l'inconnu en ricanant.
--Non, mais aux environs de la ville.
--Eh bien! évitons les clochers!»
En parlant ainsi, mon compagnon saisit des sacs de lest. Je me
précipitai sur lui; mais d'une main il me terrassa, et le ballon délesté
atteignit deux mille mètres.
«Restez calme, dit-il, et n'oubliez pas que Brioschi, Biot, Gay-Lussac,
Bixio et Barral sont allés à de plus grandes hauteurs faire leurs
expériences scientifiques.
--Monsieur, il faut descendre, repris-je en essayant de le prendre par
la douceur. L'orage se forme autour de nous. Il ne serait pas prudent...
--Bah! Nous monterons plus haut que lui, et nous ne le craindrons plus!
s'écria mon compagnon. Quoi de plus beau que de dominer ces nuages qui
écrasent la terre! N'est-ce point un honneur de naviguer ainsi sur les
flots aériens? Les plus grands personnages ont voyagé comme nous. La
marquise et la comtesse de Montalembert, la comtesse de Podenas, Mlle La
Garde, le marquis de Montalembert sont partis du faubourg Saint-Antoine
pour ces rivages inconnus, et le duc de Chartres a déployé beaucoup
d'adresse et de présence d'esprit dans son ascension du 15 juillet 1781.
À Lyon, les comtes de Laurencin et de Dampierre; à Nantes, M. de
Luynes; à Bordeaux, d'Arbelet des Granges; en Italie, le chevalier
Andréani; de nos jours, le duc de Brunswick ont laissé dans les airs la
trace de leur gloire. Pour égaler ces grands personnages, il faut aller
plus haut qu'eux dans les profondeurs célestes! Se rapprocher de
l'infini, c'est le comprendre!»
La raréfaction de l'air dilatait considérablement l'hydrogène du ballon,
et je voyais sa partie inférieure, laissée vide à dessein, se gonfler et
rendre indispensable l'ouverture de la soupape; mais mon compagnon ne
semblait pas décidé à me laisser manoeuvrer à ma guise. Je résolus donc
de tirer en secret la corde de la soupape, pendant qu'il parlait avec
animation, car je craignais de deviner à qui j'avais affaire! C'eût été
trop horrible! Il était environ une heure moins un quart. Nous avions
quitté Francfort depuis quarante minutes, et du côté du sud arrivaient
contre le vent d'épais nuages prêts à se heurter contre nous.
«Avez-vous perdu tout espoir de faire triompher vos combinaisons?
demandai-je avec un intérêt ... fort intéressé.
--Tout espoir! répondit sourdement l'inconnu. Blessé par les refus, les
caricatures, ces coups de pied d'âne, m'ont achevé! C'est l'éternel
supplice réservé aux novateurs! Voyez ces caricatures de toutes les
époques, dont mon portefeuille est rempli!»
Pendant que mon compagnon feuilletait ses papiers, j'avais saisi la
corde de la soupape, sans qu'il s'en fût aperçu. Il était à craindre,
cependant, qu'il ne remarquât ce sifflement, semblable à une chute
d'eau, que produit le gaz en fuyant.
«Que de plaisanteries faites sur l'abbé Miolan! dit-il. Il devait
s'enlever avec Janninet et Bredin. Pendant l'opération, le feu prit à
leur montgolfière, et une populace ignorante la mit en pièces! Puis la
caricature des _animaux curieux_ les appela _Miaulant, Jean Minet_ et
_Gredin_.»
Je tirai la corde de la soupape, et le baromètre commença à remonter. Il
était temps! Quelques roulements lointains grondaient dans le sud.
«Voyez cette autre gravure, reprit l'inconnu, sans soupçonner mes
manoeuvres. C'est un immense ballon enlevant un navire, des châteaux
forts, des maisons, etc. Les caricaturistes ne pensaient pas que leurs
niaiseries deviendraient un jour des vérités! Il est complet, ce grand
vaisseau; à gauche, son gouvernail, avec le logement des pilotes; à la
proue, maisons de plaisance, orgue gigantesque et canon pour appeler
l'attention des habitants de la terre ou de la lune; au-dessus de la
poupe, l'observatoire et le ballon-chaloupe; au cercle équatorial, le
logement de l'armée; à gauche, le fanal, puis les galeries supérieures
pour les promenades, les voiles, les ailerons; au-dessous, les cafés et
le magasin général des vivres. Admirez cette magnifique annonce:
«Inventé pour le bonheur du genre humain, ce globe partira incessamment
pour les échelles du Levant, et à son retour il annoncera ses voyages
tant pour les deux pôles que pour les extrémités de l'occident. Il ne
faut se mettre en peine de rien; tout est prévu, tout ira bien. Il y
aura un tarif exact pour tous les lieux de passage, mais les prix seront
les mêmes pour les contrées les plus éloignées de notre hémisphère;
savoir: mille louis pour un des dits voyages quelconques. Et l'on peut
dire que cette somme est bien modique, eu égard à la célérité, à la
commodité et aux agréments dont on jouira dans ledit aérostat, agréments
que l'on ne rencontre pas ici-bas, attendu que dans ce ballon chacun y
trouvera les choses de son imagination. Cela est si vrai, que, dans le
même lieu, les uns seront au bal, les autres en station; les uns feront
chère exquise et les autres jeûneront; quiconque voudra s'entretenir
avec des gens d'esprit trouvera à qui parler; quiconque sera bête ne
manquera pas d'égal. Ainsi, le plaisir sera l'âme de la société
aérienne!» Toutes ces inventions ont fait rire ... Mais avant peu, si
mes jours n'étaient comptés, on verrait que ces projets en l'air sont
des réalités!»
Nous descendions visiblement. Il ne s'en apercevait pas!
«Voyez encore cette espèce de jeu de ballons, reprit-il, en étalant
devant moi quelques-unes de ces gravures dont il avait une importante
collection! Ce jeu contient toute l'histoire de l'art aérostatique. Il
est à l'usage des esprits élevés, et se joue avec des dés et des jetons
du prix desquels on convient, et que l'on paye ou que l'on reçoit, selon
la case où l'on arrive.
--Mais, repris-je, vous paraissez avoir profondément étudié la science
de l'aérostation?
--Oui, monsieur! oui! Depuis Phaéton, depuis Icare, depuis Architas,
j'ai tout recherché, tout compulsé, tout appris! Par moi, l'art
aérostatique rendrait d'immenses services au monde, si Dieu me prêtait
vie! Mais cela ne sera pas!
--Pourquoi?
--Parce que je me nomme Empédocle ou Érostrate!»
Cependant, le ballon heureusement se rapprochait de terre; mais, quand
on tombe, le danger est aussi grave à cent pieds qu'à cinq mille!
«Vous rappelez-vous la bataille de Fleuras? reprit mon compagnon, dont
la face s'animait de plus en plus. C'est à cette bataille que Coutelle,
par l'ordre du gouvernement, organisa une compagnie d'aérostiers! Au
siège de Maubeuge, le général Jourdan retira de tels services de ce
nouveau mode d'observation, que deux fois par jour, et avec le général
lui-même, Coutelle s'élevait dans les airs. La correspondance entre
l'aéronaute et les aérostiers qui retenaient le ballon s'opérait au
moyen de petits drapeaux blancs, rouges et jaunes. Souvent des coups de
carabine et de canon furent tirés sur l'appareil à l'instant où il
s'élevait, mais sans résultat. Lorsque Jourdan se prépara à investir
Charleroi, Coutelle se rendit près de cette place, s'enleva de la plaine
de Jumet, et resta sept ou huit heures en observation avec le général
Morlot, ce qui contribua sans doute à nous donner la victoire de
Fleuras. Et, en effet, le général Jourdan proclama hautement les secours
qu'il avait retirés des observations aéronautiques. Eh bien! malgré les
services rendus à cette occasion et pendant la campagne de Belgique,
l'année qui avait vu commencer la carrière militaire des ballons la vit
aussi terminer! Et l'école de Meudon, fondée par le gouvernement, fut
fermée par Bonaparte à son retour d'Égypte! Et cependant, qu'attendre de
l'enfant qui vient de naître? avait dit Franklin. L'enfant était né
viable, il ne fallait pas l'étouffer!»
L'inconnu courba son front sur ses mains, se prit à réfléchir quelques
instants. Puis, sans relever la tête, il me dit:
«Malgré ma défense, monsieur, vous avez ouvert la soupape?»
Je lâchai la corde.
«Heureusement, reprit-il, nous avons encore trois cent livres de lest!
--Quels sont vos projets? dis-je alors.
--Vous n'avez jamais traversé les mers?» me demanda-t-il.
Je me sentis pâlir.
«Il est fâcheux, ajouta-t-il, que nous soyons poussés vers la mer
Adriatique! Ce n'est qu'un ruisseau! Mais plus haut, nous trouverons
peut-être d'autres courants?»
Et, sans me regarder, il délesta le ballon de quelques sacs de sable.
Puis, d'une voix menaçante:
«Je vous ai laissé ouvrir la soupape, dit-il, parce que la dilatation
du gaz menaçait de crever le ballon! Mais n'y revenez pas!»
Et il reprit en ces termes:
«Vous connaissez la traversée de Douvres à Calais faite par Blanchard et
Jefferies! C'est magnifique! Le 7 janvier 1788, par un vent de
nord-ouest, leur ballon fut gonflé de gaz sur la côte de Douvres. Une
erreur d'équilibre, à peine furent-ils enlevés, les força à jeter leur
lest pour ne pas retomber, et ils n'en gardèrent que trente livres.
C'était trop peu, car le vent ne fraîchissant pas, ils n'avançaient que
fort lentement vers les côtes de France. De plus, la perméabilité du
tissu faisait peu à peu dégonfler l'aérostat, et au bout d'une heure et
demie les voyageurs s'aperçurent qu'ils descendaient.
«--Que faire? dit Jefferies.
«--Nous ne sommes qu'aux trois quarts du chemin, répondit Blanchard, et
peu élevés! En montant, nous rencontrerons peut-être des vents plus
favorables.
«--Jetons le reste du sable!»
«Le ballon reprit un peu de force ascensionnelle, mais il ne tarda pas à
redescendre. Vers la moitié du voyage, les aéronautes se débarrassèrent
de livres et d'outils. Un quart d'heure après, Blanchard dit à
Jefferies:
«--Le baromètre?
«--Il monte! Nous sommes perdus, et cependant voilà les côtes de
France!»
«Un grand bruit se fit entendre.
«--Le ballon est déchiré? dit Jefferies. «--Non! la perte du gaz a
dégonflé la partie inférieure du ballon! Mais nous descendons toujours!
Nous sommes perdus! En bas toutes les choses inutiles!»
«Les provisions de bouche, les rames et le gouvernail furent jetés à la
mer. Les aéronautes n'étaient plus qu'à cent mètres de hauteur.
«--Nous remontons, dit le docteur.
«--Non, c'est l'élan causé par la diminution du poids! Et pas un navire
en vue, pas une barque à l'horizon! À la mer nos vêtements!»
«Les malheureux se dépouillèrent, mais le ballon descendait toujours!
«--Blanchard, dit Jefferies, vous deviez faire seul ce voyage; vous avez
consenti à me prendre; je me dévouerai! Je vais me jeter à l'eau, et le
ballon soulagé remontera!
«--Non, non! c'est affreux!»
«Le ballon se dégonflait de plus en plus, et sa concavité, faisant
parachute, resserrait le gaz contre les parois et en augmentait la
fuite!
«--Adieu, mon ami! dit le docteur. Dieu vous conserve!»
«Il allait s'élancer, quand Blanchard le retint.
«--Il nous reste une ressource! dit-il. Nous pouvons couper les cordages
qui retiennent la nacelle et nous accrocher au filet! Peut-être le
ballon se relèvera-t-il. Tenons-nous prêts! Mais ... le baromètre
descend! Nous remontons! Le vent fraîchit! Nous sommes sauvés!»
«Les voyageurs aperçoivent Calais! Leur joie tient du délire! Quelques
instants plus tard, ils s'abattaient dans la forêt de Guines.»
«Je ne doute pas, ajouta l'inconnu, qu'en pareille circonstance, vous ne
prissiez exemple sur le docteur Jefferies!»
Les nuages se déroulaient sous nos yeux en masses éblouissantes. Le
ballon jetait de grandes ombres sur cet entassement de nuées et
s'enveloppait comme d'une auréole. Le tonnerre mugissait au-dessous de
la nacelle. Tout cela était effrayant!
«Descendons! m'écriai-je.
--Descendre, quand le soleil est là, qui nous attend! En bas les sacs!»
Et le ballon fut délesté de plus de cinquante livres!
À trois mille cinq cents mètres, nous demeurâmes stationnaires.
L'inconnu parlait sans cesse. J'étais dans une prostration complète,
tandis qu'il semblait, lui, vivre en son élément.
«Avec un bon vent, nous irions loin! s'écria-t-il. Dans les Antilles, il
y a des courants d'air qui font cent lieues à l'heure! Lors du
couronnement de Napoléon, Garnerin lança au ballon illuminé de verres de
couleurs, à onze heures du soir. Le vent soufflait du nord-nord-ouest.
Le lendemain au point du jour, les habitants de Rome saluaient son
passage au-dessus du dôme de Saint-Pierre! Nous irons plus loin ... et
plus haut!»
J'entendais à peine! Tout bourdonnait autour de moi! Une trouée se fit
dans les nuages.
«Voyez cette ville, dit l'inconnu! C'est Spire!».
Je me penchai en dehors de la nacelle, et j'aperçus un petit entassement
noirâtre. C'était Spire. Le Rhin, si large, ressemblait à un ruban
déroulé. Au-dessus de notre tête, le ciel était d'un azur foncé. Les
oiseaux nous avaient abandonnés depuis longtemps, car dans cet air
raréfié leur vol eût été impossible. Nous étions seuls dans l'espace, et
moi en présence de l'inconnu!
«Il est inutile que vous sachiez où je vous mène, dit-il alors, et il
lança la boussole dans les nuages. Ah! c'est une belle chose qu'une
chute! Vous savez que l'on compte peu de victimes de l'aérostation
depuis Pilâtre des Rosiers jusqu'au lieutenant Gale, et que c'est
toujours à l'imprudence que sont dus les malheurs. Pilâtre des Rosiers
partit avec Romain, de Boulogne, le 13 juin 1785. À son ballon à gaz il
avait suspendu une montgolfière à air chaud, afin de s'affranchir, sans
doute, de la nécessité de perdre du gaz ou de jeter du lest. C'était
mettre un réchaud sous un tonneau de poudre! Les imprudents arrivèrent à
quatre cents mètres et furent pris par les vents opposés, qui les
rejetèrent en pleine mer. Pour descendre, Pilâtre voulut ouvrir la
soupape de l'aérostat, mais la corde de cette soupape se trouva engagée
dans le ballon et le déchira tellement qu'il se vida en un instant. Il
tomba sur la montgolfière, la fit tournoyer et entraîna les infortunés,
qui se brisèrent en quelques secondes. C'est effroyable, n'est-ce pas?»
Je ne pus répondre que ces mots:
«Par pitié! descendons!»
Les nuages nous pressaient de toutes parts, et d'effroyables
détonations, qui se répercutaient dans la cavité de l'aérostat, se
croisaient autour de nous.
«Vous m'impatientez! s'écria l'inconnu, et vous ne saurez plus si nous
montons ou si nous descendons!»
Et le baromètre alla rejoindre la boussole avec quelques sacs de terre.
Nous devions être à cinq mille mètres de hauteur. Quelques glaçons
s'attachaient déjà aux parois de la nacelle, et une sorte de neige fine
me pénétrait jusqu'aux os. Et cependant un effroyable orage éclatait
sous nos pieds, mais nous étions plus haut que lui.
«N'ayez pas peur, me dit l'inconnu. Il n'y a que les imprudents qui
deviennent des victimes. Olivari, qui périt à Orléans, s'enlevait dans
une montgolfière en papier; sa nacelle, suspendue au-dessous du réchaud
et lestée de matières combustibles, devint la proie des flammes; Olivari
tomba et se tua! Mosment s'enlevait à Lille, sur un plateau léger; une
oscillation lui fit perdre l'équilibre; Mosment tomba et se tua!
Bittorf, à Manheim, vit son ballon de papier s'enflammer dans les airs;
Bittorf tomba et se tua! Harris s'éleva dans un ballon mal construit,
dont la soupape trop grande ne put se refermer; Harris tomba et se tua!
Sadler, privé de lest par son long séjour dans l'air, fut entraîné sur
la ville de Boston et heurté contre les cheminées; Sadler tomba et se
tua! Coking descendit avec un parachute convexe qu'il prétendait
perfectionné; Coking tomba et se tua! Eh bien, je les aime, ces
victimes de leur imprudence, et je mourrai comme elles! Plus haut! plus
haut!»
Tous les fantômes de cette nécrologie me passaient devant les yeux! La
raréfaction de l'air et les rayons du soleil augmentaient la dilatation
du gaz, et le ballon montait toujours! Je tentai machinalement d'ouvrir
la soupape, mais l'inconnu en coupa la corde à quelques pieds au-dessus
de ma tête ... J'étais perdu!
«Avez-vous vu tomber Mme Blanchard? me dit-il. Je l'ai vue, moi! oui,
moi! J'étais au Tivoli le 6 juillet 1819. Mme Blanchard s'élevait dans
un ballon de petite taille, pour épargner les frais de remplissage, et
elle était obligée de le gonfler entièrement. Aussi, le gaz fusait-il
par l'appendice inférieur, laissant sur sa route une véritable traînée
d'hydrogène. Elle emportait, suspendue au-dessous de sa nacelle par un
fil de fer, une sorte d'auréole d'artifice qu'elle devait enflammer.
Maintes fois, elle avait répété cette expérience. Ce jour-là, elle
enlevait de plus un petit parachute lesté par un artifice terminé en
boule à pluie d'argent. Elle devait lancer cet appareil, après l'avoir
enflammé avec une lance à feu toute préparée à cet effet. Elle partit.
La nuit était sombre. Au moment d'allumer son artifice, elle eut
l'imprudence de faire passer la lance à feu sous la colonne d'hydrogène
qui fusait hors du ballon. J'avais les yeux fixés sur elle. Tout à coup,
une lueur inattendue éclaire les ténèbres. Je crus à une surprise de
l'habile aéronaute. La lueur grandit, disparut soudain et reparut au
sommet de l'aérostat sous la forme d'un immense jet de gaz enflammé.
Cette clarté sinistre se projetait sur le boulevard et sur tout le
quartier Montmartre. Alors, je vis la malheureuse se lever, essayer deux
fois de comprimer l'appendice du ballon pour éteindre le feu, puis
s'asseoir dans sa nacelle et chercher à diriger sa descente, car elle ne
tombait pas. La combustion du gaz dura plusieurs minutes. Le ballon,
s'amoindrissant de plus en plus, descendait toujours, mais ce n'était
pas une chute! Le vent soufflait du nord-ouest et le rejeta sur Paris.
Alors, aux environs de la maison n° 16, rue de Provence, il y avait
d'immenses jardins. L'aéronaute pouvait y tomber sans danger. Mais,
fatalité! Le ballon et la nacelle portent sur le toit de la maison! Le
choc fut léger. «À moi!» crie l'infortunée. J'arrivais dans la rue à ce
moment. La nacelle glissa sur le toit, rencontra un crampon de fer. À
cette secousse, Mme Blanchard fut lancée hors de sa nacelle et
précipitée sur le pavé. Mme Blanchard se tua!»
Ces histoires me glaçaient d'horreur! L'inconnu était debout, tête nue,
cheveux hérissés, yeux hagards!
Plus d'illusion possible! Je voyais enfin l'horrible vérité! J'avais
affaire à un fou!
Il jeta le reste du lest, et nous dûmes être emportés au moins à neuf
mille mètres de hauteur! Le sang me sortait par le nez et par la bouche!
«Qu'y a-t-il de plus beau que les martyrs de la science? s'écriait alors
l'insensé. Ils sont canonisés par la postérité!»
Mais je n'entendais plus. Le fou regarda autour de lui et s'agenouilla à
mon oreille:
«Et la catastrophe de Zambecarri, l'avez-vous oubliée? Écoutez. Le 7
octobre 1804, le temps parut se lever un peu. Les jours précédents, le
vent et la pluie n'avaient pas cessé, mais l'ascension annoncée par
Zambecarri ne pouvait se remettre. Ses ennemis le bafouaient déjà. Il
fallait partir pour sauver de la risée publique la science et lui.
C'était à Bologne. Personne ne l'aida au remplissage de son ballon.
«Ce fut à minuit qu'il s'enleva, accompagné d'Andréoli et de Grossetti.
Le ballon monta lentement, car il avait été troué par la pluie, et le
gaz fusait. Les trois intrépides voyageurs ne pouvaient observer l'état
du baromètre qu'à l'aide d'une lanterne sourde. Zambecarri n'avait pas
mangé depuis vingt-quatre heures. Grossetti était aussi à jeun.
«--Mes amis, dit Zambecarri, le froid me saisit, je suis épuisé. Je vais
mourir!»
«Il tomba inanimé dans la galerie. Il en fut de même de Grossetti.
Andréoli seul restait éveillé. Après de longs efforts, il parvint à
secouer Zambecarri de son engourdissement.
«--Qu'y a-t-il de nouveau? Où allons-nous? D'où vient le vent? Quelle
heure est-il?
«--Il est deux heures!
«--Où est la boussole?
«--Renversée!
«--Grand Dieu! la bougie de la lanterne s'éteint!
«--Elle ne peut plus brûler dans cet air raréfié,» dit Zambecarri!
«La lune n'était pas levée, et l'atmosphère était plongée dans une
ténébreuse horreur.
«--J'ai froid, j'ai froid! Andréoli. Que faire?»
«Les malheureux descendirent lentement à travers une couche de nuages
blanchâtres.
«--Chut! dit Andréoli. Entends-tu?
«--Quoi? répondit Zambecarri.
«--Un bruit singulier!
«--Tu te trompes!
«--Non!»
«Voyez-vous ces voyageurs au milieu de la nuit, écoutant ce bruit
incompréhensible! Vont-ils se heurter contre une tour? Vont-ils être
précipités sur des toits?«
«--Entends-tu? On dirait le bruit de la mer!
«--Impossible!
«--C'est le mugissement des vagues!
«--C'est vrai!
«--De la lumière! de la lumière!»
«Après cinq tentatives infructueuses, Andréoli en obtint. Il était trois
heures. Le bruit des vagues se fit entendre avec violence. Ils
touchaient presque à la surface de la mer!
«--Nous sommes perdus! cria Zambecarri, et il se saisit d'un gros sac de
lest.
«--À nous!» cria Andréoli.
«La nacelle touchait l'eau, et les flots leur couvraient la poitrine!
«--À la mer les instruments, les vêtements, l'argent!»
«Les aéronautes se dépouillèrent entièrement. Le ballon délesté s'enleva
avec une rapidité effroyable. Zambecarri fut pris d'un vomissement
considérable. Grossetti saigna abondamment. Les malheureux ne pouvaient
parler, tant leur respiration était courte. Le froid les saisit, et en
un moment ils furent couverts d'une couche de glace. La lune leur parut
rouge comme du sang.
«Après avoir parcouru ces hautes régions pendant une demi-heure, la
machine retomba dans la mer. Il était quatre heures du matin. Les
naufragés avaient la moitié du corps dans l'eau, et le ballon, faisant
voile, les traîna pendant plusieurs heures.
«Au point du jour, ils se trouvèrent vis-à-vis de Pesaro, à quatre
milles de la côte. Ils y allaient aborder, quand un coup de vent les
rejeta en pleine mer.
«Ils étaient perdus! Les barques épouvantées fuyaient à leur
approche!... Heureusement, un navigateur plus instruit les accosta, les
hissa à bord, et ils débarquèrent à Ferrada.
«Voyage effrayant, n'est-ce pas? Mais Zambecarri était un homme
énergique et brave. À peine remis de ses souffrances, il recommença ses
ascensions. Pendant l'une d'elles, il se heurta contre un arbre, sa
lampe à esprit-de-vin se répandit sur ses vêtements; il fut couvert de
feu, et sa machine commençait à s'embraser, quand il put redescendre à
demi brûlé!
«Enfin, le 21 septembre 1812, il fit une autre ascension à Bologne. Son
ballon s'accrocha à un arbre, et sa lampe y mit encore le feu.
Zambecarri tomba et se tua!
«Et en présence de ces faits, nous hésiterions encore! Non! Plus nous
irons haut, plus la mort sera glorieuse!»
Le ballon entièrement délesté de tous les objets qu'il contenait, nous
fûmes emportés à des hauteurs inappréciables! L'aérostat vibrait dans
l'atmosphère. Le moindre bruit faisait éclater les voûtes célestes.
Notre globe, le seul objet qui frappât ma vue dans l'immensité, semblait
prêt à s'anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel étoile se
perdaient dans les ténèbres profondes!
Je vis l'individu se dresser devant moi!
«Voici l'heure! me dit-il. Il faut mourir! Nous sommes rejetés par les
hommes! Ils nous méprisent! Écrasons-les!
--Grâce! fis-je.
--Coupons ces cordes! Que cette nacelle soit abandonnée dans l'espace!
La force attractive changera de direction, et nous aborderons au
soleil!»
Le désespoir me galvanisa. Je me précipitai sur le fou, nous nous prîmes
corps à corps, et une lutte effroyable se passa! Mais je fus terrassé,
et tandis qu'il me maintenait sous son genou, le fou coupait les cordes
de la nacelle.
«Une!... fit-il.
--Mon Dieu!...
--Deux!... trois!...»
Je fis un effort surhumain, je me redressai et repoussai violemment
l'insensé!
«Quatre!» dit-il.
La nacelle tomba, mais, instinctivement, je me cramponnai aux cordages
et je me hissai dans les mailles du filet.
Le fou avait disparu dans l'espace!
Le ballon fût enlevé à une hauteur incommensurable! Un horrible
craquement se fit entendre!... Le gaz, trop dilaté, avait crevé
l'enveloppe! Je fermai les yeux ...
Quelques instants après, une chaleur humide me ranima. J'étais au milieu
de nuages en feu. Le ballon tournoyait avec un vertige effrayant. Pris
par le vent, il faisait cent lieues à l'heure dans sa course
horizontale, et les éclairs se croisaient autour de lui.