CRÉATION DE PENSION.--XVI AVRIL 1670.

Furent présents Jean-Baptiste-Poquelin de Molière; damoiselle

Claire-Gresinde Béjard, sa femme, de lui autorisée; damoiselle Madeleine

Béjard, fille majeure; Edmé Villequin, sieur de Brie; damoiselle

Catherine Leclerc, sa femme, de lui autorisée; demoiselle

Geneviève-Béjard de La Villaubrun, demeurant place du Palais-Royal;

Charles Varlet de La Grange, demeurant rue Saint-Honoré;

Philibert-Cazeau, sieur Du Croisy, demeurant susdite rue;

François-Lenoir, sieur de La Thorillière; et André Hubert, demeurant

aussi rue Saint-Honoré, ès même paroisse Saint-Germain-Dauxerrois;

Tous faisant et composant le corps de la troupe du roi représentant dans

la salle du Palais-Royal, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache,

d'une part;

Et Louis Béjard, ci-devant comédien en ladite troupe, demeurant rue

Frementeau, d'autre part; Lesquelles parties ont accordé entre elles ce

qui en suit: C'est à savoir qu'en conséquence de ce que ledit Louis

Béjard se retire de ladite troupe, et que, pour ce faire, il la requiert

de lui donner une pension viagère pour vivre avec honneur, sans pouvoir

être saisie par qui que ce soit et lui être destinée pour ses aliments,

ce que ladite troupe lui avait accordé et avait promis, comme elle

promet par ces présentes, tant par eux que par celles qui la composent

et la composeront, et qu'elle subsistera en ladite salle du Palais-Royal

ou en autre lieu en cette ville de Paris, en cas d'accident ou de

changement, de bailler et payer audit Louis Béjard, ce acceptant, mille

livres de pension viagère payable aux quatre quartiers, le premier

échéant au dernier juin prochain et continuer tant et si longuement que

ladite troupe subsistera en la manière que dessus; laquelle pension lui

servira d'aliments et ne pourra être saisie en façon quelconque par qui

que ce soit, le tout à condition que ledit corps de troupe subsiste et

qu'il ne se dissolve point; et rupture d'icelle arrivant sans se pouvoir

réunir, ladite pension n'aura plus cours; et en cas que quelqu'un

desdits acteurs ou actrices se retirent de ladite troupe, soit pour

entrer dans une autre troupe ou pour quitter tout à fait ladite comédie,

il sera entièrement déchargé de ladite pension viagère, de laquelle

seront chargés ceux qui entreront en leurs places ou le reste de la

troupe, en cas qu'il n'y en entre point. Et pour l'exécution des

présentes, lesdites parties élisent leur domicile en la maison de ladite

demoiselle Magdelaine Béjart, rue Saint-Honoré, sus déclarée, auquel

lieu promettant, obligeant et renonçant.

Fait et passé audit Palais-Royal, l'an 1670, le seizième jour d'avril,

et ont signé:

[Illustration: Le Bourgeois gentilhomme.--Nicolle.]

Bulletin bibliographique.

_Mémoires de R. Barère_, membre de la Constituante, de la Convention, du

Comité du salut public et de la Chambre des Représentants; publiés par

MM. HIPPOLYTE CARNOT, membre de la chambre des Députés, et DAVID

(d'Anger) membre de l'Institut, précédé d'une Notice historique par H.

CARNOT. 4 vol. in-8.--Paris, _Jules Labitte_, libraire-éditeur, quai

Voltaire, 5.

Bertrand Barère a été l'un des hommes que la Révolution française a mis

le plus en relief, Avant 1789, simple avocat de province, membre des

Académies de Montauban et de Toulouse, distingué seulement comme

littérateur par quelques-uns de ces _éloges_, quelques-unes de ces

_dissertations_ alors à la mode, il fut enlevé, comme tant d'autres, à

l'obscurité du barreau natal, et placé subitement au nombre des

législateurs qui allaient changer la constitution du gouvernement

français. Son rôle dans l'Assemblée nationale manqua pas d'importance;

et, dès lors, grâce à une élocution facile, à la souplesse de son

esprit, à l'aménité de ses manières, il fut investi par ses collègues de

plusieurs missions délicates. C'est ainsi qu'il fit tour à tour partie

du comité des lettres, de cachet, du comité des domaines et de

féodalité; c'est encore ainsi que son nom se trouve mêlé à des

résolutions importantes, telles que le décret qui supprima le droit

d'aubaine, la première mesure pénale adoptée contre les émigrés, la

qualité de citoyen accordée aux hommes de couleur, etc., etc. Barère, de

plus, s'était fait journaliste, et sa feuille (le Point du Jour) fut la

première à rendre compte des déliais législatifs, en leur conservant

cette forme dramatique qui fait accepter au lecteur les discussions les

plus abstraites et les plus arides. David, en retraçant la séance du Jeu

de Paume, a fait allusion à cette circonstance de la vie de Barère, en

le représentant occupé à sténographier sur son genou l'éloquente

apostrophe de Mirabeau.

Les événements de cette époque marchaient vite, et l'esprit un peu

timide de Barère avait peine à les suivre dans leur essor hardi. Aussi,

quand la république décrétée d'enthousiasme dans la première séance de

la Convention, le futur président de cette assemblée se plaignit de ce

qu'un débat régulier n'avait point précédé cette grande mesure. Son

hésitation à ce sujet est parfaitement critiquée dans la Notice

historique dont un homme de coeur et de talent (M. Hippolyte Carnot,

membre de la Chambre des Députés) a fait précéder les _Mémoires de

Barère_:--«L'assemblée, dit-il, eut un sentiment plus juste de la

situation. Ces résolutions capitales, par lesquelles un seul mot change

la forme, d'un État, ne peuvent être l'objet d'un examen

contradictoire, comme les articles de la constitution. Elles viennent

chacun est pénétré de leur nécessité; mais il est important que leurs

auteurs ne témoignent aucune hésitation, s'ils veulent assurer au

nouveau pouvoir toute la force morale dont il a besoin.»

Barère, à la Convention, prit d'abord place parmi les Girondins.

Représentant d'un des départements du Midi, ses opinions étaient

fortement empreintes de fédéralisme. On s'étonne donc de ne pas le voir

compris, avec les vaincus du 31 mai, dans la proscription dont Vergniaud

et ses amis furent frappés. Il les défendit, il voulut les sauver, mais

il ne périt point avec eux. Bien mieux, dès le lendemain, les vainqueurs

le comptaient dans leurs rangs. Ce qui le sauva dans cette occasion, fut

évidemment la versatilité de son caractère et l'avantage d'une position

déjà éclatante. Elle l'était devenue dès le procès de Louis XVI, pendant

lequel Barère, investi de la présidence, avait donné aux débats la

gravité, le calme que des manifestations populaires menaçaient de lui

enlever.

Bien avant le 10 août, Barère faisait partie du comité de défense

générale. Lorsque ce comité, concentrant en lui de nouveaux pouvoirs,

fut chargé de veiller au salut public, Barère fut un des membres qu'on

jugea impossible d'éliminer; il resta donc au sein de ce comité, où

Robespierre. Prieur, Saint-Just, Carnot ne devaient être appelés que

plus lard, au mois d'août 1793, quand la France menacée de toutes parts

dut vaincre par de prodigieux efforts les difficultés d'une situation

inouie; quand elle _brûla ses vaisseaux_, pour nous servir d'une

expression de l'un des membres de son comité (Cambou), on pouvait croire

encore alors que Barère serait exclu d'un gouvernement auquel prenaient

part des hommes longtemps en butte à ses accusations. En octobre, en

novembre 1702, il attaquait les opinions sanguinaires «d'un homme qu'il

ne pouvait se résoudre à nommer.» C'était Marat. Il lançait contre

Robespierre des accusations indirectes de dictature; et lorsque Louvet,

le 5 novembre, porta nettement cette inculpation à la tribune, lorsque

la majorité demanda l'ordre du jour, Barère essaya de le faire motiver

d'une manière injurieuse pour celui qu'il appelait alors «un homme d'un

jour, un petit entrepreneur de révolutions.»--«Ne donnons pas,

ajoutait-il, ne donnons pas de l'importance à des hommes que l'opinion

générale saura mettre à leur place; n'élevons pas des piédestaux à des

pygmées!» Le _pygmée_ dont il était question monta par des degrés

sanglants au pouvoir, et Barère, frémissant, accepta cependant la

domination de ce terrible collègue. Du 10 juillet 23 juillet 1794, douze

hommes partagèrent le gouvernement suprême de la république, et

réunirent en eux,--les circonstances le voulaient ainsi,--plus de

pouvoir que les monarques les plus absolus n'en ont jamais exercé. Tous

les Français furent mis en réquisition permanente, les hommes mariés

comme les jeunes gens, les femmes comme leurs maris, les enfants comme

leurs mères; les vieillards eux-mêmes devaient se faire porter dans les

places publiques pour exciter le courage des guerriers et la haine des

rois (5). Toute maison nationale était une caserne, toute place publique

un atelier d'armes. Bref, les forces entières du pays, le comité de

salut public les résumait, pour les tourner contre les ennemis de la

liberté. Ce temps d'horribles souffrances, de crimes odieux,

d'incroyable arbitraire, fut le plus glorieux de nos annales, parce

qu'en fin de compte le patriotisme le plus désintéressé, le dévouement

le plus sincère dictèrent aux décemvirs du comité les volontés les plus

implacables.

[Note 5: Décret de la Convention du 23 août 1793.]

Pendant ces douze mois, Barère déploya des talents à la hauteur de la

situation. Il était chargé de tout ce qui touchait aux relations

extérieures. Il eut plus d'une fois l'intérim de la marine; la

mendicité, les beaux-arts, les théâtres, ressortissaient de lui. De

plus, il avait une large part dans l'administration de la guerre, et

c'était par lui que presque toutes les décisions importantes du comité

se trouvaient expliquées et justifiées devant la Convention.

Tout le monde connaît ses fameux rapports, qui, après chaque victoire de

nos armées, portaient à son comble l'enthousiasme patriotique. Barère,

entraîné par les circonstances, avait pressenti et pour ainsi dire copié

d'avance le style coloré, rapide, énergique, reproduit plus lard dans

les bulletins impériaux «Le public et l'assemblée étaient tellement

habitués à voir en lui un porteur de bonnes nouvelles, que sa présence

dans la salle excitait un enthousiasme inimaginable; les acclamations le

saluaient à l'entrée, et de toutes parts on s'écriait: _Barère à la

tribune!_ La discussion commencée était interrompue pour l'entendre. Ses

rapports, lus à haute voix dans les camps, électrisaient les, soldats,

et lui-même raconte avec un juste sentiment d'orgueil qu'on en a vu

courir à l'ennemi en s'écriant: _Barère à la tribune!_

Alors, un décret de _bien mérité de la pairie_ était la récompense la

plus belle et la plus ambitionnée. Le désintéressement était partout.

Depuis les membres du comité de salut public, qui recevaient 18 francs

par jour en assignats (les assignats étaient alors au sixième de leur

valeur Nominale), jusqu'aux soldats sans habits, sans souliers, sans

pain, qui acceptaient un morceau de papier imprimé pour prix des plus

héroïques dévouements, personne ne songeait à tirer parti de la chose

publique. Jamais idole ne reçut plus de sacrifices ni de plus gratuits:

on lui livrait tout, on ne lui demandait rien. Aussi la France peut-elle

dire avec orgueil que si la crise révolutionnaire eut les excès du

fanatisme, elle en eut aussi les grandes et pures vertus.

Quand cette crise fut passée, le comité de salut public tendit à se

dissoudre. Des divisions intestines le minaient. Ses véritables hommes

d'État, Robespierre et Saint-Just, voulaient une dictature nécessaire,

selon eux, pour donner leur développement aux institutions républicaines

et mettre les moeurs de la France au niveau de sa liberté nouvelle. Mais

beaucoup d'hommes sincères redoutaient l'ambition de Robespierre, et sa

rigidité menaçante faisait trembler tous les _corrompus_. A un jour

donné, la _plaine_ et la _montagne_ s'unirent pour renverser les

dictateurs. Barère se déclara contre eux, et fut un des auteurs du 9

thermidor. La réaction qu'il avait provoquée ce jour-la tourna bientôt

contre lui. Tallien, Barras, Freron, après l'avoir ménagé quelque temps,

parvinrent à l'exclure du comité. Bientôt il fut poursuivi, ainsi que

ses ex-collègues, Billaud-Varennes et Collot d'Herbois. Son

emprisonnement dans l'Ile d'Oleron, sa fuite et sa retraite à Bordeaux,

où il passa secrètement cinq années de proscription; ses relations avec

le premier consul, son exil en 1814, son retour en 1830, remplissent les

dernières pages de ses _Mémoires_, dont le quatrième volume est consacré

à une galerie de portraits recueillis à toutes les époques de cette,

existence qui en a côtoyé tant d'autres.

Les _Mémoires_ de Barère, parfaitement authentiques, et dont la

rédaction a été respectée (peut-être à l'excès), figurent naturellement

parmi les livres les plus indispensables à quiconque veut bien connaître

l'histoire de la Révolution française. Leur auteur est le seul membre,

du comité de salut publié dont on possède encore les souvenirs, et,

selon toute apparence, aucun autre révélateur ne nous dira jamais ce qui

se passait dans l'intérieur de ce conseil suprême. Il est malheureux que

Barère, écrivain médiocre, ait donné trop de soin à sa défense

personnelle dans une oeuvre qui pouvait présenter un admirable tableau

d'histoire politique. Telle qu'elle est néanmoins, et surtout à cause de

la savante notice historique: que nous avons citée, un succès durable

est acquis à cette importante publication.

_La Grèce continentale et la Morée_, voyage, séjour et études

historiques en 1840 et 1841; par J.-A. BUCHON.--Paris, 1844. _Gosselin._

1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Malgré les exploits de Philippe-Auguste et du Richard Coeur de Lion, la

troisième croisade avait vainement essayé de reprendre Jérusalem à

Saladin. Innocent III espéra un moment qu'une nouvelle tentative serait

plus heureuse; mais le temps était passé des passions désintéressées et

des grands dévouements. Au lien d'aller assiéger Jérusalem, les croisés

s'emparèrent de Constantinople, et se partagèrent l'empire byzantin.

Déjà les Iles de Chypre et de Candie formaient, à cette époque, des

principautés particulières. Un empire franc fut créé à Constantinople,

et donné au comte Baudoin de Flandre, qui avait épouse Marie de

Champagne. Du cet empire relevèrent: les duchés francs établis, soit en

Asie, soit en Europe, au nord de l'ancien empire grec; les provinces et

les îles données au doge de Venise avec le titre de despote; le royaume

de Salonique; enfin, la principauté de Morée, qui embrassait le reste de

la Grèce continentale, le Péloponnèse, les Cyclades et les îles

Ioniennes, moins Corfou, conquise par un seigneur français.

L'empire franc de Constantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le

royaume de Salonique fut détruit même avant lui; mais la principauté

française de Morée ou d'Achaïe eut une plus longue existence. Gouvernée

par une suite de souverains braves et habiles de la famille

Ville-Hardoin de Champagne, et rattachée à la fois par des liens de

famille et de féodalité à la dynastie angevine des Deux-Siciles, elle

continua à se maintenir, plus ou moins déchirée, plus ou moins

puissante, mais toujours française et toujours indépendante et

guerrière, jusqu'à la conquête turque, à la fin du quinzième siècle.

M. J.-A. Buchon a entrepris d'écrire l'histoire de cette partie

importante de nos conquêtes étrangères. Mais, avant d'en publier les

résultats, il a voulu aller terminer et compléter sur les lieux ses

longues recherches; aujourd'hui il présente seulement au public le récit

du voyage qu'il a entrepris, dans le but de contempler à la fois cette

jeune société européenne que la liberté avait agrégée aux vieux États

occidentaux, et les débris des monuments et des souvenirs de l'antique

domination des nôtres, monuments et souvenirs dispersés partout sur

cette terre conquise et dominée par eux pendant plus de deux siècles, à

la suite de la quatrième croisade.»

Ce nouvel ouvrage de M. J. A. Buchon se divise, comme son titre

l'indique, en deux parties: la Grèce continentale et la Morée. M. A.

Buchon visite successivement, dans la Grèce continentale: Athènes,

Daphni, Eleusis, l'Hymette. Marathon, Thèbes, Cheronée, Delphes, les

Thermopyles, Poursos; dans la Morée, Epidaure, Nauplie. Mycènes. Argas,

Sparte, Messèe, Navarin. Mégalopolis, Olympie, Patras, Égire, Corinthe.

Cytheron, Eleuthère, etc. Il donne, sur l'état actuel de tous ces lieux

célèbres et des contrées intermédiaires, une foule de renseignements

curieux. Les événements dont la Grèce est actuellement le théâtre ajoute

un nouveau degré d'intérêt à cette relation de voyage de M. J.-A Buchon.

_Histoire universelle_, par CÉSAR CANTU; soigneusement remaniée par

l'auteur, et traduite sous ses yeux par EUGÈNE ARDEN, ancien député, et

PIERSILVESTRO LEOPARDI, Tome I. in-8. Paris, 1843. _Firmin Didot_. 6 fr.

Le premier volume de l'_Histoire universelle_ de M. César Cantu, dont

nous avions, il y a plusieurs mois, annoncé la publication prochaine, a

paru cette semaine à la librairie Didot. Nous ne reviendrons pas

maintenant sur ce que nous avions dit alors de cet ouvrage, qui a obtenu

un si grand succès en Italie.--Ce premier volume commence par une longue

introduction, dans laquelle M. César Cantu expose sa méthode, et divise

l'_Histoire universelle_ en dix-sept époques principales. Viennent

ensuite les deux premières époques; la première a pour titre _de la

création à la dispersion des hommes_, elle se subdivise en cinq

chapitres: la Genèse, l'antiquité du monde, l'origine de l'espèce

humaine, les premiers pays habités, et les premières sociétés; la

deuxième est intitulée: _de la dispersion des peuples aux olympiades_.

L'Asie, les Hébreux, les Indiens, les Égyptiens, les Phéniciens et les

Grecs, tels sont les sujets de ses trente chapitres.

«Ayant beaucoup appris à l'école des écrivains français, dit M. César

Cantu en terminant l'avertissement qu'il a mis en tête de cette

traduction de son _Histoire universelle_, nous avons profité librement

de tout ce qui nous a paru convenir à notre sujet. Ainsi, nous croyons

nous acquitter d'une dette de reconnaissance en rendant à la France ce

que nous avons en grande partie emprunté d'elle; heureux si elle trouve

que nous en avons parfois su faire un bon usage! heureux si, en

proclamant avec franchise ce que nous avons médité avec conscience,

notre voix ne se perd pas tout à fait au milieu de tant d'autres plus

puissantes! Pour oser l'espérer, il faut bien que nous comptions sur les

sympathies d'un pays qui s'offre aux étrangers comme une seconde patrie,

et que tous considèrent comme tel dès qu'ils ont pu le connaître. La

France a su réaliser, dans les temps modernes, cette grande idée de

nationalité conçue par l'Italie dans les temps anciens. Puisse notre

ouvrage contribuer à resserrer les liens qui unissent les deux pays!

puisse-t-il ranimer pour notre chère patrie, plus souvent jugée

qu'étudiée, ce noble intérêt auquel lui donnent droit même ses

malheurs!»

_Esquisse de la vie d'Artiste_; par PAUL SMITH.--Paris, 1844. 2 vol.

in-8°. _Jules Labitte_. 15 fr.

M. Paul Smith est un de mes amis intimes, un avocat fort distingué du

barreau de Paris: il gagne toutes les causes qu'il plaide, au civil

comme au criminel; mais je le soupçonne fort de n'être pas le père de

ces deux volumes in-8. Si je ne me trompe, il a seulement prêté son

prénom et son nom à un écrivain déjà connu dans la presse parisienne qui

désirait se cacher, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. Qu'il

s'appelle réellement Paul Smith ou... mais m'est-il permis de trahir ce

secret? Édouard M. on ne peut nier que l'auteur des _Esquisses de la vie

d'artiste_ n'ait beaucoup d'esprit de bon sens et de goût. Les divers

essais critiques dont se composent ces deux volumes ont déjà, à l'instar

de _Joconde_, d'heureuse mémoire, parcouru le monde et charmé tous les

lecteurs assez favorisés du ciel pour avoir eu le bonheur de recevoir

leur aimable visite, l'hiver au coin de leur feu, l'été sous un ombrage

frais. Publiés par fragments dans divers journaux de la capitale de la

France, la presse départementale s'est empressée de les _reproduire_: la

Belgique les a même _contrefaits_. Réunis en volumes, ils obtiendront un

accueil non moins cordial partout où ils se présenteront; et aucun de

leurs hôtes futurs ne se repentira, nous en sommes sûr, de leur avoir

accordé l'hospitalité. Partez donc, ô mes jeunes protégés quittez, le

quai Voltaire, où M. Labitte ne vous retient pas, et allez prouver à

l'univers entier que M. votre père, le faux Paul Smith, a vraiment droit

à mes éloges.

D'ailleurs, le mérite de l'auteur mis de côté, le sujet de ce livre

n'est-il pas merveilleusement choisi pour piquer la curiosité? A quelle

époque l'univers entier, auquel j'adresse ces Esquisses, a-t-il donné

plus de temps, d'argent et de marques extérieures de tendresse à cette

race d'hommes ou de femmes qui, parce qu'elle chante sans fausser, ne

fût-ce qu'une seule note, ou parce qu'elle joue avec une certaine

habileté d'un instrument quelconque, se désigne elle-même à

l'admiration, à la générosité et à l'affection publiques sous le titre

d'_artistes_?--Le mensonge a trop longtemps trôné à côté de la vérité.

Il est temps de dessiller les yeux de cette pauvre humanité, tant de

fois trompée. L'ivraie ne doit plus rester mêlée au bon grain.--Tel est

le but sérieux du livre de M. Paul Smith. Ce devoir rempli. M. Édouard

M. raconte à ses lecteurs une foule d'anecdotes inédites sur les

artistes grands ou petits, faux ou vrais, sots ou spirituels, rasés ou

chevelus; il nous peint leurs moeurs, il nous révèle leurs habitudes,

il nous initie aux plus secrets mystères de leur existence aventureuse.

Ici, il nous conduit à de petites soirées musicales où viennent _poser_

devant lui une foule d'originaux: là, il met sous nos yeux des fragments

inédits de la correspondance réelle d'une danseuse, qu'un hasard heureux

a fait tomber entre ses mains, En un mot, son livre,--toujours fidèle

cependant au bon ton et au bon goût, toujours spirituel,--est tantôt

grave, tantôt léger, comme la vie même des héros et des héroïnes dont il

a voulu devenir l'Homère et dont il a, je ne dirai pas chanté, mais

raconté en prose élégante les malheurs, les travers et les exploits.

_Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en_ 1789;

par M. HENRI MARTIN. Nouvelle édition entièrement revue et augmentée

d'un nouveau travail sur les origines nationales (tome XI).

M Furne vient de mettre en vente le tome XIe de l'_Histoire de France_

de M. Henri Martin. Ce volume, qui nous a paru plus remarquable encore

que les précèdent, embrasse une période de treize années; il s'ouvre

avec l'année 1385, et se termine en 1398.--Après avoir achevé l'histoire

de la branche des Valois-Angoulème et du règne de Henri III. M. Henri

Martin consacre un long chapitre à celle de l'interrègne ou de la guerre

de succession; puis, arrivant enfin à l'avènement de la branche des

Bourbons, il raconte les principaux événements qui signalèrent le règne

de Henri IV depuis la fin de la ligue jusqu'à l'édit de. Nantes. Cette

période est, comme on le voit, remplie d'événements importants. Plus M.

Henri Martin avance dans son travail, plus son talent semble grandir

avec l'intérêt et les difficultés du sujet. Son ouvrage est l'une des

études les plus consciencieuses et les plus vraies qui aient été

publiées jusqu'à ce jour sur l'histoire de France. Lorsqu'il sera

terminé, nous en apprécierons tout à la fois l'ensemble et les détails

avec l'attention particulière dont ils nous semblent dignes.

Modes.

Les bals commencent à devenir nombreux; tous les jours une nouvelle fête

amène une nouvelle parure. Nous avons remarqué l'autre soir une

charmante toilette, qui se composait d'une robe de tulle avec une

seconde jupe ouverte sur les côtés et attachée de distance en distance

par des coques de perles entourées de fleurs en marcassite; sur la

draperie du corsage brillait une épingle Alexandrine; cette toilette

était complétée par un turban en étoffe algérienne, et nous avons

entendu dire autour de nous qu'il sort des magasins de mademoiselle

Alexandrine. Il fait sensation.

[Illustration.]

Revenons aux toilettes de ville.

_L'Illustration_, qui voit tout, qui va partout, a fait dessiner cette

robe lacée; elle est en moire grise ouverte sur un transparent de satin

blanc; le lacet est en chenille grise, les manches sont demi-longues et

laissent voir des sous-manches en tulle bouillonné; le chapeau est en

velours orné de plumes.

[Illustration.]

Malgré la douceur de la saison, on a garni beaucoup les robes et les

kazaveckas en fourrure. Voici une robe bordée tout autour de deux rangs

de martre qui remontent devant et forment ainsi quatre bandes qui se

terminent à la ceinture; une bande plus large est posée sur le corsage

et tourne autour du col; les manches sont justes et bordées au bas d'une

fourrure.

[Illustration.]

Amusements des Sciences.

L'Illustration, No. 0046, 13 Janvier 1844. · 第 8 / 12 题