autour des Italiens et de leurs pianos mécaniques, de petites filles
évoluer par paires, convaincues et solennelles, levant légèrement
sur l’asphalte grasse des souliers éculés. Elles méprisent la polka
enfantine et la valse langoureuse: leur danse est un curieux mélange
de gigue, de pavane et de cake-walk; mais la cadence est impeccable,
la souplesse du genou et de la cheville révèle de longues années
d’entraînement, et elles apportent à l’accomplissement du rite une
gravité qui impose le respect.
Lizzie Blakeston était, à l’âge de douze ans, la meilleure danseuse
de Faith Street, de Cambridge Road et peut-être de tout Mile End,
simplement. Qu’un orgue se fît entendre dans un rayon d’un quart de
mille autour de sa demeure, et elle arrivait en courant, assujettissant
d’une main sur sa tête un canotier délabré. Elle réparait rapidement le
désordre de sa toilette, tirait un bas, relevait une manche, repoussait
dans le rang un faisceau de mèches rebelles, puis elle dansait et les
ballerines locales rentraient dans l’ombre.
Pas un piano mécanique dans Londres ne jouait un air sur lequel
elle ne pût broder quelques pas ingénieux: _Geneviève_, _Blue
Bell_, le _Miserere du Trouvère_ ou la _Marseillaise_, tout servait
indifféremment à son jeune génie. La grâce mièvre du menuet et
l’excentrique audace du cake-walk se fondaient dans les évolutions de
ses jambes minces revêtues de bas troués. L’harmonie exorbitante qui
s’échappait à flots du piano mécanique s’emparait d’elle comme une
main impérieuse, faisait monter vers le ciel en geste d’offrande ses
minces souliers jaunes, rythmait le mouvement de ses bras balancés,
la courbait et la relevait, enveloppait ses moindres gestes dans
une irrésistible cadence, et saisie d’une glorieuse ivresse, Lizzie
sautait, pirouettait et se trémoussait dans l’étau de la mesure,
offrant au monde obscurci un sourire vague et des yeux hallucinés.
Puis c’était le silence. L’Italien reprenait sa place entre les
brancards et s’éloignait; il ne restait plus que quelques passants
attardés, des gamins gouailleurs, Bunny, assis sur le trottoir, sortant
périodiquement de poches invisibles des victuailles inattendues, et
Mile End Road par un soir d’hiver, la chaussée gluante et les lumières
clignotant dans le brouillard.
* * * * *
Les années passèrent; mais les années ne comptent guère dans Faith
Street. Au dehors peut se déchaîner le tumulte des catastrophes
ou des guerres, les souverains ou les ministres peuvent lancer des
proclamations, les banques crouler, les industriels faire fortune et
les actrices épouser des pairs; toutes ces choses ne pénètrent pas
le cœur de Faith Street. Loin dans l’ouest se déroulent les pompes
des couronnements et des funérailles, les candidats aux élections
prochaines implorent au long d’affiches fulgurantes les votes du peuple
souverain, les vendeurs de journaux passent en courant dans Cambridge
Road, hurlant des nouvelles de défaites, mais Faith Street n’en a
cure; et quand la nuit tombe elle sort des maisons, et d’une porte à
l’autre, commente d’une voix lamentable les thèmes éternels: la rareté
du travail, la cherté du lard et l’iniquité des époux.
Ce n’est pas que les époux soient en réalité plus coupables là
qu’ailleurs; seulement ils sont généralement sans travail,--c’est une
circonstance curieuse que tous les hommes sont sans travail dans Faith
Street,--et comme il n’y a rien chez eux qui les porte à la joie,
ils s’en vont poursuivre leur idéal de la seule manière qui leur soit
possible, deux pence le verre, au-dessus d’un comptoir de bois. Quand
l’argent manque, ils s’adossent au mur du «pub» et contemplent le
trafic en fumant des pipes résignées; ou bien ils s’en vont chercher
du travail, n’en trouvant jamais, et reviennent vers le soir, altérés,
naturellement, et pleins d’une tristesse légitime; ils sont reçus avec
des reproches et des injures, donnent libre cours à leur indignation,
et Faith Street s’emplit de clameurs aiguës et du bruit de chaises
renversées.
Les enfants sont dehors: ils ramassent dans les voies adjacentes des
débris de bois et de papier, font un feu au beau milieu de Faith
Street, et jouent à essayer de s’y pousser l’un l’autre. A des
intervalles irréguliers, ils rentrent dans les maisons pour voir s’il y
a quelque chose à manger, mais sans grand espoir.
Lizzie Blakeston grandit parmi toutes ces choses. A treize ans, elle
était chargée de tous les travaux du ménage, pendant que sa mère
nettoyait des magasins dans Bethnal Green. L’entretien sommaire des
quatre pièces de la maison, la confection occasionnelle des repas,
la séduction quotidienne de l’épicier et du boulanger qui refusaient
de continuer leur crédit, prirent désormais le plus clair de son
temps, et il ne lui resta plus guère de loisirs à consacrer à son art.
D’ailleurs Lizzie prenait au sérieux ses devoirs et en tirait une
dignité de manières qui provoquait parmi ses connaissances de Cambrige
Road d’amères railleries. Quand elle regagnait sa demeure, Bunny
trottant sur ses talons, portant une miche ou le pot de bière paternel,
elle n’accordait qu’une attention distraite aux jeunes personnes qui
évoluaient autour d’un piano mécanique, exhibant devant des spectateurs
plutôt narquois toute la gamme de leurs pas et de leurs attitudes.
Invariablement, une des danseuses s’arrêtait et disait d’un ton
mi-aimable et mi-moqueur: «Hallo! Lizzie!» Lizzie renfonçait un vestige
de regret, répondait gracieusement «Hallo!» et passait avec un sourire.
Ce sourire disait aussi clairement qu’auraient pu le faire des mots:
«Amusez-vous, mes filles, mais la vie n’est pas un jeu, comme vous vous
en apercevrez tôt ou tard. D’ailleurs si Mr. Blakeston père ne trouve
pas à manger quand il rentrera, ça fera des histoires!»
La vie avait pourtant ses bons moments. Le samedi soir Lizzie revêtait
une robe de velours groseille, trop vieille pour pouvoir être engagée
ou vendue, mais qui produisait encore une certaine impression de
splendeur. Ses cheveux roulés en papillotes toute la semaine, étaient
enfin déroulés et formaient une frange gracieusement ondulée qui
cachait son front, sans compter deux rouleaux disciplinés au-dessus de
chaque oreille. Les débris de son canotier étaient rassemblés sur sa
tête et maintenus au moyen d’une longue épingle dont la tête de verre
scintillait aux lumières des boutiques comme un authentique diamant.
S’il se trouvait que ses bottines étaient trouées ou avaient égaré
leurs semelles, elle se contentait de les ignorer. Bunny, dédaigneux
de ces frivolités, ne songeait même pas à modifier sa toilette; mais
il la suivait aveuglément, et tous deux s’en allaient vers Mile End
Road, dont les larges trottoirs, la veille du sabbat, se bordaient de
merveilles.
Les boutiques n’avaient rien de changé. C’étaient toujours les mêmes
étalages qui, du lundi au vendredi, avaient présenté dans le même ordre
immuable les mêmes marchandises, mais le samedi soir leur prêtait une
majesté spéciale. Cinq jours sur sept, ce n’étaient après tout que
des magasins où les gens qui avaient de l’argent pouvaient entrer et
acquérir contre espèces des choses assurément enviables; le samedi
soir, leur caractère vulgaire de boutiques disparaissait et chaque
vitrine devenait une des attractions d’une grande foire merveilleuse.
Certaines de ces vitrines excitaient pourtant chez Lizzie et Bunny
une convoitise directe et qui n’allait pas sans amertume. Il était un
restaurant dans Whitechapel Road dont la vue les retenait longtemps
captifs, suçant lentement leur salive et soupirant par intervalles.
Derrière la vitre s’étalait une rangée de plats de fer-blanc carrés
qu’un foyer invisible chauffait doucement par dessous. Dans un des
plats, des saucisses rissolaient dans la graisse; dans un autre
c’étaient des portions de viande de forme variée; d’autres encore
contenaient des pommes de terre en purée ou des oignons frits. Sur
une plaque de tôle, des puddings bouillis ou cuits au four, montrant
leurs raisins, fumaient lentement. Derrière les plats se mouvait un
homme d’aspect auguste, revêtu d’un tablier, en bras de chemise et
les manches relevées jusqu’au coude. Il piquait les viandes d’une
fourchette attentive, élevait où démolissait au gré de son caprice les
montagnes d’oignons, empoignait les puddings à pleine main pour les
mieux partager. Des pancartes pendues au mur vantaient la modicité des
prix: saucisse et purée, deux pence et demi; légumes ou pâtisserie, un
penny la portion; thé, café ou cacao, un penny la tasse.
Après une longue contemplation, Lizzie disait invariablement d’un
ton détaché: «Bah! vous n’avez pas réellement faim, Bunny!» Bunny
répondait: «Non» sans conviction, et finissait par se persuader
lui-même. N’ayant pas réellement faim, il pouvait donc contempler d’un
œil égal les petites voitures où des marchands ambulants débitaient des
coquillages empilés dans une soucoupe et arrosés de vinaigre, ou des
morceaux d’anguille flottant dans une gelée molle; et aussi les tas de
bananes et de pommes, les gâteaux recouverts de sucre et les débris de
chocolat suisse vendus au rabais.
D’ailleurs, il y avait bien d’autres choses à voir dans Mile End Road.
Devant les portes du «Pavillon» des affiches illustraient les phases
les plus tragiques du drame en cours. L’une d’elles, montrait le
bandit mondain, revêtu d’un habit de chasse écarlate, serrant sur sa
poitrine, avec un rictus hideux, l’héroïne dont le visage se convulsait
d’indignation. Une autre représentait le «ring» et deux pugilistes aux
torses nus; l’un deux, qui venait de jeter son adversaire à terre,
étendait le bras vers un homme dans la foule et prononçait d’une voix
terrible: «Voilà l’homme qui a volé mon épouse!» La terreur abjecte
du misérable et le juste courroux du boxeur étaient reproduits en tons
vifs et d’une façon saisissante.
Enfin il y avait la foule: le flot incessant d’humanité qui oscillait
entre Whitechapel et Stepney, passant, regardant, marchandant, passant
sans relâche. Il semblait que toute la lumière fût concentrée sur
le trottoir et que le reste ne fût qu’un grand noir profond. Des
gens sortaient de l’obscurité: sous la clarté des vitrines ou les
flammes fumeuses des lampes de forains, leurs figures s’illuminaient,
devenaient un instant proches et vivantes, et disparaissaient de
nouveau. La plupart n’offraient pour Lizzie aucun intérêt: c’étaient
des gens comme on en voit tous les jours, même dans Faith Street:
des ouvriers qui passaient avec leurs femmes, une pipe en terre à la
bouche et un enfant dans les bras, des amoureux, des mères de famille
achetant leurs provisions du dimanche, la jeunesse dorée de Mile End,
flânant indolemment sous la voûte de la brasserie où l’on débite de
la bière par deux fenêtres. Lizzie n’y faisait pas attention. Mais
quand passait un groupe de jeunes juives, portant avec aisance leurs
toilettes cossues, elle les suivait d’un regard hostile et pourtant
chargé d’admiration.
* * * * *
Mr. Blakeston père, dans ses moments d’éloquence, se plaisait à tonner
contre ces étrangers, importés évidemment de pays à demi sauvages,
qui venaient s’établir par myriades dans l’East End et arracher leurs
moyens d’existence aux honnêtes travailleurs. Il ne se lassait jamais
de les flétrir conjointement, eux et le gouvernement qui les tolérait.
Le mépris héréditaire de l’ouvrier anglais contre les «forriners» se
mêlait chez lui à l’âpre rancune des dépossédés envers les concurrents
plus économes ou plus habiles. Lizzie l’avait entendu maintes fois
traiter ce thème, et elle embrassait tous les émigrés de Whitechapel et
d’alentours dans le même écrasant dédain, qui se mélangeait de crainte
presque superstitieuse.
Envers les hommes le dédain prédominait; leur nez charnu, leurs yeux
encore inquiets, leur lippe parfois arrogante et parfois servile
les marquaient, aux yeux de Lizzie, du sceau indiscutable des races
inférieures, mal connues, latines, turques ou nègres, qui s’agitent
dans les contrées vagues du Sud, sur lesquelles ne règne pas encore
la paix britannique. Mais quand des jeunes filles de la deuxième
génération passaient ensemble, roulant des hanches dans leurs robes
opulentes, copieusement poudrées, un soupçon de rouge aux lèvres, les
yeux profonds, grasses et fortes, l’air insolent, le cœur de Lizzie
débordait d’amertume et d’envie. C’était l’injustice écrasante du sort,
le crève-cœur du bonheur immérité d’autrui, le fardeau d’extravagants
désirs et la certitude de leur futilité, car Lizzie ne croyait guère
aux miracles. Et elle s’en allait.
Faith Street s’ouvrait dans la nuit comme un couloir obscur; il y avait
une attente prudente, au bas de l’escalier, l’oreille tendue, afin
d’apprendre si Mr. Blakeston père n’avait pas, ce soir-là, l’humeur
mauvaise. Et si rien n’indiquait un danger immédiat, on allait se
coucher sans bruit.
* * * * *
Un jour vint où la robe de velours groseille se révéla vraiment par
trop insuffisante: Lizzie avait grandi, et comme fort naturellement,
elle continua à grandir, laissant derrière elle les ornements éclatants
qui avaient été le seul orgueil de son enfance, elle entra dans la
maturité de ses quinze ans.
Les quinze ans de Lizzie n’eurent rien d’impertinent ni de frivole. A
cet âge, les jeunes beautés de Mile End Road se préparent à l’amour,
en échangeant avec les représentants du sexe ennemi, au hasard des
rencontres, des grimaces, des bourrades ou des propos facétieux hurlés
d’un trottoir à l’autre, et quand, cédant à l’inéluctable, elles
entrent, vaincues et dociles, au «pays du tendre», les premières
haltes sont faites devant la petite voiture du marchand de glaces,
dans la boutique où l’on vend des oranges ou la galerie à six pence du
«Pavillon».
Au milieu de ces tentations affolantes, Lizzie passa comme une
héroïne de sonnet, doucement indifférente, supputant le prix du lard
et la quantité de pain nécessaire à la famille. A vrai dire, elle ne
mettait aucun amour-propre à remplir en conscience ses fonctions de
ménagère, elle avait seulement très peur des brutalités et des scènes,
et s’efforçait d’y échapper; une fois l’indispensable fait, elle
contemplait avec une sérénité parfaite le désordre et le délabrement du
logis. Elle l’avait toujours connu ainsi, et n’éprouvait aucun désir de
réforme. Elle préférait s’asseoir près de la fenêtre et laisser couler
les minutes et les heures sans penser à rien, avec le sentiment obscur
que chaque moment représentait quelque chose de gagné, un peu de vie
passé sans ennuis graves, une étape de plus accomplie sans effort vers
cette chose qu’elle attendait et qui ne pouvait manquer de venir.
Ce n’était pas le Prince Bleu qu’elle attendait. Si l’événement qui
était en route s’était révélé comme l’apparition d’un jeune cavalier
d’une beauté merveilleuse, Lizzie eût été cruellement désappointée. Ce
serait quelque chose de bien mieux: quelque chose qui changerait tout,
qui changerait à la fois Lizzie elle-même, la couleur du ciel, Faith
Street, le monde entier et l’humanité qui l’habitait. Cela tirerait
au-dessous d’un certain moment de la vie un gros trait définitif, et il
y aurait une grande voix exultante qui annoncerait: «Maintenant nous
allons tout recommencer!» Et le recommencement serait quelque chose de
si merveilleux qu’elle n’essayait même pas de l’imaginer.
Quand elle se sentait fatiguée d’être assise, Lizzie se levait et
s’étirait doucement. Elle n’avait ni retour morose à la vie, ni réveil
amer, car elle n’avait pas rêvé: elle n’avait fait qu’attendre. Et
comme rien n’était venu cette fois encore et qu’il se faisait tard,
elle allumait un fourneau à pétrole pour préparer le repas du soir.
* * * * *
C’était une vie monotone; mais elle ne songeait pas à s’en plaindre; et
quand un changement survint, ce fut sous une forme qui ne lui apporta
que de l’ennui. Mr. Blakeston père, à qui l’expérience de toute sa
vie avait sans doute enseigné les dangers de l’oisiveté, s’avisa que
les soins du ménage ne constituaient vraiment pas une occupation assez
sérieuse pour absorber tout le temps de sa fille; et après quelques
aphorismes sur la sainteté du travail, il se mit en quête. Ses efforts
furent couronnés d’un succès inespéré; car après quelques semaines
de recherches poursuivies avec une belle activité, il put annoncer à
Lizzie qu’il avait obtenu pour elle un emploi dans une corderie de
Commercial Road, aux gages de huit shillings par semaine.
Lizzie ne montra aucune joie: elle se contenta d’obéir. Il lui fallut
désormais se lever très tôt, ce qu’elle n’aimait pas, et sortir
encore mal éveillée dans le froid du matin blafard. Il lui fallut
travailler onze heures par jour, dans un atelier obscurci de poussières
flottantes, entre des cloisons qui vibraient perpétuellement sous le
ronflement des machines qui tournaient au-dessous, et Lizzie n’aimait
pas le travail. Elle se résigna pourtant, d’abord parce qu’elle était
riche de toutes les vertus passives, et puis parce qu’elle ne pouvait
rien faire d’autre.
Ses compagnes de l’usine la regardèrent d’abord avec méfiance. Lizzie
ne faisait que de faibles tentatives pour rehausser d’artifices de
toilette ses charmes naturels. Elle préférait à tous autres les
amusements simples et qui ne demandent que peu d’effort, les plaisirs
placides de petite fille paresseuse; enfin aux propos facétieux ou
galants des jeunes hommes, elle ne trouvait d’autre réponse qu’un
sourire pâle ou une phrase de politesse dérisoire. Elle n’éprouvait
aucune confusion, et ils étaient tous très gentils... Mais tout cela
ne tirait pas à conséquence. Les lionnes de la corderie la jugèrent
en peu de temps et sans appel: elle ne serait jamais qu’une petite
dinde. D’autres prirent pour de la hauteur son détachement candide et
parlèrent avec une moue dédaigneuse de cette petite qui faisait des
manières.
Mais rancune et dédain vinrent s’émousser peu à peu sur l’inaltérable
simplicité de Lizzie. On se fatigue de prodiguer des moues arrogantes
à quelqu’un qui ne semble pas s’en offenser; et Lizzie ne s’offensait
de rien. Son souci principal était de n’être pas en retard le matin
et d’éviter les histoires, et elle était toujours prête à rendre
service, non pas tant par désir d’obliger que parce que sa propre
peine la laissait presque indifférente. Quand les hostilités du début
disparurent et qu’on prit l’habitude de lui donner des tapes amicales
sur l’épaule en disant d’un ton mi-attendri et mi-moqueur: «Bah! elle
n’est pas méchante Lizzie!», ces témoignages d’amitié ne l’atteignirent
guère plus profondément que ne l’avaient fait les offenses. Elle les
reçut avec le même sourire faible, qui semblait une façade de charme
inoffensif et doux devant des espaces vagues, des limbes obscurs
qu’elle-même ne connaissait pas.
* * * * *
Le samedi où elle toucha pour la première fois son salaire de la
semaine, la journée de travail avait été courte; et quand elle sortit
de l’usine, c’était encore le grand jour de l’après-midi, un jour
clair qui donnait à Commercial Road un air de fête. Tous ces gens
qui passaient sur le trottoir avaient comme elle fini leur travail et
rentraient chez eux. Les voitures et les camions passaient très vite,
bruyamment, dans la hâte de la dernière course, et toutes les figures
avaient déjà pris leur air de vacances. Lizzie s’en alla par les rues,
contente de sentir le bon soleil sur sa nuque, et songeant aux huit
shillings qu’elle tenait dans sa main fermée. Les poches n’étaient pas
assez sûres: il s’y trouverait probablement quelque trou insoupçonné,
et l’idée de sa semaine de travail semée au hasard des ruisseaux la
secouait d’un frisson d’horreur. Il était à la fois plus prudent et
plus agréable de tenir l’argent dans le poing bien serré.
Ce ne fut qu’après un peu de temps qu’elle s’avisa que cet argent
étant bien à elle; elle pouvait se demander comment elle allait le
dépenser, et il lui vint presque tout de suite à l’idée que ses parents
s’attendraient certainement à en recevoir une partie. Elle n’était pas
très sûre que ce fût juste, et elle savait fort bien que cela lui
serait désagréable; mais elle savait aussi qu’il serait inutile de
résister.
Elle s’arrêta un instant, et ouvrant la main elle contempla son trésor;
il y avait deux demi-couronnes et trois shillings séparés. Alors, une
vague d’héroïsme l’envahit toute, et elle décida soudain qu’elle ne
garderait pour elle que les trois shillings. Elle sacrifiait ainsi
toute idée d’achats magnifiques, car on ne peut avoir grand’chose
pour trois shillings, mais il y aurait de quoi acheter des portions
de poisson frit et de pommes de terre pour Bunny et elle, puis deux
glaces, deux places au théâtre, et peut-être resterait-il encore de
quoi acquérir un collier de perles, le lendemain matin, dans Middlessex
Street.
Quand elle arriva chez elle, elle trouva Mr. Blakeston père qui
semblait attendre. Il fit observer que c’était vraiment agréable d’être
ainsi libre la moitié de la journée; puis il demanda avec simplicité:
--Où est l’argent?
Lizzie lui remit les deux demi-couronnes; il les regarda un instant en
haussant les sourcils, les fit passer dans sa paume gauche, et tendit
de nouveau la main.
Si Lizzie avait parlé, elle aurait probablement formulé un vain appel
à la justice, une protestation indignée, peut-être aussi des propos
qui eussent appelé un châtiment; mais elle ne dit rien. Elle ouvrit la
main gauche, sa pauvre main moite où les trois pièces d’argent avaient
laissé leur empreinte sur les doigts crispés, et quand sa main fut
vide, elle comprit définitivement que ce monde n’était qu’une erreur,
le produit d’un gigantesque malentendu dont il lui fallait souffrir.
Blakeston père fit sauter l’argent dans sa main, donna deux shillings
à sa femme pour acheter des provisions, puis, laissant tomber le reste
dans sa poche, sortit en sifflotant.
Lizzie, restée seule avec Bunny dans la pièce, s’assit sur une chaise
et regarda par la fenêtre. Un grand morceau de carton, appuyé contre un
côté de la vitre, servait à la fois de volet et de rideau; sur l’autre
moitié il y avait un chiffon de toile bleue, fixé avec deux épingles
et relevé en partie. Le soleil avait déjà disparu de Faith Street; il
devait luire encore quelque part, de l’autre côté des maisons, mais
sa lumière avait abandonné les deux rangées rapprochées de façades
moisies, et déjà régnait un demi-jour morne qui annonçait avant l’heure
l’approche du soir. Après un silence, Lizzie dit d’une voix tremblante:
--S’ils m’avaient laissé l’argent, je vous aurais payé un grand dîner,
Bunny, et le théâtre.
Bunny répondit faiblement:
--Ça ne fait rien.
Et Lizzie se mit à pleurer.
Elle pleurait doucement, presque sans bruit, comme un enfant fatigué.
L’ombre arriva lentement cacher les murs sales et emplir la chambre; de
la pièce voisine vint d’abord un bruit de pas et de portes secouées,
puis celui de la graisse qui fondait en grésillant. Bunny malgré lui
prêta l’oreille, et Lizzie, cessant de pleurer, croisa les bras sur le
dossier de sa chaise, et appuya le menton sur ses poignets.
--Leur sale usine! dit-elle. Faut pas qu’ils s’imaginent que je vais y
rester toute ma vie!
Bunny répondit:
--Bien sûr!
Après un silence, elle reprit avec plus d’assurance:
--Qu’est-ce que ça peut me faire, après tout? Leur sale usine! C’est
pas comme si ça devait durer toujours, pas?
Et Bunny, faute de mieux répéta:
--Bien sûr!
* * * * *
Lizzie était depuis quelque temps à l’usine, quand le cours monotone
de sa vie fut interrompu par un événement, un gros événement: l’oncle
Jim vint à Londres. Elle avait à peine soupçonné son existence; il
n’avait jamais été pour elle qu’un personnage légendaire et lointain,
obstinément attaché au pays noir qui avait été le berceau de sa
famille; et voilà qu’en rentrant un soir, elle le trouva installé
sur la meilleure chaise de la maison, partageant un pot d’ale avec
Blakeston père et proclamant à haute voix avec un formidable accent du
Lancashire son mépris irréductible de la capitale et de ses habitants.
Il faisait d’ailleurs exception pour la famille de sa sœur: les
Blakeston, à ses yeux, n’étaient comme lui que des colons, contraints
par les nécessités de la vie à l’exil parmi les barbares. Au premier
coup d’œil, il discerna que Lizzie était restée une véritable fille du
Lancashire, et il s’en tint à cette affirmation.