altière, des yeux profonds au regard dominateur, un teint mat, des
lèvres de carmin, un port de tête arrogant, enchanteur et cruel. Elle,
Lizzie, n’avait rien de tout cela. Comme héroïne vertueuse, innocente
et persécutée, elle eût été plus vraisemblable, mais celles-là avaient
toujours un air de distinction chaste, de vertu éclatante qui les
marquait pour le triomphe inévitable de la fin. Ce qu’elle voyait dans
les débris de miroir c’était, sans illusion possible, la figure d’une
petite jeune fille ennuyée et lasse, qui se préparait à travailler
toute la journée, pour huit shillings par semaine, et n’aimait pas
cela. Il n’y avait donc pour elle aucun espoir! Quand elle eut fait
cette constatation, elle s’aperçut qu’elle n’avait plus que juste le
temps de boire son thé en toute hâte et d’emporter un morceau de pain
pour manger en route.
Elle arriva en grignotant dans Mile End Road, et la gloire du soleil
levant au-dessus des maisons la frappa comme une offense. Elle se dit:
«Elles sont encore au lit, les grandes dames!» et regarda le ciel rose
avec hostilité; le fait d’être levée à temps pour voir l’aurore était
la preuve amère de sa servitude. Mais ce ne fut que quand elle se
retrouva à l’atelier, à sa place coutumière, attelée de nouveau à la
longue tâche fastidieuse, qu’elle goûta tout à fait l’horreur de la vie
qui recommençait.
Il se pourrait fort bien que dans vingt-cinq ans elle fût encore là.
Vingt-cinq ans! Elle essaya de se représenter combien cela faisait de
jours, et abandonna bientôt le calcul, arrivée à des chiffres tels
qu’ils cessaient d’avoir aucun sens. Le ronronnement continu des
machines semblait le symbole même de l’éternité. Elles marchaient
sans heurts, inlassables, rapides, exemptes des imperfections et
des faiblesses d’une humanité précaire, et toutes ces choses qui
tournaient sans arrêt, les volants, les longues tiges d’acier, les
courroies et les engrenages, c’étaient des vies, des vies, des
vies, des vies qui passaient. Elles se suivaient en longues files
inépuisables, faisaient quelques tours rapides, s’usaient et passaient
dans le vide, remplacées par d’autres, toutes résignées et dociles.
D’innombrables générations se succédaient sans plainte, et déjà la
machine appelait de son ronronnement doux les petites filles qui
avaient cru lui échapper.
L’heure du déjeuner amena toutes les amies, qui exigeaient le
récit détaillé de tout ce qui s’était passé, de ce qu’avait dit le
directeur du «Paragon» et de la façon dont elle allait dépenser les
deux souverains. Mais Lizzie n’était pas en humeur de causer; la
curiosité de ces prétendues amies lui parut sotte et vulgaire, et leurs
exclamations diverses, qui se traduisaient toutes par: «A-t-elle de
la chance, cette Lizzie!» la choquèrent comme des propos déplacés au
cours de funérailles. Car elle portait en terre ce jour-là un grand
secret plein d’orgueil, quelque chose comme les restes d’une personne
de haute naissance qui aurait vécu en exil et dont, même après sa
mort, il serait interdit de révéler le nom. Elles ne comprenaient pas,
les autres; elles ne comprendraient jamais, et elles l’ennuyaient.
Naturellement, quand elle montra sa mauvaise humeur, on l’accusa de
vanité ridicule, et les camarades coupèrent court à leurs félicitations
pour dire d’un ton moqueur:
--Ah! ça paraît dur de se remettre au travail quand on a passé sur les
planches! Il faudra pourtant s’y faire, ma fille!
Lizzie répondit:
--Peut-être!
Et elle rentra la première à l’atelier.
Les machines tournaient toujours; il semblait qu’elles dussent
continuer ainsi pendant des siècles et des siècles et que toutes
les générations à venir suffiraient à peine à assurer leur besogne;
mais Lizzie n’était plus disposée à se résigner. Une fièvre de
révolte haletait en elle et faisait trembler ses mains, et toute sa
volonté frêle se cabrait contre le destin. Ce qui l’exaltait surtout,
c’était l’inégalité de la lutte: d’un côté, il y avait une grande loi
irrésistible et peut-être juste qui, depuis le commencement du monde,
ployait sous le même joug les résignés et les réfractaires, et de
l’autre côté, il y avait la petite Lizzie qui se dressait en face de
l’inévitable et prétendait échapper au sort commun. Pourtant, il lui
faudrait céder tôt ou tard, à moins... Elle s’arrêta un instant dans
son travail, les yeux ouverts sur la muraille; et quelque chose de
grand et de solennel entra dans la longue salle emplie de poussières,
voila le décor mesquin, couvrit tous les bruits de la vie vulgaire, et
lui chuchota à l’oreille des promesses d’évasion.
Elle songea: «Comme c’est simple!» et s’étonna de n’y avoir pas songé
plus tôt. C’était une revanche, en somme, la seule possible, mais
éclatante; un défi lancé à toutes les grandes puissances oppressives;
une fin tragique et belle qui terminerait sans déchéance un grand
chagrin... et elle avait lu dans les journaux que cela ne faisait
presque pas mal. Les grandes dames elles-mêmes, si elles apprenaient
cela, seraient contraintes au respect; les amies de la corderie
percevraient confusément qu’elles avaient caché au milieu d’elles une
âme plus haute et plus pure; et quand sonnerait le glas de son départ,
il y aurait quelque part dans l’infini une voix juste et compatissante
qui annoncerait:
--Celle qui s’en va, c’est la petite Lizzie, qui savait danser!
Une fois que l’idée fut venue, elle ne songea même pas qu’il pût y
avoir la moindre hésitation: c’était la solution glorieuse et simple,
qui répondait à tout, et pour laquelle elle n’avait besoin de la
permission de personne. Et elle serait une héroïne, après tout!
Les heures qui passèrent après cela furent douces et faciles, et
les moindres choses prirent un sens mystérieux, comme ennoblies par
le reflet de ce qui allait venir. Quand la journée de travail fut
finie, Lizzie quitta l’usine avec un sourire affable et s’en alla le
long de Commercial Road vers les docks, un peu émue, mais pleine de
fierté. Elle sentait qu’elle allait faire là quelque chose de grand
et d’héroïque, qui devait la relever à jamais au rang dont elle avait
cru un moment déchoir, et mettre un sceau de noblesse authentique
sur ses opérations avortées. Les gens diraient: «Il fallait vraiment
qu’elle eût une nature supérieure au vulgaire, puisqu’elle est morte
d’avoir été méconnue!» Et la mort lui donnerait ainsi son auréole plus
facilement et plus sûrement que le succès.
Elle avait marché assez vite et s’aperçut qu’il était encore trop
tôt; la nuit ne faisait que commencer. La rivière serait sillonnée de
chalands et de vapeurs; elle pourrait être dérangée, et elle désirait
finir sans hâte, doucement, dans un cadre auguste de silence et de
paix. Elle s’en alla donc par les rues, regardant autour d’elle par
curiosité: tout ce qu’elle voyait, gens, maisons et boutiques, était
laid, indistinctement laid; il n’y avait rien là qui valût un regret.
D’ailleurs elle le comprenait maintenant, même les maisons de West-End
avec leurs façades à colonnes, les squares tranquilles et distingués,
les magasins aux épais tapis, et même bijoux et fourrures n’auraient pu
la satisfaire tout à fait. Elle disait cela sans envie et sans dépit
et elle en donnait la preuve, puisqu’elle allait renoncer à jamais à
l’espérance de toutes ces choses, que personne n’aurait pu lui retirer.
Quand la nuit fut un peu avancée, elle se dirigea de nouveau vers la
rivière, longea l’église de Limehouse et suivit les rues obscures en
cherchant l’endroit qu’elle avait en vue. Elle le trouva bientôt:
c’était un passage étroit entre deux murailles qui menait à un tronçon
de quai; des deux côtés l’eau du fleuve clapotait doucement contre
les hautes parois de wharfs déserts; du quai partait une passerelle
qui conduisait à un ponton ancré dans le courant, où s’amarraient les
vapeurs.
Au coin du quai, il y avait un public-house dont les fenêtres étaient
encore éclairées; quand elle se fut assurée qu’il n’y avait plus
personne dehors, elle passa vite et sans faire de bruit et franchit la
passerelle en courant.
L’eau était parfaitement calme et pourtant le ponton se balançait
doucement, en oscillations paresseuses, comme bercé par le remous de
quelque chose qui venait de passer. De l’autre côté, c’était la double
obscurité de l’eau noire et des murailles sombres des entrepôts; çà et
là les lumières de quelques vapeurs immobiles se reflétaient dans le
fleuve en longues traînées vacillantes; le sifflement lointain d’un
remorqueur s’étouffant dans la nuit; les bruits divers de la cité
arrivant par intervalles en échos confus, et c’était tout. Ce ponton
qui oscillait doucement sur l’eau sombre avait des airs d’asile, et
sa solitude recueillie semblait en vérité une promesse de la paix
définitive.
Lizzie arriva là en courant, vit les lumières miroitant dans l’eau,
presque sous ses pieds, et s’arrêta. Elle savait qu’à gauche, très
loin c’était la mer, et de l’autre côté Londres, et elle fut contente
de voir que la marée descendait. Elle songea quelle chose vaste
et mystérieuse c’était qu’une rivière, qui traversait d’un bout à
l’autre les villes des hommes en poursuivant au milieu d’eux sa vie
à elle, que rien n’avait pu changer. Combien en avait-elle déjà porté
dans ses eaux troubles et roulé sur ses bancs de vase, de ces choses
semblables à ce que la petite Lizzie allait devenir? Pauvres filles qui
avaient été poussées au dernier refuge pour avoir cru que l’honneur
ou l’amour étaient des choses d’importance; vieilles gens qui avaient
trop longuement et trop durement vécu et ne se sentaient pas la force
d’attendre davantage; faillis, vaincus et délaissés, ils étaient venus
à elle, et ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient, comme elle allait
le trouver à son tour.
Elle fit deux pas vers le bord et s’arrêta encore une fois. Elle
n’avait pas peur de la mort, Lizzie; seulement... elle avait grand peur
de l’eau noire, et elle recula lentement jusqu’au milieu du ponton et
s’efforça de se rappeler son grand chagrin afin de s’exalter un peu.
Il vint tout à coup, avec son cortège de désillusions, d’iniquités et
d’intolérables ennuis. De toutes celles qui avaient cherché un asile
dans l’eau profonde, il n’en était certes pas qui eût pu avoir d’aussi
justes raisons que Lizzie! La belle affaire d’avoir été trahie ou
délaissée! La grosse douleur de n’avoir pas de quoi manger! Elle! On
lui avait volé son espoir: des puissances occultes et malfaisantes
lui avaient suggéré un rêve obscur, l’avaient nourri, attisé, fait
croître d’un jour à l’autre, pour l’escamoter soudain d’une façon
incompréhensible et cruelle! Il ne restait plus qu’une grande détresse,
l’avenir interminable et vague, le travail fastidieux... Et les deux
souverains déjà dépensés!
Quand elle eut songé à tout cela, Lizzie se couvrit les yeux de ses
mains, marcha droit devant elle, sentit le sol manquer sous ses pieds,
et se laissa aller en frissonnant...
* * * * *
Au rez-de-chaussée de la maison de Faith Street, le conseil de
famille était rassemblé. Mr. Blakeston père regarda la montre de son
beau-frère, et dit avec amertume:
--Voilà ce que c’est quand on leur laisse quarante sous à ces petites!
Ça passe ses soirées dehors à les dépenser comme des sottes!
Sa femme ajouta:
--Et ce que ça se monte la tête! Vous avez vu cette histoire qu’elle a
faite hier, disant qu’elle ne voulait plus travailler!
L’oncle Jim intervint avec bienveillance:
--Bah! dit-il. A cet âge-là, on dit çà, et puis le lendemain on n’y
pense plus. Il ne faut pas se plaindre, en somme: tout a bien fini.
Tout avait bien fini, en effet, surtout pour Lizzie, que la marée
descendante poussait doucement vers la mer.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
La Belle que voilà... 5
Celui qui voit les Dieux 21
Le dernier soir 51
La Vieille 81
La destinée de Winthrop-Smith 97
La foire aux vérités 121
La peur 141
Lizzie Blakeston 155
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 3 MARS 1923
== PAR L’IMPRIMERIE FLOCH ==
A MAYENNE, POUR BERNARD GRASSET