jetant brusquement la question à la face de ses auditeurs, les passionna
en employant les expressions et les métaphores qui sont d'usage en ces
circonstances. Il rappela le délit, il rappela le tort commis à la
commune de Quiquendone, et pour lequel une nation «jalouse de ses
droits» ne pouvait admettre de prescription; il montra l'injure
toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de certains
hochements de tête particuliers aux habitants de Virgamen, et qui
indiquaient en quel mépris ils tenaient les habitants de Quiquendone; il
supplia ses compatriotes, qui, «inconsciemment» peut-être, avaient
supporté pendant de longs siècles cette mortelle injure; il adjura «les
enfants de la vieille cité» de ne plus avoir d'autre «objectif» que
d'obtenir une réparation éclatante! Enfin, il fit un appel à «toutes les
forces vives» de la nation!
Avec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles pour des oreilles
quiquendoniennes, furent accueillies, cela se sent, mais ne peut se
dire. Tous les auditeurs s'étaient levés, et, les bras tendus, ils
demandaient la guerre à grands cris. Jamais l'avocat Schut n'avait eu un
tel succès, et il faut avouer qu'il avait été très-beau.
Le bourgmestre, le conseiller, tous les notables qui assistaient à cette
mémorable séance auraient inutilement voulu résister à l'élan populaire.
D'ailleurs, ils n'en avaient aucune envie, et sinon plus, du moins aussi
haut que les autres, ils criaient:
«À la frontière! À la frontière!»
Or, comme la frontière n'était qu'à trois kilomètres des murs de
Quiquendone, il est certain que les Virgamenois couraient un véritable
danger, car ils pouvaient être envahis avant d'avoir eu le temps de se
reconnaître.
Cependant l'honorable pharmacien Josse Liefrinck, qui avait seul
conservé son bon sens dans cette grave circonstance, voulut faire
comprendre que l'on manquait de fusils, de canons et de généraux.
Il lui fut répondu, non sans quelques horions, que ces généraux, ces
canons, ces fusils, on les improviserait; que le bon droit et l'amour du
pays suffisaient et rendaient un peuple irrésistible.
Là-dessus, le bourgmestre prit lui-même la parole, et, dans une
improvisation sublime, il fit justice de ces gens pusillanimes, qui
déguisent la peur sous le voile de la prudence, et ce voile, il le
déchira d'une main patriote.
On aurait pu croire à ce moment que la salle allait crouler sous les
applaudissements.
On demanda le vote.
Le vote se fit par acclamations, et les cris redoublèrent:
«À Virgamen! À Virgamen!»
Le bourgmestre s'engagea alors à mettre les armées en mouvement, et, au
nom de la cité, il promit à celui de ses futurs généraux qui reviendrait
vainqueur les honneurs du triomphe, comme cela se pratiquait au temps
des Romains.
Cependant le pharmacien Josse Liefrinck, qui était un entêté, et qui ne
se tenait pas pour battu, bien qu'il l'eût été réellement, voulut encore
placer une observation. Il fit remarquer qu'à Rome le triomphe ne
s'accordait aux généraux vainqueurs que lorsqu'ils avaient tué cinq
mille hommes à l'ennemi.
«Eh bien! eh bien! s'écria l'assistance en délire.
--... Et que la population de la commune de Virgamen ne s'élevant qu'à
trois mille cinq cent soixante-quinze habitants, il serait difficile, à
moins de tuer plusieurs fois la même personne ...»
Mais on ne laissa pas achever le malheureux logicien, et tout contus,
tout moulu, il fut jeté à la porte.
«Citoyens, dit alors l'épicier Puimacher, qui vendait communément des
épices au détail, citoyens, quoi qu'en ait dit ce lâche apothicaire, je
m'engage, moi, à tuer cinq mille Virgamenois, si vous voulez accepter
mes services.
--Cinq mille cinq cents! cria un patriote plus résolu.
--Six mille six cents! reprit l'épicier.
--Sept mille! s'écria le confiseur de la rue Hemling, Jean Orbideck, qui
était en train de faire sa fortune dans les crèmes fouettées.
--Adjugé!» s'écria le bourgmestre van Tricasse, en voyant que personne
ne mettait de surenchère.
Et voilà comment le confiseur Jean Orbideck devint général en chef des
troupes de Quiquendone.
XII
Dans lequel le préparateur Ygène émet un avis raisonnable, qui est
repoussé avec vivacité par le docteur Ox.
«Eh bien! maître, disait le lendemain le préparateur Ygène, en versant
des seaux d'acide sulfurique dans l'auge de ses énormes piles.
--Eh bien! reprit le docteur Ox, n'avais-je pas raison? Voyez à quoi
tiennent, non-seulement les développements physiques de toute une
nation, mais sa moralité, sa dignité, ses talents, son sens politique!
Ce n'est qu'une question de molécules....
--Sans doute, mais....
--Mais?...
--Ne trouvez-vous pas que les choses sont allées assez loin, et qu'il ne
faudrait pas surexciter ces pauvres diables outre mesure?
--Non! non! s'écria le docteur, non! j'irai jusqu'au bout.
--Comme vous voudrez, maître; toutefois l'expérience me paraît
concluante, et je pense qu'il serait temps de....
--De?...
--De fermer le robinet.
--Par exemple! s'écria le docteur Ox. Avisez-vous-en, et je vous
étrangle!»
XIII
Où il est prouvé une fois de plus que d'un lieu élevé on domine toutes
les petitesses humaines.
«Vous dites? demanda le bourgmestre van Tricasse au conseiller
Niklausse.
--Je dis que cette guerre est nécessaire, répondit le conseiller d'un
ton ferme, et que le temps est venu de venger notre injure.
--Eh bien! moi, répondit avec aigreur le bourgmestre, je vous répète
que, si la population de Quiquendone ne profitait pas de cette occasion
pour revendiquer ses droits, elle serait indigne de son nom.
--Et moi, je vous soutiens que nous devons sans tarder réunir nos
cohortes et les porter en avant.
--Vraiment! monsieur, vraiment! répondit van Tricasse, et c'est à moi
que vous parlez ainsi?
--À vous-même, monsieur le bourgmestre, et vous entendrez, la vérité, si
dure qu'elle soit.
--Et vous l'entendrez vous-même, monsieur le conseiller, riposta van
Tricasse hors de lui, car elle sortira mieux de ma bouche que de la
vôtre! Oui, monsieur, oui, tout retard serait déshonorant. Il y a neuf
cents ans que la ville de Quiquendone attend le moment de prendre sa
revanche, et quoi que vous puissiez dire, que cela vous convienne ou
non, nous marcherons à l'ennemi.
--Ah! vous le prenez ainsi, répondit vertement le conseiller Niklausse.
Eh bien! monsieur, nous y marcherons sans vous, s'il ne vous plaît pas
d'y venir.
--La place d'un bourgmestre est au premier rang, monsieur.
--Et celle d'un conseiller aussi, monsieur.
--Vous m'insultez par vos paroles en contrecarrant toutes mes volontés,
s'écria le bourgmestre, dont les poings avaient une tendance à se
changer en projectiles percutants.
--Et vous m'insultez également en doutant de mon patriotisme, s'écria
Niklausse, qui lui-même s'était mis en batterie.
--Je vous dis, monsieur, que l'armée quiquendonienne se mettra en marche
avant deux jours!
--Et je vous répète, moi, monsieur, que quarante-huit heures ne
s'écouleront pas avant que nous ayons marché à l'ennemi!»
Il est facile d'observer par ce fragment de conversation que les deux
interlocuteurs soutenaient exactement la même idée. Tous deux voulaient
la bataille; mais leur surexcitation les portant à disputer, Niklausse
n'écoutait pas van Tricasse et van Tricasse n'écoutait pas Niklausse.
Ils eussent été d'une opinion contraire sur cette grave question, le
bourgmestre aurait voulu la guerre et le conseiller aurait tenu pour la
paix, que l'altercation n'aurait pas été plus violente. Ces deux anciens
amis se jetaient des regards farouches. Au mouvement accéléré de leur
coeur, à leur face rougie, à leurs pupilles contractées, au tremblement
de leurs muscles, à leur voix, dans laquelle il y avait du rugissement,
on comprenait qu'ils étaient prêts à se jeter l'un sur l'autre.
Mais une grosse horloge qui sonna arrêta heureusement les adversaires au
moment où ils allaient en venir aux mains.
«Enfin, voilà l'heure, s'écria le bourgmestre.
--Quelle heure? demanda le conseiller.
--L'heure d'aller à la tour du beffroi.
--C'est juste, et que cela vous plaise ou non, j'irai, monsieur.
--Moi aussi.
--Sortons!
--Sortons!»
Ces derniers mots pourraient faire supposer qu'une rencontre allait
avoir lieu et que les adversaires se rendaient sur le terrain, mais il
n'en était rien. Il avait été convenu que le bourgmestre et le
conseiller--en réalité les deux principaux notables de la cité--se
rendraient à l'hôtel de ville, que là ils monteraient sur la tour,
très-élevée, qui le dominait, et qu'ils examineraient la campagne
environnante, afin de prendre les meilleures dispositions stratégiques
qui pussent assurer la marche de leurs troupes.
Bien qu'ils fussent tous deux d'accord à ce sujet, ils ne cessèrent
pendant le trajet de se quereller avec la plus condamnable vivacité. On
entendait les éclats de leur voix retentir dans les rues; mais tous les
passants étant montés à ce diapason, leur exaspération semblait
naturelle, et l'on n'y prenait pas garde. En ces circonstances, un homme
calme eût été considéré comme un monstre.
Le bourgmestre et le conseiller, arrivés au porche du beffroi, étaient
dans le paroxysme de la fureur. Ils n'étaient plus rouges, mais pâles.
Cette effroyable discussion, bien qu'ils fussent d'accord, avait
déterminé quelques spasmes dans leurs viscères, et l'on sait que la
pâleur prouve que la colère est portée à ses dernières limites.
Au pied de l'étroit escalier de la tour, il y eut une véritable
explosion. Qui passerait le premier? Qui gravirait d'abord les marches
de l'escalier en colimaçon? La vérité nous oblige à dire qu'il y eut
bousculade, et que le conseiller Niklausse, oubliant tout ce qu'il
devait à son supérieur, au magistrat suprême de la cité, repoussa
violemment van Tricasse et s'élança le premier dans la vis obscure.
Tous deux montèrent, d'abord quatre à quatre, en se lançant à la tête
les épithètes les plus malsonnantes. C'était à faire craindre qu'un
dénouement terrible ne s'accomplît au sommet de cette tour, qui dominait
de trois cent cinquante-sept pieds le pavé de la ville.
Mais les deux ennemis s'essouflèrent bientôt, et, au bout d'une minute,
à la quatre-vingtième marche, ils ne montaient plus que lourdement, en
respirant à grand bruit.
Mais alors,--fut-ce une conséquence de leur essoufflement?--si leur
colère ne tomba pas, du moins elle ne se traduisit plus par une
succession de qualificatifs inconvenants. Ils se taisaient, et, chose
bizarre, il semblait que leur exaltation diminuât à mesure qu'ils
s'élevaient au-dessus de la ville. Une sorte d'apaisement se faisait
dans leur esprit. Les bouillonnements de leur cerveau tombaient comme
ceux d'une cafetière que l'on écarte du feu. Pourquoi?
À ce pourquoi, nous ne pouvons faire aucune réponse; mais la vérité est
que, arrivés à un certain palier, à deux cent soixante-six pieds
au-dessus du niveau de la ville, les deux adversaires s'assirent, et,
véritablement plus calmes, ils se regardèrent pour ainsi dire sans
colère.
«Que c'est haut! dit le bourgmestre en passant son mouchoir sur sa face
rubiconde.
--Très-haut! répondit le conseiller. Vous savez que nous dépassons de
quatorze pieds Saint-Michel de Hambourg?
--Je le sais,» répondit le bourgmestre avec un accent de vanité bien
pardonnable à la première autorité de Quiquendone.
Au bout de quelques instants, les deux notables continuaient leur marche
ascensionnelle, jetant un regard curieux à travers les meurtrières
percées dans la paroi de la tour. Le bourgmestre avait pris la tête de
la caravane, sans que le conseiller eût fait la moindre observation. Il
arriva même que, vers la trois cent quatrième marche, van Tricasse étant
absolument éreinté, Niklausse le poussa complaisamment par les reins. Le
bourgmestre se laissa faire, et quand il arriva à la plate-forme de la
tour:
«Merci, Niklausse, dit-il gracieusement, je vous revaudrai cela.»
Tout à l'heure, c'étaient deux bêtes fauves prêtes à se déchirer qui
s'étaient présentées au bas de la tour; c'étaient maintenant deux amis
qui arrivaient à son sommet.
Le temps était magnifique. On était au mois de mai. Le soleil avait bu
toutes les vapeurs. Quelle atmosphère pure et limpide! Le regard pouvait
saisir les plus minces objets dans un rayon considérable. On apercevait
à quelques milles seulement les murs de Virgamen éclatants de blancheur,
ses toits rouges, qui pointaient ça et là, ses clochers piquetés de
lumière. Et c'était cette ville vouée d'avance à toutes les horreurs du
pillage et de l'incendie!
Le bourgmestre et le conseiller s'étaient assis l'un près de l'autre,
sur un petit banc de pierre, comme deux braves gens dont les âmes se
confondent dans une étroite sympathie. Tout en soufflant, ils
regardaient; puis, après quelques instants de silence:
«Que c'est beau! s'écria le bourgmestre.
--Oui, c'est admirable! répondit le conseiller. Est-ce qu'il ne vous
semble pas, mon digne van Tricasse, que l'humanité est plutôt destinée à
demeurer à de telles hauteurs, qu'à ramper sur l'écorce même de notre
sphéroïde?
--Je pense comme vous, honnête Niklausse, répondit le bourgmestre, je
pense comme vous. On saisit mieux le sentiment qui se dégage de la
nature! On l'aspire par tous les sens! C'est à de telles altitudes que
les philosophes devraient se former, et c'est là que les sages devraient
vivre au-dessus des misères de ce monde!
--Faisons-nous le tour de la plate-forme? demanda le conseiller.
--Faisons le tour de la plate-forme», répondit le bourgmestre.
Et les deux amis, appuyés au bras l'un de l'autre, et mettant, comme
autrefois, de longues poses entre leurs demandes et leurs réponses,
examinèrent tous les points de l'horizon.
«Il y a au moins dix-sept ans que je ne me suis élevé sur la tour du
beffroi, dit van Tricasse.
--Je ne crois pas que j'y sois jamais monté, répondit le conseiller
Niklausse, et je le regrette, car de cette hauteur le spectacle est
sublime! Voyez-vous, mon ami, cette jolie rivière du Vaar qui serpente
entre les arbres?
--Et plus loin les hauteurs de Saint-Hermandad! Comme elles ferment
gracieusement l'horizon! Voyez cette bordure d'arbres verts, que la
nature a si pittoresquement disposés! Ah! la nature, la nature,
Niklausse! La main de l'homme pourrait-elle jamais lutter avec elle!
--C'est enchanteur, mon excellent ami, répondait le conseiller. Regardez
ces troupeaux attablés dans les prairies verdoyantes, ces boeufs, ces
vaches, ces moutons ...
--Et ces laboureurs qui vont aux champs! On dirait des bergers de
l'Arcadie, il ne leur manque qu'une musette!
--Et sur toute cette campagne fertile, le beau ciel bleu que ne trouble
pas une vapeur! Ah! Niklausse, on deviendrait poëte ici! Tenez, je ne
comprends pas que saint Siméon le Stylite n'ait pas été un des plus
grands poëtes du monde.
--C'est peut-être parce que sa colonne n'était pas assez haute!»
répondit le conseiller avec un doux sourire.
En ce moment, le carillon de Quiquendone se mit en branle. Les cloches
limpides jouèrent un de leurs airs les plus mélodieux. Les deux amis
demeurèrent en extase.
Puis de sa voix calme:
«Mais, ami Niklausse, dit le bourgmestre, que sommes-nous venus faire au
haut de cette tour?
--Au fait, répondit le conseiller, nous nous laissons emporter par nos
rêveries ...
--Que sommes-nous venus faire ici? répéta le bourgmestre.
--Nous sommes venus, répondit Niklausse, respirer cet air pur que n'ont
pas vicié les faiblesses humaines.
--Eh bien, redescendons-nous, ami Niklausse?
--Redescendons, ami van Tricasse.»
Les deux notables donnèrent un dernier coup d'oeil au splendide panorama
qui se déroulait sous leurs yeux; puis le bourgmestre passa le premier
et commença à descendre d'un pas lent et mesuré. Le conseiller le
suivait, à quelques marches derrière lui. Les deux notables arrivèrent
au palier sur lequel ils s'étaient arrêtés en montant. Déjà leurs joues
commençaient à s'empourprer. Ils s'arrêtèrent un instant et reprirent
leur descente interrompue.
Au bout d'une minute, van Tricasse pria Niklausse de modérer ses pas,
attendu qu'il le sentait sur ses talons et que «cela le gênait».
Cela même fit plus que de le gêner, car, vingt marches plus bas, il
ordonna au conseiller de s'arrêter, afin qu'il pût prendre quelque
avance.
Le conseiller répondit qu'il n'avait pas envie de rester une jambe en
l'air à attendre le bon plaisir du bourgmestre, et il continua.
Van Tricasse répondit par une parole assez dure.
Le conseiller riposta par une allusion blessante sur l'âge du
bourgmestre, destiné, par ses traditions de famille, à convoler en
secondes noces.
Le bourgmestre descendit vingt marches encore, en prévenant nettement
Niklausse que cela ne se passerait pas ainsi.
Niklausse répliqua qu'en tout cas, lui, passerait devant, et, l'escalier
étant fort étroit, il y eut collision entre les deux notables, qui se
trouvaient alors dans une profonde obscurité.
Les mots de butors et de mal-appris furent les plus doux de ceux qui
s'échangèrent alors.
«Nous verrons, sotte bête, criait le bourgmestre, nous verrons quelle
figure vous ferez dans cette guerre et à quel rang vous marcherez!
--Au rang qui précédera le vôtre, sot imbécile!» répondait Niklausse.
Puis, ce furent d'autres cris, et l'on eût dit que des corps roulaient
ensemble ...
Que se passa-t-il? Pourquoi ces dispositions si rapidement changées?
Pourquoi les moutons de la plate-forme se métamorphosaient-ils en tigres
deux cents pieds plus bas?
Quoi qu'il en soit, le gardien de la tour, entendant un tel tapage, vint
ouvrir la porte inférieure, juste au moment où les adversaires,
contusionnés, les yeux hors de la tête, s'arrachaient réciproquement
leurs cheveux, qui, heureusement, formaient perruque.
«Vous me rendrez raison! s'écria le bourgmestre en portant son poing
sous le nez de son adversaire.
--Quand il vous plaira!» hurla le conseiller Niklausse, en imprimant à
son pied droit un balancement redoutable.
Le gardien, qui lui-même était exaspéré,--on ne sait pas
pourquoi,--trouva cette scène de provocation toute naturelle. Je ne sais
quelle surexcitation personnelle le poussait à se mettre de la partie;
mais il se contint et alla répandre dans tout le quartier qu'une
rencontre prochaine devait avoir lieu entre le bourgmestre van Tricasse
et le conseiller Niklausse.
XIV
Où les choses sont poussées si loin que les habitants de Quiquendone,
les lecteurs et même l'auteur réclament un dénoûment immédiat.
Ce dernier incident prouve à quel point d'exaltation était montée cette
population quiquendonienne. Les deux plus vieux amis de la ville, et les
plus doux,--avant l'invasion du mal,--en arriver à ce degré de violence!
Et cela quelques minutes seulement après que leur ancienne sympathie,
leur instinct aimable, leur tempérament contemplatif venaient de
reprendre le dessus au sommet de cette tour!
En apprenant ce qui se passait, le docteur Ox ne put contenir sa joie.
Il résistait aux arguments de son préparateur, qui voyait les choses
prendre une mauvaise tournure. D'ailleurs, tous deux subissaient
l'exaltation générale. Ils étaient non moins surexcités que le reste de
la population, et ils en arrivèrent à se quereller à l'égal du
bourgmestre et du conseiller.
Du reste, il faut le dire, une question primait toutes les autres et
avait fait renvoyer les rencontres projetées à l'issue de la question
virgamenoise. Personne n'avait le droit de verser son sang inutilement,
quand il appartenait jusqu'à la dernière goutte à la patrie en danger.
En effet, les circonstances étaient graves, et il n'y avait plus à
reculer.
Le bourgmestre van Tricasse, malgré toute l'ardeur guerrière dont il
était animé, n'avait pas cru devoir se jeter sur son ennemi sans le
prévenir. Il avait donc, par l'organe du garde champêtre, le sieur
Hottering, mis les Virgamenois en demeure de lui donner réparation du
passe-droit commis en 1195 sur le territoire de Quiquendone.
Les autorités de Virgamen, tout d'abord, n'avaient pu deviner ce dont il
s'agissait, et le garde champêtre, malgré son caractère officiel, avait
été éconduit fort cavalièrement.
Van Tricasse envoya alors un des aides de camp du général confiseur, le
citoyen Hildevert Shuman, un fabricant de sucre d'orge, homme
très-ferme, très-énergique, qui apporta aux autorités de Virgamen la
minute même du procès-verbal rédigé en 1195 par les soins du bourgmestre
Natalis van Tricasse.
Les autorités de Virgamen éclatèrent de rire, et il en fut de l'aide de
camp exactement comme du garde champêtre.
Le bourgmestre assembla alors les notables de la ville. Une lettre,
remarquablement et vigoureusement rédigée, fut faite en forme
d'ultimatum; le _casus belli_ y était nettement posé, et un délai de
vingt-quatre heures fut donné à la ville coupable pour réparer l'outrage
fait à Quiquendone.
La lettre partit, et revint, quelques heures après, déchirée en petits
morceaux, qui formaient autant d'insultes nouvelles. Les Virgamenois
connaissaient de longue date la longanimité des Quiquendoniens, et ils
se moquaient d'eux, de leur réclamation, de leur _casus belli_ et de
leur ultimatum.
Il n'y avait plus qu'une chose à faire: s'en rapporter au sort des
armes, invoquer le dieu des batailles et, suivant le procédé prussien,
se jeter sur les Virgamenois avant qu'ils fussent tout à fait prêts.
C'est ce que décida le conseil dans une séance solennelle, où les cris,
les objurgations, les gestes menaçants s'entre-croisèrent avec une
violence sans exemple. Une assemblée de fous, une réunion de possédés,
un club de démoniaques n'eût pas été plus tumultueux.
Aussitôt que la déclaration de guerre fut connue, le général Jean
Orbideck rassembla ses troupes, soit deux mille trois cent
quatre-vingt-treize combattants sur une population de deux mille trois
cent quatre-vingt-treize âmes. Les femmes, les enfants, les vieillards
s'étaient joints aux hommes faits. Tout objet tranchant ou contondant
était devenu une arme. Les fusils de la ville avaient été mis en
réquisition. On en avait découvert cinq, dont deux sans chiens, et ils
avaient été distribués à l'avant-garde. L'artillerie se composait de la
vieille couleuvrine du château, prise en 1339 à l'attaque du Quesnoy,
l'une des premières bouches à feu dont il soit fait mention dans
l'histoire, et qui n'avait pas tiré depuis cinq siècles. D'ailleurs,
point de projectiles à y fourrer, fort heureusement pour les servants de
ladite pièce; mais tel qu'il était, cet engin pouvait encore imposer à
l'ennemi. Quant aux armes blanches, elles avaient été puisées dans le
musée d'antiquités, haches de silex, heaumes, masses d'armes,
francisques, framées, guisardes, pertuisanes, verdiers, rapières, etc.,
et aussi dans ces arsenaux particuliers, connus généralement sous les
noms d'_offices_ et de _cuisines_. Mais le courage, le bon droit, la
haine de l'étranger, le désir de la vengeance devaient tenir lieu
d'engins plus perfectionnés et remplacer--du moins on l'espérait--les
mitrailleuses modernes et les canons se chargeant par la culasse.
Une revue fut passée. Pas un citoyen ne manqua à l'appel. Le général
Orbideck, peu solide sur son cheval, qui était un animal malin, tomba
trois fois devant le front de l'armée: mais il se releva sans s'être
blessé, ce qui fut considéré comme un augure favorable Le bourgmestre,
le conseiller, le commissaire civil, le grand-juge, le percepteur, le
banquier, le recteur, enfin tous les notables de la cité marchaient en
tête. Il n'y eut pas une larme répandue ni par les mères, ni par les
soeurs, ni par les filles. Elles poussaient leurs maris, leurs pères,
leurs frères au combat, et les suivaient même en formant
l'arrière-garde, sous les ordres de la courageuse Mme van Tricasse.
La trompette du crieur Jean Mistrol retentit; l'armée s'ébranla, quitta
la place, et, poussant des cris féroces, elle se dirigea vers la porte
d'Audenarde.
* * * * *
Au moment où la tête de colonne allait franchir les murailles de la
ville, un homme se jeta au-devant d'elle.