«Mais que se passe-t-il donc? se demandait-il. Quel esprit de vertige

s'est emparé de ma paisible ville de Quiquendone? Est-ce que nous allons

devenir fous et faudra-t-il faire de la cité un vaste hôpital? Car

enfin, hier, nous étions tous là, notables, conseillers, juges, avocats,

médecins, académiciens, et tous, si mes souvenirs sont fidèles, tous

nous avons subi cet accès de folie furieuse! Mais qu'y avait-il donc

dans cette musique infernale? C'est inexplicable! Cependant, je n'avais

rien mangé, rien bu qui pût produire en moi une telle exaltation! Non!

hier, à dîner, une tranche de veau trop cuit, quelques cuillerées

d'épinards au sucre, des oeufs à la neige et deux verres de petite bière

coupée d'eau pure, cela ne peut pas monter à la tête! Non. Il y a

quelque chose que je ne puis expliquer, et comme, après tout, je suis

responsable des actes de mes administrés, je ferai faire une enquête.»

Mais l'enquête, qui fut décidée par le conseil municipal, ne produisit

aucun résultat. Si les faits étaient patents, les causes échappèrent à

la sagacité des magistrats. D'ailleurs, le calme s'était refait dans les

esprits, et, avec le calme, l'oubli des excès. Les journaux de la

localité évitèrent même d'en parler, et le compte rendu de la

représentation, qui parut dans le _Mémorial de Quiquendone_, ne fit

aucune allusion à cet enfièvrement d'une salle tout entière.

Et cependant, si la ville reprit son flegme habituel, si elle redevint,

en apparence, flamande comme devant, au fond, on sentait que le

caractère et le tempérament de ses habitants se modifiaient peu à peu.

On eût vraiment dit, avec le médecin Dominique Custos, «qu'il leur

poussait des nerfs.»

Expliquons-nous cependant. Ce changement incontestable et incontesté ne

se produisait que dans certaines conditions. Lorsque les Quiquendoniens

allaient par les rues de la ville, au grand air, sur les places, le long

du Vaar, ils étaient toujours ces bonnes gens froids et méthodiques que

l'on connaissait autrefois. De même, quand ils se confinaient dans leurs

logis, les uns travaillant de la main, les autres travaillant de la

tête, ceux-ci ne faisant rien, ceux-là ne pensant pas davantage. Leur

vie privée était silencieuse, inerte, végétative comme jadis. Nulle

querelle, nul reproche dans les ménages, nulle accélération des

mouvements du coeur, nulle surexcitation de la moelle encéphalique. La

moyenne des pulsations restait ce qu'elle était au bon temps, de

cinquante à cinquante-deux par minute.

Mais, phénomène absolument inexplicable, qui eût mis en défaut la

sagacité des plus ingénieux physiologistes de l'époque, si les habitants

de Quiquendone ne se modifiaient point dans la vie privée, ils se

métamorphosaient visiblement, au contraire, dans la vie commune, à

propos de ces relations d'individu à individu qu'elle provoque.

Ainsi, se réunissaient-ils dans un édifice public? Cela «n'allait plus»,

pour employer l'expression du commissaire Passauf. À la bourse, à

l'hôtel de ville, à l'amphithéâtre de l'Académie, aux séances du conseil

comme aux réunions des savants, une sorte de revivification se

produisait, une surexcitation singulière s'emparait bientôt des

assistants. Au bout d'une heure, les rapports étaient déjà aigres. Après

deux heures, la discussion dégénérait en dispute. Les têtes

s'échauffaient, et l'on en venait aux personnalités. Au temple même,

pendant le prêche, les fidèles ne pouvaient entendre de sang-froid le

ministre van Stabel, qui, d'ailleurs, se démenait dans sa chaire et les

admonestait plus sévèrement que d'habitude. Enfin cet état de choses

amena de nouvelles altercations plus graves, hélas! que celle du médecin

Custos et de l'avocat Schut, et si elles ne nécessitèrent jamais

l'intervention de l'autorité, c'est que les querelleurs, rentrés chez

eux, y retrouvaient, avec le calme, l'oubli des offenses faites et

reçues.

Toutefois, cette particularité n'avait pu frapper des esprits absolument

inhabiles à reconnaître ce qui se passait en eux. Un seul personnage de

la ville, celui-là même dont le conseil songeait depuis trente ans à

supprimer la charge, le commissaire civil, Michel Passauf, avait fait

cette remarque, que la surexcitation, nulle dans les maisons

particulières, se révélait promptement dans les édifices publics, et il

se demandait, non sans une certaine anxiété, ce qu'il adviendrait si

jamais cet éréthisme venait à se propager jusque dans les maisons

bourgeoises, et si l'épidémie--c'était le mot qu'il employait--se

répandait dans les rues de la ville. Alors, plus d'oubli des injures,

plus de calme, plus d'intermittence dans le délire, mais une

inflammation permanente qui précipiterait inévitablement les

Quiquendoniens les uns contre les autres.

«Alors qu'arriverait-il? se demandait avec effroi le commissaire

Passauf. Comment arrêter ces sauvages fureurs? Comment enrayer ces

tempéraments aiguillonnés? C'est alors que ma charge ne sera plus une

sinécure, et qu'il faudra bien que le conseil en arrive à doubler mes

appointements ... à moins qu'il ne faille m'arrêter moi-même ... pour

infraction et manquement à l'ordre public!»

Or, ces très-justes craintes commencèrent à se réaliser. De la bourse,

du temple, du théâtre, de la maison commune, de l'Académie, de la halle,

le mal fit invasion dans la maison des particuliers, et cela moins de

quinze jours après cette terrible représentation des _Huguenots_.

Ce fut dans la maison du banquier Collaert que se déclarèrent les

premiers symptômes de l'épidémie.

Ce riche personnage donnait un bal, ou tout au moins une soirée

dansante, aux notabilités de la ville. Il avait émis, quelques mois

auparavant, un emprunt de trente mille francs qui avait été aux trois

quarts souscrit, et, pour reconnaître ce succès financier, il avait

ouvert ses salons et donné une fête à ses compatriotes.

On sait ce que sont ces réceptions flamandes, pures et tranquilles, dont

la bière et les sirops font, en général, tous les frais. Quelques

conversations sur le temps qu'il fait, l'apparence des récoltes, le bon

état des jardins, l'entretien des fleurs et plus particulièrement des

tulipes; de temps en temps, une danse lente et compassée, comme un

menuet; parfois une valse, mais une de ces valses allemandes qui ne

donnent pas plus d'un tour et demi à la minute, et pendant lesquelles

les valseurs se tiennent embrassés aussi loin l'un de l'autre que leurs

bras le peuvent permettre, tel est l'ordinaire de ces bals que

fréquentait la haute société de Quiquendone. La polka, après avoir été

mise à quatre temps, avait bien essayé de s'y acclimater; mais les

danseurs restaient toujours en arrière de l'orchestre, si lentement que

fût battue la mesure, et l'on avait dû y renoncer.

Ces réunions paisibles, dans lesquelles les jeunes gens et les jeunes

filles trouvaient un plaisir honnête et modéré, n'avaient jamais amené

d'éclat fâcheux. Pourquoi donc, ce soir-là, chez le banquier Collaert,

les sirops semblèrent-ils se transformer en vins capiteux, en Champagne

pétillant, en punchs incendiaires? Pourquoi, vers le milieu de la fête,

une sorte d'ivresse inexplicable gagna-t-elle tous les invités? Pourquoi

le menuet dériva-t-il en saltarelle? Pourquoi les musiciens de

l'orchestre pressèrent-ils la mesure? Pourquoi, ainsi qu'au théâtre, les

bougies brillèrent-elles d'un éclat inaccoutumé? Quel courant électrique

envahit les salons du banquier? D'où vint que les couples se

rapprochèrent, que les mains se pressèrent dans une étreinte plus

convulsive, que des «cavaliers seuls» se signalèrent par quelques pas

hasardés, pendant cette pastourelle autrefois si grave, si solennelle,

si majestueuse, si comme il faut!

Hélas! quel Oedipe aurait pu répondre à toutes ces insolubles questions?

Le commissaire Passauf, présent à la soirée, voyait bien l'orage venir,

mais il ne pouvait le dominer, il ne pouvait le fuir, et il sentait

comme une ivresse lui monter au cerveau. Toutes ses facultés

physiologiques et passionnelles s'accroissaient. On le vit, à plusieurs

reprises, se jeter sur les sucreries et dévaliser les plateaux, comme

s'il fût sorti d'une longue diète.

Pendant ce temps, l'animation du bal s'augmentait. Un long murmure,

comme un bourdonnement sourd, s'échappait de toutes les poitrines. On

dansait, on dansait véritablement. Les pieds s'agitaient avec une

frénésie croissante. Les figures s'empourpraient comme des faces de

Silène. Les yeux brillaient comme des escarboucles. La fermentation

générale était portée au plus haut degré.

Et quand l'orchestre entonna la valse du _Freyschütz_, lorsque cette

valse, si allemande et d'un mouvement si lent, fut attaquée à bras

déchaînés par les gagistes, ah! ce ne fut plus une valse, ce fut un

tourbillon insensé, une rotation vertigineuse, une giration digne d'être

conduite par quelque Méphistophélès, battant la mesure avec un tison

ardent! Puis un galop, un galop infernal, pendant une heure, sans qu'on

pût le détourner, sans qu'on pût le suspendre, entraîna dans ses replis

à travers les salles, les salons, les antichambres, par les escaliers,

de la cave au grenier de l'opulente demeure, les jeunes gens, les jeunes

filles, les pères, les mères, les individus de tout âge, de tout poids,

de tout sexe, et le gros banquier Collaert, et Mme Collaert, et les

conseillers, et les magistrats, et le grand juge, et Niklausse, et Mme

van Tricasse, et le bourgmestre van Tricasse, et le commissaire Passauf

lui-même, qui ne put jamais se rappeler celle qui fut sa valseuse

pendant cette nuit-là.

Mais «elle» ne l'oublia plus. Et depuis ce jour, «elle» revit dans ses

rêves le brûlant commissaire, l'enlaçant dans une étreinte passionnée!

Et «elle», c'était l'aimable Tatanémance!

IX

Où le docteur Ox et son préparateur Ygène ne se disent que quelques

mots.

«Eh bien, Ygène?

--Eh bien, maître, tout est prêt! La pose des tuyaux est achevée.

--Enfin! Nous allons maintenant opérer en grand, et sur les masses!»

X

Dans lequel on verra que l'épidémie envahit la ville entière et quel

effet elle produisit.

Pendant les mois qui suivirent, le mal, au lieu de se dissiper, ne fit

que s'étendre. Des maisons particulières l'épidémie se répandit dans

les rues. La ville de Quiquendone n'était plus reconnaissable.

Phénomène plus extraordinaire encore que ceux qui avaient été remarqués

jusqu'alors, non-seulement le règne animal, mais le règne végétal

lui-même n'échappait point à cette influence.

Suivant le cours ordinaire des choses, les épidémies sont spéciales.

Celles qui frappent l'homme épargnent les animaux, celles qui frappent

les animaux épargnent les végétaux. On n'a jamais vu un cheval attaqué

de la variole ni un homme de la peste bovine, et les moutons n'attrapent

pas la maladie des pommes de terre. Mais ici, toutes les lois de la

nature semblaient bouleversées. Non-seulement le caractère, le

tempérament, les idées des habitants et habitantes de Quiquendone

s'étaient modifiés, mais les animaux domestiques, chiens ou chats,

boeufs ou chevaux, ânes ou chèvres, subissaient cette influence

épidémique, comme si leur milieu habituel eût été changé. Les plantes

elles-mêmes «s'émancipaient», si l'on veut bien nous pardonner cette

expression.

En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se

manifestaient des symptômes extrêmement curieux. Les plantes grimpantes

grimpaient avec plus d'audace. Les plantes touffantes «touffaient» avec

plus de vigueur. Les arbustes devenaient des arbres. Les graines, à

peine semées, montraient leur petite tête verte, et, dans le même laps

de temps, elles gagnaient en pouces ce que jadis, et dans les

circonstances les plus favorables, elles gagnaient en lignes. Les

asperges atteignaient deux pieds de hauteur; les artichauts devenaient

gros comme des melons, les melons gros comme des citrouilles, les

citrouilles grosses comme des potirons, les potirons gros comme la

cloche du beffroi, qui mesurait, ma foi, neuf pieds de diamètre. Les

choux étaient des buissons et les champignons des parapluies.

Les fruits ne tardèrent pas à suivre l'exemple des légumes. Il fallut se

mettre à deux pour manger une fraise et à quatre pour manger une poire.

Les grappes de raisin égalaient cette grappe phénoménale, si

admirablement peinte par le Poussin dans son _Retour des envoyés à la

Terre promise_!

De même pour les fleurs: les larges violettes répandaient dans l'air des

parfums plus pénétrants; les roses exagérées resplendissaient de

couleurs plus vives; les lilas formaient en quelques jours

d'impénétrables taillis; géraniums, marguerites, dahlias, camélias,

rhododendrons, envahissant les allées, s'étouffaient les uns les autres!

La serpe n'y pouvait suffire. Et les tulipes, ces chères liliacées qui

font la joie des Flamands, quelles émotions elles causèrent aux

amateurs! Le digne van Bistrom faillit un jour tomber à la renverse en

voyant dans son jardin une simple _Tulipa gesneriana_ énorme,

monstrueuse, géante, dont le calice servait de nid à toute une famille

de rouges-gorges!

La ville entière accourut pour voir cette fleur phénomènale et lui

décerna le nom de _Tulipa quiquendonia_.

Mais, hélas! si ces plantes, si ces fruits, si ces fleurs poussaient à

vue d'oeil, si tous les végétaux affectaient de prendre des proportions

colossales, si la vivacité de leurs couleurs et de leur parfum enivrait

l'odorat et le regard, en revanche, ils se flétrissaient vite. Cet air

qu'ils absorbaient les brûlait rapidement, et ils mouraient bientôt,

épuisés, flétris, dévorés.

Tel fut le sort de la fameuse tulipe, qui s'étiola après quelques jours

de splendeur!

Il en fut bientôt de même des animaux domestiques, depuis le chien de la

maison jusqu'au porc de l'étable, depuis le serin de la cage jusqu'au

dindon de la basse-cour.

Il convient de dire que ces animaux, en temps ordinaire, étaient non

moins flegmatiques que leurs maîtres. Chiens ou chats végétaient plutôt

qu'ils ne vivaient. Jamais un frémissement de plaisir, jamais un

mouvement de colère. Les queues ne remuaient pas plus que si elles

eussent été de bronze. On ne citait, depuis un temps immémorial, ni un

coup de dent ni un coup de griffe. Quant aux chiens enragés, on les

regardait comme des bêtes imaginaires, à ranger avec les griffons et

autres dans la ménagerie de l'Apocalypse.

Mais, pendant ces quelques mois, dont nous cherchons à reproduire les

moindres accidents, quel changement! Chiens et chats commencèrent à

montrer les dents et les griffes. Il y eut quelques exécutions à la

suite d'attaques réitérées. On vit pour la première fois un cheval

prendre le mors aux dents et s'emporter dans les rues de Quiquendone,

un boeuf se précipiter, cornes baissées, sur un de ses congénères, un

âne se renverser, les jambes en l'air, sur la place Saint-Ernuph, et

pousser des braîments qui n'avaient plus rien «d'animal», un mouton, un

mouton lui-même, défendre vaillamment contre le couteau du boucher les

côtelettes qu'il portait en lui!

Le bourgmestre van Tricasse fut contraint de rendre des arrêtés de

police concernant les animaux domestiques qui, pris de folie, rendaient

peu sûres les rues de Quiquendone.

Mais, hélas! si les animaux étaient fous, les hommes n'étaient plus

sages. Aucun âge ne fut épargné par le fléau.

Les bébés devinrent très-promptement insupportables, eux jusque là si

faciles à élever, et, pour la première fois, le grand-juge Honoré Syntax

dut appliquer le fouet à sa jeune progéniture.

Au collège, il y eut comme une émeute, et les dictionnaires tracèrent de

déplorables trajectoires dans les classes. On ne pouvait plus tenir les

élèves renfermés, et, d'ailleurs, la surexcitation gagnait jusqu'aux

professeurs eux-mêmes, qui les accablaient de pensums extravagants.

Autre phénomène! Tous ces Quiquendoniens, si sobres jusqu'alors, et qui

faisaient des crèmes fouettées leur alimentation principale,

commettaient de véritables excès de nourriture et de boisson. Leur

régime ordinaire ne suffisait plus. Chaque estomac se transformait en

gouffre, et ce gouffre, il fallait bien le combler par les moyens les

plus énergiques. La consommation de la ville fut triplée. Au lieu de

deux repas, on en faisait six. On signala de nombreuses indigestions. Le

conseiller Niklausse ne pouvait assouvir sa faim. Le bourgmestre van

Tricasse ne pouvait combler sa soif, et il ne sortait plus d'une sorte

de demi-ébriété rageuse.

Enfin les symptômes les plus alarmants se manifestèrent et se

multiplièrent de jour en jour.

On rencontra des gens ivres, et, parmi ces gens ivres, souvent des

notables.

Les gastralgies donnèrent une occupation énorme au médecin Dominique

Custos, ainsi que les névrites et les névrophlogoses, ce qui prouvait

bien à quel degré d'irritabilité étaient étrangement montés les nerfs de

la population.

Il y eut des querelles, des altercations quotidiennes dans les rues

autrefois si désertes de Quiquendone, aujourd'hui si fréquentées, car

personne ne pouvait plus rester chez soi.

Il fallut créer une police nouvelle pour contenir les perturbateurs de

l'ordre public.

Un violon fut installé dans la maison commune, et il se peupla jour et

nuit de récalcitrants. Le commissaire Passauf était sur les dents.

Un mariage fut conclu en moins de deux mois,--ce qui ne s'était jamais

vu. Oui! le fils du percepteur Rupp épousa la fille de la belle

Augustine de Rovere, et cela cinquante-sept jours seulement après avoir

fait la demande de sa main!

D'autres mariages furent décidés qui, en d'autres temps, fussent restés

à l'état de projet pendant des années entières. Le bourgmestre n'en

revenait pas, et il sentait sa fille, la charmante Suzel, lui échapper

des mains.

Quant à la chère Tatanémance, elle avait osé pressentir le commissaire

Passauf, au sujet d'une union qui lui semblait réunir tous les éléments

de bonheur, fortune, honorabilité, jeunesse!...

Enfin--pour comble d'abomination--un duel eut lieu! Oui, un duel au

pistolet, aux pistolets d'arçons, à soixante-quinze pas, à balles

libres! Et entre qui? Nos lecteurs ne voudront pas le croire.

Entre M. Frantz Niklausse, le doux pêcheur à la ligne, et le fils de

l'opulent banquier, le jeune Simon Collaert.

Et la cause de ce duel, c'était la propre fille du bourgmestre, pour

laquelle Simon se sentait féru d'amour, et qu'il ne voulait pas céder

aux prétentions d'un audacieux rival!

XI

Où les Quiquendoniens prennent une résolution héroïque.

On voit dans quel état déplorable se trouvait la population de

Quiquendone. Les têtes fermentaient. On ne se connaissait et on ne se

reconnaissait plus. Les gens les plus pacifiques étaient devenus

querelleurs. Il ne fallait pas les regarder de travers, ils eussent vite

fait de vous envoyer des témoins. Quelques-uns laissèrent pousser leurs

moustaches, et certains--des plus batailleurs--les relevèrent en croc.

Dans ces conditions, l'administration de la cité, le maintien de l'ordre

dans les rues et dans les édifices publics devenaient fort difficiles,

car les services n'avaient point été organisés pour un tel état de

choses. Le bourgmestre,--ce digne van Tricasse que nous avons connu si

doux, si éteint, si incapable de prendre une décision quelconque,--le

bourgmestre ne décolérait plus. Sa maison retentissait des éclats de sa

voix. Il rendait vingt arrêtés par jour, gourmandant ses agents, et prêt

à faire exécuter lui-même les actes de son administration.

Ah! quel changement! Aimable et tranquille maison du bourgmestre, bonne

habitation flamande, où était son calme d'autrefois? Quelles scènes de

ménage s'y succédaient maintenant! Mme van Tricasse était devenue

acariâtre, quinteuse, gourmandeuse. Son mari parvenait peut-être à

couvrir sa voix en criant plus haut qu'elle, mais non à la faire taire.

L'humeur irascible de cette brave dame s'en prenait à tout. Rien

n'allait! Le service ne se faisait pas. Des retards pour toutes choses!

Elle accusait Lotchè, et même Tatanémance, sa belle-soeur, qui, de non

moins mauvaise humeur, lui répondait aigrement. Naturellement. M. van

Tricasse soutenait sa domestique Lotchè, ainsi que cela se voit dans

les meilleurs ménages. De là, exaspération permanente de Mme la

bourgmestre, objurgations, discussions, disputes, scènes qui n'en

finissaient plus!

«Mais qu'est-ce que nous avons? s'écriait le malheureux bourgmestre.

Mais quel est ce feu qui nous dévore? Mais nous sommes donc possédés du

diable? Ah! madame van Tricasse, madame van Tricasse! Vous finirez par

me faire mourir avant vous et manquer ainsi à toutes les traditions de

la famille!»

Car le lecteur ne peut avoir oublié cette particularité assez bizarre,

que M. van Tricasse devait devenir veuf et se remarier, pour ne point

rompre la chaîne des convenances.

Cependant cette disposition des esprits produisit encore d'autres effets

assez curieux et qu'il importe de signaler. Cette surexcitation, dont la

cause nous échappe jusqu'ici, amena des régénérescences physiologiques,

auxquelles on ne se serait pas attendu. Des talents, qui seraient restés

ignorés, sortirent de la foule. Des aptitudes se révélèrent. Des

artistes, jusque-là médiocres, se montrèrent sous un jour nouveau. Des

hommes apparurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des

orateurs se formèrent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les

questions ils enflammèrent un auditoire parfaitement disposé d'ailleurs

à l'inflammation. Des séances du conseil, le mouvement passa dans les

réunions publiques, et un club se fonda à Quiquendone, pendant que vingt

journaux, le _Guetteur de Quiquendone_, l'_Impartial de Quiquendone_,

le _Radical de Quiquendone_, l'_Outrancier de Quiquendone_, écrits avec

rage, soulevaient les questions sociales les plus graves.

Mais à quel propos? se demandera-t-on. À propos de tout et de rien; à

propos de la tour d'Audenarde qui penchait, que les uns voulaient

abattre et que les autres voulaient redresser; à propos des arrêtés de

police que rendait le conseil, auxquels de mauvaises têtes tentaient de

résister; à propos du balayage des ruisseaux et du curage des égouts,

etc. Et encore si les fougueux orateurs ne s'en étaient pris qu'à

l'administration intérieure de la cité! Mais non, emportés par le

courant, ils devaient aller au delà, et, si la Providence n'intervenait

pas, entraîner, pousser, précipiter leurs semblables dans les hasards de

la guerre.

En effet, depuis huit ou neuf cents ans, Quiquendone avait dans son sac

un _casus belli_ de la plus belle qualité; mais elle le gardait

précieusement, comme une relique, et il semblait avoir quelques chances

de s'éventer et de ne plus pouvoir servir.

Voici à quel propos s'était produit ce _casus belli_.

On ne sait généralement pas que Quiquendone est voisine, en ce bon coin

de la Flandre, de la petite ville de Virgamen. Les territoires de ces

deux communes confinent l'un à l'autre.

Or, en 1185, quelque temps avant le départ du comte Baudouin pour la

croisade, une vache de Virgamen--non point la vache d'un habitant, mais

bien une vache communale, qu'on y fasse bien attention--vint pâturer

sur le territoire de Quiquendone. C'est à peine si cette malheureuse

ruminante

Tondit du pré trois fois la largeur de sa langue,

mais le délit, l'abus, le crime, comme on voudra, fut commis et dûment

constaté par procès-verbal du temps, car, à cette époque, les magistrats

commençaient à savoir écrire.

«Nous nous vengerons quand le moment en sera venu dit simplement Natalis

van Tricasse, le trente-deuxième prédécesseur du bourgmestre actuel, et

les Virgamenois ne perdront rien pour attendre!»

Les Virgamenois étaient prévenus. Ils attendirent, pensant, non sans

raison, que le souvenir de l'injure s'affaiblirait avec le temps; et en

effet, pendant plusieurs siècles, ils vécurent en bons termes avec leurs

semblables de Quiquendone.

Mais ils comptaient sans leurs hôtes, ou plutôt sans cette épidémie

étrange, qui, changeant radicalement le caractère de leurs voisins,

réveilla dans ces coeurs la vengeance endormie.

Le Docteur Ox · 第 3 / 17 段