ouvrier que j'aime; mais, quand tu travailles, tu ne crois avoir entre
tes doigts que du cuivre, de l'or, de l'argent, et tu ne sens pas ces
métaux, que mon génie anime, palpiter comme une chair vivante! Aussi, tu
ne mourrais pas, toi, de la mort de tes oeuvres!»
Maître Zacharius demeura silencieux après ces paroles; mais Aubert
chercha à reprendre la conversation.
«Par ma foi! maître, dit-il, j'aime à vous voir travaillant ainsi sans
relâche! Vous serez prêt pour la fête de notre corporation, car je vois
que le travail de cette montre de cristal avance rapidement.
--Sans doute, Aubert, s'écria le vieil horloger, et ce ne sera pas un
mince honneur pour moi que d'avoir pu tailler et couper cette matière
qui a la dureté du diamant! Ah! Louis Berghem a bien fait de
perfectionner l'art des diamantaires, qui m'a permis de polir et percer
les pierres les plus dures!»
Maître Zacharius tenait en ce moment de petites pièces d'horlogerie en
cristal taillé et d'un travail exquis. Les rouages, les pivots, le
boîtier de cette montre étaient de la même matière, et, dans cette
oeuvre de la plus grande difficulté, il avait déployé un talent
inimaginable.
«N'est-ce pas, reprit-il, tandis que ses joues s'empourpraient, qu'il
sera beau de voir palpiter cette montre à travers son enveloppe
transparente, et de pouvoir compter les battements de son coeur!
--Je gage, maître, répondit le jeune ouvrier, qu'elle ne variera pas
d'une seconde par an!
--Et tu gageras à coup sûr! Est-ce que je n'ai pas mis là le plus pur de
moi-même? Est-ce que mon coeur varie, lui?»
Aubert n'osa pas lever les yeux sur son maître.
«Parle-moi franchement, reprit mélancoliquement le vieillard. Ne m'as-tu
jamais pris pour un fou? Ne me crois-tu pas livré parfois à de
désastreuses folies? Oui, n'est-ce pas! Dans les yeux de ma fille et
dans les tiens, j'ai lu souvent ma condamnation.--Oh! s'écria-t-il avec
douleur, n'être pas même compris des êtres que l'on aime le plus au
monde! Mais à toi, Aubert, je te prouverai victorieusement que j'ai
raison! Ne secoue pas la tête, car tu seras stupéfié! Le jour où tu
sauras m'écouter et me comprendre, tu verras que j'ai découvert les
secrets de l'existence, les secrets de l'union mystérieuse de l'âme et
du corps!»
En parlant ainsi, maître Zacharius se montrait superbe de fierté. Ses
yeux brillaient d'un feu surnaturel, et l'orgueil lui courait à pleines
veines. Et, en vérité, si jamais vanité eût pu être légitime, c'eût bien
été celle de maître Zacharius!
En effet, l'horlogerie, jusqu'à lui, était presque demeurée dans
l'enfance de l'art. Depuis le jour où Platon, quatre cents ans avant
l'ère chrétienne, inventa l'horloge nocturne, sorte de clepsydre qui
indiquait les heures de la nuit par le son et le jeu d'une flûte, la
science resta presque stationnaire. Les maîtres travaillèrent plutôt
l'art que la mécanique, et ce fut l'époque des belles horloges en fer,
en cuivre, en bois, en argent, qui étaient finement sculptées, comme une
aiguière de Cellini. On avait un chef-d'oeuvre de ciselure, qui mesurait
le temps d'une façon fort imparfaite, mais on avait un chef-d'oeuvre.
Quand l'imagination de l'artiste ne se tourna plus du côté de la
perfection plastique, elle s'ingénia à créer ces horloges à personnages
mouvants, à sonneries mélodiques, et dont la mise en scène était réglée
d'une façon fort divertissante. Au surplus, qui s'inquiétait, à cette
époque, de régulariser la marche du temps? Les délais de droit n'étaient
pas inventés; les sciences physiques et astronomiques n'établissaient
pas leurs calculs sur des mesures scrupuleusement exactes; il n'y avait
ni établissements fermant à heure fixe, ni convois partant à la seconde.
Le soir, on sonnait le couvre-feu, et la nuit, on criait les heures au
milieu du silence. Certes, on vivait moins de temps, si l'existence se
mesure à la quantité des affaires faites, mais on vivait mieux. L'esprit
s'enrichissait de ces nobles sentiments nés de la contemplation des
chefs-d'oeuvre, et l'art ne se faisait pas à la course. On bâtissait une
église en deux siècles; un peintre ne faisait que quelques tableaux en
sa vie; un poëte ne composait qu'une oeuvre éminente, mais c'étaient
autant de chefs-d'oeuvre que les siècles se chargeaient d'apprécier.
Lorsque les sciences exactes firent enfin des progrès, l'horlogerie
suivit leur essor, bien qu'elle fût toujours arrêtée par une
insurmontable difficulté: la mesure régulière et continue du temps.
Or, ce fut au milieu de cette stagnation que maître Zacharius inventa
l'échappement, qui lui permit d'obtenir une régularité mathématique, en
soumettant le mouvement du pendule à une force constante. Cette
invention avait tourné la tête du vieil horloger. L'orgueil, montant
dans son coeur, comme le mercure dans le thermomètre, avait atteint la
température des folies transcendantes. Par analogie, il s'était laissé
aller à des conséquences matérialistes, et, en fabriquant ses montres,
il s'imaginait avoir surpris les secrets de l'union de l'âme au corps.
Aussi, ce jour-là, voyant qu'Aubert l'écoutait avec attention, il lui
dit d'un ton simple et convaincu:
«Sais-tu ce qu'est la vie, mon enfant? As-tu compris l'action de ces
ressorts qui produisent l'existence? As-tu regardé dans toi-même? Non,
et pourtant, avec les yeux de la science, tu aurais vu le rapport intime
qui existe entre l'oeuvre de Dieu et la mienne, car c'est sur sa
créature que j'ai copié la combinaison des rouages de mes horloges.
--Maître, reprit vivement Aubert, pouvez-vous comparer une machine de
cuivre et d'acier à ce souffle de Dieu nommé l'âme, qui anime les corps,
comme la brise communique le mouvement aux fleurs? Peut-il exister des
roues imperceptibles qui fassent mouvoir nos jambes et nos bras? Quelles
pièces seraient si bien ajustées qu'elles engendrassent les pensées en
nous?
--Là n'est pas la question, répondit doucement maître Zacharius, mais
avec l'entêtement de l'aveugle qui marche à l'abîme. Pour me comprendre,
rappelle-toi le but de l'échappement que j'ai inventé. Quand j'ai vu
l'irrégularité de la marche d'une horloge, j'ai compris que le mouvement
renfermé en elle ne suffisait pas et qu'il fallait le soumettre à la
régularité d'une autre force indépendante. J'ai donc pensé que le
balancier pourrait me rendre ce service, si j'arrivais à régulariser ses
oscillations! Or, ne fut-ce pas une idée sublime que celle qui me vint
de lui faire rendre sa force perdue par ce mouvement même de l'horloge,
qu'il était chargé de réglementer?»
Aubert fit un signe d'assentiment.
«Maintenant, Aubert, continua le vieil horloger en s'animant, jette un
regard sur toi-même! Ne comprends-tu donc pas qu'il y a deux forces
distinctes en nous: celle de l'âme et celle du corps, c'est-à-dire un
mouvement et un régulateur? L'âme est le principe de la vie: donc c'est
le mouvement. Qu'il soit produit par un poids, par un ressort ou par une
influence immatérielle, il n'en est pas moins au coeur. Mais, sans le
corps, ce mouvement serait inégal, irrégulier, impossible! Aussi le
corps vient-il régler l'âme, et, comme le balancier, est-il soumis à des
oscillations régulières. Et ceci est tellement vrai, que l'on se porte
mal lorsque le boire, le manger, le sommeil, en un mot les fonctions du
corps ne sont pas convenablement réglées! Ainsi que dans mes montres,
l'âme rend au corps la force perdue par ses oscillations. Eh bien! qui
produit donc cette union intime du corps et de l'âme, sinon un
échappement merveilleux, par lequel les rouages de l'un viennent
s'engrener dans les rouages de l'autre? Or, voilà ce que j'ai deviné,
appliqué, et il n'y a plus de secrets pour moi dans cette vie, qui
n'est, après tout, qu'une ingénieuse mécanique!»
Maître Zacharius était sublime à voir dans cette hallucination, qui le
transportait jusqu'aux derniers mystères de l'infini. Mais sa fille
Gérande, arrêtée sur le seuil de la porte, avait tout entendu. Elle se
précipita dans les bras de son père, qui la pressa convulsivement sur
son sein.
«Qu'as-tu, ma fille? lui demanda maître Zacharius.
--Si je n'avais qu'un ressort ici, dit-elle en mettant la main sur son
coeur, je ne vous aimerais pas tant, mon père!»
Maître Zacharius regarda fixement sa fille et ne répondit pas.
Soudain, il poussa un cri, porta vivement la main à son coeur et tomba
défaillant sur son vieux fauteuil de cuir.
«Mon père! qu'avez-vous?
--Du secours! s'écria Aubert. Scholastique!»
Mais Scholastique n'accourut pas aussitôt. On avait heurté le marteau de
la porte d'entrée. Elle était allée ouvrir, et quand elle revint à
l'atelier, avant qu'elle eût ouvert la bouche, le vieil horloger, ayant
repris ses sens, lui disait:
«Je devine, ma vieille Scholastique, que tu m'apportes encore une de ces
montres maudites qui s'est arrêtée!
--Jésus! C'est pourtant la vérité, répondit Scholastique, en remettant
une montre à Aubert.
--Mon coeur ne peut pas se tromper!» dit le vieillard avec un soupir.
Cependant, Aubert avait remonté la montre avec le plus grand soin, mais
elle ne marchait plus.
III
UNE VISITE ÉTRANGE
La pauvre Gérande aurait vu sa vie s'éteindre avec celle de son père,
sans la pensée d'Aubert qui la rattachait au monde.
Le vieil horloger s'en allait peu à peu. Ses facultés tendaient
évidemment à s'amoindrir en se concentrant sur une pensée unique. Par
une funeste association d'idées, il ramenait tout à sa monomanie, et la
vie terrestre semblait s'être retirée de lui pour faire place à cette
existence extra-naturelle des puissances intermédiaires. Aussi, quelques
rivaux malintentionnés ravivèrent-ils les bruits diaboliques qui avaient
été répandus sur les travaux de maître Zacharius.
La constatation des dérangements inexplicables qu'éprouvaient ses
montres fit un effet prodigieux parmi les maîtres horlogers de Genève.
Que signifiait cette soudaine inertie de leurs rouages, et pourquoi ces
bizarres rapports qu'elles paraissaient avoir avec la vie de Zacharius?
C'étaient là de ces mystères que l'on n'envisage jamais sans une secrète
terreur. Dans les diverses classes de la ville, depuis l'apprenti
jusqu'au seigneur qui se servaient des montres du vieil horloger, il ne
fut personne qui ne pût juger par lui-même de la singularité du fait. On
voulut, mais en vain, pénétrer jusqu'à maître Zacharius. Celui-ci tomba
fort malade,--ce qui permit à sa fille de le soustraire à ces visites
incessantes, qui dégénéraient en reproches et en récriminations.
Les médecines et les médecins furent impuissants vis-à-vis de ce
dépérissement organique, dont la cause échappait. Il semblait parfois
que le coeur du vieillard cessât de battre, et puis ses battements
reprenaient avec une inquiétante irrégularité.
La coutume existait, dès lors, de soumettre les oeuvres des maîtres à
l'appréciation du populaire. Les chefs des différentes maîtrises
cherchaient à se distinguer par la nouveauté ou la perfection de leurs
ouvrages, et ce fut parmi eux que l'état de maître Zacharius rencontra
la plus bruyante pitié, mais une pitié intéressée. Ses rivaux le
plaignaient d'autant plus volontiers qu'ils le redoutaient moins. Ils se
souvenaient toujours des succès du vieil horloger, quand il exposait ces
magnifiques horloges à sujets mouvants, ces montres à sonnerie, qui
faisaient l'admiration générale et atteignaient de si hauts prix dans
les villes de France, de Suisse et d'Allemagne.
Cependant, grâce aux soins constants de Gérande et d'Aubert, la santé de
maître Zacharius parut se raffermir un peu, et au milieu de cette
quiétude que lui laissa sa convalescence, il parvint à se détacher des
pensées qui l'absorbaient. Dès qu'il put marcher, sa fille l'entraîna
hors de sa maison, où les pratiques mécontentes affluaient sans cesse.
Aubert, lui, demeurait à l'atelier, montant et remontant inutilement
ces montres rebelles, et le pauvre garçon, n'y comprenant rien, se
prenait quelquefois la tête à deux mains, avec la crainte de devenir fou
comme son maître.
Gérande dirigeait alors les pas de son père vers les plus riantes
promenades de la ville. Tantôt, soutenant le bras de maître Zacharius,
elle prenait par Saint-Antoine, d'où la vue s'étend sur le coteau de
Cologny et sur le lac. Quelquefois, par les belles matinées, on pouvait
apercevoir les pics gigantesques du mont Buet se dresser à l'horizon.
Gérande nommait par leur nom tous ces lieux presque oubliés de son père,
dont la mémoire semblait déroutée, et celui-ci éprouvait un plaisir
d'enfant à apprendre toutes ces choses, dont le souvenir s'était égaré
dans sa tête. Maître Zacharius s'appuyait sur sa fille, et ces deux
chevelures, blanche et blonde, se confondaient dans le même rayon de
soleil.
Il arriva aussi que le vieil horloger s'aperçut enfin qu'il n'était pas
seul en ce monde. En voyant sa fille jeune et belle, lui vieux et brisé,
il songea qu'après sa mort elle resterait seule, sans appui, et il
regarda autour de lui et autour d'elle. Bien des jeunes ouvriers de
Genève avaient déjà courtisé Gérande; mais aucun n'avait eu accès dans
la retraite impénétrable où vivait la famille de l'horloger. Il fut donc
tout naturel que, pendant cette éclaircie de son cerveau, le choix du
vieillard s'arrêtât sur Aubert Thün. Une fois lancé sur cette pensée, il
remarqua que ces deux jeunes gens avaient été élevés dans les mêmes
idées et les mêmes croyances, et les oscillations de leur coeur lui
parurent «isochrones», comme il le dit un jour à Scholastique.
La vieille servante, littéralement enchantée du mot, bien qu'elle ne le
comprît pas, jura par sa sainte patronne que la ville entière le saurait
avant un quart d'heure. Maître Zacharius eut grand'peine à la calmer, et
obtint d'elle enfin de garder sur cette communication un silence qu'elle
ne tint jamais.
Si bien qu'à l'insu de Gérande et d'Aubert, on causait déjà dans tout
Genève de leur union prochaine. Mais il advint aussi que, pendant ces
conversations, on entendait souvent un ricanement singulier et une voix
qui disait:
«Gérande n'épousera pas Aubert.»
Si les causeurs se retournaient, ils se trouvaient en face d'un petit
vieillard qu'ils ne connaissaient pas.
Quel âge avait cet être singulier? Personne n'eût pu le dire! On
devinait qu'il devait exister depuis un grand nombre de siècles, mais
voilà tout. Sa grosse tête écrasée reposait sur des épaules dont la
largeur égalait la hauteur de son corps, qui ne dépassait pas trois
pieds. Ce personnage eût fait bonne figure sur un support de pendule,
car le cadran se fût naturellement placé sur sa face, et le balancier
aurait oscillé à son aise dans sa poitrine. On eût volontiers pris son
nez pour le style d'un cadran solaire, tant il était mince et aigu; ses
dents, écartées et à surface épicycloïque, ressemblaient aux engrenages
d'une roue et grinçaient entre ses lèvres; sa voix avait le son
métallique d'un timbre, et l'on pouvait entendre son coeur battre comme
le tic-tac d'une horloge. Ce petit homme, dont les bras se mouvaient à
la manière des aiguilles sur un cadran, marchait par saccades, sans se
retourner jamais. Le suivait-on, on trouvait qu'il faisait une lieue par
heure et que sa marche était à peu près circulaire.
Il y avait peu de temps que cet être bizarre errait ainsi, ou plutôt
tournait par la ville; mais on avait pu observer déjà que chaque jour,
au moment où le soleil passait au méridien, il s'arrêtait devant la
cathédrale de Saint Pierre, et qu'il reprenait sa route après les douze
coups de midi. Hormis ce moment précis, il semblait surgir dans toutes
les conversations où l'on s'occupait du vieil horloger, et l'on se
demandait, avec effroi, quel rapport pouvait exister entre lui et maître
Zacharius. Au surplus, on remarquait qu'il ne perdait pas de vue le
vieillard et sa fille pendant leurs promenades.
Un jour, sur la Treille, Gérande aperçut ce monstre qui la regardait en
riant. Elle se pressa contre son père, avec un mouvement d'effroi.
«Qu'as-tu, ma Gérande? demanda maître Zacharius.
--Je ne sais, répondit la jeune fille.
--Je te trouve changée, mon enfant! dit le vieil horloger. Voilà donc
que tu vas tomber malade à ton tour? Eh bien! ajouta-t-il avec un triste
sourire, il faudra que je te soigne, et je te soignerai bien.
--Oh! mon père, ce ne sera rien. J'ai froid, et j'imagine que c'est....
--Eh quoi, Gérande?
--La présence de cet homme qui nous suit sans cesse,» répondit-elle à
voix basse.
Maître Zacharius se retourna vers le petit vieillard.
«Ma foi, il va bien, dit-il avec un air de satisfaction, car il est
justement quatre heures. Ne crains rien, ma fille, ce n'est pas un
homme, c'est une horloge!»
Gérande regarda son père avec terreur. Comment maître Zacharius avait-il
pu lire l'heure sur le visage de cette étrange créature?
«À propos, continua le vieil horloger, sans plus s'occuper de cet
incident, je ne vois pas Aubert depuis quelques jours.
--Il ne nous quitte cependant pas, mon père, répondit Gérande, dont les
pensées prirent une teinte plus douce.
--Que fait-il, alors?
--Il travaille, mon père.
--Ah! s'écria le vieillard, il travaille à réparer mes montres, n'est-il
pas vrai? Mais il n'y parviendra jamais, car ce n'est pas une réparation
qu'il leur faut, mais bien une résurrection!»
Gérande demeura silencieuse.
«Il faudra que je sache, ajouta le vieillard, si l'on n'a pas encore
rapporté quelques-unes de ces montres damnées sur lesquelles le diable a
jeté une épidémie!»
Puis, après ces mots, maître Zacharius tomba dans un mutisme absolu
jusqu'au moment où il heurta la porte de son logis, et pour la première
fois depuis sa convalescence, tandis que Gérande regagnait tristement
sa chambre, il descendit à son atelier.
Au moment où il en franchissait la porte, une des nombreuses horloges
suspendues au mur vint à sonner cinq heures. Ordinairement, les
différentes sonneries de ces appareils, admirablement réglées, se
faisaient entendre simultanément, et leur concordance réjouissait le
coeur du vieillard; mais, ce jour-là, tous ces timbres tintèrent les uns
après les autres, si bien que pendant un quart d'heure l'oreille fut
assourdie par leurs bruits successifs. Maître Zacharius souffrait
affreusement; il ne pouvait tenir en place, il allait de l'une à l'autre
de ces horloges, et il leur battait la mesure, comme un chef d'orchestre
qui ne serait plus maître de ses musiciens.
Lorsque le dernier son s'éteignit, la porte de l'atelier s'ouvrit, et
maître Zacharius frissonna de la tête aux pieds en voyant devant lui le
petit vieillard, qui le regarda fixement et lui dit:
«Maître, ne puis-je m'entretenir quelques instants avec vous?
--Qui êtes-vous? demanda brusquement l'horloger.
--Un confrère. C'est moi qui suis chargé de régler le soleil.
--Ah! c'est vous qui réglez le soleil? répliqua vivement maître
Zacharius sans sourciller. Eh bien! je ne vous en complimente guère!
Votre soleil va mal, et, pour nous trouver d'accord avec lui, nous
sommes obligés tantôt d'avancer nos horloges et tantôt de les retarder!
--Et par le pied fourchu du diable! s'écria le monstrueux personnage,
vous avez raison, mon maître! Mon soleil ne marque pas toujours midi au
même moment que vos horloges; mais, un jour, on saura que cela vient de
l'inégalité du mouvement de translation de la terre, et l'on inventera
un midi moyen qui réglera cette irrégularité!
--Vivrai-je encore à cette époque? demanda le vieil horloger, dont les
yeux s'animèrent.
--Sans doute, répliqua le petit vieillard en riant. Est-ce que vous
pouvez croire que vous mourrez jamais?
--Hélas! je suis pourtant bien malade!
--Au fait, causons de cela. Par Belzébuth! cela nous mènera à ce dont je
veux vous parler.»
Et ce disant, cet être bizarre sauta sans façon sur le vieux fauteuil de
cuir et ramena ses jambes l'une sous l'autre, à la façon de ces os
décharnés que les peintres de tentures funéraires croisent sous les
têtes de mort. Puis, il reprit d'un ton ironique:
«Voyons, ça, maître Zacharius, que se passe-t-il donc dans cette bonne
ville de Genève? On dit que votre santé s'altère, que vos montres ont
besoin de médecins!
--Ah! vous croyez, vous, qu'il y a un rapport intime entre leur
existence et la mienne! s'écria maître Zacharius.
--Moi, j'imagine que ces montres ont des défauts, des vices même. Si ces
gaillardes-là n'ont pas une conduite fort régulière, il est juste
qu'elles portent la peine de leur dérèglement. Il m'est avis qu'elles
auraient besoin de se ranger un peu!
--Qu'appelez-vous des défauts? fit maître Zacharius, rougissant du ton
sarcastique avec lequel ces paroles avaient été prononcées. Est-ce
qu'elles n'ont pas le droit d'être fières de leur origine?
--Pas trop, pas trop! répondit le petit vieillard. Elles portent un nom
célèbre, et sur leur cadran est gravée une signature illustre, c'est
vrai, et elles ont le privilège exclusif de s'introduire parmi les plus
nobles familles; mais, depuis quelque temps, elles se dérangent, et vous
n'y pouvez rien, maître Zacharius, et le plus inhabile des apprentis de
Genève vous en remontrerait!
--À moi, à moi, maître Zacharius! s'écria le vieillard avec un terrible
mouvement d'orgueil.
--À vous, maître Zacharius, qui ne pouvez rendre la vie à vos montres!
--Mais c'est que j'ai la fièvre et qu'elles l'ont aussi! répondit le
vieil horloger, tandis qu'une sueur froide lui courait par tous les
membres.
--Eh bien! elles mourront avec vous, puisque vous êtes si empêché de
redonner un peu d'élasticité à leurs ressorts!
--Mourir! Non pas, vous l'avez dit! Je ne peux pas mourir, moi, le
premier horloger du monde, moi qui, au moyen de ces pièces et de ces
rouages divers, ai su régler le mouvement avec une précision absolue!
N'ai-je donc pas assujetti le temps à des lois exactes, et ne puis-je en
disposer en souverain? Avant qu'un sublime génie vînt disposer
régulièrement ces heures égarées, dans quel vague immense était plongée
la destinée humaine? À quel moment certain pouvaient se rapporter les
actes de la vie? Mais vous, homme ou diable, qui que vous soyez, vous
n'avez donc jamais songé à la magnificence de mon art, qui appelle
toutes les sciences à son aide? Non! non! moi, maître Zacharius, je ne
peux pas mourir, car, puisque j'ai réglé le temps, le temps finirait
avec moi! Il retournerait à cet infini dont mon génie a su l'arracher,
et il se perdrait irréparablement dans le gouffre du néant! Non, je ne
puis pas plus mourir que le Créateur de cet univers soumis à ses lois!
Je suis devenu son égal, et j'ai partagé sa puissance! Maître Zacharius
a créé le temps, si Dieu a créé l'éternité.»
Le vieil horloger ressemblait alors à l'ange déchu, se redressant contre
le Créateur. Le petit vieillard le caressait du regard, et semblait lui
souffler tout cet emportement impie.
«Bien dit, maître! répliqua-t-il. Belzébuth avait moins de droits que
vous de se comparer à Dieu! Il ne faut pas que votre gloire périsse!
Aussi, votre serviteur veut-il vous donner le moyen de dompter ces
montres rebelles.
--Quel est-il? quel est-il? s'écria maître Zacharius.
--Vous le saurez le lendemain du jour où vous m'aurez accordé la main de
votre fille.
--Ma Gérande?
--Elle-même!
--Le coeur de ma fille n'est pas libre, répondit maître Zacharius à
cette demande, qui ne parut ni le choquer ni l'étonner.
--Bah!... Ce n'est pas la moins belle de vos horloges ... mais elle
finira par s'arrêter aussi....
--Ma fille, ma Gérande!... Non!...
--Eh bien! retournez à vos montres, maître Zacharius! Montez et
démontez-les! Préparez le mariage de votre fille et de votre ouvrier!
Trempez des ressorts faits de votre meilleur acier! Bénissez Aubert et
la belle Gérande, mais souvenez-vous que vos montres ne marcheront
jamais et que Gérande n'épousera pas Aubert!»
Et là dessus, le petit vieillard sortit, mais pas si vite que maître
Zacharius ne pût entendre sonner six heures dans sa poitrine.
IV
L'ÉGLISE DE SAINT-PIERRE
Cependant l'esprit et le corps de maître Zacharius s'affaiblissaient de
plus en plus. Seulement une surexcitation extraordinaire le ramena plus
violemment que jamais à ses travaux d'horlogerie, dont sa fille ne
parvint plus à le distraire.