Sa robe était d’étoffe violette, avec des bandes d’or en travers du

corsage, et une ceinture à boucle dorée; par-dessus la robe, elle

portait un long manteau en velours noir soutaché; au cou elle avait

un collier de perles à cinq rangs, et encore un autre collier avec de

nombreuses pendeloques qui scintillaient sur sa poitrine; à chaque

oreille se balançait au bout d’un fil d’or, une grosse pierre bleu

pâle. Sous ces vêtements et ces parures elle prenait forcément un air

un peu hautain, hiératique, par souci de l’effet et pour faire honneur

au jour de fête; mais quand ses yeux se posaient sur Tom ou Bill et

qu’elle leur parlait, bonne princesse, ils reconnaissaient bien leur

Sal des autres jours.

Et Tom la regardait toujours, les yeux perdus, soufflant de tristesse,

et buvait du regard la splendeur des bandes d’or sur le violet de la

robe, l’étincellement des joyaux, la grâce altière du long manteau de

velours noir et l’appel poignant de la petite figure blanche, de la

bouche rouge, des yeux ingénus et farouches...

Pourtant, ce fut Bill qui exprima le premier son admiration:

--Oh Sal! fit-il. Ce que vous êtes belle ce soir!

Sal répondit: «Allons donc!» avec un petit rire modeste, fit un tour

complet sur le talon, faisant voler en l’air les pans du manteau de

velours, et les regarda tous deux d’un air narquois.

Tom soupira bruyamment et dit:

--Allons boire un verre!

C’était une offre qui n’exigeait pas de réponse; ils s’acheminèrent

tous trois vers le «pub» du coin. Là, ils réussirent à trouver un

siège pour Sal, lui apportèrent deux doigts de gin dans un petit verre

à pied, frêle, très distingué, et elle but à toutes petites gorgées

pendant que, debout près d’elle, ils lampaient leur bière.

Ils étaient seuls dans ce coin, et l’intimité soudaine, ou peut-être

les libations fraternelles, firent tomber le masque d’insouciance que

Sal avait revêtu jusque-là. Elle releva les yeux, et demanda d’une voix

hésitante:

--Et... c’est-y demain que vous partez, Tom?

Tom répondit:

--Non! Après-demain seulement.

--Ah! fit-elle. Alors ce sera moi la première partie!

Ils se turent tous les trois un instant, puis Bill reprit d’un ton

maussade:

--C’est encore moi le plus à plaindre là dedans, savez-vous! Sal s’en

va en service; ça n’est peut-être pas drôle, mais ça n’empêche pas

qu’elle va être comme un coq en pâte, bien nourrie, et tout ça, juste

assez de travail pour ne pas s’ennuyer, et tous les clients pour lui

faire la cour! Et voilà Tom qui part pour être soldat, voir du pays, et

le reste! Mais le pauvre diable qui reste dans le coin, après que tous

les copains sont partis, si on en parlait un peu, hein!

Tom regarda Sal, qui écoutait la tête levée, le cou plié en arrière,

ses lèvres humides luisant sur l’émail des dents, le menton se

dessinant sur le haut collier de perles à l’éclat très doux et sur

les pendeloques scintillantes; puis il baissa les yeux et regarda son

soulier sans rien dire. Ce fut Sal qui répondit, d’une voix basse,

traînante, en hésitant un peu:

--Ça n’est drôle pour personne, Bill. On était si bien tous les

trois... et voilà Tom qui s’en va, et je m’en vais aussi... Et

qu’est-ce qui va nous arriver?

Ils se turent encore tous les trois, parce qu’on ne leur avait appris

que juste assez de mots pour exprimer leurs pensées de tous les jours,

et qu’ils ne connaissaient pas de paroles qui pussent dire leur

navrement hébété, le ressentiment sourd que leur inspirait la force

des choses, la dureté du sort qui les séparait.

L’hiver était cruel dans Bethnal Green; il avait apporté plus de misère

encore que les hivers précédents, et les souscriptions charitables,

les fonds de secours, les donations du Gouvernement, si larges, si

magnifiques dans les colonnes des journaux, avaient fondu sans laisser

de traces au milieu de tout ce peuple dépossédé. Tom, sans ouvrage

depuis longtemps, avait vécu de ressources imprécises, demi-journées de

travail dans les marchés ou dans les docks, sommes minuscules glanées

au hasard des rues; et voici que dès novembre l’usine où travaillait

Sal avait fermé. Il est vrai qu’elle avait un domicile, elle, qu’elle

avait presque toujours assez à manger et qu’elle savait où dormir; mais

son beau-père s’était vite fatigué de la nourrir, il avait passé sans

transition des reproches aux coups; le travail restait introuvable,

l’hiver s’avançait, plus dur chaque semaine; après des journées passées

dans la boue glacée du dehors, en quêtes infructueuses, il lui fallait

rentrer au logis hostile et manger son souper hâtivement, sur le coin

d’une table, guettant les violences probables, devant la mère qui

regardait tout cela sans oser rien dire, les yeux grands ouverts, garée

dans un coin, par peur pour l’enfant qui allait venir!

Quand on lui avait offert cette place dans un restaurant de Yarmouth,

elle avait bien compris qu’elle ne pouvait pas dire «non» et d’ailleurs

le beau-père, consulté, avait promptement accepté pour elle; mais elle

savait ce qui l’attendait. C’était une mauvaise place, là où elle

allait. Le patron, un gros homme noir et crépu, avait déjà eu «des

ennuis» avec ses servantes; il s’en était généralement tiré à bon

compte, mais elles, les servantes, ne s’en étaient pas toujours tirées.

Quand Tom avait appris cela et qu’il avait vu l’homme--parent d’un

boutiquier de Brick Lane--il s’en était allé sans rien dire jusqu’au

bureau de recrutement le plus proche, où il avait pris le shilling du

Roi.

Cela s’était passé à la veille de Christmas, et voici que deux jours

plus tard, ils s’étaient retrouvés pour ce dernier soir de fête. Le

lendemain Sal s’en allait vers l’inévitable, narquoise et brave, et

vingt-quatre heures après, Tom partait à son tour, sept années durant,

servir Sa Majesté le Roi et Empereur au delà des mers. Ils savaient

cela tous les deux: ce qui forçait l’autre à partir, et ce qui les

attendait, mais voici qu’au dernier moment ils découvraient que c’était

un bien plus grand malheur qu’ils n’avaient cru.

Tom,--peut-être y songeait-il--poussa un grognement sourd et s’en

alla en traînant les pieds vers le comptoir; mais à mi-chemin il se

ravisa et revint, par politesse, attendre que Sal eût fini. Elle l’en

récompensa en lui tendant son verre avec un gracieux sourire, disant

d’une voix très douce:

--S’il vous plaît, Tom, la même chose!

Bill les regarda tous les deux l’un après l’autre, tendit aussi son

verre et baissa les yeux vers le plancher.

Cette fois Tom et Bill avaient du gin dans leur bière, et ils

commencèrent à sentir que c’était après tout un jour de fête, quel que

dût être le lendemain. Bill demanda:

--Quelle sorte de Christmas avez-vous eu, Sal?

Sal détourna la tête, indifférente, et répondit d’une voix traînante:

--Oh! Pas si mauvais... Sauf que le vieux a commencé à me casser des

assiettes sur la tête quand j’ai voulu reprendre du pudding; mais il

s’est calmé quand j’ai pris le tisonnier... Il m’a dit comme ça: C’est

bien! C’est bien, ma petite! Allez toujours! Dans votre nouvelle place

vous vous ferez dresser!

Tom grogna:

--J’ai bien envie de lui régler son compte, à celui-là, avant de m’en

aller!

--Et laisser la mère et les mômes crever de faim, dit Sal. Oui, ça

serait assez malin!

Ils se turent jusqu’à ce que ce fût le tour de Bill de payer sa

tournée. Le bar était maintenant plein de buveurs entassés, de voix et

de rires. Auprès d’eux un groupe se bousculait facétieusement. Bill

contempla leur gaieté d’un air supérieur, et remarqua:

--Ça ne vaut pas notre dernier lundi de la Pentecôte, hein, Tom?

Seigneur! Quelle journée qu’on a eue!

Tom hocha la tête et Sal leva les yeux au plafond avec un sourire

d’extase rétrospective. Ce lundi de la Pentecôte, un ami fortuné les

avait emmenés à Wanstead Flats dans sa carriole, et ils avaient eu là

une de ces glorieuses journées dont le souvenir attendri fait passer

sans plaintes bien des années dures. Le grand ciel turquoise, les

balançoires, la conquête ardente des noix de coco, les innombrables

bouteilles de gingerbeer bues sur l’herbe, et la longue flânerie sur

le dos, en plein soleil, la main dans la main, une tige de graminée

dans la bouche! Et les collations de cervelas, de coquillages dégustés

autour des petites voitures d’amandes et de berlingots! Les nombreux

pèlerinages au pub voisin, où l’on trinque sans compter! Et surtout le

retour au crépuscule, à six entassés dans la petite carriole dont les

essieux ploient et grincent, traînée par un poney minuscule, fort et

ardent à miracle, qui comprend que c’est un soir de fête, et trotte

éperdument; le retour dans la nuit sous le ciel encore tendre à

l’Occident, tous enlacés, têtes ballottantes sur les épaules, chapeaux

échangés, chantant à pleine voix une romance délirante et lamentable!

Devant et derrière il y a des carrioles semblables, toutes pleines

de couples enlacés, étourdis, la tête lourde, ivres de boissons de

pauvres et d’une joie de pauvres, se serrant l’un contre l’autre et

hurlant dans la nuit, de peur de se souvenir du lendemain qui arrive.

Et la gloire du vent frais que crée la vitesse du trot éperdu, les

oscillations aventureuses et les cahots, l’étreinte dont on s’accroche

à une taille avec confiance, comme à la seule chose dont on soit sûr,

et seulement pour un soir!

Ils se souvenaient de cela tous les trois, mais sans tristesse, parce

que tant qu’on boit rien ne semble irréparable. Et puis la grande

salle haute de plafond, chaude, bien éclairée, la foule entassée et

bruyante, le cliquetis incessant des verres et des pièces de monnaie

sur le comptoir, la vue des compartiments opposés où des gens entraient

à chaque instant, l’air animé et jovial, certains au moins de quelques

minutes de bon temps et de réjouissance, tout cela contribuait à leur

rappeler qu’ils s’amusaient, qu’ils passaient ce soir de fête comme il

convenait, vêtus de leurs meilleurs habits et buvant ensemble.

Mais quand ils sortirent du bar dans la rue, le choc de la nuit les

troubla un peu, et Sal, toujours brave, se mit à chanter.

Elle chanta:

Une belle peinture dans un beau cadre doré...

et Bill joignit sa voix à la sienne. Tom reprenait de temps en temps un

vers avec eux, ou bien un ou deux mots seulement, et puis se taisait.

Ils marchaient tous les trois au milieu de la rue: Sal avait une main

sur l’épaule de chacun des garçons et s’abandonnait aux deux bras

qui lui entouraient la taille. La tête en arrière, oscillant un peu

à chaque pas sous le grand chapeau à plumes noires, les yeux vagues,

elle semblait plongée dans une sorte d’extase sacrée, et envoyait vers

le ciel sa complainte nasillée comme une incantation solennelle. Tant

de fois ils avaient ainsi arpenté Bethnal Green Road tous les trois,

se tenant par le cou et par la taille et chantant à tue-tête! Tant de

fois ils avaient élevé vers les dieux impassibles l’offrande de leurs

harmonies: chansons d’amour, tristes ou tendres, toutes rhapsodiées

bien ensemble, à pleines voix fêlées, religieusement, sans arrêt ni

défaillance, et voici ce que le sort leur envoyait!

La rue était très large et les maisons très basses, de sorte qu’ils

auraient pu se croire dans une vaste plaine découverte, où il n’y avait

qu’eux entre la terre et le ciel écrasant. Il était, ce ciel, parsemé

de nuages très bas, curieusement découpés et semblables à des décors,

si proches qu’ils faisaient ressortir davantage la profondeur énorme

qui les séparait de la voûte saupoudrée d’astres, et ils défilaient

d’un bout à l’autre de cette voûte en théorie solennelle, gardant leur

formation pompeuse, comme conscients du soir de fête. Sous ce plafond

somptueux, les maisons de Bethnal Green Road, les quelques boutiques

pauvrement illuminées, même les public-houses gorgés de monde et dont

les façades flamboyaient, semblaient d’une petitesse disproportionnée

et mesquine, et les gens qui peuplaient cette rue: les couples chantant

sur la chaussée, les groupes assemblés près des portes, les bandes

qui passaient sur les trottoirs, tous se tenant par la taille, aux

sons aigres d’une musiquette de bazar, étaient clairement des êtres

pitoyables, tronqués, apparemment frappés de folie et célébrant

aveuglément un culte barbare.

Sal chantait de toutes ses forces, d’une voix nasale, sans inflexions,

et les deux garçons chantaient parfois avec elle, et parfois se

taisaient pour l’écouter. Les strophes de sa romance célébraient l’une

après l’autre la splendeur étonnante de:

... la belle peinture dans le beau cadre doré...

vision glorieuse qui, rien que d’en parler, inondait de distinction

supérieure tout le pauvre monde contrefait. Elle chantait comme on

récite une prière, les yeux fixes, la tête en arrière, et de chaque

côté de sa petite figure blafarde les grosses pierres bleues suspendues

à ses oreilles oscillaient doucement. Elle s’était faite belle pour ce

dernier soir, Sal, et maintenant elle chantait de son mieux sa romance

la plus belle; de sorte que si le lendemain qui les séparait devait

leur apporter de la malchance et de longues tristesses, ce serait le

lendemain qui aurait tort!

Tom s’était tu; soudain il s’arrêta court, et dit d’une voix étranglée:

--Oh! allons boire, dites! Voilà qu’il commence déjà à se faire tard!

Le public-house où ils pénétrèrent était bondé jusqu’aux portes, et

Bill dut pousser et se faufiler entre les groupes pour arriver jusqu’au

comptoir. Dans cette salle violemment éclairée, au sortir de l’ombre,

Sal parut étourdie, et chancela. Elle se rattrapa d’une main à la

muraille, et regarda Tom avec un sourire hébété.

--Oh! Tom! dit-elle. C’est-il bien vrai qu’on s’en va tous les deux?

Bill et vous et puis moi, on était si bien ensemble, mais surtout

vous, Tom, surtout vous... Qu’est-ce qui va nous arriver?... Et tout ce

qu’on a oublié de se dire!

Tom la regarda aussi un instant, et puis détourna les yeux, les mains à

fond dans ses poches, haletant comme une bête affolée. Et Bill arriva

avec les verres. Ils burent ensemble, plusieurs fois, et peu à peu

la chaleur douce, le bon goût des boissons et le tumulte auquel ils

participaient, leur versèrent de nouveau un assoupissement très doux.

Un soir de fête! C’était un soir de fête, et il fallait se réjouir.

Tous les gens qui emplissaient ce bar s’amusaient bravement, buvant,

riant et se bousculant l’un l’autre, ou bien trinquant avec des

politesses solennelles. Tom regardait autour de lui machinalement, et

tout à coup l’idée lui vint pour la première fois que certains d’entre

eux étaient peut-être comme lui gais en apparence, et au fond, effarés,

abrutis par quelque incompréhensible détresse... Cet homme debout

dans un coin, grand, fort, hâlé, d’un beau type massif et sain, qui

se tenait tout droit, le cou raide, et buvait seul, avec un air de

sagesse durement achetée... Ces deux petits vieillards cassés, hâves,

presque en guenilles, qui semblaient se raconter des histoires comiques

d’autrefois et riaient en montrant des gencives baveuses... Et cette

femme à peine pubère, enceinte, seule avec une autre femme plus âgée

qu’elle écoutait en tournant et retournant son verre entre ses doigts...

Mais quand il reporta ses regards sur Sal, il comprit que tous les

griefs d’autrui n’étaient rien à côté du sien. C’était demain qu’elle

s’en allait!... Et la figure de l’homme qu’elle allait servir!... Il

n’y avait jamais eu personne comme Sal: l’élégance distinguée de sa

toilette, le faste des perles et des pierres, son air d’assurance

délurée, qui semblait de l’héroïsme, à cause de sa fragilité

pathétique! Il regarda la pendule, et vit que le temps galopait

férocement; puis il se dépêcha de porter son verre à ses lèvres,

s’aperçut qu’il était vide, et sentit confusément que c’était un

mauvais présage.

Lorsqu’ils sortirent, il prit Sal par la taille en maître, presque

brutalement, et la pressa contre lui: elle s’abandonna sans rien dire.

Bill hésita, puis enfonça les mains dans ses poches et marcha à côté

d’eux. Ils s’en allèrent ainsi tous les trois jusqu’à Cambridge Road,

et s’arrêtèrent au milieu de la chaussée, indécis, ne sachant que

faire. Mais voici que d’un public-house voisin vint un son de banjo

et de voix gutturales, qui les attira. Trois artistes barbouillés

de suie, rangés près de la porte, pinçaient leurs instruments et

chantaient ensemble des chansons nègres, qui parlaient de longues

rivières désertes au cœur d’un continent de féerie, de plantations

heureuses, d’idylles noires sous le grand soleil... Le blanc des yeux

et des dents, le rouge des lèvres, tachaient les visages souillés;

ils dodelinaient de la tête, grelottant un peu sous le vent froid,

comme auraient grelotté de vrais nègres expatriés, et une mélancolie

pittoresque emplissait leurs refrains de lointains pays, sonnait dans

la vibration des cordes pincées et dans leurs voix aux sons de métal.

Sal s’appuya plus fort sur le bras de Tom, et écouta la musique avec

un sourire ravi. Les paysages étrangers et merveilleux qui défilaient

dans ces romances, les amours, que rien de bien sérieux n’entravait,

d’Africains sentimentaux et de quarteronnes tendres et fidèles; tout

cela la transportait dans le monde délicieux des pièces de théâtre,

des chansons et des livres, le monde où tout est mis en musique, et où

tout finit bien. La clameur aigre des banjos avait pour elle la douceur

de harpes célestes, et les voix nasales, usées par l’alcool et le

brouillard, des chanteurs barbouillés, l’emportaient d’un bond vers des

régions bienheureuses.

Tom, levant soudain les yeux, vit à travers la vitre du «pub» l’heure

que marquait la pendule, et sursauta.

--Vite! dit-il. Ça va fermer! On n’a que juste le temps de boire un

verre!

Ils se dépêchèrent d’entrer, et burent en hâte. Bill avait encore de

l’argent et offrit une seconde tournée, si l’on avait le temps. Autour

d’eux les consommateurs commençaient à sortir; le garçon, l’œil sur

l’horloge, se préparait à expulser les attardés avant que l’heure

fatale ne sonnât. Tom se pencha vers Sal, effaré, une grande peur dans

les yeux, et marmotta:

--Dépêchez-vous, Sal, dépêchez-vous! Encore un...

Et Sal jeta le contenu de son verre entre ses lèvres, très vite, et le

tendit de nouveau.

Quelques instants plus tard ils se retrouvaient dehors où on les

avait poussés, et cette fois la nuit se referma sur eux comme une

catastrophe. Toute la soirée ils avaient passé de la rue dans un bar,

de nouveau dans la rue, et puis dans un autre bar encore; ils avaient

bu et chanté et fait tout ce qui pouvait leur venir à l’esprit pour

célébrer dignement le jour de fête et leur départ, mais cette fois leur

sortie dans l’ombre avait quelque chose de définitif et d’irrémédiable.

Ils ne pouvaient plus rien, le sort les emportait déjà, et les refuges

se refermaient derrière eux. Tom s’accrocha de nouveau à la taille

de Sal et Bill les suivit en trébuchant. Parmi les groupes qui se

dispersaient ils s’en allèrent le long de Bethnal Green Road jusqu’au

coin d’une petite rue sombre, et s’assirent sur les marches d’un perron.

Au-dessus d’eux, les nuages blancs défilaient toujours en théorie

pompeuse d’un bout à l’autre du ciel profond. Sal, en haut du perron,

les regarda un instant, les yeux ternes, le cou ballant, et puis appuya

la tête contre le mur. Assis sur la première marche, Tom restait

immobile, mais ses yeux vacillaient, se fixant tour à tour sur les

pavés, sur le mur d’en face, sur les gens qui passaient: il semblait

essayer de se souvenir de quelque chose, quelque chose d’important

qu’il avait oublié de dire...

Et Bill commença de se lamenter. D’une voix pâteuse il énuméra l’un

après l’autre des griefs cuisants. Tour à tour il accusa le sort, des

tiers malveillants, Sal elle-même qui s’était mal conduite envers lui.

--J’ai été votre copain aussi, Sal! dit-il, tout autant que Tom; tout

autant que Tom! Et voilà que vous vous en allez tous les deux; c’est

notre dernier soir ensemble, et il n’y en a que pour lui!... J’ai été

un bon copain pour vous, Sal; tout autant que Tom!... Et c’est moi qui

ai payé à boire le plus souvent!

Un groupe passa, quelqu’un se moqua de sa voix gémissante, et il se

leva en chancelant, s’étaya d’une main au mur et soudain se rua droit

devant lui avec des coups furieux. Il y eut un tumulte prolongé, des

jurons et des cris, le choc mat des poings meurtrissant la chair des

pommettes, des bousculades confuses d’hommes ivres, deux combattants

roulés ensemble sur le trottoir et qu’on séparait avec des coups

de pied et des bourrades, Tom se jetant dans la bagarre, titubant

et féroce, et Sal égratignant quelque chose... Et puis un peu plus

tard, ils se retrouvèrent seuls, sans trop savoir comment et le calme

solennel de la nuit les enveloppa de nouveau.

Tom sentait que l’ivresse l’engourdissait peu à peu et luttait

instinctivement pour se ressaisir, comme si l’abandon eût été la

fin de tout. Il regardait Sal, et chaque fois c’était un effarement

nouveau. Demain matin elle partait... même plus, puisque depuis

longtemps déjà minuit était passé, et dans quelques heures ce serait

le jour. A travers la stupeur qui descendait sur lui il comprenait

pourtant une chose qui était restée cachée jusque-là: que tout le long

des années dures, des interminables années de misère semées d’orgies

rares, d’un bout à l’autre de sa vie d’homme, et du haut en bas de son

cœur, il n’y avait jamais eu que Sal qui comptât...

Assise sur la plus haute marche du perron elle appuyait la tête contre

le mur. Son beau chapeau s’était un peu incliné dans la bagarre, et une

mèche de cheveux pendait le long de l’oreille comme pour cacher une

meurtrissure. Ses yeux se fermaient à demi, ses lèvres s’entr’ouvraient

sous un halètement léger; hors de l’ombre du chambranle, la lumière

du réverbère voisin plaquait sur sa figure une lividité terrible. Tom

la regardait toujours de ses yeux troubles, et luttait pour retarder

encore l’inconscience qu’il sentait venir, et aussi pour essayer

de bien comprendre, de voir clairement cette grande chose informe,

urgente, atrocement urgente, qui lui échappait. Sal s’en allait...

voilà! C’était insupportable et l’on n’y pouvait rien. Peut-être y

avait-il des choses qu’il aurait pu faire ou d’autres choses qu’il

aurait pu dire, et alors tout eût été autrement. Mais comment faire?

Dans la vie tout arrivait pêle-mêle, au hasard, de travers, et on n’y

pouvait jamais rien... Sal s’en allait, et quand elle serait partie il

ne resterait plus rien... Il ne resterait plus rien: le monde serait

vide, et lui Tom, serait vide aussi... Il s’en irait par les rues avec

son habit rouge, et sous son habit rouge, il ne resterait plus rien...

Et elle!

La petite figure blafarde appuyée contre le chambranle était

terriblement immobile, calme et figée, comme si toute sa vraie vie

l’avait quittée, ne laissant plus qu’un masque de chair, une chair

que chacun pouvait manier négligemment... La nuit profonde se faisait

complice, et voici que sur le visage livide une ombre hideuse semblait

se baisser.

--Sal! Sal!...

Cria-t-il, ou crut-il crier? était-ce sa voix, n’était-ce qu’un

hurlement de son cœur ivre? Sal rouvrit les yeux, regarda autour

d’elle, et dit d’une voix un peu épaisse, avec un rire:

--Tiens, Bill qui est malade!

Bill était en effet appuyé au mur, la tête entre ses coudes, et

vomissait avec des hoquets et des gémissements profonds. Machinalement

Tom se passa la main sur la figure et sur le dos de sa main il y eut

une traînée rouge, qu’il regarda d’un air hébété, parce qu’il ne

pouvait comprendre d’où venait le sang. Et Sal se redressa à moitié en

s’appuyant d’une main au mur, oscilla deux ou trois fois, et recommença

à chanter:

Au bord du ruisseau du moulin je rêve, Nellie Dean...

Alors l’ivresse longtemps suspendue descendit sur Tom comme un suaire

et fit un mirage confus de tout ce qui l’entourait. Il ne voyait même

plus Sal: seulement la tache blanche de sa figure, et il n’entendait

qu’à peine les mots qu’elle chantait. Mais il entendait sa voix,

qui était très douce et qui pourtant lui tordait le cœur. Il ne se

rappelait même plus pourquoi.

Le monde entier semble triste et désert, Nellie Dean

Car je vous aime et je n’aime que vous, Nellie Dean

Et je me demande si vous m’aimez encore, et si vous regrettez

Les jours heureux qui sont passés, Nellie Dean...

La belle que voilà... · 第 2 / 9 段