Tom souhaita une ivresse encore plus profonde, qui effacerait tout et

qui durerait longtemps, et il se laissa aller en arrière, s’allongeant

sur la marche du perron, d’où il roula sur le trottoir.

Sal avait refermé les yeux, mais chantait toujours:

Je me souviens du jour où nous nous sommes quittés Nellie Dean...

Bill hoquetait le long du mur.

LA VIEILLE

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.

--C’est bien ici le musée?

--Oui donc! Entrez.

Grand-Grégoire s’est effacé en hâte pour laisser passer les étrangers,

et ceux-ci franchissent le seuil l’un après l’autre, tâtonnant du pied,

baissant la tête, et se groupent de nouveau dans l’intérieur obscur.

--Par ici, dit Grand-Grégoire.

Devant une très petite fenêtre par où pénètre un peu du jour gris on

a disposé une sorte de vitrine grossière toute pareille à un châssis

de maraîcher. Grand-Grégoire en nettoie le verre avec sa manche; les

visiteurs approchent et se penchent, examinant les objets disparates

qui sont alignés là. Il y a deux boulets entiers, un fragment de

bombe, plusieurs sabres, un casque et deux shackos, des pistolets, un

long fusil à pierre, et au milieu, étalé de toute sa largeur, un dolman

à brandebourgs percé de deux trous, le trou rond d’une balle, la fente

étroite d’un coup de pointe, autour desquels s’étendent des taches

couleur de rouille.

--A votre gauche, récite Grand-Grégoire, un boulet qui s’était logé

dans le mur de la maison: vous pouvez encore voir le creux du dehors,

au-dessus de la porte. L’autre boulet a été ramassé sur le champ de

bataille, à l’endroit où s’était formé le dernier carré. La bombe

aussi. La tunique était celle d’un chasseur de la garde qui a été tué

en chargeant l’infanterie autrichienne; voyez les marques des deux

blessures et les taches de sang; le sabre recourbé qui est à côté

lui appartenait aussi et il le tenait encore à la main quand on l’a

ramassé. L’autre sabre était celui du général français.

Il ment avec sérénité, parce que son astuce de paysan lui dit que ces

reliques de la grande bataille, et la bataille elle-même, sont de très

vieilles choses dont les vivants ne peuvent rien savoir.

Les visiteurs écoutent jusqu’au bout, puis parlent entre eux à voix

basse.

--Croyez-vous que ce soit authentique, tout ça?

Un sceptique esquisse une moue indulgente. Un autre regarde autour de

lui.

--En tout cas, c’est une très vieille maison.

Ils semblent un peu déçus, mais Grand-Grégoire n’en a cure, parce qu’il

a gardé pour la fin la pièce rare du musée, la relique vivante dont

l’effet est certain.

--Vous aimeriez peut-être bien causer avec la vieille, dit-il tout à

coup. Elle est assise là, près du feu: on aime ben se chauffer, à cet

âge-là.

Bonhomme, il les conduit au grand fauteuil à dossier droit où la

vieille a été installée au matin, et où depuis de longues heures elle

se tasse sur elle-même et semble vouloir glisser vers la terre, ne

restant assise enfin que parce que ses membres raides refusent de se

plier pour la chute et que son corps usé n’a presque plus de pesanteur.

--Hé! la mère!

Il lui met une main sur l’épaule et la secoue un peu, mais sans

violence, avec la précaution que l’on doit à un organisme centenaire

qu’un miracle seul garde vivant.

--Voilà des étrangers qui voudraient vous causer un peu de la

bataille... Vous vous rappelez bien: la grande bataille... et

l’Empereur... Hein?... Vous étiez là?

Les visiteurs ont formé un demi-cercle devant le fauteuil de la vieille

et la regardent avec des grimaces de curiosité ou de compassion. Un

bonnet plissé cache miséricordieusement sa tête, mais ce que l’on voit

de son visage indique un âge émouvant. Les joues forment de grands

creux entre les os des pommettes et des mâchoires; de ses yeux blancs

suintent des larmes continuelles qui roulent et s’accrochent aux mille

plis de la peau, car ce visage n’est plus qu’un amas de rides pareilles

à des coupures. Le dur travail précoce, la pauvreté harcelante, la

maternité, et après cela toute une longueur encore de vie sordide et

dure, sont venus d’année en année corroder et taillader cette chose qui

avait été une figure de femme, pour en faire un exemple déchirant. Et

ce que l’on devine de son corps, sous les vêtements informes, est tel

que cela fait mal d’y penser.

--Hé! la mère!

Une dernière poussée a réveillé en elle un tressaillement de vie, et

tout de suite elle commence à réciter sa leçon, sans bouger ni tourner

la tête, d’une voix qui tremble et défaille entre ses gencives.

--Oui, oui... C’est bien vrai que j’étais là et je m’en rappelle comme

il faut... Les canons et les fusils faisaient ben du bruit, et aussi

les chevaux qui couraient tous ensemble, et je vous dis que j’avais

assez peur... Il y a eu des hommes qui étaient tout déchirés et qu’on a

soignés ici, et les canons ont manqué démolir la maison. C’est vrai...

--Et l’Empereur, la mère? N’oubliez pas l’Empereur!

--C’est ben vrai que j’ai vu l’Empereur aussi. Il a passé derrière la

maison avec un grand monde à cheval, des généraux et je ne sais pas qui

encore. Là, derrière la maison, sur le chemin, il a passé, et je l’ai

vu comme je vous vois... comme je vous vois.

Quand elle en est arrivée là, elle se rappelle la pantomime apprise et

tourne vers les visiteurs ses yeux usés qui ne voient plus, en branlant

la tête.

--C’est ben vrai... je l’ai vu.

--Quel âge a-t-elle donc? demande une voix.

--Cent sept ans, répond Grand-Grégoire avec assurance.

Du coin de l’âtre une autre voix chevrotante s’élève.

--Cent sept ans, oui, c’est ben ça.

C’est la tante Ferdinand qui parle, et tous les regards se dirigent

de ce côté. Comme l’aïeule elle est assise sur une chaise à dossier

droit sur laquelle son corps voûté se tasse et vacille; son visage est

presque pareil à celui de l’autre, marqué des mêmes plis innombrables

et profonds qui creusent la peau jaune, et semble presque aussi vieux;

mais en elle la vie est encore forte et ses petits yeux aigus voyagent

et luisent.

--J’ai quatre-vingt-quatre ans, moué, et je suis sa fille! Voyez donc!

Cent sept ans c’est ça. C’est son âge!

Avec des exclamations d’étonnement les visiteurs se sont retournés

et contemplent une fois de plus la survivante des temps héroïques,

celle qui a vu, de ses propres yeux, les grands hommes et les grandes

guerres. Ils voudraient lui poser des questions, mais la pitié les

arrête; ils voient le délabrement pathétique de la face, les yeux

morts, la fente sèche qui fut sa bouche; ils devinent l’épuisement du

maigre corps affaissé, et se taisent. Seul, Grand-Grégoire parle, et

assure que la vieille est encore solide, quoi qu’on pense, et pleine de

vie; elle est un peu sourde, et n’a plus ses yeux de vingt ans, mais

elle comprend tout et mange bien.

--On ne le croirait pas à la voir, mais elle mange quasiment autant

comme moi. Oh! je vous dis qu’elle n’est pas près de mourir! On en a

ben soin...

La pauvreté décevante du musée est oubliée; les visiteurs s’en vont

vers la porte, saisis, un peu émus; des pièces blanches sortent des

goussets. Grand-Grégoire les reçoit d’un geste gauche et suit le groupe

jusqu’au seuil. Un des étrangers se retourne, une fois dehors, et

regarde le trou que le boulet a creusé dans le mur; d’autres s’arrêtent

quelques instants au bord du chemin, le chemin où quatre-vingt-dix-huit

ans plus tôt une petite fille a regardé passer l’Empereur et son

escorte. Puis ils s’éloignent lentement.

Grand-Grégoire revient vers la vieille et la regarde avec une nuance

d’inquiétude.

--Elle a ben du mal à se réveiller, aujourd’hui!

--Ouai! fait la tante Ferdinand. C’est tous les jours pire, et quand

des étrangers viennent, elle en raconte un peu moins toutes les fois.

Le silence emplit la maison. Dehors, le vent fouette la vaste plaine

brune, les nuées grises se pourchassent d’un bout à l’autre du ciel

gris, et tous les reliefs de la campagne--les maisons et les granges

aux toits noirs, les arbres que l’automne dénude et que le vent

brutalise--ont l’air de s’ennuyer ou de souffrir.

Les bûches mal séchées fument dans l’âtre; la vieille est affaissée sur

sa chaise dure devant la cheminée, et elle n’a plus conscience que de

la fatigue qui l’écrase, et plus d’autre désir que celui de la mort.

Il y a quelques années--quinze ou vingt ans peut-être: qu’est-ce que

cela pour elle?--son grand âge lui inspirait une sorte de vanité

sénile et elle redoutait de mourir. Mais depuis, d’autres années trop

nombreuses sont venues, et d’autres encore, et le tout l’a chargée d’un

fardeau tel qu’un Dieu miséricordieux n’aurait jamais dû l’imposer à

une de ses créatures. Le poids l’écrase, presse ses vieux os dans leurs

jointures usées, fait de son souffle et des battements de son cœur des

spasmes douloureux dont l’arrêt amènerait pourtant une autre douleur

insupportable, et ce qui reste de sa chair a perdu la vie et n’est

plus qu’un suaire inerte et froid qui l’oppresse.

Elle est assise de telle sorte qu’elle ne peut tomber, et il lui

semble pourtant que c’est son seul désir: quitter une fois l’éternelle

posture immobile qui lui fait mal, se pencher et tomber face contre

terre, secouant du même coup le fardeau qui l’écrase sur elle-même et

la douleur de ses os. Elle sent que la terre l’appelle, et que si elle

pouvait se jeter en avant, coucher son corps usé sur le sol frais et

rester là quelques instants, l’insoutenable lassitude de ses membres se

muerait en repos.

Mais plusieurs fois par heure quelqu’un vient la remonter sur sa chaise

dure, lui secouer l’épaule, éloigner l’inconscience douce qui semble

toujours sur le point de venir, et il faut qu’elle violente sa poitrine

et sa gorge séchées pour prononcer une fois de plus les mots qu’elle a

appris autrefois, qui n’ont plus de sens pour elle et que ses propres

oreilles n’entendent plus. Si seulement--ô Dieu pitoyable--elle

pouvait trouver la force de se pencher et de se laisser tomber en

avant, pour répondre à l’appel de la terre!

Le silence dure longtemps. Les bûches se consument. Grand-Grégoire

vient en jeter d’autres sur le feu et retourne s’asseoir. Les nuées

défilent toujours dans le ciel attristé, et le jour gris reste pareil à

lui-même à travers les heures de l’après-midi.

Mais quelque chose approche lentement dans la plaine, Grand-Grégoire

se lève et regarde par la petite fenêtre carrée. C’est une automobile

à carrosserie longue qui porte plusieurs personnes, quatre ou cinq;

maintenant elles sont descendues et s’approchent encore, s’arrêtant

souvent et parlant entre elles avec des gestes qui montrent le

lointain. Des étrangers? Ils vont venir au musée, sans aucun doute, et

leur apparence promet une moisson de pièces blanches.

Grand-Grégoire lisse encore avec sa manche le verre de la vitrine,

s’approche de la vieille et lui touche l’épaule.

--Hé, la mère! Voilà du monde qui arrive.

Il attend quelques instants et la secoue de nouveau:

--Hé!

Il n’a jamais été brutal avec elle, mais voici qu’une peur le prend et

sa poigne se fait rude.

--Hé! réveillez-vous.

La poussée a fait osciller le corps menu, qui s’affaisse sur lui-même

encore plus que de coutume et commence à glisser vers le sol dans

une posture singulière. Il le relève aussitôt et l’accote contre

le dossier, mais l’inertie assouplie de ce corps et de la tête qui

vacille, et le regard qu’il a jeté sur la figure ridée, lui ont dit la

même chose en même temps.

La tante Ferdinand le voit reculer d’un pas et comprend de suite.

--Elle a passé?

Grand-Grégoire reste muet et hoche la tête.

Par la fenêtre il peut voir le groupe des étrangers qui s’approche

lentement, et cela lui fait saisir en une seconde l’étendue du

désastre. Sans la centenaire, son musée n’est plus qu’une supercherie

grossière et inefficace qui n’attirera personne, c’est leur gagne-pain

qui est parti avec elle. L’angoisse de la misère qui vient le prend

à la gorge, et la tante Ferdinand, qui a compris aussi, se penche et

regarde le cadavre avec des yeux incrédules et terrifiés. Le bois

craque dans l’âtre, scandant les secondes anxieuses.

Encore un coup d’œil jeté par la petite fenêtre qui donne sur la

plaine, et tout à coup Grand-Grégoire s’est décidé et se hâte. Il prend

le corps inerte dans ses bras, l’enlève du fauteuil à grand dossier, et

fait à l’autre vieille un signe de tête effaré.

--Toué! Viens là, toué.

La tante Ferdinand se lève à grand’peine, vacillant sur ses jambes

raides, et se traîne jusqu’au fauteuil où elle s’affaisse à son tour.

Rien n’est changé; la flamme de l’âtre éclaire une autre figure flétrie

qui révèle un âge émouvant, et les mains desséchées aux veines enflées

qui tremblent sur la jupe noire suffisent à exciter la pitié.

Mais Grand-Grégoire tourne autour de la pièce unique de la maison,

portant dans ses bras, que l’âge commence déjà à raidir aussi, le

cadavre léger et menu, et il cherche désespérément une cachette. Le

lit?... Mais les rideaux d’indienne ne ferment pas. Quelque coin

sombre? Il regarde et secoue la tête.

Les voix se font déjà entendre auprès du seuil et il commence à

trembler à son tour et à perdre la tête, quand ses yeux frappent

soudain la grande armoire de noyer. C’est assez d’un bras, d’une

main, pour tenir le corps desséché de la centenaire; de l’autre main,

il ouvre le grand panneau, voit tout l’intérieur d’un coup d’œil,

les maigres piles de linge; les vêtements de drap soigneusement

pliés occupent les deux étagères; dans le bas, il n’y a que quelques

couvertures, des sacs vides, et le harnais usé du cheval qu’il a fallu

vendre quand le fils est mort. Y aura-t-il place?

Le chétif corps replié disparaît dans le fond de la grande armoire: la

tête roule sur une couverture de laine brune et une des mains sèches

semble faire un dernier geste et vient s’appuyer contre la paroi.

Grand-Grégoire referme le panneau de toute la vitesse de ses mains

tremblantes et se retourne juste à temps.

--Est-ce ici le musée?

--Oui. Entrez.

Ils sont cinq: trois hommes et deux femmes aux manteaux riches.

Grand-Grégoire leur montre la vitrine d’un geste; ils approchent et

commencent à examiner les armes et le dolman troué; dans le fauteuil

en face de l’âtre, la tante Ferdinand se débat contre son angoisse et

cherche à se rappeler ce qu’elle doit dire. Et Grand-Grégoire qui ne se

sent pas capable encore de réciter la leçon de tous les jours, reste

stupidement adossé à l’armoire, les mains étendues à plat contre les

panneaux, comme pour empêcher de sortir le secret sinistre qu’il y a

enfermé.

S’il avait su... S’il avait pu deviner quel contentement infini la

vieille avait trouvé dans la mort, et combien l’abandon du corps jeté

là, sans respect, replié et tordu sur les couvertures et les pièces de

cuir, la tête contre le bois de l’armoire, était doux à celle qui avait

trop longtemps attendu!

LA DESTINEE DE MISS WINTHROP-SMITH

Ce ne fut que quand elle eut changé de tramway à Stratford que Miss

Winthrop-Smith ouvrit son réticule pour y prendre et relire une fois de

plus la lettre qu’elle avait reçue ce matin même et à laquelle elle ne

cessait de songer.

Elle s’enfonça en arrière sur la banquette, très droite, le chignon

à la vitre, jeta à ses voisines un regard de méfiance hautaine, et

déploya la feuille de papier. Cette feuille portait, dans le coin

supérieur gauche, un motif assez compliqué, qui comprenait plusieurs

pots de fleurs, deux haies parallèles qui s’en allaient vers l’horizon,

et un coin de serre où un mince jet d’eau montait vers une retombée

de plantes grimpantes. Dans le coin droit de la feuille s’étalait en

grandes lettres le nom du possesseur de toutes ces choses: «W.-G.

Firkins» et, en plus petits caractères, l’indication de son négoce:

«Nurseryman and Florist».

Une main attentive avait tracé en haut de la page, en beaux caractères

arrondis et réguliers:

DEAR MISS WINTHROP-SMITH

et une ligne plus bas:

_I am aware, I am taking a great liberty_...

Le reste n’était que dévotion humble et audace affolée de timide.

Trois fois dans le courant de la page revenait la même expression:

Je prends la liberté... La liberté que je prends... Cette liberté...

A gestes rapides Miss Winthrop-Smith souligna de coups de crayon

imaginaires ces négligences de style. Quand elle eut relu la lettre en

entier jusqu’à la signature, régulière et arrondie, elle aussi, comme

un modèle d’écriture, son regard remonta une seconde vers la vignette

du haut de la page: les deux haies bien taillées qui s’en allaient vers

l’infini, le jet d’eau parmi la retombée des feuilles et des tiges aux

courbes molles... et, repliant la lettre avec soin, elle releva les

yeux et regarda devant elle avec un commencement de sourire.

Pauvre Mr. Firkins! Il n’avait pu trouver le courage de parler! Il

lui avait fallu écrire, et même sa demande officielle, rédigée et

calligraphiée avec soin, ressemblait fort à une lettre d’excuses. Sous

chaque phrase transparaissait sa conviction qu’aspirer à la main et

au cœur de Miss Winthrop-Smith était pour lui une grande audace, une

ambition effrénée, peut-être de l’impudence; et Miss Winthrop-Smith,

qui tenait sa lettre repliée à la main et regardait à travers la vitre

du tramway défiler les maisons de Bow et de Mile End, était un peu de

cet avis.

La population de plusieurs rues de Leytonstone, les fidèles de la

petite chapelle Baptiste qui donne sur le square, et d’une manière

générale tous les gens qui avaient eu l’occasion d’entrer en

conversation, même brève, avec Mrs. Winthrop-Smith, n’ignoraient plus

que sa fille occupait dans la célèbre firme Harrisson, Harrison and Cº

Limited, courtiers maritimes, une situation enviable et rare. Que cette

situation n’eût été à l’origine, et ne fût encore, nominalement, qu’un

poste de sténo-dactylographe, elle eût consenti à l’admettre; mais la

compétence que Miss Winthrop-Smith avait acquise en ces affaires, le

zèle intelligent qu’elle avait tout de suite déployé, la confiance

aveugle que les chefs de cette colossale entreprise accordaient à ses

capacités et à son jugement, voilà ce qui comptait!... Les nouvelles

connaissances, présentées à Mrs. Winthrop-Smith le dimanche matin à

l’issue du service, au quart d’heure où les redingotes rigides et

les robes de soie sanglées échangent des politesses solennelles,

emportaient toujours de ces conversations la vision étrange de Miss

Winthrop-Smith, rougissante, un peu gênée, son livre d’hymnes à la

main, installée en plein cœur de la Cité, précisément au centre d’un

réseau de lignes téléphoniques et de câbles, ordonnant et dirigeant

dans leurs courses les flottes marchandes du monde entier. De sorte

qu’épouser Mr. W.-G. Firkins, pépiniériste, c’eût été un peu--elle ne

l’aurait pas dit, mais elle le sentait--une déchéance.

Il assistait souvent au service à leur chapelle--encore que de

mauvaises langues prétendissent qu’il appartenait réellement à la secte

des Méthodistes primitifs, et non à celle des Baptistes,--et il portait

toujours des faux-cols prodigieusement hauts et raides et des complets

de diagonale bleue qui semblaient éternellement neufs, comme s’il eût

voulu relever par son élégance personnelle le caractère de son négoce.

Même il avait paru deux ou trois fois, récemment, vêtu d’une redingote

à revers de soie, et coiffé d’un chapeau haut sous lequel sa figure

rose reluisait de propreté et de candeur honnête.

Pauvre Mr. Firkins! Elle se répéta cela plusieurs fois mentalement,

avec un demi-sourire apitoyé, et puis se demanda soudain pourquoi

elle le traitait instinctivement de «pauvre». Après réflexion, elle

conclut que c’était parce qu’elle allait lui refuser sa main. Pauvre

Mr. Firkins! Tel qu’il se montrait le dimanche matin, soigné de linge,

correct de tenue, l’air prospère, il était quelconque, sain, frais,

présentable... Mais elle se souvenait l’avoir vu un jour au milieu de

ses carrés d’arbustes et de ses serres, en bras de chemise, houssé d’un

grand tablier des poches duquel saillaient les armes de son commerce:

un sécateur, un paquet de graines, des fiches de bois et de la ficelle,

et une toute petite plante comique qui semblait se cacher la tête et ne

révéler au monde que quelques pouces de tige et un fouillis de petites

racines brunes.

Il avait rougi d’être découvert dans ce costume, mais elle s’était

montrée bonne princesse, affable et gaie, et elle avait visité tout

son établissement avec lui, écoutant ses explications, posant des

questions intelligentes et trouvant pour chaque dispositif ingénieux

des paroles bien choisies de louange. Il lui avait tout montré, avec

un respect ingénu de vassal: les plantations d’arbustes alignés au

cordeau, imposants par leur nombre, mais touchants de nudité fragile;

les fleurs rangées dans les serres, dont elle sut vanter les couleurs

en termes gracieux; des plantes de toutes sortes dont il lui cita les

noms latins, sans vanité, même avec une moue d’excuse, et surtout une

petite serre isolée où il essayait timidement la culture du raisin.

Elle était, cette serre, comme tapissée de tiges grêles, dénudées,

anémiques, portant des vrilles qui se tendaient comme des mains

suppliantes; mais dans un coin quelque inexplicable miracle avait fait

pousser des plants plus robustes, dont l’un portait une grappe...

Une gentille grappe, pas très lourde, pas très belle, pas très mûre,

mais qui promettait, une gentille petite grappe, enfin, aux grains

ronds, opaques et violets... Cette grappe, il l’avait désignée à Miss

Winthrop-Smith d’un simple signe de tête, sans rien dire, et il s’était

oublié à la contempler longuement, les mains dans les poches de son

tablier, rêveur, comme un artiste en face du chef-d’œuvre ébauché. Cela

sentait bon la terre humide; il faisait tiède, une tiédeur alanguie et

voici qu’un petit rayon de soleil pâle était venu par le vitrail, en

ami, pour dorer et faire valoir la jolie grappe unique...

Miss Winthrop-Smith releva les yeux, avec un petit rire contenu qui

était presque un soupir, et vit que le tramway entrait en pleine nuit.

Par derrière, Mile End Road s’allongeait interminablement, à peine

emplie d’une brume légère, et cinquante mètres plus loin, tout cela

avait disparu, et l’on n’avançait plus qu’à l’aveuglette, avec des

précautions infinies, au milieu d’une atmosphère obscure, presque

tangible, suffocante, qui semblait mystifier tous les sens à la

fois. Des lueurs atténuées se laissaient voir vaguement, lointaines,

détachées du monde, qu’on devinait pourtant toutes proches, et des

appels de timbre venaient de distances infinies annoncer l’approche de

masses sombres qui surgissaient aussitôt.

Miss Winthrop-Smith songea: «Encore le brouillard!» et consulta

sa montre avec ennui. L’intérieur éclairé du tramway donnait une

impression d’Arche guidée lentement dans les ténèbres; les voyageurs

regardaient à travers les carreaux l’air opaque avec des mines

résignées, et le wattman qui coupait le courant toutes les secondes

et sondait l’inconnu à coups de timbre incessants semblait les

emmener, perdu lui-même, vers des sorts aventureux. Elle ouvrit de

nouveau machinalement la lettre qu’elle tenait à la main, et cette

fois la vignette du haut de la page, les deux haies bien taillées,

les pots de fleurs et le coin de serre, et aussi les phrases humbles,

calligraphiées avec tant de soin, la remplirent d’attendrissement.

William George Firkins... Il avait une bonne figure honnête, de

couleur saine, mi-rose et mi-hâle, et des yeux bleu clair, pleins de

bonne volonté candide. On le disait bien dans ses affaires, sobre

et consciencieux; ce serait un mari dévoué, fidèle, plein d’égards

respectueux, qu’il serait plaisant de gouverner sans arrogance et de

récompenser gentiment; et la vie serait tranquille et douce, à la

lisière des plantations...

* * * * *

La belle que voilà... · 第 3 / 9 段