Oui, dix ans! dix ans on se faisait la cour! Est-ce trop, vraiment,

quand il s'agit de se lier pour la vie? On étudie dix ans pour être

ingénieur ou médecin, avocat ou conseiller de préfecture, et l'on

voudrait en moins de temps acquérir les connaissances nécessaires pour

faire un mari? C'est inadmissible, et, affaire de tempérament ou de

raison, les Quiquendoniens nous paraissent être dans le vrai en

prolongeant ainsi leurs études. Quand on voit, dans les autres villes,

libres et ardentes, des mariages s'accomplir en quelques mois, il faut

hausser les épaules et se hâter d'envoyer ses garçons au collège et ses

filles au pensionnat de Quiquendone.

On ne citait depuis un demi-siècle qu'un seul mariage qui eût été fait

en deux ans, et encore il avait failli mal tourner!

Frantz Niklausse aimait donc Suzel van Tricasse, mais paisiblement,

comme on aime quand on a dix ans devant soi pour acquérir l'objet aimé.

Toutes les semaines, une seule fois et à une heure convenue, Frantz

venait chercher Suzel, et il l'emmenait sur les bords du Vaar. Il avait

soin d'emporter sa ligne à pêcher, et Suzel n'avait garde d'oublier son

canevas à tapisserie, sur lequel ses jolis doigts mariaient les fleurs

les plus invraisemblables.

Il convient de dire ici que Frantz était un jeune homme de vingt-deux

ans, qu'un léger duvet de pêche apparaissait sur ses joues, et enfin

que sa voix venait à peine de descendre d'une octave à une autre.

Quant à Suzel, elle était blonde et rose. Elle avait dix-sept ans et ne

détestait point de pêcher à la ligne. Singulière occupation que

celle-là, pourtant, et qui vous oblige à lutter d'astuce avec un

barbillon. Mais Frantz aimait cela. Ce passe-temps allait à son

tempérament. Patient autant qu'on peut l'être, se plaisant à suivre d'un

oeil un peu rêveur le bouchon de liège qui tremblait au fil de l'eau, il

savait attendre, et quand, après une séance de six heures, un modeste

barbillon, ayant pitié de lui, consentait enfin à se laisser prendre, il

était heureux, mais il savait contenir son émotion.

Ce jour-là, les deux futurs, on pourrait dire les deux fiancés, étaient

assis sur la berge verdoyante. Le limpide Vaar murmurait à quelques

pieds au-dessous d'eux. Suzel poussait nonchalamment son aiguille à

travers le canevas. Frantz ramenait automatiquement sa ligne de gauche à

droite, puis il la laissait redescendre le courant de droite à gauche.

Les barbillons faisaient dans l'eau des ronds capricieux qui

s'entre-croisaient autour du bouchon, tandis que l'hameçon se promenait

à vide dans les couches plus basses.

De temps à autre:

«Je crois que ça mord, Suzel, disait Frantz, sans aucunement lever les

yeux sur la jeune fille.

--Le croyez-vous, Frantz? répondait Suzel, qui, abandonnant un instant

son ouvrage, suivait d'un oeil ému la ligne de son fiancé.

--Mais non, reprenait Frantz. J'avais cru sentir un petit mouvement. Je

me suis trompé.

--Ça mordra, Frantz, répondait Suzel de sa voix pure et douce. Mais

n'oubliez pas de «ferrer» à temps. Vous êtes toujours en retard de

quelques secondes, et le barbillon en profite pour s'échapper.

--Voulez-vous prendre ma ligne, Suzel?

--Volontiers, Frantz.

--Alors donnez-moi votre canevas, nous verrons si je serai plus adroit à

l'aiguille qu'à l'hameçon.»

Et la jeune fille prenait la ligne d'une main tremblante, et le jeune

homme faisait courir l'aiguille à travers les mailles de la tapisserie.

Et pendant des heures ils échangeaient ainsi de douces paroles, et leurs

coeurs palpitaient lorsque le liège frémissait sur l'eau. Ah!

puissent-ils ne jamais oublier ces heures charmantes, pendant

lesquelles, assis l'un près de l'autre, ils écoutaient le murmure de la

rivière.

Ce jour-là, le soleil était déjà très-abaissé sur l'horizon, et, malgré

les talents combinés de Suzel et de Frantz, «ça n'avait pas mordu». Les

barbillons ne s'étaient point montrés compatissants, et ils riaient des

jeunes gens qui étaient trop justes pour leur en vouloir.

«Nous serons plus heureux une autre fois, Frantz, dit Suzel, quand le

jeune pêcheur repiqua son hameçon toujours vierge sur sa planchette de

sapin.

--Il faut l'espérer, Suzel,» répondit Frantz.

Puis, tous deux, marchant l'un près de l'autre reprirent le chemin de la

maison, sans échanger une parole, aussi muets que leurs ombres, qui

s'allongeaient devant eux. Suzel se voyait grande, grande, sous les

rayons obliques du soleil couchant. Frantz paraissait maigre, maigre,

comme la longue ligne qu'il tenait à la main.

On arriva à la maison du bourgmestre. De vertes touffes d'herbe

encadraient les pavés luisants, et on se fut bien gardé de les arracher,

car elles capitonnaient la rue et assourdissaient le bruit des pas.

Au moment où la porte allait s'ouvrir, Frantz crut devoir dire à sa

fiancée:

«Vous savez, Suzel, le grand jour approche.

--Il approche, en effet, Frantz! répondit la jeune fille en abaissant

ses longues paupières.

--Oui, dit Frantz, dans cinq ou six ans....

--Au revoir, Frantz, dit Suzel.

--Au revoir, Suzel,» répondit Frantz.

Et, après que la porte se fut refermée, le jeune homme reprit d'un pas

égal et tranquille le chemin de la maison du conseiller Niklausse.

VII

Où les _andante_ deviennent des _allegro_ et les _allegro_ des _vivace_.

L'émotion causée par l'incident de l'avocat Schut et du médecin Custos

s'était apaisée. L'affaire n'avait pas eu de suite. On pouvait donc

espérer que Quiquendone rentrerait dans son apathie habituelle, qu'un

événement inexplicable avait momentanément troublée.

Cependant, le tuyautage destiné à conduire le gaz oxy-hydrique dans les

principaux édifices de la ville s'opérait rapidement. Les conduites et

les branchements se glissaient peu à peu sous le pavé de Quiquendone.

Mais les becs manquaient encore, car leur exécution étant très-délicate,

il avait fallu les faire fabriquer à l'étranger. Le docteur Ox se

multipliait; son préparateur Ygène et lui ne perdaient pas un instant,

pressant les ouvriers, parachevant les délicats organes du gazomètre,

alimentant jour et nuit les gigantesques piles qui décomposaient l'eau

sous l'influence d'un puissant courant électrique. Oui! le docteur

fabriquait déjà son gaz, bien que la canalisation ne fût pas encore

terminée; ce qui, entre nous, aurait dû paraître assez singulier. Mais

avant peu,--du moins on était fondé à l'espérer,--avant peu, au théâtre

de la ville, le docteur Ox inaugurerait les splendeurs de son nouvel

éclairage.

Car Quiquendone possédait un théâtre, bel édifice, ma foi, dont la

disposition intérieure et extérieure rappelait tous les styles. Il était

à la fois byzantin, roman, gothique, Renaissance, avec des portes en

plein cintre, des fenêtres ogivales, des rosaces flamboyantes, des

clochetons fantaisistes, en un mot, un spécimen de tous les genres,

moitié Parthénon, moitié Grand Café parisien, ce qui ne saurait étonner,

puisque, commencé sous le bourgmestre Ludwig van Tricasse, en 1175, il

ne fut achevé qu'en 1837, sous le bourgmestre Natalis van Tricasse. On

avait mis sept cents ans à le construire, et il s'était successivement

conformé à la mode architecturale de toutes les époques. N'importe!

c'était un bel édifice, dont les piliers romans et les voûtes byzantines

ne jureraient pas trop avec l'éclairage au gaz oxy-hydrique.

On jouait un peu de tout au théâtre de Quiquendone, et surtout l'opéra

et l'opéra-comique. Mais il faut dire que les compositeurs n'eussent

jamais pu reconnaître leurs oeuvres, tant les _mouvements_ en étaient

changés.

En effet, comme rien ne se faisait vite à Quiquendone, les oeuvres

dramatiques avaient dû s'approprier au tempérament des Quiquendoniens.

Bien que les portes du théâtre s'ouvrissent habituellement à quatre

heures et se fermassent à dix, il était sans exemple que, pendant ces

six heures, on eût joué plus de deux actes. _Robert le Diable, les

Huguenots_, ou _Guillaume Tell_, occupaient ordinairement trois soirées,

tant l'exécution de ces chefs-d'oeuvre était lente. Les _vivace_, au

théâtre de Quiquendone, flânaient comme de véritables _adagio_. Les

_allegro_ se traînaient longuement, longuement. Les quadruples croches

ne valaient pas des rondes ordinaires en tout autre pays. Les roulades

les plus rapides, exécutées au goût des Quiquendoniens, avaient les

allures d'un hymne de plain-chant. Les trilles nonchalants

s'alanguissaient, se compassaient, afin de ne pas blesser les oreilles

des dilettanti. Pour tout dire par un exemple, l'air rapide de Figaro, à

son entrée au premier acte du _Barbier de Séville_, se battait au

numéro 33 du métronome et durait cinquante-huit minutes,--quand l'acteur

était un brûleur de planches.

On le pense bien, les artistes venus du dehors avaient dû se conformer à

cette mode; mais, comme on les payait bien, ils ne se plaignaient pas,

et ils obéissaient fidèlement à l'archet du chef d'orchestre, qui, dans

les _allegro_, ne battait jamais plus de huit mesures à la minute.

Mais aussi quels applaudissements accueillaient ces artistes, qui

enchantaient, sans jamais les fatiguer, les spectateurs de Quiquendone!

Toutes les mains frappaient l'une dans l'autre à des intervalles assez

éloignés, ce que les comptes rendus des journaux traduisaient par

_applaudissements frénétiques_; et une ou deux fois même, si la salle

étonnée ne croula pas sous les bravos, c'est que, au douzième siècle, on

n'épargnait dans les fondations ni le ciment ni la pierre.

D'ailleurs, pour ne point exalter ces enthousiastes natures de Flamands,

le théâtre ne jouait qu'une fois par semaine, ce qui permettait aux

acteurs de creuser plus profondément leurs rôles et aux spectateurs de

digérer plus longuement les beautés des chefs-d'oeuvre de l'art

dramatique.

Or, depuis longtemps les choses marchaient ainsi. Les artistes étrangers

avaient l'habitude de contracter un engagement avec le directeur de

Quiquendone, lorsqu'ils voulaient se reposer de leurs fatigues sur

d'autres scènes, et il ne semblait pas que rien dût modifier ces

coutumes invétérées, quand, quinze jours après l'affaire Schut-Custos,

un incident inattendu vint jeter à nouveau le trouble dans les

populations.

C'était un samedi, jour d'opéra. Il ne s'agissait pas encore, comme on

pourrait le croire, d'inaugurer le nouvel éclairage. Non; les tuyaux

aboutissaient bien dans la salle, mais, pour le motif indiqué plus haut,

les becs n'avaient pas encore été posés, et les bougies du lustre

projetaient toujours leur douce clarté sur les nombreux spectateurs qui

encombraient le théâtre. On avait ouvert les portes au public à une

heure après midi, et à trois heures la salle était à moitié pleine. Il y

avait eu un moment une queue qui se développait jusqu'à l'extrémité de

la place Saint-Ernuph, devant la boutique du pharmacien Josse Liefrinck.

Cet empressement faisait pressentir une belle représentation.

«Vous irez ce soir au théâtre? avait dit le matin même le conseiller au

bourgmestre.

--Je n'y manquerai pas, avait répondu van Tricasse, et j'y conduirai Mme

Van Tricasse, ainsi que notre fille Suzel et notre chère Tatanémance,

qui raffolent de la belle musique.

--Mlle Suzel viendra? demanda le conseiller.

--Sans doute, Niklausse.

--Alors mon fils Frantz sera un des premiers à faire queue, répondit

Niklausse.

--Un garçon ardent, Niklausse, répondit doctoralement le bourgmestre,

une tête chaude! Il faut surveiller ce jeune homme.

--Il aime, van Tricasse, il aime votre charmante Suzel.

--Eh bien! Niklausse, il l'épousera. Du moment que nous sommes convenus

de faire ce mariage, que peut-il demander de plus?

--Il ne demande rien, van Tricasse, il ne demande rien, ce cher enfant!

Mais enfin--et je ne veux pas en dire davantage--il ne sera pas le

dernier à prendre son billet au bureau!

--Ah! vive et ardente jeunesse! répliqua le bourgmestre, souriant à son

passé. Nous avons été ainsi, mon digne conseiller! Nous avons aimé, nous

aussi! Nous avons fait queue en notre temps! À ce soir donc, à ce soir!

À propos, savez-vous que c'est un grand artiste, ce Fioravanti! Aussi,

quel accueil on lui a fait dans nos murs! Il n'oubliera pas de longtemps

les applaudissements de Quiquendone.»

Il s'agissait, en effet, du célèbre ténor Fioravanti, qui, par son

talent de virtuose, sa méthode parfaite, sa voix sympathique, provoquait

chez les amateurs de la ville un véritable enthousiasme.

Depuis trois semaines, Fioravanti avait obtenu des succès immenses dans

_les Huguenots_. Le premier acte, interprété au goût des Quiquendoniens,

avait rempli une soirée tout entière de la première semaine du mois. Une

autre soirée de la seconde semaine, allongée par des _andante_ infinis,

avait valu au célèbre chanteur une véritable ovation. Le succès s'était

encore accru avec le troisième acte du chef-d'oeuvre de Meyerbeer. Mais

c'est au quatrième acte qu'on attendait Fioravanti, et ce quatrième

acte, c'est ce soir-là même qu'il allait être joué devant un public

impatient. Ah! ce duo de Raoul et de Valentine, cet hymne d'amour à deux

voix, largement soupiré, cette strette où se multiplient les

_crescendo_, les _stringendo_, les _pressez un peu_, les _più

crescendo_, tout cela chanté lentement, compendieusement,

interminablement! Ah! quel charme!

Aussi, à quatre heures, la salle était pleine. Les loges, l'orchestre,

le parterre regorgeaient. Aux avant-scènes s'étalaient le bourgmestre

van Tricasse, Mlle van Tricasse, Mme van Tricasse et l'aimable

Tatanémance en bonnet vert-pomme; puis, non loin, le conseiller

Niklausse et sa famille, sans oublier l'amoureux Frantz. On voyait aussi

les familles du médecin Custos, de l'avocat Schut, d'Honoré Syntax, le

grand juge, et Soutman (Norbert), le directeur de la compagnie

d'assurances, et le gros banquier Collaert, fou de musique allemande, un

peu virtuose lui-même, et le percepteur Rupp, et le directeur de

l'Académie, Jérôme Resh, et le commissaire civil, et tant d'autres

notabilités de la ville qu'on ne saurait les énumérer ici sans abuser de

la patience du lecteur.

Ordinairement, en attendant le lever du rideau, les Quiquendoniens

avaient l'habitude de se tenir silencieux, les uns lisant leur journal,

les autres échangeant quelques mots à voix basse, ceux-ci gagnant leur

place sans bruit et sans hâte, ceux-là jetant un regard à demi éteint

vers les beautés aimables qui garnissaient les galeries.

Mais, ce soir-là, un observateur eût constaté que, même avant le lever

du rideau, une animation inaccoutumée régnait dans la salle. On voyait

remuer des gens qui ne remuaient jamais. Les éventails des dames

s'agitaient avec une rapidité anormale. Un air plus vivace semblait

avoir envahi toutes ces poitrines. On respirait plus largement. Quelques

regards brillaient, et, s'il faut le dire, presque à l'égal des flammes

du lustre, qui semblaient jeter sur la salle un éclat inaccoutumé.

Vraiment, on y voyait plus clair que d'habitude, bien que l'éclairage

n'eût point été augmenté. Ah! si les appareils nouveaux du docteur Ox

eussent fonctionné! mais ils ne fonctionnaient pas encore.

Enfin, l'orchestre est à son poste, au grand complet. Le premier violon

a passé entre les pupitres pour donner un _la_ modeste à ses collègues.

Les instruments à corde, les instruments à vent, les instruments à

percussion sont d'accord. Le chef d'orchestre n'attend plus que le coup

de sonnette pour battre la première mesure.

La sonnette retentit. Le quatrième acte commence. L'_allegro

appassionato_ de l'entracte est joué suivant l'habitude, avec une

lenteur majestueuse, qui eût fait bondir l'illustre Meyerbeer, et dont

les dilettanti Quiquendoniens apprécient toute la majesté.

Mais bientôt le chef d'orchestre ne se sent plus maître de ses

exécutants. Il a quelque peine à les retenir, eux si obéissants, si

calmes d'ordinaire. Les instruments à vent ont une tendance à presser

les mouvements, et il faut les refréner d'une main ferme, car ils

prendraient l'avance sur les instruments à cordes, ce qui, au point de

vue harmonique, produirait un effet regrettable. Le basson lui-même, le

fils du pharmacien Josse Liefrinck, un jeune homme si bien élevé, tend

à s'emporter.

Cependant Valentine a commencé son récitatif:

Je suis seule chez moi....

mais elle presse. Le chef d'orchestre et tous ses musiciens la

suivent--peut-être à leur insu--dans son _cantabile_, qui devrait être

battu largement, comme un _douze-huit_ qu'il est. Lorsque Raoul paraît à

la porte du fond, entre le moment où Valentine va à lui et le moment où

elle le cache dans la chambre _à côté_, il ne se passe pas un quart

d'heure, tandis qu'autrefois, selon la tradition du théâtre de

Quiquendone, ce récitatif de trente-sept mesures durait juste

trente-sept minutes.

Saint-Bris, Nevers, Cavannes et les seigneurs catholiques sont entrés en

scène, un peu précipitamment peut être. _Allegro pomposo_ a marqué le

compositeur sur la partition. L'orchestre et les seigneurs vont bien

_allegro_, mais pas _pomposo_ du tout, et au morceau d'ensemble, dans

cette page magistrale de la conjuration et de la bénédiction des

poignards, on ne modère plus l'_allegro_ réglementaire. Chanteurs et

musiciens s'échappent fougueusement. Le chef d'orchestre ne songe plus à

les retenir. D'ailleurs le public ne réclame pas, au contraire; on sent

qu'il est entraîné lui-même, qu'il est dans le mouvement, et que ce

mouvement répond aux aspirations de son âme:

Des troubles renaissants et d'une guerre impie,

Voulez-vous, comme moi, délivrer le pays?

On promet, on jure. C'est à peine si Nevers a le temps de protester et

de chanter que, «parmi ses aïeux, il compte des soldats et pas un

assassin.» On l'arrête. Les quarteniers et les échevins accourent et

jurent rapidement «de frapper tous à la fois». Saint-Bris enlève comme

un véritable _deux-quatre_ de barrière le récitatif qui appelle les

catholiques à la vengeance. Les trois moines, portant des corbeilles

avec des écharpes blanches, se précipitent par la porte du fond de

l'appartement de Nevers, sans tenir compte de la mise en scène, qui leur

recommande de s'avancer lentement. Déjà tous les assistants ont tiré

leur épée et leur poignard, que les trois moines bénissent en un tour de

main. Les soprani, les ténors, les basses, attaquent avec des cris de

rage l'_allegro furioso_, et, d'un _six-huit_ dramatique, ils font un

_six-huit_ de quadrille. Puis, ils sortent en hurlant:

À minuit,

Point de bruit!

Dieu le veut!

Oui,

À minuit.

En ce moment, le public est debout. On s'agite dans les loges, au

parterre, aux galeries. Il semble que tous les spectateurs vont

s'élancer sur la scène, le bourgmestre van Tricasse en tête, afin de

s'unir aux conjurés et d'anéantir les huguenots, dont, d'ailleurs, ils

partagent les opinions religieuses. On applaudit, on rappelle, on

acclame! Tatanémance agite d'une main fébrile son bonnet vert-pomme.

Les lampes de la salle jettent un éclat ardent.

Raoul, au lieu de soulever lentement la draperie, la déchire par un

geste superbe et se trouve face à face avec Valentine.

Enfin! c'est le grand duo, et il est mené _allegro vivace_. Raoul

n'attend pas les demandes de Valentine et Valentine n'attend pas les

réponses de Raoul. Le passage adorable:

Le danger presse

Et le temps vole....

devient un de ces rapides _deux-quatre_ qui ont fait la renommée

d'Offenbach, lorsqu'il fait danser des conjurés quelconques. L'_andante

amoroso_:

Tu l'as dit!

Oui, tu m'aimes!

n'est plus qu'un _vivace furioso_, et le violoncelle de l'orchestre ne

se préoccupe plus d'imiter les inflexions de la voix du chanteur, comme

il est indiqué dans la partition du maître. En vain Raoul s'écrie:

Parle encore et prolonge

De mon coeur l'ineffable sommeil!

Valentine ne peut pas prolonger! On sent qu'un feu inaccoutumé le

dévore. Ses _si_ et ses _ut_, au-dessus de la portée, ont un éclat

effrayant. Il se démène, il gesticule, il est embrasé.

On entend le beffroi; la cloche résonne; mais quelle cloche haletante!

Le sonneur qui la sonne ne se possède évidemment plus. C'est un tocsin

épouvantable, qui lutte de violence avec les fureurs de l'orchestre.

Enfin la strette qui va terminer cet acte magnifique:

Plus d'amour, plus d'ivresse,

O remords qui m'oppresse!

que le compositeur indique _allegro con moto_, s'emporte dans un

_prestissimo_ déchaîné. On dirait un train express qui passe. Le beffroi

reprend. Valentine tombe évanouie. Raoul se précipite par la fenêtre!

Il était temps. L'orchestre, véritablement ivre, n'aurait pu continuer.

Le bâton du chef n'est plus qu'un morceau brisé sur le pupitre du

souffleur! Les cordes des violons sont rompues et les manches tordus!

Dans sa fureur, le timbalier a crevé ses timbales! le contrebassiste est

juché sur le haut de son édifice sonore! La première clarinette a avalé

l'anche de son instrument, et le second hautbois mâche entre ses dents

ses languettes de roseau! La coulisse du trombone est faussée, et enfin

le malheureux corniste ne peut plus retirer sa main, qu'il a trop

profondément enfoncée dans le pavillon de son cor!

Et le public! le public, haletant, enflammé, gesticule, hurle! Toutes

les figures sont rouges comme si un incendie eût embrasé ces corps à

l'intérieur! On se bourre, on se presse pour sortir, les hommes sans

chapeau, les femmes sans manteau! On se bouscule dans les couloirs, on

s'écrase aux portes, on se dispute, on se bat! Plus d'autorités! plus

de bourgmestre! Tous égaux devant une surexcitation infernale ...

Et, quelques instants après, lorsque chacun est dans la rue, chacun

reprend son calme habituel et rentre paisiblement dans sa maison, avec

le souvenir confus de ce qu'il a ressenti.

Le quatrième acte des _Huguenots_, qui durait autrefois six heures

d'horloge, commencé, ce soir-là, à quatre heures et demie, était terminé

à cinq heures moins douze.

Il avait duré dix-huit minutes!

VIII

Où l'antique et solennelle valse allemande se change en tourbillon.

Mais si les spectateurs, après avoir quitté le théâtre, reprirent leur

calme habituel, s'ils regagnèrent paisiblement leur logis en ne

conservant qu'une sorte d'hébêtement passager, ils n'en avaient pas

moins subi une extraordinaire exaltation, et, anéantis, brisés, comme

s'ils eussent commis quelque excès de table, ils tombèrent lourdement

dans leurs lits.

Or, le lendemain, chacun eut comme un ressouvenir de ce qui s'était

passé la veille. En effet, à l'un manquait son chapeau, perdu dans la

bagarre, à l'autre un pan de son habit, déchiré dans la mêlée; à

celle-ci, son fin soulier de prunelle, à celle-là sa mante des grands

jours. La mémoire revint à ces honnêtes bourgeois, et, avec la mémoire,

une certaine honte de leur inqualifiable effervescence. Cela leur

apparaissait comme une orgie dont ils auraient été les héros

inconscients! Ils n'en parlaient pas; ils ne voulaient plus y penser.

Mais le personnage le plus abasourdi de la ville, ce fut encore le

bourgmestre van Tricasse. Le lendemain matin, en se réveillant, il ne

put retrouver sa perruque. Lotchè avait cherché partout. Rien. La

perruque était restée sur le champ de bataille. Quant à la faire

réclamer par Jean Mistrol, le trompette assermenté de la ville, non.

Mieux valait faire le sacrifice de ce postiche que de s'afficher ainsi,

quand on avait l'honneur d'être le premier magistrat de la cité.

Le digne van Tricasse songeait ainsi, étendu sous ses couvertures, le

corps brisé, la tête lourde, la langue épaisse, la poitrine brûlante. Il

n'éprouvait aucune envie de se lever, au contraire, et son cerveau

travailla plus dans cette matinée qu'il n'avait travaillé depuis

quarante ans peut-être. L'honorable magistrat refaisait dans son esprit

tous les incidents de cette inexplicable représentation. Il les

rapprochait des faits qui s'étaient dernièrement accomplis à la soirée

du docteur Ox. Il cherchait les raisons de cette singulière excitabilité

qui, à deux reprises, venait de se déclarer chez ses administrés les

plus recommandables.

Le Docteur Ox · 第 2 / 17 段