Ce fut au club de la rue Monstrelet que le bouillant avocat Schut,

jetant brusquement la question à la face de ses auditeurs, les passionna

en employant les expressions et les métaphores qui sont d'usage en ces

circonstances. Il rappela le délit, il rappela le tort commis à la

commune de Quiquendone, et pour lequel une nation «jalouse de ses

droits» ne pouvait admettre de prescription; il montra l'injure

toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de certains

hochements de tête particuliers aux habitants de Virgamen, et qui

indiquaient en quel mépris ils tenaient les habitants de Quiquendone; il

supplia ses compatriotes, qui, «inconsciemment» peut-être, avaient

supporté pendant de longs siècles cette mortelle injure; il adjura «les

enfants de la vieille cité» de ne plus avoir d'autre «objectif» que

d'obtenir une réparation éclatante! Enfin, il fit un appel à «toutes les

forces vives» de la nation!

Avec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles pour des oreilles

quiquendoniennes, furent accueillies, cela se sent, mais ne peut se

dire. Tous les auditeurs s'étaient levés, et, les bras tendus, ils

demandaient la guerre à grands cris. Jamais l'avocat Schut n'avait eu un

tel succès, et il faut avouer qu'il avait été très-beau.

Le bourgmestre, le conseiller, tous les notables qui assistaient à cette

mémorable séance auraient inutilement voulu résister à l'élan populaire.

D'ailleurs, ils n'en avaient aucune envie, et sinon plus, du moins aussi

haut que les autres, ils criaient:

«À la frontière! À la frontière!»

Or, comme la frontière n'était qu'à trois kilomètres des murs de

Quiquendone, il est certain que les Virgamenois couraient un véritable

danger, car ils pouvaient être envahis avant d'avoir eu le temps de se

reconnaître.

Cependant l'honorable pharmacien Josse Liefrinck, qui avait seul

conservé son bon sens dans cette grave circonstance, voulut faire

comprendre que l'on manquait de fusils, de canons et de généraux.

Il lui fut répondu, non sans quelques horions, que ces généraux, ces

canons, ces fusils, on les improviserait; que le bon droit et l'amour du

pays suffisaient et rendaient un peuple irrésistible.

Là-dessus, le bourgmestre prit lui-même la parole, et, dans une

improvisation sublime, il fit justice de ces gens pusillanimes, qui

déguisent la peur sous le voile de la prudence, et ce voile, il le

déchira d'une main patriote.

On aurait pu croire à ce moment que la salle allait crouler sous les

applaudissements.

On demanda le vote.

Le vote se fit par acclamations, et les cris redoublèrent:

«À Virgamen! À Virgamen!»

Le bourgmestre s'engagea alors à mettre les armées en mouvement, et, au

nom de la cité, il promit à celui de ses futurs généraux qui reviendrait

vainqueur les honneurs du triomphe, comme cela se pratiquait au temps

des Romains.

Cependant le pharmacien Josse Liefrinck, qui était un entêté, et qui ne

se tenait pas pour battu, bien qu'il l'eût été réellement, voulut encore

placer une observation. Il fit remarquer qu'à Rome le triomphe ne

s'accordait aux généraux vainqueurs que lorsqu'ils avaient tué cinq

mille hommes à l'ennemi.

«Eh bien! eh bien! s'écria l'assistance en délire.

--... Et que la population de la commune de Virgamen ne s'élevant qu'à

trois mille cinq cent soixante-quinze habitants, il serait difficile, à

moins de tuer plusieurs fois la même personne ...»

Mais on ne laissa pas achever le malheureux logicien, et tout contus,

tout moulu, il fut jeté à la porte.

«Citoyens, dit alors l'épicier Puimacher, qui vendait communément des

épices au détail, citoyens, quoi qu'en ait dit ce lâche apothicaire, je

m'engage, moi, à tuer cinq mille Virgamenois, si vous voulez accepter

mes services.

--Cinq mille cinq cents! cria un patriote plus résolu.

--Six mille six cents! reprit l'épicier.

--Sept mille! s'écria le confiseur de la rue Hemling, Jean Orbideck, qui

était en train de faire sa fortune dans les crèmes fouettées.

--Adjugé!» s'écria le bourgmestre van Tricasse, en voyant que personne

ne mettait de surenchère.

Et voilà comment le confiseur Jean Orbideck devint général en chef des

troupes de Quiquendone.

XII

Dans lequel le préparateur Ygène émet un avis raisonnable, qui est

repoussé avec vivacité par le docteur Ox.

«Eh bien! maître, disait le lendemain le préparateur Ygène, en versant

des seaux d'acide sulfurique dans l'auge de ses énormes piles.

--Eh bien! reprit le docteur Ox, n'avais-je pas raison? Voyez à quoi

tiennent, non-seulement les développements physiques de toute une

nation, mais sa moralité, sa dignité, ses talents, son sens politique!

Ce n'est qu'une question de molécules....

--Sans doute, mais....

--Mais?...

--Ne trouvez-vous pas que les choses sont allées assez loin, et qu'il ne

faudrait pas surexciter ces pauvres diables outre mesure?

--Non! non! s'écria le docteur, non! j'irai jusqu'au bout.

--Comme vous voudrez, maître; toutefois l'expérience me paraît

concluante, et je pense qu'il serait temps de....

--De?...

--De fermer le robinet.

--Par exemple! s'écria le docteur Ox. Avisez-vous-en, et je vous

étrangle!»

XIII

Où il est prouvé une fois de plus que d'un lieu élevé on domine toutes

les petitesses humaines.

«Vous dites? demanda le bourgmestre van Tricasse au conseiller

Niklausse.

--Je dis que cette guerre est nécessaire, répondit le conseiller d'un

ton ferme, et que le temps est venu de venger notre injure.

--Eh bien! moi, répondit avec aigreur le bourgmestre, je vous répète

que, si la population de Quiquendone ne profitait pas de cette occasion

pour revendiquer ses droits, elle serait indigne de son nom.

--Et moi, je vous soutiens que nous devons sans tarder réunir nos

cohortes et les porter en avant.

--Vraiment! monsieur, vraiment! répondit van Tricasse, et c'est à moi

que vous parlez ainsi?

--À vous-même, monsieur le bourgmestre, et vous entendrez, la vérité, si

dure qu'elle soit.

--Et vous l'entendrez vous-même, monsieur le conseiller, riposta van

Tricasse hors de lui, car elle sortira mieux de ma bouche que de la

vôtre! Oui, monsieur, oui, tout retard serait déshonorant. Il y a neuf

cents ans que la ville de Quiquendone attend le moment de prendre sa

revanche, et quoi que vous puissiez dire, que cela vous convienne ou

non, nous marcherons à l'ennemi.

--Ah! vous le prenez ainsi, répondit vertement le conseiller Niklausse.

Eh bien! monsieur, nous y marcherons sans vous, s'il ne vous plaît pas

d'y venir.

--La place d'un bourgmestre est au premier rang, monsieur.

--Et celle d'un conseiller aussi, monsieur.

--Vous m'insultez par vos paroles en contrecarrant toutes mes volontés,

s'écria le bourgmestre, dont les poings avaient une tendance à se

changer en projectiles percutants.

--Et vous m'insultez également en doutant de mon patriotisme, s'écria

Niklausse, qui lui-même s'était mis en batterie.

--Je vous dis, monsieur, que l'armée quiquendonienne se mettra en marche

avant deux jours!

--Et je vous répète, moi, monsieur, que quarante-huit heures ne

s'écouleront pas avant que nous ayons marché à l'ennemi!»

Il est facile d'observer par ce fragment de conversation que les deux

interlocuteurs soutenaient exactement la même idée. Tous deux voulaient

la bataille; mais leur surexcitation les portant à disputer, Niklausse

n'écoutait pas van Tricasse et van Tricasse n'écoutait pas Niklausse.

Ils eussent été d'une opinion contraire sur cette grave question, le

bourgmestre aurait voulu la guerre et le conseiller aurait tenu pour la

paix, que l'altercation n'aurait pas été plus violente. Ces deux anciens

amis se jetaient des regards farouches. Au mouvement accéléré de leur

coeur, à leur face rougie, à leurs pupilles contractées, au tremblement

de leurs muscles, à leur voix, dans laquelle il y avait du rugissement,

on comprenait qu'ils étaient prêts à se jeter l'un sur l'autre.

Mais une grosse horloge qui sonna arrêta heureusement les adversaires au

moment où ils allaient en venir aux mains.

«Enfin, voilà l'heure, s'écria le bourgmestre.

--Quelle heure? demanda le conseiller.

--L'heure d'aller à la tour du beffroi.

--C'est juste, et que cela vous plaise ou non, j'irai, monsieur.

--Moi aussi.

--Sortons!

--Sortons!»

Ces derniers mots pourraient faire supposer qu'une rencontre allait

avoir lieu et que les adversaires se rendaient sur le terrain, mais il

n'en était rien. Il avait été convenu que le bourgmestre et le

conseiller--en réalité les deux principaux notables de la cité--se

rendraient à l'hôtel de ville, que là ils monteraient sur la tour,

très-élevée, qui le dominait, et qu'ils examineraient la campagne

environnante, afin de prendre les meilleures dispositions stratégiques

qui pussent assurer la marche de leurs troupes.

Bien qu'ils fussent tous deux d'accord à ce sujet, ils ne cessèrent

pendant le trajet de se quereller avec la plus condamnable vivacité. On

entendait les éclats de leur voix retentir dans les rues; mais tous les

passants étant montés à ce diapason, leur exaspération semblait

naturelle, et l'on n'y prenait pas garde. En ces circonstances, un homme

calme eût été considéré comme un monstre.

Le bourgmestre et le conseiller, arrivés au porche du beffroi, étaient

dans le paroxysme de la fureur. Ils n'étaient plus rouges, mais pâles.

Cette effroyable discussion, bien qu'ils fussent d'accord, avait

déterminé quelques spasmes dans leurs viscères, et l'on sait que la

pâleur prouve que la colère est portée à ses dernières limites.

Au pied de l'étroit escalier de la tour, il y eut une véritable

explosion. Qui passerait le premier? Qui gravirait d'abord les marches

de l'escalier en colimaçon? La vérité nous oblige à dire qu'il y eut

bousculade, et que le conseiller Niklausse, oubliant tout ce qu'il

devait à son supérieur, au magistrat suprême de la cité, repoussa

violemment van Tricasse et s'élança le premier dans la vis obscure.

Tous deux montèrent, d'abord quatre à quatre, en se lançant à la tête

les épithètes les plus malsonnantes. C'était à faire craindre qu'un

dénouement terrible ne s'accomplît au sommet de cette tour, qui dominait

de trois cent cinquante-sept pieds le pavé de la ville.

Mais les deux ennemis s'essouflèrent bientôt, et, au bout d'une minute,

à la quatre-vingtième marche, ils ne montaient plus que lourdement, en

respirant à grand bruit.

Mais alors,--fut-ce une conséquence de leur essoufflement?--si leur

colère ne tomba pas, du moins elle ne se traduisit plus par une

succession de qualificatifs inconvenants. Ils se taisaient, et, chose

bizarre, il semblait que leur exaltation diminuât à mesure qu'ils

s'élevaient au-dessus de la ville. Une sorte d'apaisement se faisait

dans leur esprit. Les bouillonnements de leur cerveau tombaient comme

ceux d'une cafetière que l'on écarte du feu. Pourquoi?

À ce pourquoi, nous ne pouvons faire aucune réponse; mais la vérité est

que, arrivés à un certain palier, à deux cent soixante-six pieds

au-dessus du niveau de la ville, les deux adversaires s'assirent, et,

véritablement plus calmes, ils se regardèrent pour ainsi dire sans

colère.

«Que c'est haut! dit le bourgmestre en passant son mouchoir sur sa face

rubiconde.

--Très-haut! répondit le conseiller. Vous savez que nous dépassons de

quatorze pieds Saint-Michel de Hambourg?

--Je le sais,» répondit le bourgmestre avec un accent de vanité bien

pardonnable à la première autorité de Quiquendone.

Au bout de quelques instants, les deux notables continuaient leur marche

ascensionnelle, jetant un regard curieux à travers les meurtrières

percées dans la paroi de la tour. Le bourgmestre avait pris la tête de

la caravane, sans que le conseiller eût fait la moindre observation. Il

arriva même que, vers la trois cent quatrième marche, van Tricasse étant

absolument éreinté, Niklausse le poussa complaisamment par les reins. Le

bourgmestre se laissa faire, et quand il arriva à la plate-forme de la

tour:

«Merci, Niklausse, dit-il gracieusement, je vous revaudrai cela.»

Tout à l'heure, c'étaient deux bêtes fauves prêtes à se déchirer qui

s'étaient présentées au bas de la tour; c'étaient maintenant deux amis

qui arrivaient à son sommet.

Le temps était magnifique. On était au mois de mai. Le soleil avait bu

toutes les vapeurs. Quelle atmosphère pure et limpide! Le regard pouvait

saisir les plus minces objets dans un rayon considérable. On apercevait

à quelques milles seulement les murs de Virgamen éclatants de blancheur,

ses toits rouges, qui pointaient ça et là, ses clochers piquetés de

lumière. Et c'était cette ville vouée d'avance à toutes les horreurs du

pillage et de l'incendie!

Le bourgmestre et le conseiller s'étaient assis l'un près de l'autre,

sur un petit banc de pierre, comme deux braves gens dont les âmes se

confondent dans une étroite sympathie. Tout en soufflant, ils

regardaient; puis, après quelques instants de silence:

«Que c'est beau! s'écria le bourgmestre.

--Oui, c'est admirable! répondit le conseiller. Est-ce qu'il ne vous

semble pas, mon digne van Tricasse, que l'humanité est plutôt destinée à

demeurer à de telles hauteurs, qu'à ramper sur l'écorce même de notre

sphéroïde?

--Je pense comme vous, honnête Niklausse, répondit le bourgmestre, je

pense comme vous. On saisit mieux le sentiment qui se dégage de la

nature! On l'aspire par tous les sens! C'est à de telles altitudes que

les philosophes devraient se former, et c'est là que les sages devraient

vivre au-dessus des misères de ce monde!

--Faisons-nous le tour de la plate-forme? demanda le conseiller.

--Faisons le tour de la plate-forme», répondit le bourgmestre.

Et les deux amis, appuyés au bras l'un de l'autre, et mettant, comme

autrefois, de longues poses entre leurs demandes et leurs réponses,

examinèrent tous les points de l'horizon.

«Il y a au moins dix-sept ans que je ne me suis élevé sur la tour du

beffroi, dit van Tricasse.

--Je ne crois pas que j'y sois jamais monté, répondit le conseiller

Niklausse, et je le regrette, car de cette hauteur le spectacle est

sublime! Voyez-vous, mon ami, cette jolie rivière du Vaar qui serpente

entre les arbres?

--Et plus loin les hauteurs de Saint-Hermandad! Comme elles ferment

gracieusement l'horizon! Voyez cette bordure d'arbres verts, que la

nature a si pittoresquement disposés! Ah! la nature, la nature,

Niklausse! La main de l'homme pourrait-elle jamais lutter avec elle!

--C'est enchanteur, mon excellent ami, répondait le conseiller. Regardez

ces troupeaux attablés dans les prairies verdoyantes, ces boeufs, ces

vaches, ces moutons ...

--Et ces laboureurs qui vont aux champs! On dirait des bergers de

l'Arcadie, il ne leur manque qu'une musette!

--Et sur toute cette campagne fertile, le beau ciel bleu que ne trouble

pas une vapeur! Ah! Niklausse, on deviendrait poëte ici! Tenez, je ne

comprends pas que saint Siméon le Stylite n'ait pas été un des plus

grands poëtes du monde.

--C'est peut-être parce que sa colonne n'était pas assez haute!»

répondit le conseiller avec un doux sourire.

En ce moment, le carillon de Quiquendone se mit en branle. Les cloches

limpides jouèrent un de leurs airs les plus mélodieux. Les deux amis

demeurèrent en extase.

Puis de sa voix calme:

«Mais, ami Niklausse, dit le bourgmestre, que sommes-nous venus faire au

haut de cette tour?

--Au fait, répondit le conseiller, nous nous laissons emporter par nos

rêveries ...

--Que sommes-nous venus faire ici? répéta le bourgmestre.

--Nous sommes venus, répondit Niklausse, respirer cet air pur que n'ont

pas vicié les faiblesses humaines.

--Eh bien, redescendons-nous, ami Niklausse?

--Redescendons, ami van Tricasse.»

Les deux notables donnèrent un dernier coup d'oeil au splendide panorama

qui se déroulait sous leurs yeux; puis le bourgmestre passa le premier

et commença à descendre d'un pas lent et mesuré. Le conseiller le

suivait, à quelques marches derrière lui. Les deux notables arrivèrent

au palier sur lequel ils s'étaient arrêtés en montant. Déjà leurs joues

commençaient à s'empourprer. Ils s'arrêtèrent un instant et reprirent

leur descente interrompue.

Au bout d'une minute, van Tricasse pria Niklausse de modérer ses pas,

attendu qu'il le sentait sur ses talons et que «cela le gênait».

Cela même fit plus que de le gêner, car, vingt marches plus bas, il

ordonna au conseiller de s'arrêter, afin qu'il pût prendre quelque

avance.

Le conseiller répondit qu'il n'avait pas envie de rester une jambe en

l'air à attendre le bon plaisir du bourgmestre, et il continua.

Van Tricasse répondit par une parole assez dure.

Le conseiller riposta par une allusion blessante sur l'âge du

bourgmestre, destiné, par ses traditions de famille, à convoler en

secondes noces.

Le bourgmestre descendit vingt marches encore, en prévenant nettement

Niklausse que cela ne se passerait pas ainsi.

Niklausse répliqua qu'en tout cas, lui, passerait devant, et, l'escalier

étant fort étroit, il y eut collision entre les deux notables, qui se

trouvaient alors dans une profonde obscurité.

Les mots de butors et de mal-appris furent les plus doux de ceux qui

s'échangèrent alors.

«Nous verrons, sotte bête, criait le bourgmestre, nous verrons quelle

figure vous ferez dans cette guerre et à quel rang vous marcherez!

--Au rang qui précédera le vôtre, sot imbécile!» répondait Niklausse.

Puis, ce furent d'autres cris, et l'on eût dit que des corps roulaient

ensemble ...

Que se passa-t-il? Pourquoi ces dispositions si rapidement changées?

Pourquoi les moutons de la plate-forme se métamorphosaient-ils en tigres

deux cents pieds plus bas?

Quoi qu'il en soit, le gardien de la tour, entendant un tel tapage, vint

ouvrir la porte inférieure, juste au moment où les adversaires,

contusionnés, les yeux hors de la tête, s'arrachaient réciproquement

leurs cheveux, qui, heureusement, formaient perruque.

«Vous me rendrez raison! s'écria le bourgmestre en portant son poing

sous le nez de son adversaire.

--Quand il vous plaira!» hurla le conseiller Niklausse, en imprimant à

son pied droit un balancement redoutable.

Le gardien, qui lui-même était exaspéré,--on ne sait pas

pourquoi,--trouva cette scène de provocation toute naturelle. Je ne sais

quelle surexcitation personnelle le poussait à se mettre de la partie;

mais il se contint et alla répandre dans tout le quartier qu'une

rencontre prochaine devait avoir lieu entre le bourgmestre van Tricasse

et le conseiller Niklausse.

XIV

Où les choses sont poussées si loin que les habitants de Quiquendone,

les lecteurs et même l'auteur réclament un dénoûment immédiat.

Ce dernier incident prouve à quel point d'exaltation était montée cette

population quiquendonienne. Les deux plus vieux amis de la ville, et les

plus doux,--avant l'invasion du mal,--en arriver à ce degré de violence!

Et cela quelques minutes seulement après que leur ancienne sympathie,

leur instinct aimable, leur tempérament contemplatif venaient de

reprendre le dessus au sommet de cette tour!

En apprenant ce qui se passait, le docteur Ox ne put contenir sa joie.

Il résistait aux arguments de son préparateur, qui voyait les choses

prendre une mauvaise tournure. D'ailleurs, tous deux subissaient

l'exaltation générale. Ils étaient non moins surexcités que le reste de

la population, et ils en arrivèrent à se quereller à l'égal du

bourgmestre et du conseiller.

Du reste, il faut le dire, une question primait toutes les autres et

avait fait renvoyer les rencontres projetées à l'issue de la question

virgamenoise. Personne n'avait le droit de verser son sang inutilement,

quand il appartenait jusqu'à la dernière goutte à la patrie en danger.

En effet, les circonstances étaient graves, et il n'y avait plus à

reculer.

Le bourgmestre van Tricasse, malgré toute l'ardeur guerrière dont il

était animé, n'avait pas cru devoir se jeter sur son ennemi sans le

prévenir. Il avait donc, par l'organe du garde champêtre, le sieur

Hottering, mis les Virgamenois en demeure de lui donner réparation du

passe-droit commis en 1195 sur le territoire de Quiquendone.

Les autorités de Virgamen, tout d'abord, n'avaient pu deviner ce dont il

s'agissait, et le garde champêtre, malgré son caractère officiel, avait

été éconduit fort cavalièrement.

Van Tricasse envoya alors un des aides de camp du général confiseur, le

citoyen Hildevert Shuman, un fabricant de sucre d'orge, homme

très-ferme, très-énergique, qui apporta aux autorités de Virgamen la

minute même du procès-verbal rédigé en 1195 par les soins du bourgmestre

Natalis van Tricasse.

Les autorités de Virgamen éclatèrent de rire, et il en fut de l'aide de

camp exactement comme du garde champêtre.

Le bourgmestre assembla alors les notables de la ville. Une lettre,

remarquablement et vigoureusement rédigée, fut faite en forme

d'ultimatum; le _casus belli_ y était nettement posé, et un délai de

vingt-quatre heures fut donné à la ville coupable pour réparer l'outrage

fait à Quiquendone.

La lettre partit, et revint, quelques heures après, déchirée en petits

morceaux, qui formaient autant d'insultes nouvelles. Les Virgamenois

connaissaient de longue date la longanimité des Quiquendoniens, et ils

se moquaient d'eux, de leur réclamation, de leur _casus belli_ et de

leur ultimatum.

Il n'y avait plus qu'une chose à faire: s'en rapporter au sort des

armes, invoquer le dieu des batailles et, suivant le procédé prussien,

se jeter sur les Virgamenois avant qu'ils fussent tout à fait prêts.

C'est ce que décida le conseil dans une séance solennelle, où les cris,

les objurgations, les gestes menaçants s'entre-croisèrent avec une

violence sans exemple. Une assemblée de fous, une réunion de possédés,

un club de démoniaques n'eût pas été plus tumultueux.

Aussitôt que la déclaration de guerre fut connue, le général Jean

Orbideck rassembla ses troupes, soit deux mille trois cent

quatre-vingt-treize combattants sur une population de deux mille trois

cent quatre-vingt-treize âmes. Les femmes, les enfants, les vieillards

s'étaient joints aux hommes faits. Tout objet tranchant ou contondant

était devenu une arme. Les fusils de la ville avaient été mis en

réquisition. On en avait découvert cinq, dont deux sans chiens, et ils

avaient été distribués à l'avant-garde. L'artillerie se composait de la

vieille couleuvrine du château, prise en 1339 à l'attaque du Quesnoy,

l'une des premières bouches à feu dont il soit fait mention dans

l'histoire, et qui n'avait pas tiré depuis cinq siècles. D'ailleurs,

point de projectiles à y fourrer, fort heureusement pour les servants de

ladite pièce; mais tel qu'il était, cet engin pouvait encore imposer à

l'ennemi. Quant aux armes blanches, elles avaient été puisées dans le

musée d'antiquités, haches de silex, heaumes, masses d'armes,

francisques, framées, guisardes, pertuisanes, verdiers, rapières, etc.,

et aussi dans ces arsenaux particuliers, connus généralement sous les

noms d'_offices_ et de _cuisines_. Mais le courage, le bon droit, la

haine de l'étranger, le désir de la vengeance devaient tenir lieu

d'engins plus perfectionnés et remplacer--du moins on l'espérait--les

mitrailleuses modernes et les canons se chargeant par la culasse.

Une revue fut passée. Pas un citoyen ne manqua à l'appel. Le général

Orbideck, peu solide sur son cheval, qui était un animal malin, tomba

trois fois devant le front de l'armée: mais il se releva sans s'être

blessé, ce qui fut considéré comme un augure favorable Le bourgmestre,

le conseiller, le commissaire civil, le grand-juge, le percepteur, le

banquier, le recteur, enfin tous les notables de la cité marchaient en

tête. Il n'y eut pas une larme répandue ni par les mères, ni par les

soeurs, ni par les filles. Elles poussaient leurs maris, leurs pères,

leurs frères au combat, et les suivaient même en formant

l'arrière-garde, sous les ordres de la courageuse Mme van Tricasse.

La trompette du crieur Jean Mistrol retentit; l'armée s'ébranla, quitta

la place, et, poussant des cris féroces, elle se dirigea vers la porte

d'Audenarde.

* * * * *

Au moment où la tête de colonne allait franchir les murailles de la

ville, un homme se jeta au-devant d'elle.

Le Docteur Ox · 第 4 / 17 段