Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regar

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Les Voyages extraordinaires

Couronnés par l'Académie française

LE DOCTEUR OX

MAÎTRE ZACHARIUS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES UN DRAME DANS LES AIRS

PAR

JULES VERNE

ILLUSTRATIONS PAR FROELICH, BAYARD, SCHULER, ADRIEN MARIE

1920

TABLE DES MATIÈRES

UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX

I.--Comme quoi est inutile de chercher, même sur les meilleures cartes,

la petite ville de Quiquendone

II.--Où le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse

s'entretiennent des affaires de la ville

III.--Où le commissaire Passauf fait une entrée aussi bruyante

qu'inattendue

IV.--Où le docteur Ox se révèle comme un physiologiste de premier ordre

et un audacieux expérimentateur

V.--Où le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur

Ox, et ce qui s'ensuit

VI.--Où Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets

d'avenir

VII--Où les _andante_ deviennent des _allegro_ et les _allegro_ des

_vivace_

VIII.--Où l'antique et solennelle valse allemande se change en

tourbillon

IX.--Où le docteur Ox et son préparateur Ygène ne se disent que quelques

mots

X.--Dans lequel on verra que l'épidémie envahit la ville entière et quel

effet elle produisit

XI.--Où les Quiquendoniens prennent une résolution héroïque

XII.--Dans lequel le préparateur Ygène émet un avis raisonnable, qui est

repoussé avec vivacité par le docteur Ox

XIII.--Où il est prouvé une fois de plus que d'un lieu élevé on domine

toutes les petitesses humaines

XIV.--Où les choses sont poussées si loin que les habitants de

Quiquendone, les lecteurs et même l'auteur réclament un dénoûment

immédiat

XV.--Où le dénoûment éclate

XVI.--Où le lecteur intelligent voit bien qu'il avait deviné juste,

malgré toutes les précautions de l'auteur

XVII.--Où s'explique la théorie du docteur Ox

MAÎTRE ZACHARIUS

I.--Une nuit d'hiver

II.--L'orgueil de la science

III.--Une visite étrange

IV.--L'église de Saint-Pierre

V.--L'heure de la mort

UN DRAME DANS LES AIRS

UN HIVERNAGE DANS LES GLACES

I.--Le pavillon noir

II.--Le projet de Jean Cornbutte

III.--Lueur d'espoir

IV.--Dans les passes

V.--L'île Liverpool

VI.--Le tremblement de glaces

VII.--Les installations de l'hivernage

VIII.--Plan d'explorations

IX.--La maison de neige

X.--Enterrés vivants

XI.--Un nuage de fumée

XII.--Retour au navire

XIII.--Les deux rivaux

XIV.--Détresse

XV.--Les ours blancs

XVI.--Conclusion

QUARANTIÈME ASCENSION FRANÇAISE AU MONT-BLANC,

par Paul VERNE

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

Ce nouveau volume de Jules Verne est composé de nouvelles écrites par

lui à des époques très-différentes les unes des autres. Le docteur Ox

est de date presque récente, et a été inspiré à l'auteur des _Voyages

extraordinaires_ par une expérience très-intéressante faite à Paris, il

y a quelques années. Mais les autres nouvelles intitulées _Maître

Zacharius, Un Hivernage dans les glaces_ et _Un Drame dans les airs_,

ont été écrites il y a plus de vingt ans, et par conséquent sont

antérieures à la série des oeuvres qui ont si justement rendu célèbre le

nom de M. Jules Verne. Il nous a paru nécessaire de faire figurer ces

nouvelles dans l'oeuvre complète de Jules Verne, qu'elles ne dépareront

pas assurément. Dans quelques-unes, les lecteurs découvriront,

pressentiront le germe des ouvrages plus importants, tels que _Cinq

Semaines en ballon_, le _Capitaine Hatteras_ et le _Pays des

fourrures_, qu'il a publiés depuis avec tant de succès. Ils trouveront

intéressant de voir comment ces sujets se sont d'abord présentés à

l'esprit de l'auteur, et comment son talent mûri les a développés plus

tard sous l'influence d'études plus approfondies. Après avoir eu les

tableaux, il leur paraîtra curieux d'avoir sous les yeux les esquisses.

Sous ce titre: _Quarantième Ascension française au mont Blanc_, un

récit, celui d'une ascension qui n'a rien d'imaginaire, termine ce

volume. Le récit et le voyage même ont été faits par M. Paul Verne,

frère de M. Jules Verne. Nous avons cru bon de mettre en regard des

_Voyages extraordinaires_ de Jules Verne la narration de cette excursion

faite par son frère dans des circonstances véritablement difficiles, et

qui placent M. Paul Verne au premier rang de nos ascensionnistes

français dans les Alpes.

De cet ensemble, il résulte un volume dont les éléments sont

très-variés, un mélange de conceptions réelles, fantastiques et

imaginaires, auquel nous avons l'espoir que notre public fera bon

accueil.

J. HETZEL.

UNE FANTAISIE

DU

DOCTEUR OX

[Illustration: Le Docteur Ox.]

I

Comme quoi il est inutile de chercher, même sur les meilleures cartes,

la petite ville de Quiquendone.

Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la

petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l'y trouverez

pas. Quiquendone est-elle donc une cité disparue? Non. Une ville à

venir? Pas davantage. Elle existe, en dépit des géographies, et cela

depuis huit à neuf cents ans. Elle compte même deux mille trois cent

quatre-vingt-treize âmes, en admettant une âme par chaque habitant. Elle

est située à treize kilomètres et demi dans le nord-ouest d'Audenarde et

à quinze kilomètres un quart dans le sud-est de Bruges, en pleine

Flandre. Le Vaar, petit affluent de l'Escaut, passe sous ses trois

ponts, encore recouverts d'une antique toiture du moyen âge, comme à

Tournay. On y admire un vieux château, dont la première pierre fut

posée, en 1197, par le comte Baudouin, futur empereur de Constantinople,

et un hôtel de ville à demi-fenêtres gothiques, couronné d'un chapelet

de créneaux, que domine un beffroi à tourelles, élevé de trois cent

cinquante-sept pieds au-dessus du sol. On y entend, à chaque heure, un

carillon de cinq octaves, véritable piano aérien, dont la renommée

surpasse celle du célèbre carillon de Bruges. Les étrangers--s'il en est

jamais venu à Quiquendone--ne quittent point cette curieuse ville sans

avoir visité sa salle des stathouders, ornée du portrait en pied de

Guillaume de Nassau par Brandon; le jubé de l'église Saint-Magloire,

chef-d'oeuvre de l'architecture du XVIe siècle; le puits en fer forgé

qui se creuse au milieu de la grande place Saint-Ernuph, dont

l'admirable ornementation est due au peintre-forgeron Quentin Metsys; le

tombeau élevé autrefois à Marie de Bourgogne, fille de Charles le

Téméraire, qui repose maintenant dans l'église de Notre-Dame de Bruges,

etc. Enfin, Quiquendone a pour principale industrie la fabrication des

crèmes fouettées et des sucres d'orge sur une grande échelle. Elle est

administrée de père en fils depuis plusieurs siècles par la famille van

Tricasse! Et pourtant Quiquendone ne figure pas sur la carte des

Flandres! Est-ce oubli des géographes, est-ce omission volontaire? C'est

ce que je ne puis vous dire; mais Quiquendone existe bien réellement

avec ses rues étroites, son enceinte fortifiée, ses maisons espagnoles,

sa halle et son bourgmestre,--à telles enseignes qu'elle a été

récemment le théâtre de phénomènes surprenants, extraordinaires,

invraisemblables autant que véridiques, et qui vont être fidèlement

rapportés dans le présent récit.

Certes, il n'y a aucun mal à dire ni à penser des Flamands de la Flandre

occidentale. Ce sont des gens de bien, sages, parcimonieux, sociables,

d'humeur égale, hospitaliers, peut-être un peu lourds par le langage et

l'esprit; mais cela n'explique pas pourquoi l'une des plus intéressantes

villes de leur territoire en est encore à figurer dans la cartographie

moderne.

Cette omission est certainement regrettable. Si encore l'histoire, ou à

défaut de l'histoire les chroniques, ou à défaut des chroniques la

tradition du pays, faisaient mention de Quiquendone! Mais non, ni les

atlas, ni les guides, ni les itinéraires n'en parlent. M. Joanne

lui-même, le perspicace dénicheur de bourgades, n'en dit pas un mot. On

conçoit combien ce silence doit nuire au commerce, à l'industrie de

cette ville. Mais nous nous hâterons d'ajouter que Quiquendone n'a ni

industrie ni commerce, et qu'elle s'en passe le mieux du monde. Ses

sucres d'orge et ses crèmes fouettées, elle les consomme sur place et ne

les exporte pas. Enfin les Quiquendoniens n'ont besoin de personne.

Leurs désirs sont restreints, leur existence est modeste; ils sont

calmes, modérés, froids, flegmatiques, en un mot «Flamands», comme il

s'en rencontre encore quelquefois entre l'Escaut et la mer du Nord.

II

Où le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse

s'entretiennent des affaires de la ville.

«Vous croyez? demanda le bourgmestre.

--Je le crois, répondit le conseiller, après quelques minutes de

silence.

--C'est qu'il ne faut point agir à la légère, reprit le bourgmestre.

--Voilà dix ans que nous causons de cette affaire si grave, répliqua le

conseiller Niklausse, et je vous avoue, mon digne van Tricasse, que je

ne puis prendre encore sur moi de me décider.

--Je comprends votre hésitation, reprit le bourgmestre, qui ne parla

qu'après un bon quart d'heure de réflexion, je comprends votre

hésitation et je la partage. Nous ferons sagement de ne rien décider

avant un plus ample examen de la question.

--Il est certain, répondit Niklausse, que cette place de commissaire

civil est inutile dans une ville aussi paisible que Quiquendone.

--Notre prédécesseur, répondit van Tricasse d'un ton grave, notre

prédécesseur ne disait jamais, n'aurait jamais osé dire qu'une chose est

certaine. Toute affirmation est sujette à des retours désagréables.»

Le conseiller hocha la tête en signe d'assentiment, puis il demeura

silencieux une demi-heure environ. Après ce laps de temps, pendant

lequel le conseiller et le bourgmestre ne remuèrent pas même un doigt,

Niklausse demanda à van Tricasse si son prédécesseur--il y a quelque

vingt ans--n'avait pas eu comme lui la pensée de supprimer cette place

de commissaire civil, qui, chaque année, grevait la ville de Quiquendone

d'une somme de treize cent soixante-quinze francs et des centimes.

«En effet, répondit le bourgmestre, qui porta avec une majestueuse

lenteur sa main à son front limpide, en effet; mais ce digne homme est

mort avant d'avoir osé prendre une détermination, ni à cet égard, ni à

l'égard d'aucune autre mesure administrative. C'était un sage. Pourquoi

ne ferais-je pas comme lui?»

Le conseiller Niklausse eût été incapable d'imaginer une raison qui pût

contredire l'opinion du bourgmestre.

«L'homme qui meurt sans s'être jamais décidé à rien pendant sa vie,

ajouta gravement van Tricasse, est bien près d'avoir atteint la

perfection en ce monde!»

Cela dit, le bourgmestre pressa du bout du petit doigt un timbre au son

voilé, qui fit entendre moins un son qu'un soupir. Presque aussitôt,

quelques pas légers glissèrent doucement sur les carreaux du palier. Une

souris n'eût pas fait moins de bruit en trottinant sur une épaisse

moquette. La porte de la chambre s'ouvrit en tournant sur ses gonds

huilés. Une jeune fille blonde, à longues tresses, apparut. C'était

Suzel van Tricasse, la fille unique du bourgmestre. Elle remit à son

père avec sa pipe bourrée à point un petit brasero de cuivre, ne

prononça pas une parole, et disparut aussitôt, sans que sa sortie eût

produit plus de bruit que son entrée.

L'honorable bourgmestre alluma l'énorme fourneau de son instrument, et

s'effaça bientôt dans un nuage de fumée bleuâtre, laissant le conseiller

Niklausse plongé au milieu des plus absorbantes réflexions.

La chambre dans laquelle causaient ainsi ces deux notables personnages,

chargés de l'administration de Quiquendone, était un parloir richement

orné de sculptures en bois sombre. Une haute cheminée, vaste foyer dans

lequel eût pu brûler un chêne ou rôtir un boeuf, occupait tout un

panneau du parloir et faisait face à une fenêtre à treillis, dont les

vitraux peinturlurés tamisaient doucement les rayons du jour. Dans un

cadre antique, au-dessus de la cheminée, apparaissait le portrait d'un

bonhomme quelconque, attribué à Hemling, qui devait représenter un

ancêtre des van Tricasse, dont la généalogie remonte authentiquement au

quatorzième siècle, époque à laquelle les Flamands et Gui de Dampierre

eurent à lutter contre l'empereur Rodolphe de Hapsbourg.

Ce parloir faisait partie de la maison du bourgmestre, l'une des plus

agréables de Quiquendone. Construite dans le goût flamand et avec tout

l'imprévu, le caprice, le pittoresque, le fantaisiste que comporte

l'architecture ogivale, on la citait entre les plus curieux monuments

de la ville. Un couvent de chartreux ou un établissement de sourds-muets

n'eussent pas été plus silencieux que cette habitation. Le bruit n'y

existait pas; on n'y marchait pas, on y glissait; on n'y parlait pas, on

y murmurait. Et cependant les femmes ne manquaient point à la maison,

qui, sans compter le bourgmestre van Tricasse, abritait encore sa femme,

Mme Brigitte van Tricasse, sa fille, Suzel van Tricasse, et sa servante,

Lotchè Janshéu. Il convient de citer aussi la soeur du bourgmestre, la

tante Hermance, vieille fille répondant encore au nom de Tatanémance,

que lui donnait autrefois sa nièce Suzel, du temps qu'elle était petite

fille. Eh bien, malgré tous ces éléments de discorde, de bruit, de

bavardage, la maison du bourgmestre était calme comme le désert.

Le bourgmestre était un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre,

ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni coloré ni pâle, ni gai ni

triste, ni content ni ennuyé, ni énergique ni mou, ni fier ni humble, ni

bon ni méchant, ni généreux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni

trop peu,--_ne quid nimis_,--un homme modéré en tout; mais à la lenteur

invariable de ses mouvements, à sa mâchoire inférieure un peu pendante,

à sa paupière supérieure immuablement relevée, à son front uni comme une

plaque de cuivre jaune et sans une ride, à ses muscles peu saillants, un

physionomiste eût sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse

était le flegme personnifié. Jamais,--ni par la colère, ni par la

passion,--jamais une émotion quelconque n'avait accéléré les mouvements

du coeur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'étaient

contractées sous l'influence d'une irritation, si passagère qu'on

voudrait la supposer. Il était invariablement vêtu de bons habits ni

trop larges ni trop étroits, qu'il ne parvenait pas à user. Il était

chaussé de gros souliers carrés à triple semelle et à boucles d'argent,

qui, par leur durée, faisaient le désespoir de son cordonnier. Il était

coiffé d'un large chapeau, qui datait de l'époque à laquelle la Flandre

fut décidément séparée de la Hollande, ce qui attribuait à ce vénérable

couvre-chef une durée de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les

passions qui usent le corps aussi bien que l'âme, les habits aussi bien

que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent,

indifférent, n'était passionné en rien. Il n'usait pas et ne s'usait

pas, et par cela même il se trouvait précisément l'homme qu'il fallait

pour administrer la cité de Quiquendone et ses tranquilles habitants.

La ville, en effet, n'était pas moins calme que la maison van Tricasse.

Or c'était dans cette paisible demeure que le bourgmestre comptait

atteindre les limites les plus reculées de l'existence humaine, après

avoir vu toutefois la bonne Mme Brigitte van Tricasse, sa femme, le

précéder au tombeau, où elle ne trouverait certainement pas un repos

plus profond que celui qu'elle goûtait depuis soixante ans sur la terre.

Ceci mérite une explication.

La famille van Tricasse aurait pu s'appeler justement _la famille

Jeannot_. Voici pourquoi:

Chacun sait que le couteau de ce personnage typique est aussi célèbre

que son propriétaire et non moins inusable, grâce à cette double

opération incessamment renouvelée, qui consiste à remplacer le manche

quand il est usé et la lame quand elle ne vaut plus rien. Telle était

l'opération, absolument identique, pratiquée depuis un temps immémorial

dans la famille van Tricasse, et à laquelle la nature s'était prêtée

avec une complaisance un peu extraordinaire. Depuis 1340, on avait

toujours vu invariablement un van Tricasse, devenu veuf, se remarier

avec une van Tricasse, plus jeune que lui, qui, veuve, convolait avec un

van Tricasse plus jeune qu'elle, qui veuf, etc., sans solution de

continuité. Chacun mourait à son tour avec une régularité mécanique. Or

la digne Mme Brigitte van Tricasse en était à son deuxième mari, et, à

moins de manquer à tous ses devoirs, elle devait précéder dans l'autre

monde son époux, de dix ans plus jeune qu'elle, pour faire place à une

nouvelle van Tricasse. Sur quoi l'honorable bourgmestre comptait

absolument, afin de ne point rompre les traditions de la famille.

Telle était cette maison, paisible et silencieuse, dont les portes ne

criaient pas, dont les vitres ne grelottaient pas, dont les parquets ne

gémissaient pas, dont les cheminées ne ronflaient pas, dont les

girouettes ne grinçaient pas, dont les meubles ne craquaient pas, dont

les serrures ne cliquetaient pas, et dont les hôtes ne faisaient pas

plus de bruit que leur ombre. Le divin Harpocrate l'eût certainement

choisie pour le temple du silence.

III

Où le commissaire Passauf fait une entrée aussi bruyante qu'inattendue.

Lorsque l'intéressante conversation que nous avons rapportée plus haut

avait commencé entre le conseiller et le bourgmestre, il était deux

heures trois quarts après midi. Ce fut à trois heures quarante-cinq

minutes que van Tricasse alluma sa vaste pipe, qui pouvait contenir un

quart de tabac, et ce fut à cinq heures et trente-cinq minutes seulement

qu'il acheva de fumer.

Pendant tout ce temps, les deux interlocuteurs n'échangèrent pas une

seule parole.

Vers six heures, le conseiller, qui procédait toujours par prétermission

ou aposiopèse, reprit en ces termes:

«Ainsi nous nous décidons?...

--À ne rien décider, répliqua le bourgmestre.

--Je crois, en somme, que vous avez raison, van Tricasse.

--Je le crois aussi, Niklausse. Nous prendrons une résolution à l'égard

du commissaire civil quand nous serons mieux édifiés ... plus tard ...

Nous ne sommes pas à un mois près.

--Ni même à une année,» répondit Niklausse, en dépliant son mouchoir de

poche, dont il se servit, d'ailleurs, avec une discrétion parfaite.

Un nouveau silence, qui dura une bonne heure, s'établit encore. Rien ne

troubla cette nouvelle halte dans la conversation, pas même l'apparition

du chien de la maison, l'honnête Lento, qui, non moins flegmatique que

son maître, vint faire poliment un tour de parloir. Digne chien! Un

modèle pour tous ceux de son espèce. Il eût été en carton, avec des

roulettes aux pattes, qu'il n'eût pas fait moins de bruit pendant sa

visite.

Vers huit heures, après que Lotchè eut apporté la lampe antique à verre

dépoli, le bourgmestre dit au conseiller:

«Nous n'avons pas d'autre affaire urgente à expédier, Niklausse?

--Non, van Tricasse, aucune, que je sache.

--Ne m'a-t-on pas dit, cependant, demanda le bourgmestre, que la tour de

la porte d'Audenarde menaçait ruine?

--En effet, répondit le conseiller, et, vraiment, je ne serais pas

étonné qu'un jour ou l'autre elle écrasât quelque passant.

--Oh! reprit le bourgmestre, avant qu'un tel malheur arrive, j'espère

bien que nous aurons pris une décision à l'endroit de cette tour.

--Je l'espère, van Tricasse.

--Il y a des questions plus pressantes à résoudre.

--Sans doute, répondit le conseiller, la question de la halle aux cuirs,

par exemple.

--Est-ce qu'elle brûle toujours? demanda le bourgmestre.

--Toujours, depuis trois semaines.

--N'avons-nous pas décidé en conseil de la laisser brûler?

--Oui, van Tricasse, et cela sur votre proposition.

--N'était-ce pas le moyen le plus sûr et le plus simple d'avoir raison

de cet incendie?

--Sans contredit.

--Eh bien, attendons. C'est tout?

--C'est tout, répondit le conseiller, qui se grattait le front comme

pour s'assurer qu'il n'oubliait pas quelque affaire importante.

--Ah! fit le bourgmestre, n'avez-vous pas entendu parler aussi d'une

fuite d'eau qui menace d'inonder le bas quartier de Saint-Jacques?

--En effet, répondit le conseiller. Il est même fâcheux que cette fuite

d'eau ne se soit pas déclarée au-dessus de la halle aux cuirs! Elle eût

naturellement combattu l'incendie, et cela nous aurait épargné bien des

frais de discussion.

--Que voulez-vous, Niklausse, répondit le digne bourgmestre, il n'y a

rien d'illogique comme les accidents. Ils n'ont aucun lien entre eux, et

l'on ne peut pas, comme on le voudrait, profiter de l'un pour atténuer

l'autre.»

Cette fine observation de van Tricasse exigea quelque temps pour être

goûtée par son interlocuteur et ami.

«Eh mais? reprit quelques instants plus tard le conseiller Niklausse,

nous ne parlons même pas de notre grande affaire!

--Quelle grande affaire? Nous avons donc une grande affaire? demanda le

bourgmestre.

--Sans doute. Il s'agit de l'éclairage de la ville.

--Ah! oui, répondit le bourgmestre, si ma mémoire est fidèle, vous

voulez parler de l'éclairage du docteur Ox?

--Précisément.

--Eh bien?

--Cela marche, Niklausse, répondit le bourgmestre. On procède déjà à la

pose des tuyaux, et l'usine est entièrement achevée.

--Peut-être nous sommes-nous un peu pressés dans cette affaire, dit le

conseiller en hochant la tête.

--Peut-être, répondit le bourgmestre, mais notre excuse, c'est que le

docteur Ox fait tous les frais de son expérience. Cela ne nous coûtera

pas un denier.

--C'est, en effet, notre excuse. Puis, il faut bien marcher avec son

siècle. Si l'expérience réussit, Quiquendone sera la première ville des

Flandres éclairée au gaz oxy ... Comment appelle-t-on ce gaz-là?

--Le gaz oxy-hydrique.

--Va donc pour le gaz oxy-hydrique.»

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Lotchè vint annoncer au bourgmestre

que son souper était prêt.

Le conseiller Niklausse se leva pour prendre congé de van Tricasse, que

tant de décisions prises et tant d'affaires traitées avaient mis en

appétit; puis il fut convenu que l'on assemblerait dans un délai assez

éloigné le conseil des notables, afin de décider si l'on prendrait

provisoirement une décision sur la question véritablement urgente de la

tour d'Audenarde.

Les deux dignes administrateurs se dirigèrent alors vers la porte qui

s'ouvrait sur la rue, l'un reconduisant l'autre. Le conseiller, arrivé

au dernier palier, alluma une petite lanterne qui devait le guider dans

les rues obscures de Quiquendone, que l'éclairage du docteur Ox

n'illuminait pas encore. La nuit était noire, on était au mois

d'octobre, et un léger brouillard embrumait la ville.

Les préparatifs de départ du conseiller Niklausse demandèrent un bon

quart d'heure, car, après avoir allumé sa lanterne, il dut chausser ses

gros socques articulés en peau de vache et ganter ses épaisses moufles

en peau de mouton; puis il releva le collet fourré de sa redingote,

rabattit son feutre sur ses yeux, assura dans sa main son lourd

parapluie à bec de corbin, et se disposa à sortir.

Au moment où Lotchè, qui éclairait son maître, allait retirer la barre

de la porte, un bruit inattendu éclata au dehors.

Oui! dût la chose paraître invraisemblable, un bruit un véritable bruit,

tel que la ville n'en avait certainement pas entendu depuis la prise du

donjon par les Espagnols, en 1513, un effroyable bruit éveilla les échos

si profondément endormis de la vieille maison van Tricasse. On heurtait

cette porte, vierge jusqu'alors de tout attouchement brutal! On frappait

à coups redoublés avec un instrument contondant qui devait être un bâton

noueux manié par une main robuste! Aux coups se mêlaient des cris, un

appel. On entendait distinctement ces mots:

«Monsieur van Tricasse! monsieur le bourgmestre! ouvrez, ouvrez vite!»

Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regardaient sans

mot dire. Ceci passait leur imagination. On eût tiré dans le parloir la

vieille couleuvrine du château, qui n'avait pas fonctionné depuis 1385,

que les habitants de la maison van Tricasse n'auraient pas été plus

«épatés». Qu'on nous passe ce mot, qu'on excuse sa trivialité en faveur

de sa justesse.

Cependant, les coups, les cris, les appels redoublaient. Lotchè,

reprenant son sang-froid, se hasarda à parler.

«Qui est là? demanda-t-elle.

--C'est moi! moi! moi!

--Qui, vous?

--Le commissaire Passauf!»

Le commissaire Passauf! Celui-là même dont il était question, depuis dix

ans, de supprimer la charge. Que se passait-il donc? Les Bourguignons

auraient-ils envahi Quiquendone comme au XIVe siècle! Il ne fallait rien

moins qu'un événement de cette importance pour émotionner à ce point le

commissaire Passauf, qui ne le cédait en rien, pour le calme et le

flegme, au bourgmestre lui-même.

Sur un signe de van Tricasse,--car le digne homme n'aurait pu articuler

une parole,--la barre fut repoussée et la porte s'ouvrit.

Le commissaire Passauf se précipita dans l'antichambre. On eût dit un

ouragan.

«Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? demanda Lotchè, une brave fille

qui ne perdait pas la tête dans les circonstances les plus graves.

--Ce qu'il y a! répondit Passauf, dont les gros yeux ronds exprimaient

une émotion réelle. Il y a que je viens de la maison du docteur Ox, où

il y avait réception, et que là....

--Là? fit le conseiller.

--Là, j'ai été témoin d'une altercation telle que ... monsieur le

bourgmestre, on a parlé politique!

--Politique! répéta van Tricasse en hérissant sa perruque.

--Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s'était pas fait

depuis cent ans peut-être à Quiquendone. Alors la discussion s'est

montée. L'avocat André Schut et le médecin Dominique Custos se sont pris

à partie avec une violence qui les amènera peut-être sur le terrain.

--Sur le terrain! s'écria le conseiller. Un duel! Un duel à Quiquendone!

Et que se sont donc dit l'avocat Schut et le médecin Custos?

--Ceci textuellement: «Monsieur l'avocat, a dit le médecin à son

adversaire, vous allez un peu loin, ce me semble, et vous ne songez pas

suffisamment à mesurer vos paroles!»

Le bourgmestre van Tricasse joignit les mains. Le conseiller pâlit et

laissa choir sa lanterne. Le commissaire hocha la tête. Une phrase si

évidemment provocatrice, prononcée par deux notables du pays!

«Ce médecin Custos, murmura van Tricasse, est décidément un homme

dangereux, une tête exaltée! Venez, messieurs!»

Et sur ce, le conseiller Niklausse et le commissaire rentrèrent dans le

parloir avec le bourgmestre van Tricasse.

IV

Où le docteur Ox se révèle comme un physiologiste de premier ordre et un

audacieux expérimentateur.

Quel est donc ce personnage connu sous le nom bizarre de docteur Ox?

Un original à coup sûr, mais en même temps un savant audacieux, un

physiologiste dont les travaux sont connus et appréciés de toute

l'Europe savante, un rival heureux des Davy, des Dalton, des Bostock,

des Menzies, des Godwin, des Vierordt, de tous ces grands esprits qui

ont mis la physiologie au premier rang des sciences modernes.

Le docteur Ox était un homme demi-gros, de taille moyenne, âgé de ...

mais nous ne saurions préciser son âge, non plus que sa nationalité.

D'ailleurs, peu importe: il suffit qu'on sache bien que c'était un

étrange personnage, au sang chaud et impétueux, véritable excentrique

échappé d'un volume d'Hoffmann, et qui contrastait singulièrement, on

n'en peut douter, avec les habitants de Quiquendone. Il avait en lui, en

ses doctrines, une imperturbable confiance. Toujours souriant, marchant

tête haute, épaules dégagées, aisément, librement, regard assuré, larges

narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait l'air par grandes

aspirations, sa personne plaisait à voir. Il était vivant, bien vivant,

lui, bien équilibré dans toutes les parties de sa machine, bien allant,

avec du vif argent dans les veines et un cent d'aiguilles sous les

pieds. Aussi ne pouvait-il jamais rester en place, et s'échappait-il en

paroles précipitées et en gestes surabondants.

Était-il donc riche, ce docteur Ox, qui venait entreprendre à ses frais

l'éclairage d'une ville tout entière?

Probablement, puisqu'il se permettait de telles dépenses, et c'est la

seule réponse que nous puissions faire à cette demande indiscrète.

Le docteur Ox était arrivé depuis cinq mois à Quiquendone, en compagnie

de son préparateur, qui répondait au nom de Gédéon Ygène, un grand, sec,

maigre, tout en hauteur, mais non moins vivant que son maître.

Et maintenant, pourquoi le docteur Ox avait-il soumissionné, et à ses

frais, l'éclairage de la ville? Pourquoi avait-il précisément choisi les

paisibles Quiquendoniens, ces Flamands entre tous les Flamands, et

voulait-il doter leur cité des bienfaits d'un éclairage hors ligne? Sous

ce prétexte, ne voulait-il pas essayer quelque grande expérience

physiologique, en opérant _in anima vili_? Enfin qu'allait tenter cet

original? C'est ce que nous ne savons pas, le docteur Ox n'ayant pas

d'autre confident que son préparateur Ygène, qui, d'ailleurs, lui

obéissait aveuglément.

En apparence, tout au moins, le docteur Ox s'était engagé à éclairer la

ville, qui en avait bien besoin, «la nuit surtout», disait finement le

commissaire Passauf. Aussi, une usine pour la production d'un gaz

éclairant avait-elle été installée. Les gazomètres étaient prêts à

fonctionner, et les tuyaux de conduite, circulant sous le pavé des rues,

devaient avant peu s'épanouir sous forme de becs dans les édifices

publics et même dans les maisons particulières de certains amis du

progrès.

En sa qualité de bourgmestre, van Tricasse, et en sa qualité de

conseiller, Niklausse, puis quelques autres notables, avaient cru devoir

autoriser dans leurs habitations l'introduction de ce moderne éclairage.

Si le lecteur ne l'a pas oublié, pendant cette longue conversation du

conseiller et du bourgmestre, il fut dit que l'éclairage de la ville

serait obtenu, non point par la combustion du vulgaire hydrogène carburé

que fournit la distillation de la houille, mais bien par l'emploi d'un

gaz plus moderne, et vingt fois plus brillant, le gaz oxy-hydrique, que

produisent l'hydrogène et l'oxygène mélangés.

Or, le docteur, habile chimiste et ingénieux physicien, savait obtenir

ce gaz en grande masse et à bon compte, non point en employant le

manganate de soude, suivant les procédés de M. Tessié du Motay, mais

tout simplement en décomposant l'eau, légèrement acidulée, au moyen

d'une pile faite d'éléments nouveaux et inventée par lui. Ainsi, point

de substances coûteuses, point de platine, point de cornues, point de

combustible, pas d'appareil délicat pour produire isolément les deux

gaz. Un courant électrique traversait de vastes cuves pleines d'eau, et

l'élément liquide se décomposait en ses deux parties constitutives,

l'oxygène et l'hydrogène. L'oxygène s'en allait d'un côté; l'hydrogène,

en volume double de son ancien associé, s'en allait d'un autre. Tous

deux étaient recueillis dans des réservoirs séparés,--précaution

essentielle, car leur mélange eût produit une épouvantable explosion,

s'il se fût enflammé. Puis, des tuyaux devaient les conduire séparément

aux divers becs, qui seraient disposés de manière à prévenir toute

explosion. Il se produirait alors une flamme remarquablement brillante,

flamme dont l'éclat rivalise avec celui de la lumière électrique,

qui--chacun le sait de reste--est, d'après les expériences de

Casselmann, égale à celle de onze cent soixante et onze bougies,--pas

une de plus, pas une de moins.

Il était certain que la cité de Quiquendone gagnerait, à cette généreuse

combinaison, un éclairage splendide; mais c'était là ce dont le docteur

Ox et son préparateur se préoccupaient le moins, ainsi qu'on le verra

par la suite.

Précisément, le lendemain du jour où le commissaire Passauf avait fait

cette bruyante apparition dans le parloir du bourgmestre, Gédéon Ygène

et le docteur Ox causaient tous les deux dans le cabinet de travail qui

leur était commun, au rez-de-chaussée du principal bâtiment de l'usine.

«Eh bien, Ygène, eh bien! s'écria le docteur Ox en se frottant les

mains. Vous les avez vus, hier, à notre réception, ces bons

Quiquendoniens à sang-froid qui tiennent, pour la vivacité des passions,

le milieu entre les éponges et les excroissances coralligènes! Vous les

avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste! Déjà

métamorphosés moralement et physiquement! Et cela ne fait que commencer!

Attendez-les au moment où nous les traiterons à haute dose!

--En effet, maître, répondit Gédéon Ygène, en grattant son nez pointu du

bout de l'index, l'expérience débute bien, et si moi-même je n'avais pas

prudemment fermé le robinet d'écoulement, je ne sais pas ce qui serait

arrivé.

--Vous avez entendu cet avocat Schut et ce médecin Custos? reprit le

docteur Ox. La phrase en elle-même n'était point méchante, mais, dans la

bouche d'un Quiquendonien, elle vaut toute la série des injures que les

héros d'Homère se jettent à la tête avant de dégaîner. Ah! ces Flamands!

vous verrez ce que nous en ferons un jour.

--Nous en ferons des ingrats, répondit Gédéon Ygène du ton d'un homme

qui estime l'espèce humaine à sa juste valeur.

--Bah! fit le docteur, peu importe qu'ils nous sachent gré ou non, si

notre expérience réussit!

--D'ailleurs, ajouta le préparateur en souriant d'un air malin, n'est-il

pas à craindre qu'en produisant une telle excitation dans leur appareil

respiratoire nous ne désorganisions un peu leurs poumons, à ces honnêtes

habitants de Quiquendone?

--Tant pis pour eux, répondit le docteur Ox. C'est dans l'intérêt de la

science! Que diriez-vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient

aux expériences de vivisection?»

Il est probable que, si l'on consultait les grenouilles et les chiens,

ces animaux feraient quelques objections aux pratiques des vivisecteurs;

mais le docteur Ox croyait avoir trouvé là un argument irréfutable, car

il poussa un vaste soupir de satisfaction.

«Après tout, maître, vous avez raison, répondit Gédéon Ygène d'un air

convaincu. Nous ne pouvions trouver mieux que ces habitants de

Quiquendone.

--Nous ne le pouvions pas, dit le docteur en articulant chaque syllabe.

--Vous leur avez tâté le pouls, à ces êtres-là?

--Cent fois.

--Et quelle est la moyenne des pulsations observées?

--Pas cinquante par minute. Comprenez donc: une ville où depuis un

siècle il n'y a pas eu l'ombre de discussion, où les charretiers ne

jurent pas, où les cochers ne s'injurient pas, où les chevaux ne

s'emportent pas, où les chiens ne mordent pas, où les chats ne griffent

pas! une ville dont le tribunal de simple police chôme d'un bout de

l'année à l'autre! une ville où l'on ne se passionne pour rien, ni pour

les arts, ni pour les affaires! une ville où les gendarmes sont à l'état

de mythes, et dans laquelle pas un procès-verbal n'a été dressé en cent

années! une ville enfin où, depuis trois cents ans, il ne s'est pas

donné un coup de poing ni échangé une gifle! Vous comprenez bien, maître

Ygène, que cela ne peut pas durer et que nous modifierons tout cela.

--Parfait! parfait! répliqua le préparateur enthousiasmé. Et l'air de

cette ville, maître, vous l'avez analysé?

--Je n'y ai point manqué. Soixante-dix-neuf parties d'azote et vingt et

une parties d'oxygène, de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau en

quantité variable. Ce sont les proportions ordinaires.

--Bien, docteur, bien, répondit maître Ygène. L'expérience se fera en

grand, et elle sera décisive.

--Et si elle est décisive, ajouta le docteur Ox d'un air triomphant,

nous réformerons le monde.»

V

Où le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox,

et ce qui s'ensuit.

Le conseiller Niklausse et le bourgmestre van Tricasse surent enfin ce

que c'était qu'une nuit agitée. Le grave événement qui s'était accompli

dans la maison du docteur Ox leur causa une véritable insomnie. Quelles

conséquences aurait cette affaire? ils ne pouvaient l'imaginer. Y

aurait-il une décision à prendre? L'autorité municipale, représentée par

eux, serait-elle forcée d'intervenir? Édicterait-on des arrêtés pour

qu'un pareil scandale ne se renouvelât pas?

Tous ces doutes ne pouvaient que troubler ces molles natures. Aussi, la

veille, avant de se séparer, les deux notables avaient-ils «décidé» de

se revoir le lendemain.

Le lendemain donc, avant le dîner, le bourgmestre van Tricasse se

transporta de sa personne chez le conseiller Niklausse. Il trouva son

ami plus calme. Lui-même avait repris son assiette.

«Rien de nouveau? demanda van Tricasse.

--Rien de nouveau depuis hier, répondit Niklausse.

--Et le médecin Dominique Custos?

--Je n'en ai pas plus entendu parler que de l'avocat André Schut.»

Après une heure de conversation qui tiendrait en trois lignes et qu'il

est inutile de rapporter, le conseiller et le bourgmestre avaient résolu

de rendre visite au docteur Ox, afin de tirer de lui quelques

éclaircissements sans en avoir l'air.

Contrairement à toutes leurs habitudes, cette décision étant prise, les

deux notables se mirent en devoir de l'exécuter incontinent. Ils

quittèrent la maison et se dirigèrent vers l'usine du docteur Ox, située

en dehors de la ville, près de la porte d'Audenarde,--précisément celle

dont la tour menaçait ruine.

Le bourgmestre et le conseiller ne se donnaient pas le bras, mais ils

marchaient, _passibus aequis_, d'un pas lent et solennel, qui ne les

avançait guère que de treize pouces par seconde. C'était, d'ailleurs,

l'allure ordinaire de leurs administrés, qui, de mémoire d'homme,

n'avaient jamais vu personne courir à travers les rues de Quiquendone.

De temps à autre, à un carrefour calme et tranquille, au coin d'une rue

paisible, les deux notables s'arrêtaient pour saluer les gens.

«Bonjour, monsieur le bourgmestre, disait l'un.

--Bonjour, mon ami, répondait van Tricasse.

--Rien de nouveau, monsieur le conseiller? demandait l'autre.

--Rien de nouveau,» répondait Niklausse.

Mais à certains airs étonnés, à certains regards interrogateurs, on

pouvait deviner que l'altercation de la veille était connue dans la

ville. Rien qu'à la direction suivie par van Tricasse, le plus obtus

des Quiquendoniens eût deviné que le bourgmestre allait accomplir

quelque grave démarche. L'affaire Custos et Schut occupait toutes les

imaginations, mais on n'en était pas encore à prendre parti pour l'un ou

pour l'autre. Cet avocat et ce médecin étaient, en somme, deux

personnages estimés. L'avocat Schut, n'ayant jamais eu l'occasion de

plaider dans une ville où les avoués et les huissiers n'existaient que

pour mémoire, n'avait, par conséquent, jamais perdu de procès. Quant au

médecin Custos, c'était un honorable praticien, qui, à l'exemple de ses

confrères, guérissait les malades de toutes les maladies, excepté de

celle dont ils mouraient. Fâcheuse habitude prise, malheureusement, par

tous les membres de toutes les Facultés, en quelque pays qu'ils

exercent.

En arrivant à la porte d'Audenarde, le conseiller et le bourgmestre

firent prudemment un petit crochet pour ne point passer dans le «rayon

de chute» de la tour, puis ils la considérèrent avec attention.

«Je crois qu'elle tombera, dit van Tricasse.

--Je le crois aussi, répondit Niklausse.

--À moins qu'on ne l'étaye, ajouta van Tricasse. Mais faut-il l'étayer?

Là est la question.

--C'est en effet la question,» répondit Niklausse.

Quelques instants après, ils se présentaient à la porte de l'usine.

«Le docteur Ox est-il visible?» demandèrent-ils.

Le docteur Ox était toujours visible pour les premières autorités de la

ville, et celles-ci furent aussitôt introduites dans le cabinet du

célèbre physiologiste.

Peut-être les deux notables attendirent-ils une grande heure avant que

le docteur parût. Du moins on est fondé à le croire, car le

bourgmestre--ce qui ne lui était jamais arrivé de sa vie--montra une

certaine impatience, dont son compagnon ne fut pas exempt non plus.

Le docteur Ox entra enfin et s'excusa tout d'abord d'avoir fait attendre

ces messieurs; mais un plan de gazomètre à approuver, un branchement à

rectifier ...

D'ailleurs, tout marchait! Les conduites destinées à l'oxygène étaient

déjà posées. Avant quelques mois, la ville serait dotée d'un splendide

éclairage. Les deux notables pouvaient déjà voir les orifices des tuyaux

qui s'épanouissaient dans le cabinet du docteur.

Puis, le docteur s'informa du motif qui lui procurait l'honneur de

recevoir chez lui le bourgmestre et le conseiller.

«Mais vous voir, docteur, vous voir, répondit van Tricasse. Il y a

longtemps que nous n'avions eu ce plaisir. Nous sortons peu, dans notre

bonne ville de Quiquendone. Nous comptons nos pas et nos démarches.

Heureux quand rien ne vient rompre l'uniformité ...»

Niklausse regardait son ami. Son ami n'en avait jamais dit si long,--du

moins sans prendre des temps et sans espacer ses phrases par de larges

pauses. Il lui semblait que van Tricasse s'exprimait avec une certaine

volubilité qui ne lui était pas ordinaire. Niklausse lui-même sentait

aussi comme une irrésistible démangeaison de parler.

Quant au docteur Ox, il regardait attentivement le bourgmestre de son

oeil malin.

Van Tricasse, qui ne discutait jamais qu'après s'être confortablement

installé dans un bon fauteuil, s'était levé cette fois. Je ne sais

quelle surexcitation nerveuse, tout à fait contraire à son tempérament,

l'avait pris alors. Il ne gesticulait pas encore, mais cela ne pouvait

tarder. Quant au conseiller, il se frottait les mollets et respirait à

lentes et grandes gorgées. Son regard s'animait peu à peu, et il était

«décidé» à soutenir quand même, s'il en était besoin, son féal et ami le

bourgmestre.

Van Tricasse s'était levé, il avait fait quelques pas, puis il était

revenu se placer en face du docteur.

«Et dans combien de mois, demanda-t-il d'un ton légèrement accentué,

dans combien de mois dites-vous que vos travaux seront terminés?

--Dans trois ou quatre mois, monsieur le bourgmestre, répondit le

docteur Ox.

--Trois ou quatre mois, c'est bien long! dit van Tricasse.

--Beaucoup trop long! ajouta Niklausse, qui, ne pouvant plus tenir en

place, s'était levé aussi.

--Il nous faut ce laps de temps pour achever notre opération, répondit

le docteur. Les ouvriers, que nous avons dû choisir dans la population

de Quiquendone, ne sont pas très-expéditifs.

--Comment, ils ne sont pas expéditifs! s'écria le bourgmestre, qui

sembla prendre ce mot comme une offense personnelle.

--Non, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox en insistant; un

ouvrier français ferait en une journée le travail de dix de vos

administrés; vous le savez, ce sont de purs Flamands!...

--Flamands! s'écria le conseiller Niklausse, dont les poings se

crispèrent. Quel sens, monsieur, entendez-vous donner à ce mot?

--Mais le sens ... aimable que tout le monde lui donne, répondit en

souriant le docteur.

--Ah ça, monsieur! dit le bourgmestre en arpentant le cabinet d'une

extrémité à l'autre, je n'aime pas ces insinuations. Les ouvriers de

Quiquendone valent les ouvriers de toute autre ville du monde,

savez-vous, et ce n'est ni à Paris ni à Londres que nous irons chercher

des modèles! Quant aux travaux qui vous concernent, je vous prierai d'en

accélérer l'exécution. Nos rues sont dépavées pour la pose de vos tuyaux

de conduite, et c'est une entrave à la circulation. Le commerce finira

par se plaindre, et moi, administrateur responsable, je n'entends pas

encourir des reproches trop légitimes!»

Brave bourgmestre! Il avait parlé de commerce, de circulation, et ces

mots, auxquels il n'était pas habitué, ne lui écorchaient pas les

lèvres? Mais que se passait-il donc en lui?

«D'ailleurs, ajouta Niklausse, la ville ne peut être plus longtemps

privée d'éclairage.

--Cependant, dit le docteur, une ville qui attend depuis huit ou neuf

cents ans....

--Raison de plus, monsieur, répondit le bourgmestre en accentuant ses

syllabes. Autres temps, autres moeurs! Le progrès marche, et nous ne

voulons pas rester en arrière! Avant un mois, nous entendons que nos

rues soient éclairées, ou bien vous payerez une indemnité considérable

par jour de retard! Et qu'arriverait-il si, dans les ténèbres, quelque

rixe se produisait?

--Sans doute, s'écria Niklausse, il ne faut qu'une étincelle pour

enflammer un Flamand? Flamand, flamme!

--Et à ce propos, dit le bourgmestre en coupant la parole à son ami, il

nous a été rapporté par le chef de la police municipale, le commissaire

Passauf, qu'une discussion avait eu lieu hier soir, dans vos salons,

monsieur le docteur. S'est-on trompé en affirmant qu'il s'agissait d'une

discussion politique?

--En effet, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox, qui ne

réprimait pas sans peine un soupir de satisfaction.

--Et une altercation n'a-t-elle pas eu lieu entre le médecin Dominique

Custos et l'avocat André Schut?

--Oui, monsieur le conseiller, mais les expressions qui ont été

échangées n'avaient rien de grave.

--Rien de grave! s'écria le bourgmestre, rien de grave, quand un homme

dit à un autre qu'il ne mesure pas la portée de ses paroles! Mais de

quel limon êtes-vous donc pétri, monsieur? Ne savez-vous pas que, dans

Quiquendone, il n'en faut pas davantage pour amener des conséquences

extrêmement regrettables? Mais, monsieur, si vous ou tout autre se

permettait de me parler ainsi....

--Et à moi!...» ajouta le conseiller Niklausse.

En prononçant ces paroles d'un ton menaçant, les deux notables, bras

croisés, cheveux hérissés, regardaient en face le docteur Ox, prêts à

lui faire un mauvais parti, si un geste, moins qu'un geste, un coup

d'oeil, eût pu faire supposer en lui une intention contrariante.

Mais le docteur ne sourcilla pas.

«En tout cas, monsieur, reprit le bourgmestre, j'entends vous rendre

responsable de ce qui se passe dans votre maison. Je suis garant de la

tranquillité de cette ville, et je ne veux pas qu'elle soit troublée.

Les événements qui se sont accomplis hier ne se renouvelleront pas, ou

je ferai mon devoir, monsieur. Avez-vous entendu? Mais répondez donc,

monsieur!»

En parlant ainsi, le bourgmestre, sous l'empire d'une surexcitation

extraordinaire, élevait la voix au diapason de la colère. Il était

furieux, ce digne van Tricasse, et certainement on dut l'entendre du

dehors. Enfin, hors de lui, voyant que le docteur ne répondait pas à ses

provocations:

«Venez, Niklausse,» dit-il.

Et, fermant la porte avec une violence qui ébranla la maison, le

bourgmestre entraîna le conseiller à sa suite.

Peu à peu, quand ils eurent fait une vingtaine de pas dans la campagne,

les dignes notables se calmèrent. Leur marche se ralentit, leur allure

se modifia. L'illumination de leur face s'éteignit; de rouges, ils

redevinrent roses.

Et un quart d'heure après avoir quitté l'usine, van Tricasse disait

doucement au conseiller Niklausse:

«Un aimable homme que ce docteur Ox! Je le verrai toujours avec le plus

grand plaisir.»

VI

Où Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets

d'avenir.

Nos lecteurs savent que le bourgmestre avait une fille, Mlle Suzel.

Mais, si perspicaces qu'ils soient, ils n'ont pu deviner que le

conseiller Niklausse avait un fils, M. Frantz. Et, l'eussent-ils deviné,

rien ne pouvait leur permettre d'imaginer que Frantz fût le fiancé de

Suzel. Nous ajouterons que ces deux jeunes gens étaient faits l'un pour

l'autre, et qu'ils s'aimaient comme on s'aime à Quiquendone.

Il ne faut pas croire que les jeunes coeurs ne battaient pas dans cette

cité exceptionnelle; seulement ils battaient avec une certaine lenteur.

On s'y mariait comme dans toutes les autres villes du monde, mais on y

mettait le temps. Les futurs, avant, de s'engager dans ces liens

terribles, voulaient s'étudier, et les études duraient au moins dix ans,

comme au collège. Il était rare qu'on fût «reçu» avant ce temps.

Le Docteur Ox · 第 1 / 17 段