«Arrêtez! arrêtez! fous que vous êtes! s'écria-t-il. Suspendez vos

coups! Laissez-moi fermer le robinet! Vous n'êtes point altérés de sang!

Vous êtes de bons bourgeois doux et paisibles! Si vous brûlez ainsi,

c'est la faute de mon maître, le docteur Ox! C'est une expérience! Sous

prétexte de vous éclairer au gaz oxy-hydrique, il a saturé ...»

Le préparateur était hors de lui; mais il ne put achever. Au moment où

le secret du docteur allait s'échapper de sa bouche, le docteur Ox

lui-même, dans une indescriptible fureur, se précipita sur le malheureux

Ygène, et il lui ferma la bouche à coups de poing.

Ce fut une bataille. Le bourgmestre, le conseiller, les notables, qui

s'étaient arrêtés à la vue d'Ygène, emportés à leur tour par leur

exaspération, se précipitèrent sur les deux étrangers, sans vouloir

entendre ni l'un ni l'autre. Le docteur Ox et son préparateur,

houspillés, battus, allaient être, sur l'ordre de van Tricasse,

entraînés au violon, quand ...

XV

Où le dénoûment éclate.

... quand une explosion formidable retentit. Toute l'atmosphère qui

enveloppait Quiquendone parut comme embrasée. Une flamme d'une

intensité, d'une vivacité phénoménale s'élança comme un météore jusque

dans les hauteurs du ciel. S'il avait fait nuit, cet embrasement eût été

aperçu à dix lieues à la ronde.

Toute l'armée de Quiquendone fut couchée à terre, comme une armée de

capucins ... Heureusement il n'y eut aucune victime: quelques écorchures

et quelques bobos, voilà tout. Le confiseur, qui par hasard n'était pas

tombé de cheval à ce moment, eut son plumet roussi, et s'en tira sans

autre blessure.

Que s'était-il passé?

Tout simplement, comme on l'apprit bientôt, l'usine à gaz venait de

sauter. Pendant l'absence du docteur et de son aide, quelque imprudence

avait été probablement commise. On ne sait ni comment ni pourquoi une

communication s'était établie entre le réservoir qui contenait l'oxygène

et celui qui renfermait l'hydrogène. De la réunion de ces deux gaz était

résulté un mélange détonant, auquel le feu fut mis par mégarde.

Cela changea tout;--mais quand l'armée se releva, le docteur Ox et le

préparateur Ygène avaient disparu.

XVI

Où le lecteur intelligent voit bien qu'il avait deviné juste, malgré

toutes les précautions de l'auteur.

Après l'explosion, Quiquendone était immédiatement redevenue la cité

paisible, flegmatique et flamande qu'elle était autrefois.

Après l'explosion, qui d'ailleurs ne causa pas une profonde émotion,

chacun, sans savoir pourquoi, machinalement, reprit le chemin de sa

maison, le bourgmestre appuyé au bras du conseiller, l'avocat Schut au

bras du médecin Custos, Frantz Niklausse au bras de son rival Simon

Collaert, chacun tranquillement, sans bruit, sans avoir même conscience

de ce qui s'était passé, ayant déjà oublié Virgamen et la vengeance. Le

général était retourné à ses confitures, et son aide de camp à ses

sucres d'orge.

Tout était rentré dans le calme, tout avait repris la vie habituelle,

hommes et bêtes, bêtes et plantes, même la tour de la porte d'Audenarde,

que l'explosion,--ces explosions sont quelquefois étonnantes,--que

l'explosion avait redressée!

Et, depuis lors, jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une

discussion dans la ville de Quiquendone. Plus de politique, plus de

clubs, plus de procès, plus de sergents de ville! La place du

commissaire Passauf recommença à être une sinécure, et si on ne lui

retrancha pas ses appointements, c'est que le bourgmestre et le

conseiller ne purent se décider à prendre une décision à son égard.

D'ailleurs, de temps en temps, il continuait de passer, mais sans s'en

douter, dans les rêves de l'inconsolable Tatanémance.

Quant au rival de Frantz, il abandonna généreusement la charmante Suzel

à son amoureux, qui s'empressa de l'épouser cinq ou six ans après ces

événements.

Et quant à Mme van Tricasse, elle mourut dix ans plus tard, en les

délais voulus, et le bourgmestre se maria avec Mlle Pélagie van

Tricasse, sa cousine, dans des conditions excellentes ... pour

l'heureuse mortelle qui devait lui succéder.

XVII

Où s'explique la théorie du docteur Ox.

Qu'avait donc fait ce mystérieux docteur Ox? Une expérience fantaisiste,

rien de plus.

Après avoir établi ses conduites de gaz, il avait saturé d'oxygène pur,

sans jamais leur fournir un atome d'hydrogène, les monuments publics,

puis les maisons particulières, et enfin les rues de Quiquendone.

Ce gaz, sans saveur, sans odeur, répandu à cette haute dose dans

l'atmosphère, cause, quand il est aspiré, les troubles les plus sérieux

à l'organisme. À vivre dans un milieu saturé d'oxygène, on est excité,

surexcité, on brûle!

À peine rentré dans l'atmosphère ordinaire, on redevient ce qu'on était

avant, voire le cas du conseiller et du bourgmestre, quand, au haut du

beffroi, ils se retrouvèrent dans l'air respirable, l'oxygène se

maintenant par son poids parmi les couches inférieures.

Mais aussi, à vivre en de telles conditions, à respirer ce gaz qui

transforme physiologiquement le corps aussi bien que l'âme, on meurt

vite, comme ces fous qui mènent la vie à outrance!

Il fut donc heureux pour les Quiquendoniens qu'une providentielle

explosion eût terminé cette dangereuse expérience, en anéantissant

l'usine du docteur Ox.

En résumé, et pour conclure, la vertu, le courage, le talent, l'esprit,

l'imagination, toutes ces qualités ou ces facultés ne seraient-elles

donc qu'une question d'oxygène?

Telle est la théorie du docteur Ox, mais on a le droit de ne point

l'admettre, et, pour notre compte, nous la repoussons à tous les points

de vue, malgré la fantaisiste expérimentation dont fut le théâtre

l'honorable ville de Quiquendone.

FIN

MAÎTRE ZACHARIUS

[Illustration]

I

NUIT D'HIVER

La ville de Genève est située à la pointe occidentale du lac auquel elle

a donné ou doit son nom. Le Rhône, qui la traverse à sa sortie du lac,

la partage en deux quartiers distincts, et est divisé lui-même, au

centre de la cité, par une île jetée entre ses deux rives. Cette

disposition topographique se reproduit souvent dans les grands centres

de commerce ou d'industrie. Sans doute, les premiers indigènes furent

séduits par les facilités de transport que leur offraient les bras

rapides des fleuves, «ces chemins qui marchent tout seuls», suivant le

mot de Pascal. Avec le Rhône, ce sont des chemins qui courent.

Au temps où des constructions neuves et régulières ne s'élevaient pas

encore sur cette île, ancrée comme une galiote hollandaise au milieu du

fleuve, le merveilleux entassement de maisons grimpées les unes sur les

autres offrait à l'oeil une confusion pleine de charmes. Le peu

d'étendue de l'île avait forcé quelques-unes de ces constructions à se

jucher sur des pilotis, engagés pêle-mêle dans les rudes courants du

Rhône. Ces gros madriers, noircis par les temps, usés par les eaux,

ressemblaient aux pattes d'un crabe immense et produisaient un effet

fantastique. Quelques filets jaunis, véritables toiles d'araignée

tendues au sein de cette substruction séculaire, s'agitaient dans

l'ombre comme s'ils eussent été le feuillage de ces vieux bois de chêne,

et le fleuve, s'engouffrant au milieu de cette forêt de pilotis, écumait

avec de lugubres mugissements.

Une des habitations de l'île frappait par son caractère d'étrange

vétusté. C'était la maison du vieil horloger, maître Zacharius, de sa

fille Gérande, d'Aubert Thün, son apprenti, et de sa vieille servante

Scholastique.

Quel homme à part que ce Zacharius! Son âge semblait indéchiffrable. Nul

des plus vieux de Genève n'eût pu dire depuis combien de temps sa tête

maigre et pointue vacillait sur ses épaules, ni quel jour, pour la

première fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant

flotter à tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne

vivait pas. Il oscillait à la façon du balancier de ses horloges. Sa

figure, sèche et cadavérique, affectait des teintes sombres. Comme les

tableaux de Léonard de Vinci, il avait poussé au noir.

Gérande habitait la plus belle chambre de la vieille maison, d'où, par

une étroite fenêtre, son regard allait mélancoliquement se reposer sur

les cimes neigeuses du Jura; mais la chambre à coucher et l'atelier du

vieillard occupaient une sorte de cave, située presque au ras du fleuve

et dont le plancher reposait sur les pilotis mêmes. Depuis un temps

immémorial, maître Zacharius n'en sortait qu'aux heures des repas et

quand il allait régler les différentes horloges de la ville. Il passait

le reste du temps près d'un établi couvert de nombreux instruments

d'horlogerie, qu'il avait pour la plupart inventés.

Car c'était un habile homme. Ses oeuvres se prisaient fort dans toute la

France et l'Allemagne. Les plus industrieux ouvriers de Genève

reconnaissaient hautement sa supériorité, et c'était un honneur pour

cette ville, qui le montrait en disant:

«À lui revient la gloire d'avoir inventé l'échappement!»

En effet, de cette invention, que les travaux de Zacharius feront

comprendre plus tard, date la naissance de la véritable horlogerie.

Or, après avoir longuement et merveilleusement travaillé, Zacharius

remettait avec lenteur ses outils en place, recouvrait de légères

verrines les fines pièces qu'il venait d'ajuster, et rendait le repos à

la roue active de son tour; puis il soulevait un judas pratiqué dans le

plancher de son réduit, et là, penché des heures entières, tandis que

le Rhône se précipitait avec fracas sous ses yeux, il s'enivrait à ses

brumeuses vapeurs.

Un soir d'hiver, la vieille Scholastique servit le souper, auquel, selon

les antiques usages, elle prenait part avec le jeune ouvrier. Bien que

des mets soigneusement apprêtés lui fussent offerts dans une belle

vaisselle bleue et blanche, maître Zacharius ne mangea pas. Il répondit

à peine aux douces paroles de Gérande, que la taciturnité plus sombre de

son père préoccupait visiblement, et le babillage de Scholastique

elle-même ne frappa pas plus son oreille que ces grondements du fleuve

auxquels il ne prenait plus garde. Après ce repas silencieux, le vieil

horloger quitta la table sans embrasser sa fille, sans donner à tous le

bonsoir accoutumé. Il disparut par l'étroite porte qui conduisait à sa

retraite, et, sous ses pas pesants, l'escalier gémit avec de lourdes

plaintes.

Gérande, Aubert et Scholastique demeurèrent quelques instants sans

parler. Ce soir-là, le temps était sombre; les nuages se traînaient

lourdement le long des Alpes et menaçaient de se fondre en pluie; la

sévère température de la Suisse emplissait l'âme de tristesse, tandis

que les vents du midi rôdaient aux alentours et jetaient de sinistres

sifflements.

«Savez-vous bien, ma chère demoiselle, dit enfin Scholastique, que notre

maître est tout en dedans depuis quelques jours? Sainte Vierge! Je

comprends qu'il n'ait pas eu faim, car ses paroles lui sont restées dans

le ventre, et bien adroit serait le diable qui lui en tirerait

quelqu'une!

--Mon père a quelque secret motif de chagrin que je ne puis même pas

soupçonner, répondit Gérande, tandis qu'une douloureuse inquiétude

s'imprimait sur son visage.

--Mademoiselle, ne permettez pas à tant de tristesse d'envahir votre

coeur. Vous connaissez les singulières habitudes de maître Zacharius.

Qui peut lire sur son front ses pensées secrètes? Quelque ennui sans

doute lui est survenu, mais demain il ne s'en souviendra pas et se

repentira vraiment d'avoir causé quelque peine à sa fille.»

C'était Aubert qui parlait de cette façon, en fixant ses regards sur les

beaux yeux de Gérande. Aubert, le seul ouvrier que maître Zacharius eût

jamais admis à l'intimité de ses travaux, car il appréciait son

intelligence, sa discrétion et sa grande bonté d'âme, Aubert s'était

attaché à Gérande avec cette foi mystérieuse qui préside aux dévouements

héroïques.

Gérande avait dix-huit ans. L'ovale de son visage rappelait celui des

naïves madones que la vénération suspend encore au coin des rues des

vieilles cités de Bretagne. Ses yeux respiraient une simplicité infinie.

On l'aimait, comme la plus suave réalisation du rêve d'un poëte. Ses

vêtements affectaient des couleurs peu voyantes, et le linge blanc qui

se plissait sur ses épaules avait cette teinte et cette senteur

particulières au linge d'Église. Elle vivait d'une existence mystique

dans cette ville de Genève, qui n'était pas encore livrée à la

sécheresse du calvinisme.

Ainsi que, soir et matin, elle lisait ses prières latines dans son

missel à fermoir de fer, Gérande avait lu un sentiment caché dans le

coeur d'Aubert Thün, quel dévouement profond le jeune ouvrier avait pour

elle. Et en effet, à ses yeux, le monde entier se condensait dans cette

vieille maison de l'horloger, et tout son temps se passait près de la

jeune fille, quand, le travail terminé, il quittait l'atelier de son

père.

La vieille Scholastique voyait cela, mais n'en disait mot. Sa loquacité

s'exerçait de préférence sur les malheurs de son temps et les petites

misères du ménage. On ne cherchait point à l'arrêter. Il en était d'elle

comme de ces tabatières à musique que l'on fabriquait à Genève: une fois

montée, il aurait fallu la briser pour qu'elle ne jouât pas tous ses

airs.

En trouvant Gérande plongée dans une taciturnité douloureuse,

Scholastique quitta sa vieille chaise de bois, fixa un cierge sur la

pointe d'un chandelier, l'alluma et le posa près d'une petite vierge de

cire abritée dans sa niche de pierre. C'était la coutume de

s'agenouiller devant cette madone protectrice du foyer domestique, en

lui demandant d'étendre sa grâce bienveillante sur la nuit prochaine;

mais, ce soir-là, Gérande demeura silencieuse à sa place.

«Eh bien! ma chère demoiselle, dit Scholastique avec étonnement, le

souper est fini, et voici l'heure du bonsoir. Voulez-vous donc fatiguer

vos yeux dans des veilles prolongées?... Ah! sainte Vierge! c'est

pourtant le cas de dormir et de retrouver un peu de joie dans de jolis

rêves? À cette époque maudite où nous vivons, qui peut se promettre une

journée de bonheur?

--Ne faudrait-il pas envoyer chercher quelque médecin pour mon père?

demanda Gérande.

--Un médecin! s'écria la vieille servante. Maître Zacharius a-t-il

jamais prêté l'oreille à toutes leurs imaginations et sentences! Il peut

y avoir des médecines pour les montres, mais non pour les corps!

--Que faire? murmura Gérande. S'est-il remis au travail? s'est-il livré

au repos?

--Gérande, répondit doucement Aubert, quelque contrariété morale

chagrine maître Zacharius, et voilà tout.

--La connaissez-vous, Aubert?

--Peut-être, Gérande.

--Racontez-nous cela, s'écria vivement Scholastique, en éteignant

parcimonieusement son cierge.

--Depuis plusieurs jours, Gérande, dit le jeune ouvrier, il se passe un

fait absolument incompréhensible. Toutes les montres que votre père a

faites et vendues depuis quelques années s'arrêtent subitement. On lui

en a rapporté un grand nombre. Il les a démontées avec soin; les

ressorts étaient en bon état et les rouages parfaitement établis. Il les

a remontées avec plus de soin encore; mais, en dépit de son habileté,

elles n'ont plus marché.

--Il y a du diable là-dessous! s'écria Scholastique.

--Que veux-tu dire? demanda Gérande. Ce fait me semble naturel. Tout

est borné sur terre, et l'infini ne peut sortir de la main des hommes.

--Il n'en est pas moins vrai, répondit Aubert, qu'il y a en cela quelque

chose d'extraordinaire et de mystérieux. J'ai aidé moi-même maître

Zacharius à rechercher la cause de ce dérangement de ses montres, je

n'ai pu la trouver, et, plus d'une fois, désespéré, les outils me sont

tombés des mains.

--Aussi, reprit Scholastique, pourquoi se livrer à tout ce travail de

réprouvé? Est-il naturel qu'un petit instrument de cuivre puisse marcher

tout seul et marquer les heures? On aurait dû s'en tenir au cadran

solaire!

--Vous ne parlerez plus ainsi, Scholastique, répondit Aubert, quand vous

saurez que le cadran solaire fut inventé par Caïn.

--Seigneur mon Dieu! que m'apprenez-vous là?

--Croyez-vous, reprit ingénument Gérande, que l'on puisse prier Dieu de

rendre la vie aux montres de mon père?

--Sans aucun doute, répondit le jeune ouvrier.

--Bon! Voici des prières inutiles, grommela la vieille servante, mais le

Ciel en pardonnera l'intention.»

Le cierge fut rallumé. Scholastique, Gérande et Aubert s'agenouillèrent

sur les dalles de la chambre, et la jeune fille pria pour l'âme de sa

mère, pour la sanctification de la nuit, pour les voyageurs et les

prisonniers, pour les bons et les méchants, et surtout pour les

tristesses inconnues de son père.

Puis, ces trois dévotes personnes se relevèrent avec quelque confiance

au coeur, car elles avaient remis leur peine dans le sein de Dieu.

Aubert regagna sa chambre, Gérande s'assit toute pensive près de sa

fenêtre, pendant que les dernières lueurs s'éteignaient dans la ville de

Genève, et Scholastique, après avoir versé un peu d'eau sur les tisons

embrasés et poussé les deux énormes verrous de la porte, se jeta sur son

lit, où elle ne tarda pas à rêver qu'elle mourait de peur.

Cependant, l'horreur de cette nuit d'hiver avait augmenté. Parfois, avec

les tourbillons du fleuve, le vent s'engouffrait sous les pilotis, et la

maison frissonnait tout entière; mais la jeune fille, absorbée par sa

tristesse, ne songeait qu'à son père. Depuis les paroles d'Aubert Thün,

la maladie de maître Zacharius avait pris à ses yeux des proportions

fantastiques, et il lui semblait que cette chère existence, devenue

purement mécanique, ne se mouvait plus qu'avec effort sur ses pivots

usés.

Soudain l'abat-vent, violemment poussé parla rafale, heurta la fenêtre

de la chambre. Gérande tressaillit et se leva brusquement, sans

comprendre la cause de ce bruit qui secoua sa torpeur. Dès que son

émotion se fut calmée, elle ouvrit le châssis. Les nuages avaient crevé,

et une pluie torrentielle crépitait sur les toitures environnantes. La

jeune fille se pencha au dehors pour attirer le volet ballotté par le

vent, mais elle eut peur. Il lui parut que la pluie et le fleuve,

confondant leurs eaux tumultueuses, submergeaient cette fragile maison

dont les ais craquaient de toutes parts. Elle voulut fuir sa chambre;

mais elle aperçut au-dessous d'elle la réverbération d'une lumière qui

devait venir du réduit de maître Zacharius, et dans un de ces calmes

momentanés pendant lesquels se taisent les éléments, son oreille fut

frappée par des sons plaintifs. Elle tenta de refermer sa fenêtre et ne

put y parvenir. Le vent la repoussait avec violence, comme un malfaiteur

qui s'introduit dans une habitation.

Gérande pensa devenir folle de terreur! Que faisait donc son père? Elle

ouvrit la porte, qui lui échappa des mains et battit bruyamment sous

l'effort de la tempête. Gérande se trouva alors dans la salle obscure du

souper, parvint, en tâtonnant, à gagner l'escalier qui aboutissait à

l'atelier de maître Zacharius, et s'y laissa glisser, pâle et mourante.

Le vieil horloger était debout au milieu de cette chambre que

remplissaient les mugissements du fleuve Ses cheveux hérissés lui

donnaient un aspect sinistre. Il parlait, il gesticulait, sans voir,

sans entendre! Gérande demeura sur le seuil.

«C'est la mort! disait maître Zacharius d'une voix sourde, c'est la

mort!... Que me reste-t-il à vivre, maintenant que j'ai dispersé mon

existence par le monde! car moi, maître Zacharius, je suis bien le

créateur de toutes ces montres que j'ai fabriquées! C'est bien une

partie de mon âme que j'ai enfermée dans chacune de ces boîtes de fer,

d'argent ou d'or! Chaque fois que s'arrête une de ces horloges maudites,

je sens mon coeur qui cesse de battre, car je les ai réglées sur ses

pulsations!»

Et, en parlant de cette façon étrange, le vieillard jeta les yeux sur

son établi. Là se trouvaient toutes les parties d'une montre qu'il avait

soigneusement démontée. Il prit une sorte de cylindre creux, appelé

barillet, dans lequel est enfermé le ressort, et il en retira la spirale

d'acier qui, au lieu de se détendre, suivant les lois de son élasticité,

demeura roulée sur elle-même, ainsi qu'une vipère endormie. Elle

semblait nouée, comme ces vieillards impotents dont le sang s'est figé à

la longue. Maître Zacharius essaya vainement de la dérouler de ses

doigts amaigris, dont la silhouette s'allongeait démesurément sur la

muraille, mais il ne put y parvenir, et bientôt, avec un terrible cri de

colère, il la précipita par le judas dans les tourbillons du Rhône.

Gérande, les pieds cloués à terre, demeurait sans souffle, sans

mouvement. Elle voulait et ne pouvait s'approcher de son père. De

vertigineuses hallucinations s'emparaient d'elle. Soudain, elle entendit

dans l'ombre une voix murmurer à son oreille:

«Gérande, ma chère Gérande! La douleur vous tient encore éveillée!

Rentrez, je vous prie, la nuit est froide.

--Aubert! murmura la jeune fille à mi-voix. Vous! vous!

--Ne devais-je pas m'inquiéter de ce qui vous inquiète!» répondit

Aubert.

Ces douces paroles firent revenir le sang au coeur de la jeune fille.

Elle s'appuya au bras de l'ouvrier et lui dit:

«Mon père est bien malade, Aubert! Vous seul pouvez le guérir, car cette

affection de l'âme ne céderait pas aux consolations de sa fille. Il a

l'esprit frappé d'un accident fort naturel, et, en travaillant avec lui

à réparer ses montres, vous le ramènerez à la raison. Aubert, il n'est

pas vrai, ajouta-t-elle, encore tout impressionnée, que sa vie se

confonde avec celle de ses horloges?»

Aubert ne répondit pas.

«Mais ce serait donc un métier réprouvé du Ciel que le métier de mon

père? fit Gérande en frissonnant.

--Je ne sais, répondit l'ouvrier, qui réchauffa de ses mains les mains

glacées de la jeune fille. Mais retournez à votre chambre, ma pauvre

Gérande, et, avec le repos, reprenez quelque espérance!»

Gérande regagna lentement sa chambre, et elle y demeura jusqu'au jour,

sans que le sommeil appesantit ses paupières, tandis que maître

Zacharius, toujours muet et immobile, regardait le fleuve couler

bruyamment à ses pieds.

II

L'ORGUEIL DE LA SCIENCE

La sévérité du marchand génevois en affaires est devenue proverbiale. Il

est d'une probité rigide et d'une excessive droiture. Quelle dut donc

être la honte de maître Zacharius, quand il vit ces montres, qu'il avait

montées avec une si grande sollicitude, lui revenir de toutes parts.

Or, il était certain que ces montres s'arrêtaient subitement et sans

aucune raison apparente. Les rouages étaient en bon état et parfaitement

établis, mais les ressorts avaient perdu toute élasticité. L'horloger

essaya vainement de les remplacer: les roues demeurèrent immobiles. Ces

dérangements inexplicables firent un tort immense à maître Zacharius.

Ses magnifiques inventions avaient laissé maintes fois planer sur lui

des soupçons de sorcellerie, qui reprirent dès lors consistance. Le

bruit en parvint jusqu'à Gérande, et elle trembla souvent pour son père,

lorsque des regards malintentionnés se fixaient sur lui.

Cependant, le lendemain de cette nuit d'angoisses, maître Zacharius

parut se remettre au travail avec quelque confiance. Le soleil du matin

lui rendit quelque courage. Aubert ne tarda pas à le rejoindre à son

atelier et en reçut un bonjour plein d'affabilité.

«Je vais mieux, dit le vieil horloger. Je ne sais quels étranges maux de

tête m'obsédaient hier, mais le soleil a chassé tout cela avec les

nuages de la nuit.

--Ma foi! maître, répondit Aubert, je n'aime la nuit ni pour vous, ni

pour moi!

--Et tu as raison, Aubert! Si tu deviens jamais un homme supérieur, tu

comprendras que le jour t'est nécessaire comme la nourriture! Un savant

de grand mérite se doit aux hommages du reste des hommes.

--Maître, voilà le péché d'orgueil qui vous reprend.

--De l'orgueil, Aubert! Détruis mon passé, anéantis mon présent, dissipe

mon avenir, et alors il me sera permis de vivre dans l'obscurité! Pauvre

garçon, qui ne comprend pas les sublimes choses auxquelles mon art se

rattache tout entier! N'es-tu donc qu'un outil entre mes mains?

--Cependant, maître Zacharius, reprit Aubert, j'ai plus d'une fois

mérité vos compliments pour la manière dont j'ajustais les pièces les

plus délicates de vos montres et de vos horloges!

Le Docteur Ox · 第 5 / 17 段