Très humble remontrance aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal.
Une juive de dix-huit ans, brûlée à Lisbonne au dernier auto-da-fé,
donna occasion à ce petit ouvrage; et je crois que c'est le plus
inutile qui ait jamais été écrit. Quand il s'agit de prouver des
choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre.
L'auteur déclare que quoiqu'il soit juif, il respecte la religion
chrétienne, et qu'il l'aime assez pour ôter aux princes qui ne seront
pas chrétiens un prétexte plausible pour la persécuter.
«Vous vous plaignez, dit-il aux inquisiteurs, de ce que l'empereur du
Japon fait brûler à petit feu tous les chrétiens qui sont dans ses
États; mais il vous répondra: Nous vous traitons, vous qui ne croyez
pas comme nous, comme vous traitez vous-mêmes ceux qui ne croient pas
comme vous; vous ne pouvez vous plaindre que de votre faiblesse, qui
vous empêche de nous exterminer, et qui fait que nous vous
exterminons.
«Mais il faut avouer que vous êtes bien plus cruels que cet empereur.
Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ce que vous croyez,
parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez. Nous suivons
une religion que vous savez vous-mêmes avoir été autrefois chérie de
Dieu; nous pensons que Dieu l'aime encore, et vous pensez qu'il ne
l'aime plus: et, parce que vous jugez ainsi, vous faites passer par le
fer et par le feu ceux qui sont dans cette erreur si pardonnable, de
croire que Dieu aime encore ce qu'il a aimé[383].
[383] C'est la source de l'aveuglement des juifs de ne pas sentir
que l'économie de l'Évangile est dans l'ordre des desseins de Dieu,
et qu'ainsi elle est une suite de son immutabilité même.
«Si vous êtes cruels à notre égard, vous l'êtes bien plus à l'égard de
nos enfants; vous les faites brûler, parce qu'ils suivent les
inspirations que leur ont données ceux que la loi naturelle et les
lois de tous les peuples leur apprennent à respecter comme des dieux.
«Vous vous privez de l'avantage que vous a donné sur les mahométans la
manière dont leur religion s'est établie. Quand ils se vantent du
nombre de leurs fidèles, vous leur dites que la force les leur a
acquis, et qu'ils ont étendu leur religion par le fer: pourquoi donc
établissez-vous la vôtre par le feu?
«Quand vous voulez nous faire venir à vous, nous vous objectons une
source dont vous vous faites gloire de descendre. Vous nous répondez
que votre religion est nouvelle, mais qu'elle est divine; et vous le
prouvez parce qu'elle s'est accrue par la persécution des païens et
par le sang de vos martyrs; mais aujourd'hui vous prenez le rôle des
Dioclétiens, et vous nous faites prendre le vôtre.
«Nous vous conjurons, non pas par le Dieu puissant que nous servons
vous et nous, mais par le Christ que vous nous dites avoir pris la
condition humaine pour vous proposer des exemples que vous puissiez
suivre; nous vous conjurons d'agir avec nous comme il agirait lui-même
s'il était encore sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens,
et vous ne voulez pas l'être.
«Mais, si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au moins des
hommes: traitez-nous comme vous feriez si, n'ayant que ces faibles
lueurs de justice que la nature donne, vous n'aviez point une religion
pour vous conduire et une révélation pour vous éclairer.
«Si le Ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la vérité, il vous
a fait une grande grâce: mais est-ce aux enfants qui ont eu l'héritage
de leur père de haïr ceux qui ne l'ont pas eu?
«Que si vous avez cette vérité, ne nous la cachez pas par la manière
dont vous nous la proposez. Le caractère de la vérité, c'est son
triomphe sur les coeurs et les esprits, et non pas cette impuissance
que vous avouez, lorsque vous voulez la faire recevoir par des
supplices.
«Si vous êtes raisonnables, vous ne devez pas nous faire mourir, parce
que nous ne voulons pas vous tromper. Si votre Christ est le Fils de
Dieu, nous espérons qu'il nous récompensera de n'avoir pas voulu
profaner ses mystères; et nous croyons que le Dieu que nous servons
vous et nous ne nous punira pas de ce que nous avons souffert la mort
pour une religion qu'il nous a autrefois donnée, parce que nous
croyons qu'il nous l'a encore donnée.
«Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle est plus vive
qu'elle n'a jamais été, où la philosophie a éclairé les esprits, où la
morale de votre Evangile a été plus connue, où les droits respectifs
des hommes les uns sur les autres, l'empire qu'une conscience a sur
une autre conscience, sont mieux établis. Si donc vous ne revenez pas
de vos anciens préjugés, qui, si vous n'y prenez garde, sont vos
passions, il faut avouer que vous êtes incorrigibles, incapables de
toute lumière et de toute instruction; et une nation est bien
malheureuse, qui donne de l'autorité à des hommes tels que vous.
«Voulez-vous que nous vous disions naïvement notre pensée? Vous nous
regardez plutôt comme vos ennemis que comme les ennemis de votre
religion: car si vous aimiez votre religion, vous ne la laisseriez pas
corrompre par une ignorance grossière.
«Il faut que nous vous avertissions d'une chose; c'est que, si
quelqu'un dans la postérité ose jamais dire que dans le siècle où nous
vivons les peuples d'Europe étaient policés, on vous citera pour
prouver qu'ils étaient barbares; et l'idée que l'on aura de vous sera
telle qu'elle flétrira votre siècle et portera la haine sur tous vos
contemporains.»