Il se gratta la tête d’un air rêveur, et songea:

--La jupe, reprit-il, ça n’a pas grande importance. N’importe quel

jupon court pas trop mauvais fera l’affaire; tout ce qu’il faut, c’est

qu’il soit assez court pour ne pas vous gêner et pour bien laisser voir

le travail des pieds.

Comme Lizzie ne paraissait pas convaincue, il continua d’une voix

persuasive:

--Voyez-vous, petite, ce que vous voulez montrer, c’est quelque

chose de distingué. Pas un numéro de danseuse nègre, avec des robes

à paillettes, des coups de rein et des hurlements. Non, rien que la

plate-forme, l’orchestre qui jouera un air, et vous. Vous avez des

dispositions, et je vous ai montré du mieux que j’ai pu.

L’oncle sembla se débattre avec son vocabulaire, plein d’un grand

désir d’exprimer sa pensée, il déploya les psaumes et devint solennel.

--De la danse comme ça, petite, ça n’est pas tout le monde qui peut

la comprendre! Mais ça vaut mieux, c’est décent, et c’est distingué.

D’abord, s’il s’agissait de faire des singeries sur la scène, vous ne

sauriez pas: ça n’est pas dans la famille. Au lieu de ça vous allez

leur montrer ce que vous savez faire: du travail propre et joli, et

ceux qui n’y verront rien, c’est tant pis pour eux. Mais il ne faut

pas oublier une chose, petite! C’est que si vous voulez avoir les deux

livres, et peut-être quelque chose avec, il faut leur montrer de la

danse pour de vrai, et pas des singeries!

Lizzie hocha la tête, sérieuse: elle avait compris. Mais ces conseils

étaient superflus, elle avait une mission, qui n’était certes pas de

faire des grimaces et des cabrioles. L’oncle lui-même ne considérait

l’épreuve de samedi que comme une occasion heureuse dont il fallait

essayer de profiter. Elle, Lizzie, en savait davantage. A partir de

samedi tout allait changer, l’horloge du temps allait s’arrêter une

seconde et repartir, allègre, pour battre la cadence heureuse des

jours nouveaux; c’était un miracle authentique, révélé à elle seule,

qui venait en secret et dont il faudrait se réjouir en cachette: la

réalisation d’une promesse faite il y avait longtemps, longtemps, à une

petite fille sage qui avait patiemment attendu.

* * * * *

C’était l’impression qui la dominait encore quand elle fit son entrée

sur la scène du «Paragon», le sentiment confus qu’elle avait attendu

toute sa vie, au long des interminables années grises, et que le moyen

était enfin venu. Elle n’avait aucun doute sur le résultat: en un

quart d’heure passé dans la coulisse elle venait de voir défiler sur

les planches une douzaine de concurrentes dont les romances nasillées

plaintivement ou les monologues éventés n’avaient suscité qu’une

hilarité peu flatteuse ou des murmures impatients. Il n’y avait eu

qu’un succès: un menuisier qui jonglait avec ses outils, mais Lizzie

n’avait pas peur.

Quand son tour fut venu, elle attendit qu’un domestique en livrée

chamarrée eût traîné sa plate-forme au milieu de la scène; puis elle

fit son entrée à pas rapides, affairée et digne, s’assura que le carré

de planches était posé bien d’aplomb, et s’y campa. Elle s’aperçut

alors que son entrée avait été accueillie par une grande clameur,

une clameur née quelque part au fond de la salle béante, qui venait

franchir la rampe comme une avalanche de bruit.

Toutes les amies de la corderie étaient là-haut, dans la galerie à

six pence: le bar était déserté, celles qui n’avaient pu trouver de

sièges s’entassaient autour des balustrades, et elles criaient toutes

à tue-tête: «Lizzie! Ohé, Lizzie! Hooray!» Les spectateurs des autres

places commencèrent à appeler aussi: «Lizzie! Ohé, Lizzie!» au milieu

des rires. L’orchestre étonné ne jouait pas encore. Lizzie restait

immobile sur sa plate-forme, impatientée et presque en colère. Mais

l’occasion était si solennelle qu’elle ne pouvait pas se contenir et

attendre encore un peu.

Peut-être était-ce la fragilité de sa silhouette, du corps menu, seul

au milieu de la scène; peut-être l’humilité naïve du costume, du

jupon court à fleurs, du corsage pauvre aux manches relevées; ou bien

encore était-ce la simplicité enfantine de sa figure blanche sous les

cheveux légers, son air solennel d’attente... Mais Lizzie, toujours

immobile, figée et digne sous les appels familiers, avait quelque chose

d’étrangement pathétique.

L’orchestre attaqua un air de danse, et l’auditoire, amusé et

sympathique, se tut tout à fait en voyant que la petite poupée s’était

mise à danser.

* * * * *

Elle dansa avec soin, suivant exactement la cadence, un peu ennuyée

parce que l’orchestre jouait à son gré trop fort et qu’elle craignait

de n’être pas entendue.

En face d’elle, il y avait une vaste salle presque comble;

d’innombrables rangées de sièges occupés par des spectateurs, hommes

et femmes, qui étaient silencieux. Tout cela était exactement comme

elle se l’était imaginé. Après les premières mesures, sa vue se troubla

un peu, et elle ne vit plus devant elle qu’un grand espace béant peuplé

de figures attentives, vers lesquelles le tapotement léger de ses pieds

sur les planches s’en allait comme un appel poignant.

Il y eut un passage difficile, très vif, et la peur désespérée d’être

en retard sur la mesure la remplit d’une angoisse fiévreuse; mais après

cela, c’était un rythme plein et facile, un chant clair, léger, joyeux,

qui l’emporta tout entière. Elle eut envie de tendre les mains pour

offrir ses paumes ouvertes, de se laisser osciller avec la mesure, de

chanter avec tout son corps l’hymne de désir et d’allégresse. Tous

ces gens qui écoutaient, comment pourrait-elle leur faire comprendre?

Mais les paroles de l’oncle Jim lui revinrent à la mémoire: «Surtout,

petite, pas de singeries!» Et elle laissa retomber ses bras à ses côtés.

Il fallait pourtant bien qu’elle se fît entendre, et elle essaya de

faire passer dans sa danse tout ce qu’il lui était interdit d’exprimer

autrement. D’une cadence preste et légère, elle fit un naïf _alleluia_,

le psaume délirant d’une petite créature jeune et grisée de soleil; et

quand le rythme retomba, languit, se traîna un peu, elle leva vers la

salle béante ses yeux enfantins, et raconta d’un tapotement incertain

et monotone sa courte vie incolore, longue d’ennui, son espérance

découragée, le rêve encore mal défini, obscur et fragile.

Et c’était fini! Elle entendit arriver la dernière mesure avec une

surprise affolée, fit claquer ses derniers coups de talon très fort

en guise d’appel, de protestation,--c’était trop court; on ne pouvait

pas la juger là-dessus; c’était si important pour elle; elle aurait

dû...--et l’orchestre était silencieux, la salle était sortie de son

immobilité, emplie soudain de mouvements divers et d’un grand bruit

confus. Lizzie, oubliant la révérence gracieuse qu’elle avait projetée,

descendit de la plate-forme et rentra dans la coulisse, un peu

étourdie, la gorge serrée, prenant les dieux à témoin que c’était trop

court et qu’elle pouvait faire beaucoup mieux.

Un gros monsieur l’arrêta par le poignet, et sans lâcher prise, avança

de deux pas et prêta l’oreille. Elle écouta aussi, et se dit qu’il y

avait beaucoup de gens qui applaudissaient, mais qu’ils n’avaient pas

l’air de claquer bien fort. Une voix de femme, aiguë comme un sifflet,

cria au-dessus du tumulte:

--Lizzie!... Lizzie!... Engcôo!

Le gros monsieur se retourna, hocha la tête d’un air paternel et dit:

--C’est un succès, petite, un vrai succès!

Et une jongleuse américaine montra des dents éblouissantes en un

sourire protecteur.

Après? Eh bien, après il y eut la délibération du Jury; la proclamation

du résultat, accueillie par de nouveaux cris d’enthousiasme de la

galerie; et on amena Lizzie au milieu de la scène pour lui remettre

deux souverains neufs dans une petite bourse de peluche bleue. Après

il y eut toutes les amies qui attendaient à la porte, débordant d’une

affection jusque-là insoupçonnée et de félicitations suraiguës; et

il y eut l’oncle Jim, souriant et supérieur, qui demanda à voir les

souverains, et méfiant, les fit sonner sur le trottoir.

Mais au milieu de tout cela, Lizzie ne pouvait se défaire d’une

inexplicable angoisse et elle se répétait doucement à elle-même tout le

long de Mile End Road, que c’était trop court et que cela ne pouvait

pas compter. Comment? C’était déjà fini? Les figures familières, les

voix connues, le décor de chaque jour, rien de tout cela n’avait

changé; tout était comme auparavant, et voilà que Faith Street

s’ouvrait de nouveau devant elle, étroite et sombre, ramassant entre

ses murailles souillées l’air étouffant du soir, tous ses relents

pauvres, et la tristesse de la nuit.

* * * * *

Quand Lizzie s’éveilla, elle eut tout de suite conscience du grand

calme qui régnait à la fois dans la maison et au dehors; le silence

de la rue n’était troublé que par de vagues bruits domestiques et

l’écho lointain d’une voix paresseuse. Elle se frotta les yeux,

murmura: «Dimanche» et se renfonça dans l’oreiller. Un peu plus

tard, elle rouvrit les yeux sans bouger, et tout ce qui s’était passé

la veille lui revint à la mémoire par images successives. Elle se

souvint des deux souverains qu’elle avait confiés à l’oncle Jim pour

plus de sûreté, et l’importance de la somme lui fit chaud au cœur.

Après quelques instants de réflexion, elle se dit que le mal qu’elle

s’était donné valait vraiment bien cela; et après quelques instants

encore, elle se trouva assise dans son lit, les genoux sous le menton,

tremblant d’indignation.

Pour deux livres, quarante shillings, deux petites pièces d’or, qui ne

lui serviraient à rien, elle avait vendu son avenir! Voilà ce qu’elle

avait fait. Elle s’était perfectionnée dans un art d’agrément à force

de labeur et de persévérance; elle avait acquis un talent, un talent

rare, qui lui avait coûté de longs efforts et avait par conséquent

beaucoup de valeur; une grande espérance, l’espérance de jours

meilleurs, d’une vie différente, de la revanche qui devait tôt ou tard

venir, l’avait pénétrée, accompagnée partout et toujours, lui avait

fait supporter les injustices des hommes et du sort, les longues heures

d’atelier, les souliers percés, la margarine rance, les chapeaux sans

plumes, et bien d’autres choses: et puis les événements avaient suivi

leur cours, le jour de l’apothéose était venu, et voilà que tout était

fini! De tout ce que lui avait promis sa juste espérance, il ne restait

qu’une bourse de peluche bleue qui contenait deux souverains; rien

n’était changé; la vie allait reprendre comme autrefois, avec cette

différence qu’elle n’avait plus rien à attendre.

Elle ne comprenait pas bien ce qui s’était passé. Elle ne savait pas à

qui s’en prendre; mais il y avait eu quelque part une malhonnêteté, un

vol; et comme ce qu’on lui avait escroqué était son dû, son unique bien

et l’essence de sa vie, l’injustice était si criante et le vol si cruel

qu’un Dieu juste n’aurait jamais dû les tolérer.

Lizzie se disait toutes ces choses, assise sur son lit, les bras autour

de ses genoux repliés, et une crise de colère impuissante contre

l’iniquité des hommes lui fit monter les larmes aux yeux. Le passé

étant plein de mélancolie et le présent incertain, elle essaya pour

se consoler de se figurer encore une fois le futur sous des couleurs

éclatantes: mais après un court effort d’imagination, son pauvre

courage s’écroula, et l’idée des longues années à venir la secoua

d’un frisson d’horreur. Elles se présentaient comme une longue trame

grise, tissée de travail et d’ennui, où la suite interminable des

jours traçait le même dessin monotone. Elle pouvait se figurer très

exactement ce que serait l’avenir, parce qu’il serait tout pareil à

l’autrefois; seulement autrefois, il y avait au bout des longs jours

mornes la clarté consolante d’une promesse, la promesse de toutes les

choses qui n’étaient pas arrivées... Lizzie se souvint d’avoir lu

dans un livre, imprimé en grosses lettres pour les petits enfants,

l’histoire d’une fée qui marchait «au milieu d’un nuage doré»; elle

ressentit une sorte de vanité amère à songer qu’elle avait, elle aussi,

marché dans un nuage doré, éblouie et aveugle; et il ne restait plus

du beau nuage que deux fragments dérisoires, enfermés dans une bourse

de peluche bleue.

Au milieu de son désespoir, il lui vint à l’idée qu’il y avait, comme

chaque dimanche, le marché de Middlesex Street, à quelques minutes

de chez elle, et que les deux souverains tant méprisés, employés

judicieusement, pouvaient après tout faire bien des choses. Elle se

leva, fit sa toilette avec le plus grand soin et descendit. Sa mère lui

fit observer que quand on sortait de son lit à cette heure-là, il était

absolument futile d’espérer trouver quelque chose à manger. Lizzie

sourit avec hauteur, et alla s’asseoir sur le pas de la porte pour

attendre l’oncle. Il arriva bientôt, et sur sa demande, lui remit le

trésor avec un sourire d’indulgence.

En descendant Mile End Road, Lizzie songeait que c’était quelque

chose d’étonnant et de presque tragique, la petitesse du prix en quoi

s’était résumé son rêve. Elle tenait là dans sa paume fermée tout ce

qui restait d’un monde de mirage, échafaudé lentement et dissipé en

un soir; ces deux pièces d’or étaient en quelque sorte des reliques,

tout ce qui restait pour prouver aux autres et lui rappeler à elle-même

l’existence du bel édifice fauché.

Quand elle arriva à Middlesex Street, elle se souvint tout à coup

qu’elle n’avait encore rien mangé, et elle déjeuna sur le champ d’une

portion d’anguille à la gelée, de deux glaces et d’une tablette de

chocolat; ensuite elle se laissa prendre dans la foule et suivit la rue

jusqu’au bout, regardant les étalages.

Elle était encore perplexe quand une poussée subite la projeta vers un

coin de trottoir où s’alignaient des paires de chaussures; à vrai dire,

elle eût préféré réserver son argent pour des objets moins utiles,

mais la voix de la raison se fit entendre, et elle fit l’acquisition

d’une paire de souliers jaunes un peu usés, mais pointus à ravir.

Refusant l’offre d’un journal pour les emballer, elle alla s’asseoir

sur le trottoir dans une petite rue latérale, mit les souliers jaunes

et abandonna les vieux. Quand celle eut fait cela, elle se dit

qu’elle venait d’être pratique, prévoyante et sage, et elle décida

que le prochain achat aurait pour objet un article d’ornement. Après

une longue hésitation, elle se décida pour une fourrure. On était en

août, mais le marchand dissipa ses derniers doutes en lui assurant que

les fourrures vraiment belles se portaient toute l’année. Elle acheta

encore un collier de perles, une broche, un nœud de velours rose dont

elle orna son chapeau, et un mouchoir de soie safran avec son initiale

brodée en bleu. Après cela, elle ne pouvait vraiment plus s’apitoyer

sur elle-même; et son souci principal fut de disposer ces divers

ornements avec assez d’art pour qu’on pût les voir tous au premier coup

d’œil.

Quand cela fut fait, elle remonta Whitechapel Road jusqu’au «Pavillon»,

puis revint sur ses pas, marchant lentement au milieu du trottoir,

mais s’appliquant à ne pas révéler dans son maintien un orgueil de

mauvais goût. Une fois revenue, elle comprit que dans ce quartier on ne

saurait pas réellement apprécier sa toilette; puisqu’elle se trouvait

par hasard bien habillée, elle irait se montrer dans des sphères plus

élégantes; et sans attendre plus longtemps, elle empoigna sa jupe à

pleine main, prit le coin de sa fourrure entre ses dents pour ne pas

la perdre, et rattrapa un omnibus en trois enjambées. Comme ce n’était

pas le moment de regarder à la dépense, elle prit un ticket de trois

pence, se réservant de descendre quand bon lui semblerait. Elle hésita

plusieurs fois et se leva à moitié, mais se contint, et ne quitta

l’omnibus que quand le conducteur annonça «Marble Arch!» d’une voix

lassée.

Lizzie, débarquée sur le trottoir, regarda la grille et dit «Hyde

Park!» à demi-voix, d’un ton chargé de respect; puis elle épousseta sa

fourrure à petites tapes tendres, prit le mouchoir de soie safran à la

main, et entra dans le grand monde avec simplicité.

Il est bon de se promener dans les rues et de regarder les étalages,

il est doux de manger lentement une glace à la framboise, doux aussi

de rester tard au lit le dimanche matin, ou bien d’aller en voiture

jusqu’à Epping-Forest et de reposer ses yeux sur de l’herbe vraiment

verte et des arbres qui ne soient pas plantés en rangées; mais marcher

doucement dans les allées d’un parc, par un beau soleil, quand on a

une fourrure neuve, des souliers jaunes, un collier de perles et un

mouchoir de soie brodé est plus délicieux que tout cela. C’est une joie

si complète et si pure que toutes les satisfactions de vanité mesquine

finissent par disparaître. On se sent sorti de la dure carapace des

jours de travail, installé dans un cercle supérieur où les toilettes

éclatantes, le décor ratissé et les manières polies rendent la vie

douce, facile et belle; et par sympathie les gestes les plus ordinaires

et même le cours naturel des idées prennent une distinction mystérieuse.

Lizzie se promena donc dans Hyde-Park et Kensington-Gardens tant que

dura le jour, et fut parfaitement heureuse. A la fin de la journée,

elle se dirigea vers le kiosque de la musique et s’assit à quelque

distance pour jouir de ses dernières heures. Le soleil descendit

derrière les arbres lointains, borda de nuances éclatantes et douces

quelques nuages épars et disparut tout à fait. Au milieu de l’ombre qui

tombait sur le parc, la musique continuait à se faire entendre, jouant

des airs militaires, au rythme martial et gai, auxquels la venue lente

du crépuscule prêtait une mélancolie inattendue.

Lizzie restait sans bouger dans son fauteuil, résolue à ne partir que

le plus tard possible, et sentant pourtant que son bonheur s’en allait.

Il faisait trop sombre maintenant pour qu’on pût voir sa fourrure, ni

le nœud rose de son chapeau, ni le mouchoir de soie qu’elle tenait

pourtant à moitié déployé sur ses genoux. L’obscurité la repoussait

impitoyablement dans sa sphère: elle n’était plus qu’une petite chose

insignifiante, perdue dans la nuit.

Quand la musique se tut, des gens qui étaient assis se levèrent et

passèrent devant elle pour s’en aller; il y avait surtout des dames,

des dames à démarche molle et balancée, dont la silhouette devinée dans

l’ombre avait un aspect d’élégance raffinée. C’étaient de grandes

dames, assurément, qu’elles fussent ou non titrées; la molle indolence

de leurs moindres gestes disait aux tiers: «Maintenant nous rentrons

chez nous, dans nos maisons où il y a des lumières douces, des lits à

colonnes et de la vaisselle d’argent.»

Lizzie se souvint du soir où l’oncle Jim avait éveillé son grand désir

en parlant des duchesses qui n’auraient pas su danser. Eh bien, elle

savait danser, elle, danser comme les grandes dames n’auraient jamais

pu, jamais; mais elles s’en moquaient pas mal! Elles n’étaient même

pas venues au «Paragon» pour lui voir gagner le premier prix, et si

elles étaient venues, elles l’auraient oubliée en moins d’une heure,

retournant à leurs plaisirs, à leurs jolies choses et à leurs jolies

vies, pendant que la petite Lizzie rentrait dans les régions noires,

avec ses deux souverains, et au dedans d’elle quelque chose de cassé

qui criait son agonie. L’argent était déjà en partie dépensé; il lui

avait donné quelques heures de satisfaction, et voici que c’était

déjà fini, et l’autre voix au dedans d’elle recommençait sa clameur

lamentable, lui rappelait sans répit son désespoir, semblait la pousser

vers quelque redoutable asile.

Elle se leva aussi et s’en alla vers la grille; elle n’essayait plus

d’avoir l’air distingué. D’abord elle sentait qu’elle n’était même

pas bien habillée; elles n’avaient pas de fourrures les autres, et

probablement si elles avaient vu la sienne, avant qu’il fît nuit, elles

auraient ri. Elles auraient ri doucement, sans éclats, par politesse,

et elles auraient passé en balançant les hanches dans leurs jupes

soyeuses et molles vers les équipages qui les attendaient certainement

un peu plus loin. Le beau mérite de savoir danser! C’était moins

difficile que d’être riche, et moins spirituel que de porter de jolies

toilettes et de ne rien faire!

Dans les allées sombres du parc, et plus tard sur l’omnibus qui la

ramenait vers Mile End, Lizzie sentit au milieu de son souci se lever

en elle un étrange orgueil: l’orgueil de ceux qui ont nourri de grands

rêves et n’ont pas été compris. Il y aurait une sorte de noblesse amère

à promener dans Faith Street, même dans la corderie, la conscience

d’aspirations méconnues. Elle se sentait maintenant délivrée des

obligations mesquines et des devoirs vulgaires, appelée à marcher dans

ces sentiers semés de lauriers et de ronces où s’en vont les grandes

âmes que la vie a traitées injustement.

Cet orgueil tomba quelque peu quand elle arriva à la maison, où le

reste de la famille était rassemblé. Sur la table, il y avait un pot

de bière et des verres; même Bunny avait auprès de lui un peu de

bière dans le fond d’un gobelet et mangeait des noix avec diligence.

Blakeston vit du premier coup d’œil les ornements nouveaux et fronça

les sourcils; mais l’oncle Jim admira sincèrement:

--C’est étonnant, dit-il, la différence que ça fait tout de suite, un

peu de toilette chez une jeune fille!

Lizzie garda un silence tragique, et Bunny, devinant sa tristesse, lui

offrit des noix.

L’oncle poursuivit placidement:

--A la bonne heure! On s’amuse quand on peut, et puis le lundi au

travail! S’pas, petite?

La «petite», les lèvres serrées, retira son chapeau, posa sa fourrure;

puis s’abandonnant soudain, elle se laissa aller sur la table, et la

tête entre les coudes, sanglota éperdument. Les noix échappées de sa

main rebondirent sur la table et roulèrent par terre, où Bunny les

ramassa.

Au milieu du silence stupéfait, la voix mouillée de Lizzie prononça

piteusement:

--Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!

L’oncle qui ne comprenait pas encore, demanda avec lenteur:

--Qu’est-ce qu’elle ne veut pas?

Entre deux hoquets désespérés, elle répondit faiblement:

--Travailler. Oh! je ne veux pas!

Entendant cette prétention éhontée, Blakeston père voulut protester

avec indignation. Mais l’oncle l’arrêta de la main.

Il chercha laborieusement quelque chose à dire, et ne trouva rien.

Mrs. Blakeston qui ne prenait pas au sérieux les nerfs de jeune fille,

examinait la fourrure avec intérêt. Au bout de quelque temps, l’oncle

Jim, ayant définitivement reconnu son impuissance à trouver des paroles

de consolation, offrit un peu de bière, et voyant que ce subterfuge ne

suffisait pas à arrêter les larmes, il lui conseilla d’aller se coucher.

Elle monta l’escalier en sanglotant toujours, se déshabilla et pleura

longtemps sur l’oreiller. La vie était trop dure; le chemin des grandes

âmes était tout en ronces, sans aucuns lauriers; et même l’oubli du

sommeil ne lui était d’aucun réconfort, à cause du lendemain qui venait

déjà.

* * * * *

A cinq heures un quart, Lizzie se leva, descendit allumer le fourneau à

essence et emplir la bouilloire, et remonta s’habiller. A côté de son

lit, il y avait un morceau de miroir pendu à un clou; quand elle s’en

servit pour arranger ses cheveux, elle constata qu’elle avait les yeux

rouges, et dit à haute voix: «Ça m’est bien égal!» En regardant avec

plus d’attention, elle découvrit autre chose: c’est qu’elle ne pourrait

jamais avoir l’air d’une héroïne, d’une héroïne de rien.

La belle que voilà... · 第 8 / 9 段