Toutes les vertus qu’il estimait être l’apanage exclusif des comtés du

Nord se trouvaient réunies en Lizzie, et sur ses défauts évidents, il

ferma les yeux. La vérité était qu’il avait conçu tout de suite pour sa

nièce une tendresse profonde de vieil homme solitaire, et les avantages

de son affection protectrice se firent promptement sentir. D’abord,

il fit savoir à tous qu’il ne tolérait pas qu’on ennuyât Lizzie; et

l’autorité d’un homme qui gagne cinq shillings par jour est une chose

que Faith Street ne discute pas. De plus, il décréta qu’il prenait en

main l’éducation de sa nièce et que, avant toutes choses, il était

urgent et indispensable qu’elle apprît à jouer de l’accordéon.

Il possédait un de ces instruments et le maniait avec une virtuosité

étonnante. C’était son unique talent et sa distraction principale;

et il remarquait lui-même volontiers que pour avoir atteint sans

instruction musicale une semblable maîtrise, il fallait que ses

aptitudes naturelles eussent été bien au-dessus de l’ordinaire. Quand

il jouait de la musique sacrée, les airs des hymnes et des psaumes

sortaient de l’accordéon avec tant de force et de majesté qu’il

semblait que ce fût la voix de l’Éternel lui-même tonnant entre les

nuages; et quand il redescendait vers les mélodies sentimentales du

moment, la plainte traînante de l’instrument se faisait si touchante

et si tendre qu’on était forcé de croire que le soufflet de cuir

vert contenait une âme prisonnière, qui, pétrie entre ses paumes

impitoyables, exhalait sa douleur harmonieuse sur un rythme approprié.

Quand Lizzie l’entendit exécuter pour la première fois _Geneviève,

sweet Geneviève_, avec des ralentissements langoureux aux bons

endroits, elle retint son souffle et pensa défaillir. Elle avait

toujours conservé une tendresse secrète pour les pianos mécaniques,

les orgues et les fanfares; mais ceci était différent: c’était

l’enchaînement miraculeux des sons, la vraie musique enchanteresse et

poignante, qui lui était révélée, et la seule idée qu’elle, Lizzie,

pouvait aspirer à produire ces harmonies quasi divines la remplit d’un

trouble profond. Ce ne fut donc pas la bonne volonté qui lui manqua,

et elle eut en l’oncle Jim un professeur admirable, plein du feu

sacré et d’une patience infinie; pourtant ses progrès furent presque

insensibles, et l’oncle lui-même, tout en l’encourageant à persévérer,

dut avouer que Lizzie ne semblait pas destinée à jamais devenir une des

gloires de l’accordéon.

Même après qu’elle eut à peu près compris le maniement subtil des

poignées et des trous, les premiers rythmes rudimentaires qu’elle sut

évoquer manquaient absolument de vie. L’instrument, qui sous les doigts

experts du professeur venait de mugir avec majesté ou de soupirer avec

tendresse, ne produisait entre ses mains qu’une plainte anémique, une

pauvre mélodie heurtée et faible, moins un chant qu’une lamentation

molle, interrompue, malhabile, l’appel d’une petite âme élémentaire et

triste. L’oncle Jim reprenait l’accordéon, faisait une démonstration,

donnait quelques conseils, prêchait la force et l’audace; et Lizzie

recommençait courageusement, serrant les lèvres et ouvrant des yeux

étonnés sur ses insuccès.

Quand il la voyait prête à se décourager, l’oncle interrompait la leçon

et jouait un des airs de son répertoire pour terminer agréablement la

soirée. D’autres fois, il condescendait pour amuser Bunny, à reproduire

avec son instrument des piaillements d’oiseau, des grondements de

tonnerre et des clameurs aiguës de chien écrasé, et Lizzie oubliait son

désespoir et riait aux larmes.

Un soir, il attaqua un air de cake-walk, et Lizzie, entraînée par la

musique, se leva d’un saut, empoigna sa jupe à pleine main et se mit

à danser. Voilà longtemps, bien longtemps qu’elle n’avait pas dansé;

mais tous les pas qu’elle exécutait jadis lui revinrent à la mémoire en

un instant; et quand elle eut parcouru deux fois d’un mur à l’autre la

pièce étroite, elle était redevenue la petite fille aux bas troués que

la ritournelle d’un piano mécanique grisait comme un philtre puissant.

L’oncle, qui l’avait d’abord regardée faire avec un sourire, fit signe

à Bunny d’écarter les chaises, et accentuant la cadence du heurt de ses

gros souliers sur le plancher, il joua tous les airs de danse qu’il

connaissait, valses, polkas et gigues, en fredonnant et dodelinant de

la tête. Et Lizzie dansa.

Elle dansa parce que chacune des mesures de la musique lui parlait

avec une voix différente, lui chuchotait de tourner, de sauter d’un

pied sur l’autre, de faire claquer ses talons sur le plancher, ou de

s’avancer en tendant les bras. Elle suivait le rythme parce qu’elle

s’y sentait contrainte, et le rythme rentrait en elle et lui suggérait

les gestes nécessaires, soulevait ses pieds et les forçait à suivre à

pas précis un tracé invisible, faisait monter les genoux, balançait le

torse frissonnant sur les hanches raidies, ployait le cou mince sous un

lourd vertige. Il y avait des cadences vives et claires qui semblaient

remplir la chambre de joie et donner aux membres une légèreté

surnaturelle, des cadences délirantes qui exigeaient des gestes

brusques et le martèlement brutal des pieds fiévreux sur les planches.

Lizzie les suivait toutes aveuglément, déroulant d’un mur à l’autre sa

danse sans nom et sans règles, grave comme un rite, primitive comme le

vol ivre d’un moucheron dans une traînée de lumière.

Puis le monde s’arrêta avec un choc; et il sembla que l’ombre

descendait tout d’un coup, inexorable, après une longue attente.

La musique s’était tue, et Lizzie était assise sur une chaise, haletant

un peu, avec un faible sourire étonné.

L’oncle posa l’accordéon par terre, appuya les mains sur ses genoux et

poussa un long sifflement.

--Mais, petite, dit-il, c’est que vous savez bien danser!

* * * * *

L’oncle Jim comprit tout de suite qu’il avait fait jusque-là fausse

route en essayant d’enseigner la musique à sa nièce; il était clair

qu’elle n’était pas née pour l’accordéon, mais bien pour la danse, et

c’était de ce côté qu’ils devaient diriger tous deux leurs efforts.

Lizzie fut un peu étonnée et presque offensée de l’entendre insinuer

qu’elle avait encore beaucoup à apprendre; elle se souvenait des

triomphes de son enfance et protestait que quelques semaines de

pratique lui rendraient toute la souplesse d’antan. Mais l’oncle avait

des idées sur la danse, des idées particulières et très arrêtées, et

quand il les exposa à Lizzie, ce lui fut une révélation presque aussi

complète que quand elle l’avait entendu pour la première fois jouer de

l’accordéon.

Elle avait accompli sous sa direction quelques exercices et se

reposait. C’était l’heure où le marchand de sable passe pour les

enfants et où les petites travailleuses fatiguées songent qu’il n’y

a plus qu’une courte nuit entre l’heure présente et le travail du

lendemain. L’oncle Jim était assis, penché en avant, les coudes sur les

genoux, maniant rêveusement l’accordéon d’où sortaient à chacun de ses

gestes des plaintes étouffées.

--Voyez-vous, petite, n’importe quelle jeune oie qui n’a pas les genoux

trop raides ni la taille en bois peut donner des coups de pied en

l’air, se casser en deux et appeler ça de la danse. Mais nous pouvons

faire mieux que cela, petite, beaucoup mieux! Les gens du grand monde

s’attrapent par la taille et tournent en rond en faisant des manières,

et ils appellent ça aussi de la danse. Mais si vous prenez une duchesse

et si vous la mettez sur une plate-forme de deux pieds de côté, bien

sonore, et si vous lui jouez un air de danse, un vrai, qui vous enlève

comme feraient des coups de fouet dans les jambes, et que vous lui

disiez de chanter cet air-là avec ses pieds, eh bien, elle ne saura

pas, la duchesse! elle ne saura pas, petite! Et toutes ses manières ne

l’empêcheront pas d’avoir l’air d’une sotte, parce qu’elle ne saura pas.

Entendant cette parabole, Lizzie perçut clairement que sa mission en

ce monde était de faire ce que la duchesse n’aurait pas su faire: de

monter sur une plate-forme bien sonore et de chanter un air avec ses

pieds; et qu’en dehors de cela, la vie ne serait jamais pour elle

qu’une chose incolore et sans joie.

* * * * *

Pour la première fois de sa vie, Lizzie sut ce que c’est que d’avoir un

vrai désir, un désir qui vous hante et qui vous mène, et qui, oublié un

instant, revient vous éveiller avec un sursaut au milieu de la routine

du jour. Elle avait des moments de terreur affolée, la terreur d’avoir

commencé trop tard, alors qu’il n’était plus temps, ou la terreur

encore de quelque chose d’inattendu et d’inévitable qui viendrait tout

à coup l’arrêter. Puis sa peur se dissipait, et son calme coutumier

revenant, elle se sentait envahie d’un grand espoir. Elle allait ce

jour-là revenir de l’usine à la maison en toute hâte, boire son thé,

manger une tartine et l’oncle arriverait pour la leçon du soir.

Elle écouterait tous ses conseils et s’appliquerait très fort, sans

perdre une minute, afin de hâter ses progrès. Et elle recommencerait

le lendemain et les jours suivants, et bien d’autres jours encore,

jusqu’à celui où elle pourrait enfin monter sur la plate-forme, son

rêve, le carré de planches compact et sonore qui serait son piédestal;

et là, scandant la musique miraculeuse du choc précis des talons et des

pointes, répandre sur le monde l’ivresse du rythme qui la grisait.

Lorsqu’elle fixait un certain point sur le mur pendant assez longtemps

sans penser à rien, elle voyait son rêve se réaliser en image. Tout y

était: la plate-forme glorieuse, Lizzie, une Lizzie un peu transformée,

qui avait des cheveux d’aurore, un sourire vainqueur et pourtant très

doux, et probablement un collier de perles au cou; et tout autour, il

y aurait... elle ne savait pas au juste quoi, mais ce serait glorieux

aussi. Certainement pas les murs resserrés et humides ni les vitres

sales de la corderie; c’étaient peut-être des figures, d’innombrables

rangées de figures claires qui formaient un amphithéâtre, mais quoi que

ce fût, ce serait bien; car il n’y aurait plus rien d’ennuyeux ni de

laid. Et les belles juives de Whitechapel Road jauniraient d’envie.

Elle était généralement rappelée à la réalité par un bruit quelconque

ou le coup de pied charitable d’une voisine qui voulait lui éviter une

amende; et elle se remettait au travail de bonne grâce, avec un sourire

un peu supérieur, parce qu’elle était seule à savoir ce qui allait

arriver.

Et l’été vint. Il vint tout à coup, après un printemps tardif et froid,

et peut-être qu’il remplit les campagnes de merveilles, mais dans

Mile End et Stepney il pesa lourdement. Le soleil chauffa à blanc le

toit de zinc de la corderie et transforma en étuve le long atelier

où flottaient des poussières de chanvre, et les heures chaudes se

traînaient l’une après l’autre au long des interminables journées.

Le soir arrivait pourtant, mais il n’apportait à Lizzie que Faith

Street, pareille à un long couloir tiède et sans soleil, emplie d’une

atmosphère stagnante où se fondaient tous les relents du jour. Quand

l’oncle Jim tardait à venir, elle montait pour l’attendre dans la pièce

du premier, et s’asseyait à sa place favorite près de la fenêtre. A

cette heure-là, il venait souvent par-dessus les toits des maisons d’en

face une brise un peu plus fraîche, qui annonçait l’approche de la

nuit; et même quand la brise manquait, les teintes douces du ciel entre

les cheminées étaient une sorte de réconfort.

Bunny, qui lui tenait généralement compagnie, se laissait parfois

attendrir par la paix du soir et lui révélait ses aspirations. Il

désignait le couchant par un geste vague et disait pensivement: «Tu

vois, là où c’est vert. Hein! et ce que ça doit être loin!» Et après un

silence: «Je voudrais bien y aller voir!» Il ne songeait probablement

qu’à cette partie du monde qui devait se trouver directement au-dessous

de l’horizon aux nuances d’aigue-marine; mais Lizzie, s’imaginant

qu’il aspirait au firmament même, le regardait d’un air soupçonneux et

se contentait de secouer la tête.

Elle n’éprouvait aucun désir de ce genre. L’idée de déplacement

s’associait dans son esprit à des embarras nombreux, une grande

fatigue, l’intrusion dans un milieu inconnu et probablement hostile.

Non, elle préférait attendre son bonheur sur place... Elle sentait

confusément qu’elle avait une quantité de souhaits à formuler; mais

elle ne pouvait guère les séparer l’un de l’autre. Ils formaient un

tout, un régime complet dont l’avènement viendrait modifier un état de

choses par trop défectueux; mais séparés, ils perdaient leur prestige.

L’obscurité venait peu à peu, peuplée de formes vagues, tachée de

lumières, et Lizzie se prenait à songer que si un de ses désirs

pouvait être réalisé, elle souhaiterait avant tout que le soir durât

plus longtemps. D’abord le soir était souvent frais et agréable; on

avait fini de travailler et il y avait encore toute la nuit avant

qu’il fallût recommencer. Toutes les dures nécessités du jour, les

abus odieux, les flagrantes injustices cessaient, après tout, d’être

si intolérables. Peut-être que le lendemain, ou un peu plus tard,

tout s’arrangerait; et en tout cas, tant que le soir durait, on

n’avait pas besoin d’y songer. Le soir était une heure de repos et de

dédommagement, il venait rectifier d’une pesée légère les balances

irrémédiablement faussées, et donner au pauvre monde presque toute sa

mesure de paix. Lizzie aurait bien aimé qu’il durât plus longtemps;

pour le moment, elle n’en demandait pas davantage.

Le grincement d’une porte poussée annonçait l’arrivée de l’oncle, et

elle descendait le retrouver. Quelques instants plus tard Faith Street

était secoué dans sa torpeur par un refrain qui montait alerte et

léger, un air de danse qui semblait lancer un défi à toutes les lourdes

choses immobiles et emporter le reste dans une irrésistible ronde. Et

bientôt se mêlait à la musique un autre son plus alerte encore, le

tapotement de deux pieds vivants sur les planches.

Ils suivaient d’abord la cadence timidement, hésitant un peu; puis

quand elle se faisait plus allègre et plus forte, leur battement

s’élevait aussi, précis et clair, scandant le refrain, découpant en

chocs nets chaque phrase de musique; et ils finissaient par dominer

la voix de l’accordéon, emplir la maison d’une grande clameur rythmée

qui se fondait en roulements ou s’espaçait en intervalles, marmottait

une prière à petits coups discrets, s’affolait, se muait en défi,

sortait par la fenêtre, insistante et brave, pour apprendre à l’univers

indifférent que là-dedans, derrière les murs pelés et la porte

vermoulue, il y avait Lizzie Blakeston, la petite Lizzie, qui dansait,

dansait, dansait...

* * * * *

Un samedi soir en rentrant, Lizzie trouva l’oncle installé dans la

pièce du rez-de-chaussée; sa figure et son maintien dégageaient une

impression de mystérieux contentement. Il accueillit sa nièce d’un

hochement de tête amical, et lui montra des yeux quelque chose qui

occupait le fond de la chambre.

Lizzie suivit son regard, et joignant les mains, poussa un «Oh!»

de surprise exultante: le mobilier sommaire de la pièce s’était

enrichi depuis la veille, d’une plate-forme carrée formée de planches

assemblées avec art, une petite plate-forme qu’on devinait au premier

coup d’œil bien assise, forte et légère, élastique comme un tremplin et

sonore comme un tambour.

Lizzie s’y campa d’un saut, arracha son chapeau et le lança sur la

table, donna quelques coups de talon d’essai, poussa un éclat de rire

aigu, reprit aussitôt un air de gravité surnaturelle et dit: «Y a du

bon!» Et l’oncle Jim empoigna l’accordéon avec un large sourire.

Les enfants qui jouaient au milieu de Faith Street s’arrêtèrent tout

à coup dans leurs ébats et, après une courte quête, vinrent écraser

contre la vitre des figures multicolores. Ils arrivèrent juste à temps

pour voir la danseuse s’arrêter, car l’oncle venait de reposer son

instrument sur la table, et se renversant sur sa chaise, regardait son

ouvrage d’un air de satisfaction modeste.

--Et voilà! dit-il. C’est moi qui l’ai faite, cet après-midi. Elle est

bonne. Ça n’a l’air de rien, comme ça; mais il faut savoir. Puis il

se leva et reprit son air mystérieux. «Ce n’est que le commencement,

reprit-il. Remettez votre chapeau, petite, nous allons sortir.» Lizzie

écarquilla les yeux et obéit.

Ils descendirent Cambridge Road, tournèrent à gauche dans Mile End

Road et suivirent le large trottoir jusqu’au «Paragon». L’oncle dit

négligemment: «Nous n’entrerons pas ce soir; mais on peut toujours

regarder le programme.» Lizzie lut les noms l’un après l’autre, saluant

ceux des étoiles d’exclamations admiratives: «George Mozart! Will

Evans!... Chirgwin! Oh! oncle! Chirhwin!...

L’oncle eut une moue évasive:

--Oui, ça n’est pas mauvais; mais voyons qu’est-ce qu’ils donnent la

semaine prochaine. Et ça! Qu’est-ce que c’est que ça?

«Ça» était une affiche jaune qui annonçait que la direction, afin de

mettre au jour des talents nouveaux susceptibles d’orner la scène d’un

music-hall, organisait pour la quinzaine suivante un grand concours

ouvert aux seuls amateurs des deux sexes, qui étaient invités à

présenter devant le jury formé de personnalités du quartier un numéro

de leur composition.

Lizzie lut l’affiche à demi-voix, d’un ton placide, distraitement,

et se retournant, rencontra le regard de l’oncle, qui se frottait

le menton en la contemplant d’un air gouailleur. Ce fut seulement

alors qu’elle comprit, et la chose lui parut sur le moment d’une si

prodigieuse énormité qu’elle ne put qu’arrondir les yeux, hausser les

épaules, et les doigts raidis d’émotion, laisser échapper un long

soupir, pendant que tous les becs de gaz de la façade entamaient devant

ses yeux une sarabande hystérique. Puis elle demeura immobile sur le

trottoir, la tête encore vide de toute idée, la bouche ouverte et

arrondie en _O_, retenant son souffle; et le bruit des voitures et

des tramways sur la chaussée, un moment suspendu, revint remplir ses

oreilles comme un tonnerre confus.

Le premier instant de stupeur passé, elle comprit plus clairement, et

embrassant d’un regard le large trottoir inondé de lumière, la façade

imposante et le portier en uniforme, douta d’elle-même.

--Oh! oncle! fit-elle. Vous croyez?

L’oncle eut un sourire supérieur.

--J’en fais mon affaire, dit-il. Nous avons encore quinze jours,

petite, et vous êtes en bonnes mains!

Après un instant de silence il ajouta:

--Et le premier prix est de deux livres.

Ils allèrent un peu plus loin dans Mile End Road, revinrent sur leurs

pas et s’arrêtèrent de nouveau pour lire l’affiche avec attention, puis

ils rentrèrent. Lizzie marchait avec assurance au milieu du trottoir;

elle se tenait très droite et les joues lui cuisaient un peu, mais sa

surprise s’était tout à fait dissipée.

Elle se disait à elle-même, très posément, qu’elle aurait bien pu

deviner que c’était quelque chose de ce genre qui allait arriver. Une

petite fille qui rêve de contes de fées ne se donne guère la peine

de calculer exactement comment et quand le miracle va, pour elle,

survenir; et elle n’avait pas tenté de se figurer ces détails d’une

façon précise. Mais le miracle était là; il n’était pas encore arrivé

à vrai dire, mais il était presque à la portée de la main, tangible,

immanquable. L’oncle Jim, qui ne croyait pas aux fées, en répondait.

Il lui parut plus proche et plus certain encore quand elle fut rentrée

dans la petite maison de Faith Street où la plate-forme neuve, poussée

dans un coin, semblait attendre. La chambre n’était éclairée que par la

lumière incertaine qui venait de la rue, et il n’y avait pas de glace;

mais Lizzie traîna le carré de planches au milieu de la pièce, et de

là, tournée vers la fenêtre, elle esquissa quelques saluts gracieux et

peupla l’obscurité de ses sourires.

Ce n’était toujours que Faith Street: on entendait par intervalles un

bruit de querelles lointaines, le cri d’un enfant, les plaintes d’un

ivrogne, qui, poussé au dehors, se lamentait et menaçait tour à tour

devant sa porte fermée; le silence lui-même était peuplé de modulations

vagues, des mille craquements anxieux des fragiles maisons de pauvres,

et la faible clarté de la rue n’éclairait que les murs écaillés, des

fenêtres borgnes, l’étroite chaussée jonchée de détritus; mais Lizzie

pouvait maintenant contempler tout cela avec sérénité. Elle n’en

voulait plus à personne, elle songeait déjà à l’heure présente avec une

sorte d’attendrissement anticipé, et n’éprouvait qu’une immense pitié

pour tous ceux qui n’avaient rien à attendre.

Elle se répéta doucement: «Dans quinze jours!» et esquissa un pas plein

d’allégresse. Le claquement léger de ses semelles sur le plancher

troubla le silence de la nuit et elle s’arrêta court, ayant cru

entendre quelqu’un remuer en haut. La seule idée que Mr. Blakeston père

était peut-être rentré et pouvait être dérangé dans son sommeil glaça

son enthousiasme. Elle sortit, referma la porte avec précaution, et

retira ses chaussures avant de monter l’escalier.

* * * * *

Cette quinzaine ne lui parut pas très longue. Elle avait attendu si

longtemps que deux semaines de plus ou de moins n’avaient vraiment pas

grande importance, et ces deux semaines étaient différentes de toutes

celles qui les avaient précédées. Il ne s’agissait plus de songes

creux ni d’espérances improbables. L’événement merveilleux qui devait

inaugurer l’ère nouvelle avait pris forme, une forme vraisemblablement

et indiscutablement réelle. Ce n’était plus qu’une date sur le

calendrier, une date soulignée à l’encre, que rien ne pouvait empêcher

d’arriver.

Et puis Lizzie était bien trop occupée pour être impatiente.

Il fallait d’abord choisir l’air de danse, l’air irrésistible qui

devait assurer le triomphe; il fallait en copier la musique sur du

papier soigneusement rayé pour l’orchestre du «Paragon». C’était long,

on devait s’appliquer terriblement, éviter les pâtés, ne pas se

tromper de ligne, et l’ouvrage fait, enlever avec une gomme les traces

de doigts. Et avec tout cela il fallait encore trouver le temps de

travailler plus que jamais, d’apprendre par cœur toutes les nuances

du morceau, d’en donner à l’exécution le «fini» brillant et sûr qui

devait trancher sur la médiocrité des exhibitions rivales. Les heures

d’atelier ne s’écoulaient qu’avec une lenteur fastidieuse, mais les

soirées passaient dans la fièvre.

Ce ne fut que dans le courant de la dernière semaine que Lizzie

s’avisa qu’il était une question capitale qu’on avait jusque-là

négligée: le costume. Elle y songea pour la première fois un matin en

s’habillant, récapitula mentalement le contenu de sa garde-robe et

s’abandonna au plus complet désespoir. L’insuffisance de son trousseau

était si évidente qu’il semblait impossible d’arriver à une solution

satisfaisante. Elle agita le problème toute la journée et décida qu’il

faudrait recourir à des emprunts: une camarade de l’usine avait un

chapeau orné de plumes jaunes qu’elle consentirait peut-être à prêter,

une autre possédait une robe de satin noir d’une grande beauté.

Lizzie se rasséréna quelque peu, mais quand elle fit part de son projet

à l’oncle Jim, il réfléchit quelques instants, et exposa des vues

surprenantes.

--Petite! dit-il, si vous avez le beau chapeau et la robe de satin

noir, peut-être que ça fera plaisir à la galerie, mais vous pouvez être

sûre que les gens des places chères ne trouveront pas ça superbe! Ils

ont vu mieux que cela, cela ne les étonnera pas, et peut-être bien que

ça ne leur plaira pas du tout. Il ne faut pas oublier qu’ils auront

payé deux ou trois shillings pour leur place, et que c’est leur opinion

qui comptera aux yeux de la direction.

Il délibéra quelques minutes, et dit avec décision:

--Vous ne savez pas ce que vous allez faire, petite? Vous allez danser

en costume d’atelier. Parfaitement, avec une blouse de toile, bien

blanche, les manches relevées jusqu’aux coudes, et sans chapeau.

Lizzie le regarda avec horreur, parut se soumettre lentement et dit

d’une voix tremblante:

--Et la jupe?

L’oncle eut un moment d’hésitation.

--Ah! la jupe! dit-il. Il faudra voir.

La belle que voilà... · 第 7 / 9 段