les suivait en portant leurs livres d'heures. On les regarda passer avec

curiosité. Le vieillard se laissait conduire comme un enfant, ou plutôt

comme un aveugle. Ce fut presque avec un sentiment d'effroi que les

fidèles de Saint-Pierre l'aperçurent franchissant le seuil de l'église,

et ils affectèrent même de se retirer à son approche.

Les chants de la grand'messe retentissaient déjà. Gérande se dirigea

vers son banc accoutumé et s'y agenouilla dans le recueillement le plus

profond. Maître Zacharius demeura près d'elle, debout.

Les cérémonies de la messe se déroulèrent avec la solennité majestueuse

de ces époques de croyance, mais le vieillard ne croyait pas. Il

n'implora pas la pitié du Ciel avec les cris de douleur du _Kyrie_; avec

le _Gloria in excelsis_, il ne chanta pas les magnificences des hauteurs

célestes; la lecture de l'Évangile ne le tira pas de ses rêveries

matérialistes, et il oublia de s'associer aux hommages catholiques du

_Credo_. Cet orgueilleux vieillard demeurait immobile, insensible et

muet comme une statue de pierre; et même, au moment solennel où la

clochette annonça le miracle de la transsubstantiation, il ne se courba

pas, et il regarda en face l'hostie divinisée que le prêtre élevait

au-dessus des fidèles.

Gérande regarda son père, et d'abondantes larmes mouillèrent son missel!

À cet instant, l'horloge de Saint-Pierre sonna la demie de onze heures.

Maître Zacharius se retourna avec vivacité vers ce vieux clocher qui

parlait encore. Il lui sembla que le cadran intérieur le regardait

fixement, que les chiffres des heures brillaient comme s'ils eussent été

gravés en traits de feu, et que les aiguilles dardaient une étincelle

électrique par leurs pointes aiguës.

La messe s'acheva. C'était la coutume que l'_Angelus_ fût dit à l'heure

de midi, et les officiants, avant de quitter le parvis, attendaient que

l'heure sonnât à l'horloge du clocher. Encore quelques instants, et

cette prière allait monter aux pieds de la Vierge.

Mais soudain un bruit strident se fit entendre. Maître Zacharius poussa

un cri....

La grande aiguille du cadran, arrivée à midi, s'était subitement

arrêtée, et midi ne sonna pas.

Gérande se précipita au secours de son père, qui était renversé sans

mouvement, et que l'on transporta hors de l'église.

«C'est le coup de mort!» se dit Gérande en sanglotant.

Maître Zacharius, ramené à son logis, fut couché dans un état complet

d'anéantissement. La vie n'existait plus en lui qu'à la surface de son

corps, comme les derniers nuages de fumée qui errent autour d'une lampe

à peine éteinte.

Lorsqu'il reprit ses sens, Aubert et Gérande étaient penchés sur lui. À

ce moment suprême, l'avenir prit à ses yeux la forme du présent. Il vit

sa fille, seule, sans appui.

«Mon fils, dit-il à Aubert, je te donne ma fille,» et il étendit la main

vers ses deux enfants, qui furent unis ainsi à ce lit de mort.

Mais, aussitôt, maître Zacharius se souleva par un mouvement de rage.

Les paroles du petit vieillard lui revinrent au cerveau.

«Je ne veux pas mourir! s'écria-t-il. Je ne peux pas mourir! Moi, maître

Zacharius, je ne dois pas mourir.... Mes livres!... mes comptes!...»

Et, ce disant, il s'élança hors de son lit vers un livre où se

trouvaient inscrits les noms de ses pratiques ainsi que l'objet qu'il

leur avait vendu. Ce livre, il le feuilleta avec avidité, et son doigt

décharné se fixa sur l'un des feuillets.

«Là! dit-il, là!... Cette vieille horloge de fer, vendue à ce

Pittonaccio! C'est la seule qui ne m'ait pas encore été rapportée! Elle

existe! elle marche! elle vit toujours! Ah! je la veux! je la

retrouverai! je la soignerai si bien que la mort n'aura plus prise sur

moi.»

Et il s'évanouit.

Aubert et Gérande s'agenouillèrent près du lit du vieillard et prièrent

ensemble.

V

L'HEURE DE LA MORT

Quelques jours s'écoulèrent encore, et maître Zacharius, cet homme

presque mort, se releva de son lit et revint à la vie par une

surexcitation surnaturelle. Il vivait d'orgueil. Mais Gérande ne s'y

trompa pas: le corps et l'âme de son père étaient à jamais perdus.

On vit alors le vieillard occupé à rassembler ses dernières ressources,

sans prendre souci des siens. Il dépensait une énergie incroyable,

marchant, furetant et marmottant de mystérieuses paroles.

Un matin, Gérande descendit à son atelier. Maître Zacharius n'y était

pas.

Pendant toute cette journée, elle l'attendit. Maître Zacharius ne revint

pas.

Gérande pleura toutes les larmes de ses yeux, mais son père ne reparut

pas.

Aubert parcourut la ville et acquit la triste certitude que le vieillard

l'avait quittée.

«Retrouvons mon père! s'écria Gérande, quand le jeune ouvrier lui

rapporta ces douloureuses nouvelle.

--Où peut-il être?» se demanda Aubert.

Une inspiration illumina soudain son esprit. Les dernières paroles de

maître Zacharius lui revinrent à la mémoire. Le vieil horloger ne vivait

plus que dans cette vieille horloge de fer qu'on ne lui avait pas

rendue! Maître Zacharius devait s'être mis à sa recherche.

Aubert communiqua sa pensée à Gérande.

«Voyons le livre de mon père,» lui répondit-elle.

Tous deux descendirent à l'atelier. Le livre était ouvert sur l'établi.

Toutes les montres ou horloges faites par le vieil horloger, et qui lui

étaient revenues par suite de leur dérangement, étaient effacées toutes,

excepté une!

«Vendu au seigneur Pittonaccio une horloge en fer, à sonnerie et à

personnages mouvants, déposée en son château d'Andernatt.»

C'était cette horloge «morale» dont la vieille Scholastique avait parlé

avec tant d'éloges.

«Mon père est là! s'écria Gérande.

--Courons-y, répondit Aubert. Nous pouvons le sauver encore!...

--Non pas pour cette vie, murmura Gérande, mais au moins pour l'autre!

--À la grâce de Dieu, Gérande! Le château d'Andernatt est situé dans les

gorges des Dents-du-Midi, à une vingtaine d'heures de Genève. Partons!»

Ce soir-là même, Aubert et Gérande, suivis de leur vieille servante,

cheminaient à pied sur la route qui côtoie le lac de Genève. Ils firent

cinq lieues dans la nuit, ne s'étant arrêtés ni à Bessinge, ni à

Ermance, où s'élève le célèbre château des Mayor. Ils traversèrent à gué

et non sans peine le torrent de la Dranse. En tous lieux ils

s'inquiétaient de maître Zacharius, et eurent bientôt la certitude

qu'ils marchaient sur ses traces.

Le lendemain, à la chute du jour, après avoir passé Thonon, ils

atteignirent Évian, d'où l'on voit la côte de la Suisse se développer

aux regards sur une étendue de douze lieues. Mais les deux fiancés

n'aperçurent même pas ces sites enchanteurs. Ils allaient, poussés par

une force surnaturelle. Aubert, appuyé sur un bâton noueux, offrait son

bras tantôt à Gérande et tantôt à la vieille Scholastique, et il puisait

dans son coeur une suprême énergie pour soutenir ses compagnes. Tous

trois parlaient de leurs douleurs, de leurs espérances, et suivaient

ainsi cette belle route à fleur d'eau, sur ce plateau rétréci qui relie

les bords du lac aux hautes montagnes du Chalais. Bientôt ils

atteignirent Bouveret, à l'endroit où le Rhône entre dans le lac de

Genève.

À partir de cette ville, ils abandonnèrent le lac, et leur fatigue

s'accrut au milieu de ces contrées montagneuses. Vionnaz, Chesset,

Collombay, villages à demi perdus, demeurèrent bientôt derrière eux.

Cependant, leurs genoux fléchirent, leurs pieds se déchirèrent à ces

crêtes aiguës qui hérissaient le sol comme des broussailles de granit.

Aucune trace de maître Zacharius!

Il fallait le retrouver pourtant, et les deux fiancés ne demandèrent le

repos ni aux chaumières isolées, ni au château de Monthey, qui, avec ses

dépendances, forma l'apanage de Marguerite de Savoie. Enfin, vers la fin

de cette journée, ils atteignirent, presque mourants de fatigue,

l'ermitage de Notre-Dame du Sex, qui est situé à la base de la

Dent-du-Midi, à six cents pieds au-dessus du Rhône.

L'ermite les reçut tous trois à la tombée de la nuit. Ils n'auraient pu

faire un pas de plus, et là ils durent prendre quelque repos.

L'ermite ne leur donna aucune nouvelle de maître Zacharius. À peine

pouvait-on espérer le retrouver vivant au milieu de ces mornes

solitudes. La nuit était profonde, l'ouragan sifflait dans la montagne,

et les avalanches se précipitaient du sommet des rocs ébranlés.

Les deux fiancés, accroupis devant le foyer de l'ermite, lui racontèrent

leur douloureuse histoire. Leurs manteaux, imprégnés de neige, séchaient

dans quelque coin, et, au dehors, le chien de l'ermitage poussait de

lugubres aboiements, qui se mêlaient aux hurlements de la rafale.

«L'orgueil, dit l'ermite à ses hôtes, a perdu un ange créé pour le bien.

C'est la pierre d'achoppement où se heurtent les destinées de l'homme. À

l'orgueil, ce principe de tous vices, on ne peut opposer aucuns

raisonnements, puisque, par sa nature même, l'orgueilleux se refuse à

les entendre.... Il n'y a donc plus qu'à prier pour votre père!»

Tous quatre s'agenouillaient, quand les aboiements du chien

redoublèrent, et l'on heurta à la porte de l'ermitage.

«Ouvrez, au nom du diable!»

La porte céda sous de violents efforts, et il apparut un homme échevelé,

hagard, à peine vêtu.

«Mon père!» s'écria Gérande.

C'était maître Zacharius.

«Où suis-je? fit-il. Dans l'éternité!... Le temps est fini ... les

heures ne sonnent plus ... les aiguilles s'arrêtent!

--Mon père! reprit Gérande avec une si déchirante émotion, que le

vieillard sembla revenir au monde des vivants.

--Toi ici, ma Gérande! s'écria-t-il, et toi, Aubert!... Ah! mes chers

fiancés, vous venez vous marier à notre vieille église!

--Mon père, dit Gérande en le saisissant par le bras, revenez à votre

maison de Genève, revenez avec nous!»

Le vieillard échappa à l'étreinte de sa fille et se jeta vers la porte,

sur le seuil de laquelle la neige s'entassait à gros flocons.

«N'abandonnez pas vos enfants! s'écria Aubert.

--Pourquoi, répondit tristement le vieil horloger, pourquoi retourner à

ces lieux que ma vie a déjà quittés et où une partie de moi-même est

enterrée à jamais!

--Votre âme n'est pas morte! dit l'ermite d'une voix grave.

--Mon âme!... Oh! non!... ses rouages sont bons!... Je la sens battre à

temps égaux ...

--Votre âme est immatérielle! Votre âme est immortelle! reprit l'ermite

avec force.

--Oui ... comme ma gloire!... Mais elle est enfermée au château

d'Andernatt, et je veux la revoir!»

L'ermite se signa. Scholastique était presque inanimée. Aubert soutenait

Gérande dans ses bras.

«Le château d'Andernatt est habité par un damné, dit l'ermite, un damné

qui ne salue pas la croix de mon ermitage!

--Mon père, n'y va pas!

--Je veux mon âme! mon âme est à moi....

--Retenez-le! retenez mon père!» s'écria Gérande.

Mais le vieillard avait franchi le seuil et s'était élancé à travers la

nuit en criant:

«À moi! à moi, mon âme!...»

Gérande, Aubert et Scholastique se précipitèrent sur ses pas. Ils

marchèrent par d'impraticables sentiers, sur lesquels maître Zacharius

allait comme l'ouragan, poussé par une force irrésistible. La neige

tourbillonnait autour d'eux et mêlait ses flocons blancs à l'écume des

torrents débordés.

En passant devant la chapelle élevée en mémoire du massacre de la légion

thébaine, Gérande, Aubert et Scholastique se signèrent précipitamment.

Maître Zacharius ne se découvrit pas.

Enfin le village d'Évionnaz apparut au milieu de cette région inculte.

Le coeur le plus endurci se fût ému à voir cette bourgade perdue au

milieu de ces horribles solitudes. Le vieillard passa outre. Il se

dirigea vers la gauche, et il s'enfonça au plus profond des gorges de

ces Dents-du-Midi qui mordent le ciel de leurs pics aigus.

Bientôt une ruine, vieille et sombre comme les rocs de sa base, se

dressa devant lui.

«C'est là! là!...» s'écria-t-il en précipitant de nouveau sa course

effrénée.

Le château d'Andernatt, à cette époque, n'était déjà plus que ruines.

Une tour épaisse, usée, déchiquetée, le dominait et semblait menacer de

sa chute les vieux pignons qui se dressaient à ses pieds. Ces vastes

amoncellements de pierres faisaient horreur à voir. On pressentait, au

milieu des encombrements, quelques sombres salles eux plafonds

effondrés, et d'immondes réceptacles à vipères.

Une poterne étroite et basse, s'ouvrant sur un fossé rempli de

décombres, donnait accès dans le château d'Andernatt. Quels habitants

avaient passé par là? on ne sait. Sans doute, quelque margrave, moitié

brigand, moitié seigneur, séjourna dans cette habitation. Au margrave

succédèrent les bandits ou les faux monnayeurs, qui furent pendus sur le

théâtre de leur crime. Et la légende disait que, par les nuits d'hiver,

Satan venait conduire ses sarabandes traditionnelles sur le penchant des

gorges profondes où s'engloutissait l'ombre de ces ruines!

Maître Zacharius ne fut point épouvanté de leur aspect sinistre. Il

parvint à la poterne. Personne ne l'empêcha de passer. Une grande et

ténébreuse cour s'offrit à ses yeux. Personne ne l'empêcha de la

traverser. Il gravit une sorte de plan incliné qui conduisait à l'un de

ces longs corridors, dont les arceaux semblent écraser le jour sous

leurs pesantes retombées. Personne ne s'opposa à son passage. Gérande,

Aubert, Scholastique le suivaient toujours.

Maître Zacharius, comme s'il eût été guidé par une main invisible,

semblait sûr de sa route et marchait d'un pas rapide. Il arriva à une

vieille porte vermoulue qui s'ébranla sous ses coups, tandis que les

chauves-souris traçaient d'obliques cercles autour de sa tête.

Une salle immense, mieux conservée que les autres, se présenta à lui. De

hauts panneaux sculptés en revêtaient les murs, sur lesquels des larves,

des goules, des tarasques semblaient s'agiter confusément. Quelques

fenêtres, longues et étroites, pareilles à des meurtrières,

frissonnaient sous les décharges de la tempête.

Maître Zacharius, arrivé au milieu de cette salle, poussa un cri de

joie.

Sur un support en fer accolé à la muraille reposait cette horloge où

résidait maintenant sa vie tout entière. Ce chef-d'oeuvre sans égal

représentait une vieille église romane, avec ses contreforts en fer

forgé et son lourd clocher, où se trouvait une sonnerie complète pour

l'antienne du jour, l'angélus, la messe, les vêpres, complies et salut.

Au-dessus de la porte de l'église, qui s'ouvrait à l'heure des offices,

était creusée une rosace, au centre de laquelle se mouvaient deux

aiguilles, et dont l'archivolte reproduisait les douze heures du cadran

sculptées en relief. Entre la porte et la rosace, ainsi que l'avait

raconté la vieille Scholastique, une maxime relative à l'emploi de

chaque instant de la journée apparaissait dans un cadre de cuivre.

Maître Zacharius avait autrefois réglé cette succession de devises avec

une sollicitude toute chrétienne; les heures de prière, de travail, de

repas, de récréation et de repos se suivaient selon la discipline

religieuse, et devaient infailliblement faire le salut d'un observateur

scrupuleux de leurs recommandations.

Maître Zacharius, ivre de joie, allait s'emparer de cette horloge, quand

un effroyable rire éclata derrière lui.

Le Docteur Ox · 第 7 / 17 段