Le tramway s’arrêta, le conducteur sonda le brouillard, appela:

«Aldgate!... All change!» Et les voyageurs descendirent un par un

et s’en allèrent en tâtonnant vers le trottoir. Il était tard: Miss

Winthrop-Smith dut, pour abréger son chemin, passer par Middlesex

Street qu’elle ne pouvait souffrir. Cette fois le brouillard eut au

moins l’avantage de lui épargner le spectacle de l’activité sordide

des ateliers et des boutiques, des façades moisies, et de l’étalage

des pâtisseries juives où s’alignent des gâteaux qui semblent faits

de boules visqueuses agglutinées. Puis ce fut Bishopsgate Street et

les bureaux de Harrison, Harrison and Cº Limited, où, à vrai dire, il

semblait qu’elle occupât un poste un peu moins chargé de gloire que ses

relations de Leytonstone ne l’imaginaient.

A peine arrivée, elle fut, d’un coup de sonnette bref, mandée par Mr.

Harrison Junior, un très jeune homme qui s’efforçait de déguiser

sa jeunesse et son inexpérience touchantes sous des dehors de

rigidité solennelle. Sans un regard pour la grâce virginale de Miss

Winthrop-Smith, ni le tapotement gracieux dont elle faisait rentrer

dans l’ordre une mèche rebelle, il récita d’une voix monotone, sans

inflexion ni pause:

--Bonjour. Cablez: «Muller, Odessa. Avons offre ferme vapeur trois

mille six cents tonnes chargement prompt...»

Déjà le crayon de Miss Winthrop-Smith courait sur les lignes de son

carnet, agile, précis, traçant en hiéroglyphes sûrs la destinée

probable d’une cargaison d’orge à destination de Liverpool, dont les

sucs nourrissants trouveraient leur emploi ultime dans les biberons

de millions de petits enfants. A Leytonstone, Mrs. Winthrop-Smith,

ignorante de la tâche grandiose que sa fille remplissait avec zèle,

lisait paisiblement le _Daily Mirror_, cependant que William George

Firkins huilait son sécateur, distrait, avec de profonds soupirs.

Et toute la matinée le trafic du monde filtra entre les doigts roses

de Miss Winthrop-Smith, sous forme de lettres, de circulaires, de

câbles qu’il fallait décoder, coder, sténographier et dactylographier,

et soumettre finalement à l’examen de Mr. Harrison Junior, seul en son

sanctuaire, prestigieux, immobile, austère, et caressant peut-être, à

l’abri de son masque impénétrable, on ne sait quel rêve ingénu.

* * * * *

A une heure, elle alla déjeuner. Dehors, c’était encore la nuit, mais

le manteau de brouillard avait quitté la terre: il planait maintenant

au-dessus des maisons comme une menace céleste ou l’effet de quelque

enchantement terrible, interceptant toute lumière, laissant à découvert

le ras du sol, où les piétons et les voitures fourmillaient comme une

nappe d’insectes sous l’effroi d’une semelle gigantesque, vaquant en

hâte à leur besogne en attendant que le fléau ne redescendît sur eux.

Sur la table de marbre du «Lyons» où elle prenait son repas, Miss

Winthrop-Smith contempla presque avec répugnance la portion de viande

froide qu’elle avait commandée, et même le petit pain poudré de farine

et la tomate coupée en deux qui l’accompagnaient. Peut-être était-ce

le brouillard qui lui enlevait l’appétit, ou bien l’ironie acerbe avec

laquelle Mr. Harrison Junior avait relevé quelques erreurs légères, ou

était-ce encore l’effet inconscient de la vision qui l’avait hantée

à plusieurs reprises ce matin-là, venant sournoisement interposer

entre ses yeux et le clavier de sa machine un coin de serre, touffu

de feuilles et de pousses vertes, un carré de vitrail par où venait

le soleil, et des arbustes en rangées, s’allongeant à l’infini sous

le ciel tendre... Elle soupira encore une fois, mania sa fourchette

mollement, leva les yeux vers la vitre de la devanture à travers

laquelle on voyait les lumières de la rue danser sous le ciel opaque,

et sentit la hideur du monde.

La tranche de bœuf de conserve qui séchait sur son assiette lui rappela

les révélations horribles des abattoirs de Chicago; dans l’innocente

tomate, à peine trop mûre, elle vit un légume blet et gâté, dont le

centre n’était déjà plus qu’une vase brunâtre saupoudrée de graines;

enfin les bonnes qui allaient et venaient, échangeant avec les habitués

des propos plaisants, lui parurent définitivement des créatures

grossières, sans tact ni décence, plus occupées de fleureter avec leurs

clients du sexe masculin que d’assurer convenablement leur service. Et

les plantations de Leytonstone, la petite maison tapissée de plantes

grimpantes, les châssis et les pépinières, la serre au raisin, les

allées qui faisaient le tour des carrés et semblaient inviter à des

promenades paisibles de propriétaire, une badine à la main, les cheveux

s’ébouriffant sous le vent frais, de bons souliers forts foulant la

terre molle... tout cela se présenta à l’esprit de Miss Winthrop-Smith

comme un Eden rustique, un asile de paix où William George Firkins la

suppliait d’entrer en maîtresse, débordant d’amour respectueux, une

grande prière dans ses yeux ingénus.

De deux heures à cinq heures, la balance oscilla sans trêve. Tantôt les

regards de Miss Winthrop-Smith se posaient sur les rangées parallèles

de pupitres alignés d’un bout à l’autre des bureaux, sur les hauts

tabourets semés de distance en distance, sur les nombreux employés

de tout âge, attelés à des besognes soigneusement distribuées; elle

entendait la sonnerie incessante des téléphones, le claquement de la

porte, les monosyllabes indistincts avec lesquels les télégraphistes

jetaient en hâte sur le comptoir leurs enveloppes orange, le cliquetis

des autres machines à écrire dans le compartiment voisin, et son cœur

s’emplissait d’un grand orgueil: Harrison, Harrison and Cº Limited!

Cet organisme complexe et puissant; ce nom qui s’étalait en haut

des lettres, sur les enveloppes, à toutes les pages de la _Shipping

Gazette_, sur la gigantesque plaque de cuivre qui décorait l’entrée

du bâtiment dans Bishopsgate Street, sans autres renseignements, sans

commentaires, rien que le nom, majestueux, solitaire, en mots graves

et sonores comme les sons d’un bourdon de cathédrale: «Harrison...

Harrison... and Cº... Limited!» Tout cela, c’était un peu elle, en

somme! Et, quand elle y songeait, l’idée de Mr. William George Firkins,

pépiniériste, lui offrant son cœur et sa main, semblait d’un comique

achevé.

Et puis un peu plus tard voici qu’un petit employé impertinent

lui apportait un modèle de circulaire à copier à la machine à

d’innombrables exemplaires: une heure durant, ses doigts s’agitaient

sur le clavier pendant que ses lèvres répétaient machinalement, à

mesure, les formules fastidieuses; le calorifère chauffait trop,

des poussières flottantes lui grattaient la gorge, les sonneries de

téléphone et les claquements de portes tombaient comme des coups de

marteau sur ses nerfs exaspérés, la pile de feuilles à remplir semblait

ne diminuer qu’à peine... Elle s’arrêtait une seconde dans son travail,

s’étirait pour chasser de ses épaules les crampes de lassitude, fermait

les yeux sous la lumière aveuglante des ampoules électriques, et les

visions revenaient la hanter un moment, des visions de coins de serre

avec des feuilles découpant la lumière des vitres et de jolies tiges

vert tendre jaillissant du terreau; d’arbustes alignés s’inclinant sous

le vent l’un après l’autre, comme en révérences de cour; d’une petite

maison proprette, bien rangée, dont la façade est verte au printemps

et d’autres visions encore, douces, rafraîchissantes, symboles d’une

vie tranquille, simple, tout près de la terre; de liberté, de petites

besognes accomplies à loisir...

La journée tirait à sa fin: déjà Mr. Harrison Junior, ayant signé

le courrier, consultait sa montre et songeait à partir, quand un

télégraphiste apporta soudain dans le bureau paisible de Bishopsgate

Street l’écho de la querelle qui mettait en ce même moment aux prises,

en rade de Hongkong, le capitaine du vapeur _Arundel Castle_ (4 tonnes

500, 4 panneaux, classe A. 1 à Lloyds) et le directeur d’une firme

allemande. En quelques lignes d’un câblogramme à cinq shillings le mot,

l’honnête marin britannique avait tenté de condenser l’indignation

véhémente que lui causait la conduite de ces étrangers sans scrupules,

qui, sous des prétextes fragiles, prétendaient rompre la charte-partie

dûment signée, et lui refusaient sa cargaison.

Mr. Harrison Junior, happé par son employé principal au moment même où

il se croyait enfin libre de s’en aller, partagea cette indignation

sans peine. Sur-le-champ, il somma par câble la maison-mère de Hambourg

et sa succursale de Hongkong de respecter la foi jurée et d’emplir

de riz et d’arachides les cales de l’_Arundel Castle_, sous menace

d’indemnités colossales; le capitaine reçut l’ordre d’insister sur ses

droits et de préparer une note de frais copieuse, et, par mesure de

précaution, cinq courtiers de Londres et du Continent furent invités à

offrir des cargaisons nouvelles.

D’un bout à l’autre des bureaux, des employés qui s’étaient préparés

secrètement à s’en aller, restaient assis sur leurs tabourets et

maniaient d’un air affairé des papiers sans importance, pendant que

Miss Winthrop-Smith, les yeux brillants, une rougeur de fièvre aux

joues, répandait par le monde le courroux majestueux de Harrison,

Harrison and Cº Limited. Les télégrammes jaillirent de sa machine

l’un après l’autre, complets, corrects, en longs mots inintelligibles

de code, que l’employé principal, debout à son côté, vérifiait à

mesure; et, à peine était-ce fait, que déjà les lettres les confirmant

naissaient l’une après l’autre sous ses doigts, en lignes que scandait

le cliquetis des leviers actionnés à toute allure, se fondant en un

roulement ininterrompu qui toutes les vingt secondes s’arrêtait net, et

repartait aussitôt, après le bruit sec de cran qui annonçait le passage

d’une ligne à l’autre.

La dernière lettre était déjà entamée quand Mr. Harrison Junior vint

en personne, son chapeau sur la tête, voir où l’on en était. Lorsqu’il

eut fini d’apposer son paraphe sur les lettres déjà prêtes, Miss

Winthrop-Smith terminait la dernière ligne et, debout, il contempla un

instant les doigts minces qui martelaient le clavier, agiles, sûrs,

disciplinés, manœuvrant sans accroc ni retard sous les regards chargés

de zèle de Miss Winthrop-Smith, et sa moue affairée de bonne ouvrière.

La lettre finie, elle l’arracha de la machine, et la lui tendit d’un

geste assuré.

L’employé principal, qui s’empressait, une feuille de papier buvard à

la main, dit d’une voix obséquieuse:

--Voilà de l’ouvrage vite fait! Et ce n’est pas la première venue qui

peut écrire à cette vitesse-là sans faire de fautes!

Avec un sourire auguste, Mr. Harrison Junior jeta son paraphe sur la

feuille, et répondit en se levant:

--Oui! Miss Winthrop-Smith est une virtuose, une vraie virtuose.

* * * * *

Restée seule, la virtuose se passa les mains sur les tempes, ferma les

yeux un instant, et se souvint alors qu’il lui restait quelque chose à

faire.

L’approbation de Mr. Harrison Junior lui résonnait encore aux oreilles

comme une musique glorieuse. En dépit du commencement de migraine qui

lui pinçait les tempes, elle se sentait singulièrement alerte, les

nerfs tendus, surexcitée et pourtant lucide. Chacun de ses gestes lui

semblait prodigieusement exact, calculé, comme le déclenchement d’une

machine dont on attend des travaux essentiels.

Elle étendit la main, prit une feuille de papier, l’introduisit dans

sa machine et martela la date en une seconde. Ensuite elle sauta une,

deux, trois lignes, mit la marge à «quinze» et s’arrêta, la main

levée... Mais sa décision fut vite prise, et de tous points digne du

rôle important qu’elle jouait chez Harrison, Harrison and Cº Limited,

qui menaçait les firmes allemandes avec un glaive de feu... D’une

traite elle écrivit: «Dear Mr. Firkins,» sauta une ligne, fit encore

une très courte pause, et commença:

«I fully appreciate...»

Deux ou trois fois elle hésita une seconde, cherchant les expressions

élégantes et polies qui feraient, sans arrogance, comprendre à Mr.

Firkins qu’il avait nourri des ambitions un peu trop hautes... et

quand la lettre fut terminée, relue et signée, elle se dit qu’il eût

été difficile de faire mieux.

Cinq minutes plus tard elle sortait, l’enveloppe à la main, allait

la jeter dans la boîte la plus voisine, et se retournait pour gagner

Aldgate.

Et voici qu’avant qu’elle n’eût fait un pas le panorama de Bishopsgate

Street vint lui emplir les yeux de sa laideur morne: la pluie fine qui

tombait, la boue gluante sur les trottoirs, les mélancoliques becs de

gaz veillant en sentinelles sur les bâtisses sombres, le trot découragé

des chevaux sur l’asphalte mouillée, et les gens qui sortaient de

toutes les portes, les yeux creux, les traits tirés, se sauvant en

hâte, le dos rond sous l’averse, avec une grimace involontaire de

fatigue et de délivrance. Elle se souvint de ce qu’était la pluie dans

les pépinières de Leytonstone, en gouttes fraîches, chassées par le

vent, qui sont comme de petits baisers sains sur les feuilles et sur la

peau, les fortes semelles foulant la terre élastique, et puis le grand

feu derrière les volets clos... ou bien l’abri des serres, où l’air

est tiède et doux, souvent parfumé, comme en un petit monde de féerie,

mieux ordonné que le monde du dehors, et les raisins mûrissant sous le

vitrail...

* * * * *

Elle resta immobile, les pieds dans la boue, le cœur serré, songeant

à toutes ces choses inestimables qu’on refuse un jour, et qui ne

reviennent jamais plus.

LA FOIRE AUX VÉRITÉS

Le passage menait dans une cour étroite, une sorte de boyau tronqué qui

comportait, de chaque côté, deux maisons basses aux façades moisies

et, au fond, un hangar où quelques voitures à bras achevaient de se

délabrer. La première porte dans le passage, en sortant de Brick Lane,

donnait dans l’arrière-boutique de Petricus, le boulanger; un peu

plus loin s’ouvrait une seconde porte et une fenêtre, dont le milieu,

défoncé, s’ornait d’un large pansement de papier gris. Au-dessus du

papier se balançait une pancarte qui portait en lettres dorées les

mots: «_S. Gudelsky, Shœmaker_»; au-dessous, une ligne de caractères

hébreux et, plus bas encore, écrit à la craie d’une main inhabile:

«_Repairs done_». Deux paires de chaussures, usées mais reluisantes,

une de chaque côté du carreau de papier, formaient l’étalage, et la

porte toujours ouverte laissait voir les murs de plâtre écaillé de la

boutique où le vieillard se courbait du matin au soir sur sa forme,

maniant les chaussures à gestes hâtifs, essayant de racheter, à force

d’application industrieuse, la faiblesse qui faisait trembler ses mains

usées sur les outils et les morceaux de cuir.

La pièce était de deux pieds au-dessous du niveau du passage, d’où on

descendait par trois marches de pierre; elle était extraordinairement

basse de plafond, mais assez grande pour que la lumière de l’unique bec

de gaz ne pût l’éclairer qu’en partie. Il couvrait d’une lueur vive

le crâne poli du vieillard, le raccourci de sa face jaune et ridée

penchée sur son ouvrage, ses bras nus jusqu’aux coudes, maigres, où

saillaient les veines gonflées; il jetait aussi sa clarté cruelle sur

la redingote pendue au mur: une vieille lévite râpée, tachée, d’une

vétusté prodigieuse; mais, deux pas plus loin, l’ombre commençait, et

elle couvrait à demi l’extrémité opposée où on ne distinguait qu’un

vieux fauteuil de cuir qu’occupait une forme indécise, enveloppée

presque entièrement dans des pièces d’étoffe dépareillées. Un examen

plus attentif révélait que c’était une forme humaine, une forme lourde,

où ne vivaient que deux yeux d’onyx ternis, un souffle bref, et une

main qui voyageait paresseusement, mais sans relâche entre le visage et

un sac de papier placé sur un escabeau. On ne voyait tout cela qu’avec

peine, mais les gens qui venaient dans cette boutique n’avaient pas

besoin de voir; ils savaient tous que la forme épaisse dans le fauteuil

était Leah Gudelsky, qui achevait de mourir. Elle était monstrueusement

grasse, d’une graisse qui bourrelait ses mains et tendait sur une

figure énorme la peau couleur de cire, mais il était facile de voir

que sa vie s’en allait. Cela se voyait à sa respiration faible et

rapide, au cerne profond de ses yeux ternis, à la lassitude extrême que

montrait chaque mouvement des mains monstrueuses.

Toutes les matrones de Brick Lane avaient dit, l’une après l’autre,

d’un air entendu: «C’est une langueur, les médecins n’y comprennent

rien!» Le père Gudelsky et Leah elle-même avaient répété chaque fois:

«Oui, c’est une langueur!» et tous savaient que la fin ne pourrait

tarder beaucoup. Il ne restait plus d’humain en elle que la passion

des sucreries, et elle ne vivait guère que de cela. Chaque matin, son

père allait faire, dans une boutique voisine, provision de fondants à

trois pence la livre et de miettes de caramel balayées après la vente.

Parfois, quelque voisine compatissante apportait son offrande dans un

cornet de papier.

Puis, jusqu’au soir, le vieux cordonnier besognait sans répit,

taillant, clouant, rognant le cuir, harcelant les chaussures calées

entre ses genoux, appuyant chaque geste affairé d’un balancement du

corps, d’une saccade brève, comme pour accélérer les mouvements trop

lents de ses mains usées et, jusqu’au soir aussi, Leah suçait ses

bonbons sans rien dire, comblant de sa masse déjà presque insensible

le grand fauteuil de cuir, semblant toujours prêter l’oreille, attendre

d’un moment à l’autre, en mâchonnant, l’appel qui devait venir.

Au dehors, à l’issue du passage obscur, c’était Brick Lane et l’angle

de Thrasol Street. La première boutique sur la gauche était celle de

Rappoport, le tailleur; ensuite venaient Agelowitz, le charcutier;

Pomerantz, coiffeur et parfumeur, et Sunasky, dont la vitrine étalait

des châles à prière et des pamphlets en hébreu. Un peu plus loin, Dean

et Flower Street allongeait ses deux rangées de maisons sordides,

où la foule des submergés de l’East End s’en allait chercher asile,

moyennant quatre pence la nuit; ceux qui n’avaient pu réunir cette

somme erraient, au hasard des rues, en attendant l’aube, traînant

entre Whitechapel et Hoscton leurs pieds meurtris et leur rêve confus

d’un Eden où il y aurait un grand feu et des matelas pour s’étendre.

Ils suivaient le trottoir en clochant, le dos rond, le coude au

mur, laissant tomber dans les porches déserts des lambeaux de

soliloques, suivant du même regard sournois et hostile les boutiques

et les passants, toute cette autre portion de l’humanité qui avait

mangé et savait où dormir; et s’il pouvait y avoir des degrés dans

leur malveillance jalouse, les mieux haïs devaient être ces gens,

dont les noms si peu britanniques s’inscrivaient aux devantures

des magasins, car ceux-là n’étaient certes pas des submergés. Hier

encore, semblait-il, on les avait vus débarquer de la cale des vapeurs

allemands ou russes, déguenillés et lamentables, couvant d’un œil

anxieux les ballots et les caisses qui contenaient tout leur avoir; et

la seconde génération les trouvait solidement établis dans ces rues

du Ghetto débordé, certains besogneux encore, d’autres déjà cossus,

mais presque tous bien vêtus, gras et prolifiques, amis de l’ordre

et respectueux des lois. Ils étaient chez eux dans Brick Lane: les

magasins étalaient pour eux les denrées familières, les affiches même

y parlaient leur langue; c’étaient leurs jeunes gens qui, le travail

fini, fumaient indolemment des cigarettes, accoudés au seuil des

boutiques, et c’étaient leurs jeunes filles qui passaient par deux ou

trois, dans leurs robes les plus neuves, pour le pèlerinage du vendredi

soir, s’en allant vers l’ouest, chercher des rues mieux éclairées et

plus belles, contempler les palais qui pourraient être un jour la

demeure de leur race, choisir le campement des hordes du futur, des

tribus nombreuses que promettaient leurs vastes hanches.

A deux pas de la rue, dans le sous-sol où le vieux cordonnier usait

ses mains sur les durs souliers de pauvres, le futur n’était pas parmi

les choses qui comptent: c’était le présent qui comptait, le présent

qui renaissait avec le tic-tac de chaque seconde et contre lequel

il fallait se débattre sans fin. Pour le vieillard, il représentait

une alternative de travail maigrement payé et de repos précurseur de

famine; les prétentions exorbitantes des clients pauvres eux-mêmes,

économes et durs aux autres, qui exigeaient pour très peu d’argent

beaucoup de cuir et de dur labeur, terminé sans faute pour le

lendemain, jour de sabbat; et pour Leah chaque minute du présent

représentait encore un peu de lumière et de souffle gagnés, un geste

qui était un effort, et la sensation douce au palais du fondant qui

faisait vivre une fois de plus les nerfs engourdis. Les coups de

marteau sonnaient mat sur le cuir, pressés et rapides; quand ils

s’arrêtaient un instant, on n’entendait plus que le bruit lointain

des passants dans Brick Lane, plus près le susurrement du gaz et le

halètement faible qui venait de l’ombre; et bientôt le tapotement

repartait de plus belle, hâtif, affolé, de peur que le premier moment

d’oisiveté ne fût pris pour un abandon, n’ouvrît la porte à toutes les

choses irréparables qu’il importait de retarder encore un peu.

Il y eut au dehors un bruit de pas légers, presque furtifs: une ombre

s’encadra dans la porte, descendit deux marches et s’arrêta sur la

troisième, en pleine lumière, et quand le tapotement du marteau se fut

arrêté, une voix de femme, claire et douce, se fit entendre. Elle dit:

«Je viens à vous de la part de Christ, qui est mort pour nous.»

Le père Gudelsky leva les veux vers l’apparition, la regarda un

instant, et se courba de nouveau sur son ouvrage. A chaque geste, il

secouait un peu la tête avec un sourire faible de vieil homme plein

d’expérience et les coups de marteau tombèrent plus drus et plus forts

comme pour noyer l’écho des mots enfantins.

L’inconnue restait immobile sur le seuil, très droite, dans une

attitude d’assurance paisible. Elle enveloppa du même regard la lumière

et l’ombre, les murs écaillés et suintants, le sol malpropre, la

silhouette cassée du vieillard, et fit offrande de cette misère et de

sa piété à Celui qui l’envoyait. Sa voix s’éleva de nouveau, assurée et

douce:

--Je viens à vous de la part de Christ qui est mort pour nous.

Le cordonnier haussa les épaules d’un geste las et dit sans colère:

--Vous êtes sûre que vous ne vous êtes pas trompée de rue? Nous sommes

tous des hérétiques par ici.

Elle répondit doucement:

--Il y a place pour tous dans la paix du Seigneur!

Il soupira un instant sans rien dire et mania le soulier qu’il venait

d’achever: il le tenait tout près de son visage, pour bien voir, car

sa vue n’était plus très bonne, et ses lèvres remuaient doucement.

Peut-être se félicitait-il seulement d’une besogne bien faite;

peut-être était-ce une protestation timide contre les visites d’apôtres

importuns. Cette silhouette haute et mince, en pleine lumière sur le

seuil, le gênait. De l’évangéliste se dégageait un appel qui ne se

laissait pas étouffer, une sorte d’_alleluia_ de silence; une foi sans

bornes luisait dans ses yeux clairs, revêtait de dignité confiante

ses traits encore enfantins. Elle se savait chargée d’un message

irrésistible, porteuse du philtre qui guérit tous les maux, et semblait

attendre d’un moment à l’autre un miracle certain. Le respect de sa

mission la tenait droite, presque immobile, de peur qu’un geste sans

beauté ne vînt déparer son divin fardeau.

Elle parla de nouveau, d’une voix douce qui s’élevait à la fin de

chaque phrase, comme sur le verset d’un psaume.

--A présent, dit-elle, vous êtes dans l’obscurité; mais si vous venez à

Christ vous serez dans la lumière, car c’est là qu’est la vérité.

Le vieillard posa l’outil qu’il tenait sur ses genoux, et se passa la

main sur le front. Sous la lueur jaune du gaz, sa figure ridée avait

une expression de simplicité ingénue, l’air d’attention naïve d’un

homme qui cherche laborieusement à bien faire.

--Bien sûr! dit-il, la vérité! bien sûr! mais sait-on jamais? C’est si

difficile!

La jeune fille secoua la tête et répondit avec indulgence:

--Ce qui est difficile, c’est de quitter les voies de l’erreur; mais si

vous suivez Christ, les voies sont aisées, car il a dit: «Mon joug est

facile et mon fardeau est léger. Et il n’y a de mérite qu’en lui».

Il soupira encore, choisit une chaussure dans le tas, et l’installant

entre ses genoux, la regarda d’un air rêveur; puis il se parla à

lui-même, plissant le front et de temps à autre levant vers la lumière

ses yeux candides.

La belle que voilà... · 第 4 / 9 段