«Aldgate!... All change!» Et les voyageurs descendirent un par un
et s’en allèrent en tâtonnant vers le trottoir. Il était tard: Miss
Winthrop-Smith dut, pour abréger son chemin, passer par Middlesex
Street qu’elle ne pouvait souffrir. Cette fois le brouillard eut au
moins l’avantage de lui épargner le spectacle de l’activité sordide
des ateliers et des boutiques, des façades moisies, et de l’étalage
des pâtisseries juives où s’alignent des gâteaux qui semblent faits
de boules visqueuses agglutinées. Puis ce fut Bishopsgate Street et
les bureaux de Harrison, Harrison and Cº Limited, où, à vrai dire, il
semblait qu’elle occupât un poste un peu moins chargé de gloire que ses
relations de Leytonstone ne l’imaginaient.
A peine arrivée, elle fut, d’un coup de sonnette bref, mandée par Mr.
Harrison Junior, un très jeune homme qui s’efforçait de déguiser
sa jeunesse et son inexpérience touchantes sous des dehors de
rigidité solennelle. Sans un regard pour la grâce virginale de Miss
Winthrop-Smith, ni le tapotement gracieux dont elle faisait rentrer
dans l’ordre une mèche rebelle, il récita d’une voix monotone, sans
inflexion ni pause:
--Bonjour. Cablez: «Muller, Odessa. Avons offre ferme vapeur trois
mille six cents tonnes chargement prompt...»
Déjà le crayon de Miss Winthrop-Smith courait sur les lignes de son
carnet, agile, précis, traçant en hiéroglyphes sûrs la destinée
probable d’une cargaison d’orge à destination de Liverpool, dont les
sucs nourrissants trouveraient leur emploi ultime dans les biberons
de millions de petits enfants. A Leytonstone, Mrs. Winthrop-Smith,
ignorante de la tâche grandiose que sa fille remplissait avec zèle,
lisait paisiblement le _Daily Mirror_, cependant que William George
Firkins huilait son sécateur, distrait, avec de profonds soupirs.
Et toute la matinée le trafic du monde filtra entre les doigts roses
de Miss Winthrop-Smith, sous forme de lettres, de circulaires, de
câbles qu’il fallait décoder, coder, sténographier et dactylographier,
et soumettre finalement à l’examen de Mr. Harrison Junior, seul en son
sanctuaire, prestigieux, immobile, austère, et caressant peut-être, à
l’abri de son masque impénétrable, on ne sait quel rêve ingénu.
* * * * *
A une heure, elle alla déjeuner. Dehors, c’était encore la nuit, mais
le manteau de brouillard avait quitté la terre: il planait maintenant
au-dessus des maisons comme une menace céleste ou l’effet de quelque
enchantement terrible, interceptant toute lumière, laissant à découvert
le ras du sol, où les piétons et les voitures fourmillaient comme une
nappe d’insectes sous l’effroi d’une semelle gigantesque, vaquant en
hâte à leur besogne en attendant que le fléau ne redescendît sur eux.
Sur la table de marbre du «Lyons» où elle prenait son repas, Miss
Winthrop-Smith contempla presque avec répugnance la portion de viande
froide qu’elle avait commandée, et même le petit pain poudré de farine
et la tomate coupée en deux qui l’accompagnaient. Peut-être était-ce
le brouillard qui lui enlevait l’appétit, ou bien l’ironie acerbe avec
laquelle Mr. Harrison Junior avait relevé quelques erreurs légères, ou
était-ce encore l’effet inconscient de la vision qui l’avait hantée
à plusieurs reprises ce matin-là, venant sournoisement interposer
entre ses yeux et le clavier de sa machine un coin de serre, touffu
de feuilles et de pousses vertes, un carré de vitrail par où venait
le soleil, et des arbustes en rangées, s’allongeant à l’infini sous
le ciel tendre... Elle soupira encore une fois, mania sa fourchette
mollement, leva les yeux vers la vitre de la devanture à travers
laquelle on voyait les lumières de la rue danser sous le ciel opaque,
et sentit la hideur du monde.
La tranche de bœuf de conserve qui séchait sur son assiette lui rappela
les révélations horribles des abattoirs de Chicago; dans l’innocente
tomate, à peine trop mûre, elle vit un légume blet et gâté, dont le
centre n’était déjà plus qu’une vase brunâtre saupoudrée de graines;
enfin les bonnes qui allaient et venaient, échangeant avec les habitués
des propos plaisants, lui parurent définitivement des créatures
grossières, sans tact ni décence, plus occupées de fleureter avec leurs
clients du sexe masculin que d’assurer convenablement leur service. Et
les plantations de Leytonstone, la petite maison tapissée de plantes
grimpantes, les châssis et les pépinières, la serre au raisin, les
allées qui faisaient le tour des carrés et semblaient inviter à des
promenades paisibles de propriétaire, une badine à la main, les cheveux
s’ébouriffant sous le vent frais, de bons souliers forts foulant la
terre molle... tout cela se présenta à l’esprit de Miss Winthrop-Smith
comme un Eden rustique, un asile de paix où William George Firkins la
suppliait d’entrer en maîtresse, débordant d’amour respectueux, une
grande prière dans ses yeux ingénus.
De deux heures à cinq heures, la balance oscilla sans trêve. Tantôt les
regards de Miss Winthrop-Smith se posaient sur les rangées parallèles
de pupitres alignés d’un bout à l’autre des bureaux, sur les hauts
tabourets semés de distance en distance, sur les nombreux employés
de tout âge, attelés à des besognes soigneusement distribuées; elle
entendait la sonnerie incessante des téléphones, le claquement de la
porte, les monosyllabes indistincts avec lesquels les télégraphistes
jetaient en hâte sur le comptoir leurs enveloppes orange, le cliquetis
des autres machines à écrire dans le compartiment voisin, et son cœur
s’emplissait d’un grand orgueil: Harrison, Harrison and Cº Limited!
Cet organisme complexe et puissant; ce nom qui s’étalait en haut
des lettres, sur les enveloppes, à toutes les pages de la _Shipping
Gazette_, sur la gigantesque plaque de cuivre qui décorait l’entrée
du bâtiment dans Bishopsgate Street, sans autres renseignements, sans
commentaires, rien que le nom, majestueux, solitaire, en mots graves
et sonores comme les sons d’un bourdon de cathédrale: «Harrison...
Harrison... and Cº... Limited!» Tout cela, c’était un peu elle, en
somme! Et, quand elle y songeait, l’idée de Mr. William George Firkins,
pépiniériste, lui offrant son cœur et sa main, semblait d’un comique
achevé.
Et puis un peu plus tard voici qu’un petit employé impertinent
lui apportait un modèle de circulaire à copier à la machine à
d’innombrables exemplaires: une heure durant, ses doigts s’agitaient
sur le clavier pendant que ses lèvres répétaient machinalement, à
mesure, les formules fastidieuses; le calorifère chauffait trop,
des poussières flottantes lui grattaient la gorge, les sonneries de
téléphone et les claquements de portes tombaient comme des coups de
marteau sur ses nerfs exaspérés, la pile de feuilles à remplir semblait
ne diminuer qu’à peine... Elle s’arrêtait une seconde dans son travail,
s’étirait pour chasser de ses épaules les crampes de lassitude, fermait
les yeux sous la lumière aveuglante des ampoules électriques, et les
visions revenaient la hanter un moment, des visions de coins de serre
avec des feuilles découpant la lumière des vitres et de jolies tiges
vert tendre jaillissant du terreau; d’arbustes alignés s’inclinant sous
le vent l’un après l’autre, comme en révérences de cour; d’une petite
maison proprette, bien rangée, dont la façade est verte au printemps
et d’autres visions encore, douces, rafraîchissantes, symboles d’une
vie tranquille, simple, tout près de la terre; de liberté, de petites
besognes accomplies à loisir...
La journée tirait à sa fin: déjà Mr. Harrison Junior, ayant signé
le courrier, consultait sa montre et songeait à partir, quand un
télégraphiste apporta soudain dans le bureau paisible de Bishopsgate
Street l’écho de la querelle qui mettait en ce même moment aux prises,
en rade de Hongkong, le capitaine du vapeur _Arundel Castle_ (4 tonnes
500, 4 panneaux, classe A. 1 à Lloyds) et le directeur d’une firme
allemande. En quelques lignes d’un câblogramme à cinq shillings le mot,
l’honnête marin britannique avait tenté de condenser l’indignation
véhémente que lui causait la conduite de ces étrangers sans scrupules,
qui, sous des prétextes fragiles, prétendaient rompre la charte-partie
dûment signée, et lui refusaient sa cargaison.
Mr. Harrison Junior, happé par son employé principal au moment même où
il se croyait enfin libre de s’en aller, partagea cette indignation
sans peine. Sur-le-champ, il somma par câble la maison-mère de Hambourg
et sa succursale de Hongkong de respecter la foi jurée et d’emplir
de riz et d’arachides les cales de l’_Arundel Castle_, sous menace
d’indemnités colossales; le capitaine reçut l’ordre d’insister sur ses
droits et de préparer une note de frais copieuse, et, par mesure de
précaution, cinq courtiers de Londres et du Continent furent invités à
offrir des cargaisons nouvelles.
D’un bout à l’autre des bureaux, des employés qui s’étaient préparés
secrètement à s’en aller, restaient assis sur leurs tabourets et
maniaient d’un air affairé des papiers sans importance, pendant que
Miss Winthrop-Smith, les yeux brillants, une rougeur de fièvre aux
joues, répandait par le monde le courroux majestueux de Harrison,
Harrison and Cº Limited. Les télégrammes jaillirent de sa machine
l’un après l’autre, complets, corrects, en longs mots inintelligibles
de code, que l’employé principal, debout à son côté, vérifiait à
mesure; et, à peine était-ce fait, que déjà les lettres les confirmant
naissaient l’une après l’autre sous ses doigts, en lignes que scandait
le cliquetis des leviers actionnés à toute allure, se fondant en un
roulement ininterrompu qui toutes les vingt secondes s’arrêtait net, et
repartait aussitôt, après le bruit sec de cran qui annonçait le passage
d’une ligne à l’autre.
La dernière lettre était déjà entamée quand Mr. Harrison Junior vint
en personne, son chapeau sur la tête, voir où l’on en était. Lorsqu’il
eut fini d’apposer son paraphe sur les lettres déjà prêtes, Miss
Winthrop-Smith terminait la dernière ligne et, debout, il contempla un
instant les doigts minces qui martelaient le clavier, agiles, sûrs,
disciplinés, manœuvrant sans accroc ni retard sous les regards chargés
de zèle de Miss Winthrop-Smith, et sa moue affairée de bonne ouvrière.
La lettre finie, elle l’arracha de la machine, et la lui tendit d’un
geste assuré.
L’employé principal, qui s’empressait, une feuille de papier buvard à
la main, dit d’une voix obséquieuse:
--Voilà de l’ouvrage vite fait! Et ce n’est pas la première venue qui
peut écrire à cette vitesse-là sans faire de fautes!
Avec un sourire auguste, Mr. Harrison Junior jeta son paraphe sur la
feuille, et répondit en se levant:
--Oui! Miss Winthrop-Smith est une virtuose, une vraie virtuose.
* * * * *
Restée seule, la virtuose se passa les mains sur les tempes, ferma les
yeux un instant, et se souvint alors qu’il lui restait quelque chose à
faire.
L’approbation de Mr. Harrison Junior lui résonnait encore aux oreilles
comme une musique glorieuse. En dépit du commencement de migraine qui
lui pinçait les tempes, elle se sentait singulièrement alerte, les
nerfs tendus, surexcitée et pourtant lucide. Chacun de ses gestes lui
semblait prodigieusement exact, calculé, comme le déclenchement d’une
machine dont on attend des travaux essentiels.
Elle étendit la main, prit une feuille de papier, l’introduisit dans
sa machine et martela la date en une seconde. Ensuite elle sauta une,
deux, trois lignes, mit la marge à «quinze» et s’arrêta, la main
levée... Mais sa décision fut vite prise, et de tous points digne du
rôle important qu’elle jouait chez Harrison, Harrison and Cº Limited,
qui menaçait les firmes allemandes avec un glaive de feu... D’une
traite elle écrivit: «Dear Mr. Firkins,» sauta une ligne, fit encore
une très courte pause, et commença:
«I fully appreciate...»
Deux ou trois fois elle hésita une seconde, cherchant les expressions
élégantes et polies qui feraient, sans arrogance, comprendre à Mr.
Firkins qu’il avait nourri des ambitions un peu trop hautes... et
quand la lettre fut terminée, relue et signée, elle se dit qu’il eût
été difficile de faire mieux.
Cinq minutes plus tard elle sortait, l’enveloppe à la main, allait
la jeter dans la boîte la plus voisine, et se retournait pour gagner
Aldgate.
Et voici qu’avant qu’elle n’eût fait un pas le panorama de Bishopsgate
Street vint lui emplir les yeux de sa laideur morne: la pluie fine qui
tombait, la boue gluante sur les trottoirs, les mélancoliques becs de
gaz veillant en sentinelles sur les bâtisses sombres, le trot découragé
des chevaux sur l’asphalte mouillée, et les gens qui sortaient de
toutes les portes, les yeux creux, les traits tirés, se sauvant en
hâte, le dos rond sous l’averse, avec une grimace involontaire de
fatigue et de délivrance. Elle se souvint de ce qu’était la pluie dans
les pépinières de Leytonstone, en gouttes fraîches, chassées par le
vent, qui sont comme de petits baisers sains sur les feuilles et sur la
peau, les fortes semelles foulant la terre élastique, et puis le grand
feu derrière les volets clos... ou bien l’abri des serres, où l’air
est tiède et doux, souvent parfumé, comme en un petit monde de féerie,
mieux ordonné que le monde du dehors, et les raisins mûrissant sous le
vitrail...
* * * * *
Elle resta immobile, les pieds dans la boue, le cœur serré, songeant
à toutes ces choses inestimables qu’on refuse un jour, et qui ne
reviennent jamais plus.
LA FOIRE AUX VÉRITÉS
Le passage menait dans une cour étroite, une sorte de boyau tronqué qui
comportait, de chaque côté, deux maisons basses aux façades moisies
et, au fond, un hangar où quelques voitures à bras achevaient de se
délabrer. La première porte dans le passage, en sortant de Brick Lane,
donnait dans l’arrière-boutique de Petricus, le boulanger; un peu
plus loin s’ouvrait une seconde porte et une fenêtre, dont le milieu,
défoncé, s’ornait d’un large pansement de papier gris. Au-dessus du
papier se balançait une pancarte qui portait en lettres dorées les
mots: «_S. Gudelsky, Shœmaker_»; au-dessous, une ligne de caractères
hébreux et, plus bas encore, écrit à la craie d’une main inhabile:
«_Repairs done_». Deux paires de chaussures, usées mais reluisantes,
une de chaque côté du carreau de papier, formaient l’étalage, et la
porte toujours ouverte laissait voir les murs de plâtre écaillé de la
boutique où le vieillard se courbait du matin au soir sur sa forme,
maniant les chaussures à gestes hâtifs, essayant de racheter, à force
d’application industrieuse, la faiblesse qui faisait trembler ses mains
usées sur les outils et les morceaux de cuir.
La pièce était de deux pieds au-dessous du niveau du passage, d’où on
descendait par trois marches de pierre; elle était extraordinairement
basse de plafond, mais assez grande pour que la lumière de l’unique bec
de gaz ne pût l’éclairer qu’en partie. Il couvrait d’une lueur vive
le crâne poli du vieillard, le raccourci de sa face jaune et ridée
penchée sur son ouvrage, ses bras nus jusqu’aux coudes, maigres, où
saillaient les veines gonflées; il jetait aussi sa clarté cruelle sur
la redingote pendue au mur: une vieille lévite râpée, tachée, d’une
vétusté prodigieuse; mais, deux pas plus loin, l’ombre commençait, et
elle couvrait à demi l’extrémité opposée où on ne distinguait qu’un
vieux fauteuil de cuir qu’occupait une forme indécise, enveloppée
presque entièrement dans des pièces d’étoffe dépareillées. Un examen
plus attentif révélait que c’était une forme humaine, une forme lourde,
où ne vivaient que deux yeux d’onyx ternis, un souffle bref, et une
main qui voyageait paresseusement, mais sans relâche entre le visage et
un sac de papier placé sur un escabeau. On ne voyait tout cela qu’avec
peine, mais les gens qui venaient dans cette boutique n’avaient pas
besoin de voir; ils savaient tous que la forme épaisse dans le fauteuil
était Leah Gudelsky, qui achevait de mourir. Elle était monstrueusement
grasse, d’une graisse qui bourrelait ses mains et tendait sur une
figure énorme la peau couleur de cire, mais il était facile de voir
que sa vie s’en allait. Cela se voyait à sa respiration faible et
rapide, au cerne profond de ses yeux ternis, à la lassitude extrême que
montrait chaque mouvement des mains monstrueuses.
Toutes les matrones de Brick Lane avaient dit, l’une après l’autre,
d’un air entendu: «C’est une langueur, les médecins n’y comprennent
rien!» Le père Gudelsky et Leah elle-même avaient répété chaque fois:
«Oui, c’est une langueur!» et tous savaient que la fin ne pourrait
tarder beaucoup. Il ne restait plus d’humain en elle que la passion
des sucreries, et elle ne vivait guère que de cela. Chaque matin, son
père allait faire, dans une boutique voisine, provision de fondants à
trois pence la livre et de miettes de caramel balayées après la vente.
Parfois, quelque voisine compatissante apportait son offrande dans un
cornet de papier.
Puis, jusqu’au soir, le vieux cordonnier besognait sans répit,
taillant, clouant, rognant le cuir, harcelant les chaussures calées
entre ses genoux, appuyant chaque geste affairé d’un balancement du
corps, d’une saccade brève, comme pour accélérer les mouvements trop
lents de ses mains usées et, jusqu’au soir aussi, Leah suçait ses
bonbons sans rien dire, comblant de sa masse déjà presque insensible
le grand fauteuil de cuir, semblant toujours prêter l’oreille, attendre
d’un moment à l’autre, en mâchonnant, l’appel qui devait venir.
Au dehors, à l’issue du passage obscur, c’était Brick Lane et l’angle
de Thrasol Street. La première boutique sur la gauche était celle de
Rappoport, le tailleur; ensuite venaient Agelowitz, le charcutier;
Pomerantz, coiffeur et parfumeur, et Sunasky, dont la vitrine étalait
des châles à prière et des pamphlets en hébreu. Un peu plus loin, Dean
et Flower Street allongeait ses deux rangées de maisons sordides,
où la foule des submergés de l’East End s’en allait chercher asile,
moyennant quatre pence la nuit; ceux qui n’avaient pu réunir cette
somme erraient, au hasard des rues, en attendant l’aube, traînant
entre Whitechapel et Hoscton leurs pieds meurtris et leur rêve confus
d’un Eden où il y aurait un grand feu et des matelas pour s’étendre.
Ils suivaient le trottoir en clochant, le dos rond, le coude au
mur, laissant tomber dans les porches déserts des lambeaux de
soliloques, suivant du même regard sournois et hostile les boutiques
et les passants, toute cette autre portion de l’humanité qui avait
mangé et savait où dormir; et s’il pouvait y avoir des degrés dans
leur malveillance jalouse, les mieux haïs devaient être ces gens,
dont les noms si peu britanniques s’inscrivaient aux devantures
des magasins, car ceux-là n’étaient certes pas des submergés. Hier
encore, semblait-il, on les avait vus débarquer de la cale des vapeurs
allemands ou russes, déguenillés et lamentables, couvant d’un œil
anxieux les ballots et les caisses qui contenaient tout leur avoir; et
la seconde génération les trouvait solidement établis dans ces rues
du Ghetto débordé, certains besogneux encore, d’autres déjà cossus,
mais presque tous bien vêtus, gras et prolifiques, amis de l’ordre
et respectueux des lois. Ils étaient chez eux dans Brick Lane: les
magasins étalaient pour eux les denrées familières, les affiches même
y parlaient leur langue; c’étaient leurs jeunes gens qui, le travail
fini, fumaient indolemment des cigarettes, accoudés au seuil des
boutiques, et c’étaient leurs jeunes filles qui passaient par deux ou
trois, dans leurs robes les plus neuves, pour le pèlerinage du vendredi
soir, s’en allant vers l’ouest, chercher des rues mieux éclairées et
plus belles, contempler les palais qui pourraient être un jour la
demeure de leur race, choisir le campement des hordes du futur, des
tribus nombreuses que promettaient leurs vastes hanches.
A deux pas de la rue, dans le sous-sol où le vieux cordonnier usait
ses mains sur les durs souliers de pauvres, le futur n’était pas parmi
les choses qui comptent: c’était le présent qui comptait, le présent
qui renaissait avec le tic-tac de chaque seconde et contre lequel
il fallait se débattre sans fin. Pour le vieillard, il représentait
une alternative de travail maigrement payé et de repos précurseur de
famine; les prétentions exorbitantes des clients pauvres eux-mêmes,
économes et durs aux autres, qui exigeaient pour très peu d’argent
beaucoup de cuir et de dur labeur, terminé sans faute pour le
lendemain, jour de sabbat; et pour Leah chaque minute du présent
représentait encore un peu de lumière et de souffle gagnés, un geste
qui était un effort, et la sensation douce au palais du fondant qui
faisait vivre une fois de plus les nerfs engourdis. Les coups de
marteau sonnaient mat sur le cuir, pressés et rapides; quand ils
s’arrêtaient un instant, on n’entendait plus que le bruit lointain
des passants dans Brick Lane, plus près le susurrement du gaz et le
halètement faible qui venait de l’ombre; et bientôt le tapotement
repartait de plus belle, hâtif, affolé, de peur que le premier moment
d’oisiveté ne fût pris pour un abandon, n’ouvrît la porte à toutes les
choses irréparables qu’il importait de retarder encore un peu.
Il y eut au dehors un bruit de pas légers, presque furtifs: une ombre
s’encadra dans la porte, descendit deux marches et s’arrêta sur la
troisième, en pleine lumière, et quand le tapotement du marteau se fut
arrêté, une voix de femme, claire et douce, se fit entendre. Elle dit:
«Je viens à vous de la part de Christ, qui est mort pour nous.»
Le père Gudelsky leva les veux vers l’apparition, la regarda un
instant, et se courba de nouveau sur son ouvrage. A chaque geste, il
secouait un peu la tête avec un sourire faible de vieil homme plein
d’expérience et les coups de marteau tombèrent plus drus et plus forts
comme pour noyer l’écho des mots enfantins.
L’inconnue restait immobile sur le seuil, très droite, dans une
attitude d’assurance paisible. Elle enveloppa du même regard la lumière
et l’ombre, les murs écaillés et suintants, le sol malpropre, la
silhouette cassée du vieillard, et fit offrande de cette misère et de
sa piété à Celui qui l’envoyait. Sa voix s’éleva de nouveau, assurée et
douce:
--Je viens à vous de la part de Christ qui est mort pour nous.
Le cordonnier haussa les épaules d’un geste las et dit sans colère:
--Vous êtes sûre que vous ne vous êtes pas trompée de rue? Nous sommes
tous des hérétiques par ici.
Elle répondit doucement:
--Il y a place pour tous dans la paix du Seigneur!
Il soupira un instant sans rien dire et mania le soulier qu’il venait
d’achever: il le tenait tout près de son visage, pour bien voir, car
sa vue n’était plus très bonne, et ses lèvres remuaient doucement.
Peut-être se félicitait-il seulement d’une besogne bien faite;
peut-être était-ce une protestation timide contre les visites d’apôtres
importuns. Cette silhouette haute et mince, en pleine lumière sur le
seuil, le gênait. De l’évangéliste se dégageait un appel qui ne se
laissait pas étouffer, une sorte d’_alleluia_ de silence; une foi sans
bornes luisait dans ses yeux clairs, revêtait de dignité confiante
ses traits encore enfantins. Elle se savait chargée d’un message
irrésistible, porteuse du philtre qui guérit tous les maux, et semblait
attendre d’un moment à l’autre un miracle certain. Le respect de sa
mission la tenait droite, presque immobile, de peur qu’un geste sans
beauté ne vînt déparer son divin fardeau.
Elle parla de nouveau, d’une voix douce qui s’élevait à la fin de
chaque phrase, comme sur le verset d’un psaume.
--A présent, dit-elle, vous êtes dans l’obscurité; mais si vous venez à
Christ vous serez dans la lumière, car c’est là qu’est la vérité.
Le vieillard posa l’outil qu’il tenait sur ses genoux, et se passa la
main sur le front. Sous la lueur jaune du gaz, sa figure ridée avait
une expression de simplicité ingénue, l’air d’attention naïve d’un
homme qui cherche laborieusement à bien faire.
--Bien sûr! dit-il, la vérité! bien sûr! mais sait-on jamais? C’est si
difficile!
La jeune fille secoua la tête et répondit avec indulgence:
--Ce qui est difficile, c’est de quitter les voies de l’erreur; mais si
vous suivez Christ, les voies sont aisées, car il a dit: «Mon joug est
facile et mon fardeau est léger. Et il n’y a de mérite qu’en lui».
Il soupira encore, choisit une chaussure dans le tas, et l’installant
entre ses genoux, la regarda d’un air rêveur; puis il se parla à
lui-même, plissant le front et de temps à autre levant vers la lumière
ses yeux candides.