NOTES EXPLICATIVES

Note C1: (p. 95). «Par leurs fantaisies.» C'est là l'idée maîtresse de

l'_Esprit des lois_. Ce ne sont pas les caprices des législateurs ni

les fantaisies des peuples qui ont fait ici ou là des lois différentes.

Ce sont des causes générales qui ont lié certaines lois à certaines

conditions politiques ou sociales. La principale de ces causes, suivant

Montesquieu, c'est la forme des gouvernements; mais ce n'est pas la

seule.

Note C2: (p. 96). «On ne trouvera pas ces traits saillants.»

Montesquieu se fait tort à lui-même; ou plutôt par une modestie

calculée, il va au-devant d'une objection qu'on pourra lui faire. Car

ce qu'on lui a précisément reproché, c'est qu'il a dans son livre trop

de traits saillants et à effet. La marquise du Deffand disait de ce

livre: «C'est de l'esprit sur les lois.»

Note C3: (p. 97). _Ludibria ventis_, le jouet des vents.

Note C4: (p. 97). _Bis patriæ cecidere manus_: Deux fois mes mains

paternelles tombèrent.

Note C5: (p. 100). Par cela seul qu'une chose existe, elle a des

propriétés, c'est-à-dire une _nature_: les autres choses qui

l'environnent ont aussi des propriétés et une nature. Lorsque ces

choses se rencontrent, il résulte de leurs propriétés réciproques

certains rapports nécessaires, toujours les mêmes: c'est ce que

Montesquieu appelle des lois. Ainsi les astres ayant une certaine

masse et étant à une certaine distance, c'est une loi qu'ils

s'attirent en raison directe de leurs masses, et en raison inverse du

carré des distances.

Destutt de Tracy, dans son _Commentaire de l'Esprit des lois_, dit:

«Des lois ne sont pas des rapports; et des rapports ne sont pas des

lois.» Helvétius disait aussi que les lois ne sont pas des rapports,

mais «les résultats des rapports». Voyez plus haut dans notre

Introduction (p. 12) la réponse à ces objections.

Note C6: (p. 100). «Quelle plus grande absurdité... etc.»

Montesquieu cite ce passage en réponse aux attaques de certaines

feuilles jansénistes qui l'accusaient de spinozisme, c'est-à-dire de

fatalisme, pour avoir dit que les lois sont des rapports _nécessaires_

(Voir la _Défense de l'Esprit des lois_).

Bossuet a dit dans le même sens que Montesquieu: «On ne saurait

comprendre dans ce tout qui n'entend pas, cette partie qui entend,

l'intelligence ne pouvant naître d'une chose brute et insensée.»

(_Connaissance de Dieu et de soi-même_, ch. IV.)

Note C7: (p. 101). «... parce qu'elles ont des rapports avec sa

sagesse et avec sa puissance.» On voit que par _rapports nécessaires_

Montesquieu n'entend pas parler des lois inhérentes à la matière, mais

des lois instituées par Dieu, et qui sont nécessaires parce qu'il les

a établies. Plus loin, il ne parle plus que des lois _invariables_ et

de rapports _constamment_ établis. A l'origine, ces lois ont été

l'oeuvre de sa sagesse, et d'une volonté libre: mais à nos yeux et par

rapport à nous, elles sont nécessaires. Il est nécessaire, par

exemple, qu'une pierre abandonnée à elle-même tombe à la surface de la

terre.

Note C8: (p. 101). Pour que le monde subsiste, il faut qu'il y

ait des lois, c'est-à-dire des rapports fixes entre les parties; le

Créateur qui a établi ces lois ne peut gouverner sans elles: ce n'est

pas l'arbitraire; mais ce n'est pas davantage la fatalité des athées;

c'est ce que Leibnitz appelait la _nécessité de convenance_, la

_nécessité morale_, ce sont des lois d'ordre, d'harmonie, non de

nécessité aveugle.

Note C9: (p. 101). «Chaque diversité est une uniformité; chaque

changement est _constance_,» c'est-à-dire: quoique dans chaque cas

particulier, la masse et la vitesse puissent être différentes, c'est

cependant toujours la même loi qui s'accomplit: les lois du mouvement

sont universelles et invariables. Dans un sens plus précis encore, on

peut dire que, quels que soient les changements, il y a une quantité

constante, toujours la même: c'est ce que les Cartésiens appelaient

_quantité de mouvement_ et Leibnitz la _quantité de force vive_, et

enfin de nos jours la _quantité d'énergie_.

Note C10: (p. 101). Voltaire critiquant ce passage dit dans son

_Commentaire de l'Esprit des lois_: «Je ne rechercherai pas si Dieu a

ses lois... ni s'il y avait des rapports de justice avant qu'il

existât des hommes: ce qui est l'ancienne querelle des _réaux_ et des

_nominaux_.» C'est en effet cette querelle; mais cela même prouve que

cette querelle n'était pas frivole. Il s'agit de savoir s'il y a une

justice éternelle et absolue, ou si elle n'est que le résultat des

circonstances.

Note C11: (p. 102). Ce n'est pas seulement parce que les êtres

intelligents sont bornés, qu'ils ne suivent pas constamment leurs

lois: c'est encore parce qu'ils ont la liberté. Les choses matérielles

sont aussi bornées, et cependant elles suivent servilement les lois

qui leur sont imposées. C'est pourquoi Montesquieu ajoute, que «d'un

autre côté les êtres intelligents _agissent par eux-mêmes_,»

c'est-à-dire qu'ils sont libres: et c'est là en effet la vraie raison

de leurs égarements; et en même temps il est aussi vrai de dire que

s'ils n'étaient pas bornés par leur nature, leur liberté ne

s'égarerait pas. Les deux raisons sont donc nécessaires à la fois pour

expliquer les égarements des créatures; et c'est ce que dit

Montesquieu.

Note C12: (p. 102). «On ne sait si les bêtes sont gouvernées par

les lois générales du mouvement ou par une motion particulière.» Cette

proposition est obscure parce qu'elle est exprimée d'une manière trop

concise. Elle signifie: on ne sait pas si les animaux sont des

_automates_, comme le pensait Descartes; ou s'ils sont doués de

mouvements spontanés. Dans le premier cas, en effet, les automates

sont régis uniquement par les lois de la mécanique, c'est-à-dire par

les lois générales du mouvement; dans le second cas, ils ont un

principe intérieur du mouvement.

Note C13: (p. 102). «Les bêtes ont des lois naturelles...;

elles n'ont pas de lois positives.»

Les animaux ont des lois _naturelles_. Il ne faut pas confondre ces

lois naturelles qui sont toutes physiques, et qui ne sont que les lois

de l'organisation et de l'instinct, avec ce qu'on appelle en morale la

_loi naturelle_, qui est la loi de justice innée chez tous les hommes.

Les lois _positives_ sont des lois écrites, nées de la volonté et de

la convention des hommes. Les animaux n'ont pas de telles lois parce

qu'ils n'ont ni la liberté ni la parole. Comment pourraient-ils

s'entendre les uns avec les autres, et fixer les résultats de leurs

conventions, sans avoir de signes?

Note C14: (p. 103). «Avant toutes ces lois sont celles de la

nature.»

C'est ici surtout qu'il faut distinguer les _lois de la nature_, comme

l'entend Montesquieu, de la _loi naturelle_, telle que Cicéron la

décrit dans un célèbre passage, et que Voltaire la chante dans le

poème qui porte ce titre. Montesquieu ne parle ici que des lois

d'instinct qui résultent de l'organisation même de l'homme, et non de

la loi morale, c'est-à-dire d'une loi de raison qui commande à la

volonté, sans la contraindre, par le principe du devoir. Montesquieu

se place ici au point de vue de ce qu'on appelait au XVIIIe siècle

l'_état de nature_, c'est-à-dire l'état primitif de l'homme avant

l'établissement des sociétés. Ce sont surtout les philosophes Hobbes

et Rousseau qui ont insisté sur ce point de vue.

Montesquieu reconnaît quatre lois naturelles, qu'il expose sans

beaucoup d'ordre: 1º la loi qui porte vers le Créateur; 2º la loi

qui porte vers le sexe; 3º le besoin de se nourrir; 4º le besoin de

société.

Note C15: (p. 104). Hobbes, philosophe anglais du XVIIe siècle,

auteur du Leviathan, ouvrage singulier où sous ce nom qui désigne dans

l'Écriture sainte une bête monstrueuse, il désigne lui-même le corps

politique, l'État ou le prince, auquel il donne tous les pouvoirs et

par conséquent le pouvoir absolu en politique et en religion. (Voir

sur la politique de Hobbes notre _Histoire de la science politique_,

t. II, liv. IV, ch. I).

Note C16: (p. 104). «Hobbes demande...» Hobbes avait dit que

l'état naturel de l'homme est la guerre et que la loi primitive a été

_la guerre de tous contre tous_, et pour le prouver, il disait que les

hommes vont armés. Montesquieu, comme on le voit, soutient le

contraire. Il est certain que même chez les animaux il y a quelquefois

des guerres de troupe à troupe, de tribu à tribu (par exemple, chez

les fourmis); mais en général, la guerre n'a lieu qu'entre espèces

différentes. On ne voit pas que les chevaux, les éléphants, qui vivent

en troupe, connaissent la guerre; cela donnerait à penser qu'en effet

dans l'homme la guerre n'a pas été tout à fait primitive; elle peut

représenter un état ultérieur. J.-J. Rousseau croit aussi comme

Montesquieu que le premier sentiment des hommes n'a pas été la guerre,

mais la _pitié_. (_Discours sur l'inégalité._)

Note C17: (p. 105). Gravina, jurisconsulte italien (1664-1718).

Note C18: (p. 105). Cette doctrine qui fonde le pouvoir politique

sur le pouvoir paternel a été souvent soutenue. Mais elle a trouvé

surtout son théoricien en Angleterre, au XVIIe siècle, dans le

chevalier Filmer, auteur du _Patriarca_ (Londres, 1680). D'après cet

auteur, le pouvoir politique aurait son origine dans Adam. Le premier

homme a été le premier souverain. Le pouvoir a dû se transmettre

ensuite de génération en génération et s'est partagé entre les

différents rois de la terre, qui doivent être considérés comme les

successeurs d'Adam et d'Ève. Cette doctrine a été réfutée par Sidney

(Algernon) dans ses _Discours sur le gouvernement_, et par Locke, dans

son _Essai sur le gouvernement civil_. J.-J. Rousseau y fait allusion

dans le _Contrat social_ (l. I, ch. II): «Je n'ai rien dit du roi Adam

ni de l'empereur Noé. J'espère qu'on me saura gré de cette

modération. Car descendant directement de l'un de ces princes et

peut-être de la branche aînée, que sais-je si par la vérification des

titres je ne me trouverais pas le légitime roi du genre humain?»

Note C19: (p. 106). «Le gouvernement le plus conforme à la nature

est celui qui se rapporte le mieux à la disposition du peuple pour

lequel il est établi.»

On ne saurait trop méditer cet axiome de la science politique, à

savoir qu'il n'y a pas un type de gouvernement absolu, mais des formes

de gouvernement relatives à l'état social du peuple auquel elles

s'appliquent. Mais cet axiome s'applique aussi bien à la monarchie

qu'à la république; et lorsqu'un peuple a mis la démocratie dans ses

lois, il est dans la nature des choses qu'il la mette aussi dans son

gouvernement. Au reste, J.-J. Rousseau adopte les mêmes principes que

Montesquieu: «Quand on demande quel est le meilleur gouvernement, on

fait une question insoluble comme indéterminée; ou, si l'on veut, elle

a autant de solutions possibles qu'il y a de combinaisons possibles

dans les positions absolues et relatives des peuples.» (_Contrat

social_, l. II, c. IX.)

Note C20: (p. 106). «La loi en général est la _raison

humaine_...» En effet les lois ont pour objet de substituer le règne

de la raison au règne de la force brutale. Elles cherchent à prévoir

d'avance tous les cas de conflit qui peuvent se présenter entre les

hommes, et à les régler conformément à la justice et à l'intérêt de

tous. Toutes les lois particulières doivent donc être les conséquences

de ce principe général, que c'est la paix et non la guerre qui doit

régner entre les hommes.

Note C21: (p. 107). On voit ce que Montesquieu entend par

l'_esprit des lois_. C'est l'étude des lois dans leurs rapports avec

toutes les circonstances qui les modifient. Telles sont, par exemple:

le gouvernement, le climat, le genre de vie (laboureurs, chasseurs ou

pasteurs); la liberté politique, la religion, le commerce, les

manières, etc. Montesquieu a surtout considéré la nature et le

principe des gouvernements: «C'est de là, dit-il, que l'on verra

couler les lois comme de leur source.» Mais peut-être trouvera-t-on

qu'il a ici interverti les termes et que le gouvernement est au moins

autant la conséquence des lois civiles que le principe. C'est l'état

social du peuple, sa situation physique, géographique, ses moeurs, sa

religion qui sont la cause de ses lois; et la résultante de toutes ces

circonstances est la forme du gouvernement. Montesquieu n'en doit pas

moins être considéré, selon Aug. Comte (_Cours de philosophie

positive_, t. IV, 47e leçon) comme le vrai fondateur de la

philosophie sociale pour avoir dit «que les phénomènes politiques sont

aussi bien soumis à des lois naturelles que les autres phénomènes

quelconques».

Note C22: (p. 107). «Il y a trois espèces de gouvernement...» On

a vu plus haut, dans notre Introduction (p. 21), la critique de cette

opinion. La théorie d'Aristote sur ce point, qui est la théorie

classique, nous paraît plus logique que celle de Montesquieu. Elle

consiste à diviser d'abord les gouvernements d'après le nombre des

gouvernants; de là, trois espèces fondamentales, et ensuite ces

espèces en deux, selon que l'on considère la forme régulière ou la

force abusive de chacune d'elles. Puisque le gouvernement est

l'autorité suprême des États, et que cette autorité suprême doit être

entre les mains d'_un seul_ ou de _plusieurs_, ou de la _multitude_,

il s'ensuit que lorsqu'un seul, plusieurs, ou la multitude usent de

l'autorité en vue de l'intérêt général, la constitution est bonne; et

que si l'on gouverne dans l'intérêt exclusif des gouvernants, la

constitution est viciée. On donne le nom de royauté au gouvernement

d'un seul, d'aristocratie à celui de plusieurs, de république à celui

de tous, quand ces gouvernements ont pour but le bien général. Quand

les formes en sont viciées, ces trois gouvernements deviennent la

tyrannie, l'oligarchie et la démagogie (III, V).

Note C23: (p. 108). «Voilà ce que j'appelle la nature de chaque

gouvernement.» Montesquieu distingue deux choses dans les

gouvernements: leur _nature_ et leur _principe_. Il donne plus loin

l'explication de cette distinction: «Il y a cette différence entre la

nature du gouvernement et son principe, que sa nature est ce qui le

fait être et son principe ce qui le fait agir. L'une est sa structure

particulière; et l'autre les passions humaines qui le font mouvoir»

(III, c. I). Montesquieu ajoute en note: «Cette distinction est très

importante, et j'en tirerai bien des conséquences; elle est la clef

d'une infinité de lois.» Voir dans notre Introduction (p. 24) le

développement de cette distinction.

Note C24: (p. 108). J.-J. Rousseau dit également dans le _Contrat

social_ (III, III): «Le souverain peut en premier lieu soumettre le

dépôt du gouvernement à tout le peuple ou à la grande partie du

peuple, en sorte qu'il y ait plus de citoyens magistrats que de

citoyens simples particuliers. On donnera à cette forme de

gouvernement le nom de _démocratie_.»

Note C25: (p. 108). J.-J. Rousseau dit également que dans la

démocratie «les citoyens sont souverains d'un côté et sujets de

l'autre». (_Contrat social_, III, I).

Note C26: (p. 108). «La volonté du souverain est le souverain

lui-même.» J.-J. Rousseau a développé cette idée dans le _Contrat

social_. Pour lui la souveraineté est dans la _volonté générale_.

Note C27: (p. 109). «Le peuple est admirable.» C'était aussi

l'opinion de Machiavel: «Que l'on compare, dit-il, un prince et un

peuple dans le choix des magistrats. C'est une chose sur laquelle le

peuple ne se trompe jamais; ou s'il se trompe, c'est bien moins

souvent que ne ferait un petit nombre d'hommes ou un seul. L'exemple

de Rome est admirable. Pendant plusieurs centaines d'années, il n'y

eut peut-être pas quatre choix dont on eut à se repentir.» Machiavel

prévoit l'objection que l'on peut tirer de l'exemple des républiques

anarchiques et corrompues; mais il dit avec raison qu'il faut comparer

les républiques corrompues aux princes corrompus, et les princes sages

aux républiques sages. Dans ces limites «vous verrez toujours moins

d'erreurs dans le peuple que dans le prince». (_Discours sur

Tite-Live_, I, ch. LVIII.)

Note C28: (p. 110). «Servius Tullius suivit, dans la composition

de ces classes, l'esprit de l'aristocratie.» On s'occupe beaucoup de

Servius Tullius au XVIIIe siècle. J.-J. Rousseau lui consacre un

chapitre dans le _Contrat social_, et il emprunte cette observation à

Montesquieu: «Des 193 centuries, dit-il, qui formaient les six classes

de tout le peuple romain, la première classe en comprenait

quatre-vingt-dix-huit: la voix ne se comptant que par centuries, cette

seule première classe l'emportait en nombre de voix sur toutes les

autres.» (IV, IV). Sur les réformes de Servius Tullius, voir

l'_Histoire romaine_ de Mommsen et celle de Duruy.

Note C29: (p. 111). «Le suffrage par le sort est de la nature de

la démocratie.» Il n'est nullement vrai que le suffrage par le sort

soit de la nature de la démocratie. La démocratie doit être éclairée

et non aveugle. Le choix du peuple a pour objet de faire arriver les

hommes de talent, et non d'établir au hasard une égalité brutale.

Déjà, dans l'antiquité, le choix par le sort était l'objet de la

critique des esprits éclairés: «Quelle folie, disait Socrate, qu'une

fève décide du choix des chefs de la république, tandis qu'on ne tire

au sort ni un architecte, ni un joueur de flûte.» (Xénophon,

_Mémorables_, I, II). Platon critique également le choix par le sort

dans le _Dialogue des Lois_ (l. VI).--Voir les _Recherches sur le

tirage au sort_, par Fustel de Coulanges (_Nouvelle revue historique

des droits_, 1870).

Note C30: (p. 112). «Les suffrages doivent être publics.» C'est

encore une erreur de Montesquieu, de croire que le suffrage _public_

est de l'essence de la démocratie. Au contraire, dans les temps

modernes, plus les institutions sont devenues démocratiques, plus le

suffrage _secret_ a pris de prépondérance. Si tous les hommes étaient

des héros, sans doute il serait rationnel qu'ils déclarassent

hautement leurs choix; mais comme dans le fait le plus grand nombre

est dans la dépendance du plus petit nombre, la publicité détruirait

toute liberté des suffrages. Au moins en est-il ainsi pour les votes

dans les élections. Quant aux votes des représentants dans le

Parlement, il n'en est pas de même. Par cela seul qu'ils sont des

représentants, il importe, sauf exception, que leurs résolutions

soient connues de ceux qui les nomment. Aussi le vote secret a-t-il

très rarement lieu dans nos assemblées législatives.

Note C31: (p. 112). «C'est une loi fondamentale de la démocratie

que le peuple seul fasse des lois.»

C'est encore là une opinion très contestable. Montesquieu n'a parlé de

la démocratie qu'au point de vue des républiques de l'antiquité,

primitivement resserrées dans une seule ville, et qui, en s'étendant,

ne faisaient que des sujets, sans augmenter le nombre des souverains.

Or, le régime de la démocratie ancienne était celui du gouvernement

direct, c'est-à-dire du gouvernement immédiat du peuple, qui était

chargé en corps de la puissance législative, et même souvent, au moins

en partie, de la puissance exécutive et judiciaire. Montesquieu ne

connaît pas le régime représentatif qui s'applique aujourd'hui dans la

démocratie aussi bien que dans la monarchie. Il est même probable que

lorsque Montesquieu a écrit ses premiers livres, il ne connaissait pas

encore le gouvernement anglais, par conséquent, ni le principe de la

représentation, ni celui de la séparation des pouvoirs. Enfin, quand

il connut la théorie des deux chambres, il crut que cette théorie

n'était applicable qu'au gouvernement mixte composé de monarchie

d'aristocratie et de démocratie, comme était alors le gouvernement

anglais. Depuis, on a reconnu que le partage du pouvoir législatif en

deux assemblées n'avait rien de contraire au principe de la

démocratie, et par conséquent qu'il n'est pas juste que «le peuple

seul fasse des lois,» si ce n'est en tant que souverain; mais il peut

transmettre son pouvoir législatif à la fois à la Chambre populaire et

au Sénat, comme cela a lieu dans la Constitution de 1875.

Note C32: (p. 113). «Ce sera une chose heureuse dans

l'aristocratie si par quelque voie indirecte, on fait sortir le peuple

de son anéantissement.»

C'est une vue très juste de Montesquieu, que, quelle que soit la forme

du gouvernement, il faut essayer de faire une part à l'élément social

qui est plus ou moins exclu par cette forme. C'est ainsi que la

royauté, en France, faisait une part si large au tiers état dans la

distribution des hautes fonctions que Saint-Simon a pu dire de Louis

XIV, que son règne avait été un règne de _vile bourgeoisie_. C'est

ainsi que l'aristocratie anglaise a toujours été largement ouverte aux

membres de la bourgeoisie. Aristote disait dans le même sens: «Bien

des institutions en apparence démocratiques sont précisément celles

qui ruinent la démocratie; bien des institutions en apparence

oligarchiques détruisent l'oligarchie. Dans les démocraties, les

démagogues, par leurs attaques continuelles contre les riches,

divisent toujours la cité en deux camps, tandis qu'ils devraient ne

paraître préoccupés que de l'intérêt des riches; de même dans les

oligarchies, le gouvernement ne devrait paraître avoir en vue que

l'intérêt du peuple.» (_Politique_, l. VIII, c. VII.)

Note C33: (p. 114). «Telle était Rome avec ses dictateurs.» J.-J.

Rousseau pense également que la «dictature» est quelquefois nécessaire

dans un pays libre. «L'inflexibilité des lois, dit-il, qui les empêche

de se plier aux événements peut, en certains cas, les rendre

pernicieuses et causer par elles la perte de l'État dans une crise.

L'ordre et la lenteur des formes demandent un espace de temps que les

circonstances refusent quelquefois. Il peut se présenter mille cas

auxquels le législateur n'a point pourvu.» (_Contrat social_, IV, VI).

Il ne faut point abuser de ces principes; mais il est certain qu'il y

a des cas extrêmes où la concentration du pouvoir est nécessaire; mais

dans ce cas, comme dit Montesquieu, il faut compenser «la grandeur de

la puissance par la brièveté de la durée». Dans nos constitutions

modernes, on ne prévoit pas la nécessité d'une dictature: ce serait en

quelque sorte l'encourager et la provoquer d'avance. C'est toujours

sous le coup des circonstances que le pouvoir légal se réserve de

décréter telle ou telle suspension des formalités légales.

Note C34: (p. 115). «Plus une aristocratie approchera de la

démocratie, plus elle sera parfaite.» C'est ce qui a fait la grandeur

de l'aristocratie anglaise, qui, en s'élargissant sans cesse dans le

sens populaire, a su conserver la confiance et le respect du peuple.

Note C35: (p. 116). «Les pouvoirs intermédiaires constituent la

nature du gouvernement monarchique.» C'est là une des grandes vues de

Montesquieu. Là où la royauté ne s'associe pas certains pouvoirs

déterminés, qui concourent avec elle au gouvernement, elle dégénère en

despotisme. Ces pouvoirs intermédiaires étaient par exemple dans

l'ancienne monarchie les Parlements, la Noblesse et le Clergé, les

Corps des villes; ces pouvoirs étaient subordonnés au pouvoir royal,

mais servaient dans une certaine mesure à le contenir. A mesure que la

royauté a abaissé ces pouvoirs, elle est devenue un gouvernement

arbitraire qui s'affaiblissait lui-même en affaiblissant ses

auxiliaires naturels. Il n'y eut plus alors qu'à choisir entre «l'état

despotique et l'état populaire»; et l'état despotique étant devenu

impossible par l'impuissance même du pouvoir, c'est ainsi que la

société française a passé de la monarchie à la démocratie. On voit que

la Révolution française n'a été que la conséquence logique de cette

révolution continue que les rois ont opérée en France du XVe au

XVIIIe siècle, en détruisant tous les pouvoirs intermédiaires.

Note C36: (p. 116). «Point de monarque, point de noblesse; Point

de noblesse, point de monarque.» A propos de cette maxime de la

monarchie, Voltaire, dans son _Commentaire_, fait la remarque

suivante: «Cette maxime fait souvenir de l'infortuné Charles Ier

qui disait: point d'évêques, point de monarque. Notre grand Henri IV

aurait pu dire à la faction des _Seize_: Point de noblesse, point de

monarque.» Puis il ajoute: «J'aurais désiré que l'auteur nous eût

appris clairement pourquoi la noblesse est l'essence du gouvernement

monarchique.» Mais Montesquieu ne dit pas qu'elle est l'essence de ce

gouvernement, mais seulement qu'elle entre dans cette essence, et il

nous semble qu'il l'explique, en disant que sans noblesse il y a

despotisme et non monarchie. La noblesse est un de ces «canaux moyens

par où coule la puissance». Sans ce secours, et d'autres encore

(clergé, villes, parlements), il n'y a plus que «la volonté momentanée

et capricieuse d'un seul».

Note C37: (p. 116). «Abolissez dans une monarchie les

prérogatives des seigneurs, du clergé et des villes, vous aurez ou un

État despotique, ou bien un État populaire.»

Cette maxime est justifiée par l'histoire de la monarchie française.

La royauté ayant successivement détruit le pouvoir féodal des grands

seigneurs, les libertés des communes et l'autorité du Parlement, est

devenue monarchie absolue, et elle-même, succombant à son tour par ses

excès, n'a laissé de place qu'à l'État populaire.

Note C38: (p. 117). «Comme la mer...» A l'occasion de cette phrase,

Voltaire nous dit: «Voilà donc, poétiquement parlant, l'Océan qui est

monarque ou despote. Ce n'est pas là le style d'un législateur. Mais

assurément ce n'est ni de l'herbe ni du gravier qui cause le reflux de

la mer, c'est la loi de la gravitation; et je ne sais si la comparaison

des larmes du peuple avec du gravier est bien juste.»

Note C39: (p. 117). «Les Anglais ont ôté toutes les puissances

intermédiaires...» Voltaire fait encore ici observer avec raison que

la pensée n'est pas juste: «Les Anglais, dit-il, ont rendu plus légal

le pouvoir des seigneurs spirituels et temporels et augmenté celui des

communes.» Ce n'était pas là détruire les pouvoirs intermédiaires. Ce

n'est pas ainsi que Montesquieu lui-même juge la Constitution anglaise

au l. XI de l'_Esprit des lois_. C'est pourquoi je conjecture qu'il ne

connaissait pas encore bien cette Constitution lorsqu'il a écrit ces

premiers livres.

Note C40: (p. 117). «Il faut encore un dépôt de lois.» Ce corps

politique qui devait être «le dépôt des lois, qui annonce les lois

quand elles sont faites et les rappelle quand on les oublie», n'est

autre que le _Parlement_. On voit que Montesquieu était partisan des

doctrines parlementaires qui avaient essayé de s'établir à l'époque de

la Fronde. Machiavel déjà, aux XVe et XVIe siècles, avait montré

le caractère original du gouvernement français qui était alors une

monarchie tempérée par les Parlements: «La France, disait-il, tient le

premier rang parmi les pays bien gouvernés. Une des institutions qu'on

y remarque est, sans contredit, celle du Parlement dont l'objet est de

veiller à la sûreté du gouvernement et à la liberté du sujet. Les

auteurs de cette institution, connaissant d'un côté l'insolence et

l'ambition des nobles, de l'autre les excès du peuple, ont cherché à

contenir les uns et les autres.» (_Le Prince_, ch. XIX.)

Note C41: (p. 118). Voltaire reproche encore à Montesquieu

d'avoir établi trop de différence entre la monarchie et le despotisme:

«Ce sont, dit-il, deux frères qui ont tant de ressemblance qu'on les

prend souvent l'un pour l'autre. Avouons que ce furent de tout temps

deux gros chats à qui les rats essayèrent de pendre une sonnette au

cou.» Il est certain que le despotisme n'est pas une _forme_ de

gouvernement, mais un _abus_ de gouvernement. A ce titre, il est

l'abus de toutes les formes en général; car il peut y avoir une

tyrannie démocratique et une tyrannie aristocratique, comme un

despotisme monarchique. Ce que Montesquieu appelle le despotisme,

c'est la forme des monarchies d'Orient; mais il y a peut-être plutôt

là une différence de civilisation qu'une différence essentielle.

Note C42: (p. 119). Sur la distinction de la nature et du

principe du gouvernement, voir notre Introduction (p. 15).

Note C43: (p. 120). «Il ne faut pas beaucoup de probité.» Cette

maxime est exprimée sous une forme qui paraît un peu épigrammatique;

et cependant elle est fondée. Il est évident que dans un pays libre,

où le peuple fait la loi, où il est la source de toutes les

magistratures, il est moins contenu que sous le gouvernement d'un

seul. Il faut donc qu'il fasse de lui-même ce qu'il ferait par

crainte ou par obéissance dans le gouvernement monarchique; en un mot,

il faut qu'il remplace l'autorité des lois par celle de la vertu.

C'est ce qui fait que le gouvernement républicain est le plus

difficile de tous à faire réussir, mais aussi le plus noble de tous

quand il réussit.

Note C44: (p. 120). Sur ce principe que «la vertu est le principe

des démocraties», voir notre Introduction (p. 29). Cette doctrine est

aussi celle d'Aristote; mais il l'applique à l'État en général: «Une

conséquence, c'est que l'État le plus parfait est en même temps

heureux et prospère. Or il est impossible d'être heureux quand on ne

fait pas le bien, et le bien n'est jamais possible ni pour un homme ni

pour un État sans la vertu et la raison... Concluons que la vie

parfaite et pour l'individu et pour l'État en général est celle qui

joint à la vertu assez de biens extérieurs pour pouvoir faire ce que

la vertu commande... Si on estime l'individu surtout pour la vertu,

on regardera l'État le plus vertueux comme le plus heureux... Il faut

donc que le meilleur gouvernement soit celui dont la constitution est

telle que chaque citoyen puisse être vertueux et vivre heureux.»

Note C45: (p. 121). «Les politiques grecs ne reconnaissaient

d'autre force que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous

parlent que de manufactures, de richesses.»

Platon, dans le _Gorgias_, fait le même reproche aux politiques de son

temps: «Ils ont agrandi l'État, dit-il, mais ils ne s'aperçoivent pas

que cet agrandissement est une enflure, une tumeur pleine de

corruption; et c'est là tout ce qu'ont fait les anciens politiques

pour avoir rempli la république de ports, d'arsenaux, de murailles, de

tributs et d'autres bagatelles, sans y joindre la tempérance et la

justice.» (_Gorgias_).

Note C46: (p. 122). Voir également dans Platon la vive peinture

des excès des gouvernements démocratiques. Il compare aussi les

démagogues à des esclaves échappés: «Lorsqu'un État démocratique

dévoré de la soif de la liberté trouve à sa tête de mauvais échansons,

qui lui versent la liberté toute pure outre mesure et jusqu'à

l'enivrer, alors si ceux qui gouvernent ne sont pas tout à fait

complaisants et ne donnent pas au peuple de la liberté tant qu'il en

veut, celui-ci les accuse et les châtie comme des traîtres et des

partisans de l'oligarchie... Le père s'accoutume à traiter son

enfant comme son égal, à le craindre même... Le maître craint et

ménage ses disciples; ceux-ci se moquent de leur maître... En guerre,

les jeunes gens veulent aller de pair avec les vieillards. Les

vieillards de leur côté descendent aux manières des jeunes gens, et

affectent le ton léger et badin... Les esclaves ne sont pas moins

libres que ceux qui les ont achetés... Il n'est pas jusqu'aux animaux

qui ne soient là plus libres que partout ailleurs... Les chevaux et

les ânes eux-mêmes, accoutumés à une allure fière et libre, s'en vont

heurter ceux qu'ils rencontrent, si on ne leur cède le passage.»

Note C47: (p. 123). «La modération est donc l'âme de ces

gouvernements.» Le principe de la _modération_ est vague et assez

faiblement choisi pour caractériser l'aristocratie. D'une part la

modération convient à tous les gouvernements. Suivant Platon il ne

faut dans un État quelconque ni trop de pouvoir, ni trop de liberté:

«Si au lieu de donner à une chose ce qui lui suffit, on va beaucoup au

delà, par exemple si on donne à un vaisseau de trop grandes voiles, au

corps trop de nourriture, à l'âme trop d'autorité, tout se perd: le

corps devient malade par excès d'embonpoint; l'âme tombe dans

l'injustice, fille de la licence. Que veux-je dire par là? Qu'il n'est

pas d'âme humaine qui soit capable de soutenir le poids du souverain

pouvoir.» Platon rapporte également ce proverbe que, «souvent la

moitié est plus que le tout». Et cela est vrai de la liberté comme du

despotisme. La modération est donc, comme on le voit, de l'essence de

tout gouvernement raisonnable. Il n'a rien qui caractérise

expressément le gouvernement aristocratique.

Note C48: (p. 125). «L'ambition dans l'oisiveté...» Voltaire relève ce

qu'il y a d'excessif dans le ton satirique de ce chapitre: «C'est une

chose assez singulière que ces anciens lieux communs contre les princes

et leurs courtisans soient toujours reçus d'eux avec complaisance comme

les petits chiens qui jappent et qui amusent... Il en est de ces

déclamations comme de la satire des femmes de Boileau; elle n'empêchait

pas qu'il n'y eût des femmes très honnêtes et très respectables.»

Voltaire a raison sans doute de critiquer le ton de la satire dans un

ouvrage scientifique; mais lui-même parle ici un peu légèrement. Tous

les publicistes ont reconnu que les nobles s'affaiblissent lorsqu'ils

deviennent courtisans, et lorsqu'ils sont obligés de sacrifier leurs

privilèges à la faveur du prince; seulement Montesquieu, en exagérant

ici la corruption des cours, se rend très difficile à lui-même de

prouver plus tard que le principe de la monarchie, c'est «l'honneur.»

(Chap. VII.)

Note C49: (p. 125). «Le cardinal de Richelieu dans son _Testament

politique_...» Le _Testament politique_ de Richelieu a paru en 1668.

Voltaire en a contesté l'authenticité; mais personne ne doute

aujourd'hui que, sauf la question de rédaction, Richelieu n'en soit le

véritable auteur.

Note C50: (p. 125). Montesquieu cite ici infidèlement le

_Testament_ du cardinal Richelieu. Voltaire, qui ne croit pas (quoique

à tort) à l'authenticité du testament, restitue le texte ainsi qu'il

suit: «Il faut qu'un magistrat ait l'âme d'une trempe bien forte, si

elle ne se laisse quelquefois amollir par la considération de ses

intérêts.»

Note C51: (p. 125). Sur le principe de l'honneur, voir notre

Introduction, p. 31.

Note C52: (p. 126). «La nature de l'honneur est de demander des

préférences et des distinctions.» Voltaire demande avec raison s'il

n'en est pas de même dans le gouvernement républicain: «Les haches,

les faisceaux, le triomphe valaient bien des rubans de toutes

couleurs.» Cependant, toutes choses égales d'ailleurs, il y a plus de

distinctions honorifiques dans les monarchies que dans les

démocraties. Il y en a encore beaucoup dans notre république; mais

cela tient à ce qu'elle est sortie de la monarchie. Il n'y en a pas,

ou très peu, dans la république des États-Unis.

Note C53: (p. 128). Voltaire relève encore ici l'inexactitude de

la citation; Ricaut dit seulement: «Il y a même de ces gens-là qui

soutiennent que le grand seigneur peut se dispenser de promesses qu'il

a faites avec serment, quand pour les accomplir il faut donner des

bornes à son autorité.» Ricaut, dit Voltaire, ne parle ici que d'une

secte «à morale relâchée. On dit que nous en avons eu chez nous de

pareilles» (allusion à la morale des Jésuites). Voltaire ajoute que

cette prétendue décision des cadis, que Montesquieu donne comme une

preuve du despotisme des sultans, serait plutôt au contraire une

preuve qu'il est soumis aux lois, puisqu'il serait obligé de consulter

des docteurs pour se mettre au-dessus des lois. «Nous sommes voisins

des Turcs et nous ne les connaissons pas.»

Note C54: (p. 129, dernière ligne). «Toute la différence est

que...» Il est donc vrai que la différence de la monarchie et du

despotisme n'est pas une différence d'essence, mais une différence de

degré. Il ne fallait donc pas en faire un principe de classification.

Il en est de même du reste entre la démocratie et la démagogie.

Montesquieu n'a pourtant pas trouvé là le principe de deux

gouvernements différents: seulement l'un est la corruption de l'autre.

On s'expliquera beaucoup mieux que Montesquieu ait voulu faire du

despotisme un gouvernement à part, si l'on réfléchit que ce qu'il

avait surtout dans l'esprit, c'était de combattre les tendances qui

entraînaient en France la monarchie vers le despotisme. Il fallait

donc mettre en relief l'idée du despotisme, et combattre sous son nom

les excès de la monarchie et en même temps se précautionner contre les

risques de sa critique, en ayant bien soin de séparer la monarchie du

despotisme.

Note C55: (p. 130). «Sans quoi le gouvernement serait imparfait.»

Montesquieu n'a donc pas voulu prétendre qu'en fait il y a toujours eu

de la vertu dans les républiques et de l'honneur dans la monarchie;

mais que ce sont là les principes par lesquels ces gouvernements se

conservent, et sans lesquels ils se perdent.

Note C56: (p. 130). «Les lois de l'éducation seront donc

différentes...» Voltaire dit à ce propos: «J'ai vu des enfants de

valets de chambre à qui on disait: M. le marquis songera à plaire au

roi; j'ai ouï dire qu'à Venise les gouvernantes recommandent aux

petits garçons de bien aimer la république; et que dans les sérails du

Maroc et d'Alger, on crie: «Prenez garde au grand eunuque noir.»

Note C57: (p. 130). «Dans les républiques la vertu.» Comprenons toujours

bien qu'il s'agit de la vertu politique (voir l'_Avertissement_, p. 99),

c'est-à-dire l'amour de la liberté, le respect des lois et des

magistrats, le sentiment de l'égalité: principes en effet sans lesquels

le gouvernement républicain tombe en poussière. Il va sans dire que

cette vertu politique ne peut aller non plus sans la vertu privée;

et quoique celle-ci soit obligatoire sous tous les gouvernements,

elle l'est plus encore dans le gouvernement républicain, parce que

les citoyens y sont moins contenus par les lois; et en outre, parce

que la république étant le plus noble des gouvernements lorsqu'elle

est pure, il est du devoir des citoyens de ne pas l'altérer et la

corrompre par les désordres que l'on reproche précisément aux autres

gouvernements.

Note C58: (p. 131). «C'est lorsqu'on entre dans le monde que

l'éducation commence.» En effet, dans l'ancien régime, l'éducation,

toute scolastique, n'avait presque aucun rapport avec le monde dans

lequel les jeunes gens allaient entrer; aujourd'hui on s'efforce

davantage de mettre l'éducation en harmonie avec l'état social dans

lequel nous sommes.

Note C59: (p. 131). «Non comme bonnes, mais comme belles.» Voilà

en effet le vrai principe de l'honneur, et non pas, comme il le dit

plus haut, «le préjugé de chaque personne et de chaque condition».

Seulement il est vrai de dire que dans chaque condition, et selon la

situation des personnes, il y a certaines actions qui paraissent

particulièrement belles et honorables.

Note C60: (p. 132). «Dans les monarchies...» Tout ce portrait de

la cour est charmant, plein de grâce et d'esprit, et peut être comparé

aux meilleurs chapitres de La Bruyère. Seulement, n'est-ce pas là un

de ces passages qui justifient plus ou moins le mot attribué à Mme Du

Deffant, sur le livre de Montesquieu: «Ce n'est pas l'_Esprit des

lois_, c'est de l'esprit sur les lois.»

Note C61: (p. 134). Aristote ne dit pas précisément que l'esclave

n'a pas de vertu. Mais il pose l'alternative suivante qui était le

problème même de l'esclavage: «Des deux côtés, dit-il, il y a sujet de

doute; si l'on suppose ces vertus aux esclaves, où sera leur

différence avec les hommes libres? Si on les leur refuse, la chose ne

sera pas moins absurde; car ils sont hommes et ont leur part de

raison.» Pour résoudre la difficulté, Aristote ajoute: «Le maître est

l'origine de la vertu de son esclave.» (_Politique_, l. Ier.)

Note C62: (p. 135). «Nos petites âmes.» Toujours le ton de la

satire. Il ne faut pas s'exagérer l'héroïsme de l'antiquité vu à

distance. En fait, l'histoire de France peut citer des exemples

semblables; et les Du Guesclin, les Bayard, les Jeanne d'Arc, les

L'Hôpital, les Catinat, les d'Assas, les Latour-d'Auvergne valent

bien, après tout, les Léonidas et les Thémistocle.

Note C63: (p. 135). «C'est dans le gouvernement républicain...»

Aussi voit-on que dans les républiques, les États-Unis, la Suisse, les

intérêts de l'éducation sont placés au premier rang. C'est en vertu de

la même loi que la France, depuis qu'elle est en république, a donné

le pas sur tous les autres problèmes politiques aux questions

d'éducation. Le ministère de l'instruction publique est devenu l'un

des premiers ministères, et a même joui du privilège de fournir un

président du conseil: ce qui n'était jamais arrivé auparavant.

Note C64: (p. 136). «Les Sévarambes...» C'est le nom d'un peuple

imaginaire dans une espèce de roman politique ainsi intitulé, et

dont l'auteur est Vairasse d'Alais. (Voir t. V des _Voyages

extraordinaires_.)

Note C65: (p. 137). A propos du larcin permis et presque

recommandé à Lacédémone, Rollin fait des observations très

judicieuses: «Plutarque, qui rapporte cette coutume, dans la Vie de

Lycurgue, dans les Moeurs des Lacédémoniens, et en plusieurs autres

endroits, n'y donne jamais le moindre signe d'improbation; et je ne me

souviens pas qu'aucun des anciens en ait fait un crime aux

Lacédémoniens et à Lycurgue. D'où peut donc être venu le jugement peu

favorable des modernes, si ce n'est qu'ils ne prennent pas la peine

d'en peser les circonstances et d'en pénétrer les motifs? 1º les

jeunes gens ne faisaient ces larcins que dans un temps marqué, par

ordre de leur commandant et en vertu de la loi; ils ne volaient jamais

que des légumes et des vivres, comme supplément au peu de nourriture

qu'on leur donnait exprès en petite quantité; 2º le législateur avait

pour but de rendre les possesseurs plus vigilants à serrer et à garder

leurs biens; d'inspirer aux jeunes gens tous destinés à la guerre plus

de hardiesse et plus d'adresse, et surtout de leur apprendre à vivre

de peu, à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance.» (Rollin, _Traité des

études_, t. III, 2e partie.)

Note C66: (p. 137). Sur les institutions de Lycurgue, voir

l'_Histoire de la Grèce_, de Grote (2e partie, ch. VI). Rien de

plus obscur que les renseignements que nous avons sur Lycurgue. Les

plus anciens (ce sont ceux d'Hérodote) sont encore postérieurs de

quatre siècles à l'époque de Lycurgue.

Note C67: (p. 137). G. Penn, fondateur de la première colonie

américaine, appelée de son nom Pensylvanie. Ce rapprochement de Penn

avec Lycurgue est tout à fait arbitraire, et Voltaire a grande raison

de dire: «Je ne sais rien de plus contraire à Lycurgue qu'un

législateur et un peuple qui ont toute guerre en horreur.» Penn et ses

compagnons étaient en effet _Quakers_, c'est-à-dire appartenaient à

une secte à qui le service militaire est interdit. On ne peut guère

moins ressembler aux Spartiates.

Note C68: (p. 137). «... à la Société», c'est-à-dire à la société

des Jésuites. Le Paraguay, en effet, a été gouverné pendant plus d'un

siècle par les Jésuites qui y avaient introduit une sorte de monarchie

paternelle, avec la communauté des biens. Ce régime dans un peuple

d'enfants avait eu, paraît-il, de très bons résultats. Il faut savoir

gré aux Jésuites, comme le fait Montesquieu, d'avoir apporté la

charité et l'humanité dans le gouvernement des Indiens si atrocement

opprimés par les Espagnols. Mais il ne faut pas conclure de ce

gouvernement d'enfants que la communauté soit un régime praticable et

souhaitable dans un pays civilisé.

Note C69: (p. 139). «Ces sortes d'institutions peuvent convenir

dans les républiques.» On s'étonne que Montesquieu parle sérieusement,

comme d'une chose possible dans les temps modernes, de la communauté

des biens, de la proscription de l'argent, de la séparation d'un

peuple avec les étrangers, enfin des monopoles du commerce entre les

mains du magistrat. Ce sont là des institutions et des lois qui, en

supposant même qu'elles aient existé réellement telles qu'on les

rapporte, n'ont pu s'appliquer qu'à un état rudimentaire de la

société. Elles sont d'ailleurs contraires à toute liberté et à tout

développement de la civilisation.

Note C70: (p. 139). «Mais dans les grandes sociétés...»

Montesquieu, après avoir approuvé les institutions dont il vient de

parler, fait ici de sages réserves; mais c'est à tort qu'il attribue à

la corruption l'abandon de tels usages, et qu'il voit dans ces usages

une conséquence de la vertu dans les républiques. Ce sont ces fausses

idées qui, dans la Révolution française, ont inspiré les doctrines

jacobines, c'est-à-dire la prétention d'imposer par la terreur la

vertu et l'égalité.

Note C71: (p. 141). «On était donc fort embarrassé dans les

républiques grecques.» Montesquieu explique ingénieusement le rôle de

la musique dans les républiques grecques. Au reste Platon donne une

explication assez analogue. L'éducation, suivant lui, comprend deux

parties. On considère à tort suivant lui la musique comme devant

former l'âme, et la gymnastique le corps. La seule chose importante

est l'âme. La gymnastique avait l'âme pour objet, de même que la

musique; mais elles la forment différemment. Elles lui procurent ces

qualités contraires dont l'homme d'État doit composer un solide et

moelleux tissu. Ainsi que le fer s'adoucit au feu, le dur courage se

plaît et s'assouplit par l'effet de la poésie, des beaux airs, des

harmonies et des proportions. La gymnastique, au contraire, lui donne

le sentiment de ses forces, le courage et l'énergie. (Platon,

_République_, l. IV.)

Note C72: (p. 142). «Un mode à un autre...» Voir dans Platon

l'analyse qu'il fait des différents modes musicaux.--«Quelles sont les

harmonies plaintives? Dis-le moi, car tu es musicien.--C'est la

lydienne mixte et l'orgue.--Et quelles sont les harmonies molles et

usitées dans les festins?--L'ionienne et la lydienne, qu'on appelle

harmonies lâches.--Peuvent-elles être de quelque utilité à la

guerre?--D'aucune; ainsi il pourrait bien ne rester que les harmonies

phrygienne et dorienne... Ces deux modes d'harmonie, l'un énergique,

l'autre d'un mouvement tranquille, qui imiteront les accents de

l'homme courageux et sage, malheureux ou heureux, voilà ce qu'il faut

nous laisser.» (Platon, _Républ._, l. III.)

Note C73: (p. 143). «D'une réaction.» Montesquieu veut dire que

le principe du gouvernement exerce une action sur les lois du

législateur, et que ces lois à leur tour exercent leur action sur le

principe du gouvernement. Il y a donc, comme en mécanique, action et

réaction.

Note C74: (p. 143). «La vertu dans une république...» Nous avons

dit déjà plusieurs fois quel sens Montesquieu attache au mot vertu; ce

n'est pas la vertu privée, mais la vertu publique: ce n'est pas

seulement l'amour de la patrie; c'est l'amour de l'État, et de la

forme du gouvernement, par conséquent l'amour de la république dans

«une république». Seulement on peut se demander s'il n'en est pas de

même dans une monarchie, et si un royaume où les sujets n'aimeraient

pas la royauté pourrait subsister. En France, sous l'ancien régime,

les sujets aimaient le roi; et il a fallu une suite de fautes inouïes

pour déraciner ce sentiment.

Note C75: (p. 143). «Moins nous pouvons satisfaire nos passions

particulières.» Montesquieu se représente toujours la république sous

la forme des institutions antiques: lois somptuaires, censure des

moeurs, frugalité imposée par la loi, en un mot quelque chose de

semblable à un couvent. Aussi dit-il: «Pourquoi les moines aiment-ils

leur ordre?» Mais il n'en est pas ainsi dans les républiques

modernes, dont le principe est la liberté. La liberté, bien loin de

s'opposer à la satisfaction des passions, semble au contraire la

favoriser. Mais le principe de Montesquieu n'en est que plus évident

et plus obligatoire; en effet, si cette liberté de l'individu n'est

pas contenue et compensée par l'amour de la patrie et des lois, par le

respect du droit, par le sentiment de la justice, la république ne

peut que tomber dans la corruption, et devient une proie à la

tyrannie.

Note C76: (p. 144). «L'amour de la frugalité...» On voit que

Montesquieu associe toujours l'idée de frugalité à celle de république

ou du moins de démocratie. Il n'admet que le nécessaire pour chaque

citoyen, et le superflu pour l'État; autrement «les richesses donnent

une puissance dont un citoyen ne peut pas user pour lui; elles

procurent des délices dont il _ne doit pas_ jouir». C'est une grande

erreur de Montesquieu de ne pas comprendre l'égalité civile et

politique sans l'égalité des fortunes: c'est là le principe funeste du

socialisme moderne.

Note C77: (p. 144). «De gens médiocres.» C'est encore une erreur

de Montesquieu de croire que la démocratie ne doit aspirer qu'à la

médiocrité des talents et des fortunes. Ce serait un pauvre

gouvernement que celui qui ne pourrait vivre que par la médiocrité des

talents. Quant à celle des fortunes, elle ne pourrait être obtenue que

par des mesures arbitraires qui auraient pour résultat non pas une

aisance médiocre, commune à tous, mais une misère générale.

Note C78: (p. 145). «Les lois ont établi l'une et l'autre.» On

voit encore que pour Montesquieu les lois doivent établir la

frugalité: toujours même erreur. De quel droit l'État imposerait-il à

chacun la mesure de ses jouissances, en tant qu'elles ne nuisent pas à

autrui? Montesquieu, comme les législateurs antiques, ignore

entièrement le droit de l'individu. Ce serait d'ailleurs, dans nos

sociétés modernes, rendre la démocratie impossible que de l'associer à

la proscription du luxe et des jouissances délicates de la vie.

L'exemple de la Suisse et des États-Unis prouve bien que la démocratie

peut très bien coexister avec l'inégalité des fortunes.

Note C79: (p. 146). «Partagèrent les terres comme Lycurgue.»

C'est une grande erreur historique, d'après les recherches savantes de

M. Fustel de Coulanges, de croire que Lycurgue a établi le partage des

terres. (Voir Fustel, _De la communauté à Sparte_, Comptes rendus de

l'Académie des sciences morales, 1880.)

Note C80: (p. 146). «Il faut donc que l'on règle...» Malgré toute

notre admiration pour Montesquieu, nous devons cependant faire

remarquer combien tout cela est erroné et dangereux. Ainsi tout serait

réglé par la loi (bien entendu dans un sens restrictif et

prohibitif): les dots, les donations, les testaments et toutes les

manières de contracter; rien de plus contraire au droit de propriété,

à la liberté du travail et des échanges, enfin à tous les principes de

l'économie politique. Disons, pour expliquer l'erreur de Montesquieu,

qu'il a écrit ces pages avant que les grands économistes Ad. Smith et

Turgot eussent établi les vrais principes.

Note C81: (p. 146). «C'était donc une bonne loi.» Nous ne

rechercherons pas, au point de vue historique, si toutes ces lois que

Montesquieu approuve étaient bonnes, eu égard aux institutions des

républiques anciennes. Nous nous contenterons de dire que de telles

lois ou des lois semblables ne sont nullement nécessaires dans toutes

les démocraties; et qu'en général elles sont contraires à l'esprit de

la démocratie moderne.

Note C82: (p. 147). «Silanus qui avait épousé sa soeur.» Le fait

est fort douteux; Montesquieu exagère ici beaucoup la portée d'un

texte de Senèque.

Note C83: (p. 148). «Phaléas de Chalcédoine...» Aristote dans sa

_Politique_, l. II, ch. IV, expose et réfute le système de Phaléas.

«Les bases de l'État, selon celui-ci, étaient l'égalité des biens et

l'égalité d'éducation.» «Il ne suffit pas, dit Aristote, de rendre les

fortunes égales; il faut leur donner de justes proportions: le point

important c'est de niveler les passions bien plutôt que les

propriétés... Et cette éducation, que sera-t-elle? Ce n'est rien que

de l'avoir faite la même pour tous... Les révolutions naissent aussi

bien de l'inégalité des hommes que de l'inégalité des fortunes...

C'est le superflu et non le nécessaire qui fait commettre les grands

crimes. On n'usurpe pas la tyrannie pour se garantir de l'intempérie

de l'air... Phaléas ne dit mot ni de l'organisation militaire, ni des

finances publiques... Il a tort aussi d'appeler égalité de fortune,

l'égale répartition des terres: car la fortune comprend encore les

esclaves, les troupeaux, l'argent et toutes les propriétés que l'on

appelle mobilières.»

Note C84: (p. 149). «Toute inégalité dans la démocratie doit être

tirée de la nature de la démocratie.» Rien de plus vrai que ce

principe; il prouve que l'inégalité n'est nullement contraire en

elle-même au principe de la démocratie. Ce que la démocratie condamne

et exclut, c'est l'inégalité de privilège fondée par la loi; par

exemple, si la loi exempte des impôts certaines classes de citoyens

pour les faire porter sur les autres, ou si elle interdit aux uns les

emplois et les grades qu'elle réserve aux autres. Mais l'inégalité

résultant du libre emploi des facultés individuelles, l'inégalité de

mérite, l'inégalité de fonctions, l'inégalité même des propriétés

résultant du droit égal de chacun d'user de son industrie sont des

inégalités qui n'ont rien de contraire à l'égalité; et c'est le mérite

de la démocratie de substituer les inégalités naturelles aux

inégalités artificielles.

Note C85: (p. 149). «Il faut qu'elles soient petites.» C'est

toujours la même erreur. La loi n'a pas à faire que les parts soient

petites: elle n'a qu'à assurer la liberté de la propriété et des

échanges. Sans doute par là même, la propriété tend à se diviser et à

se réduire à de petites portions; mais ce n'est que la conséquence de

la liberté. En outre, dans la démocratie moderne on arrive au même

résultat par une autre voie: c'est l'égalité des partages dans les

successions: mais cette égalité n'est encore que la suppression d'une

inégalité artificielle, celle du droit d'aînesse. C'est la suppression

d'un privilège, et non la violation d'un droit ou d'une liberté.

Note C86: (p. 149). «... lorsque la démocratie est fondée sur le

commerce.» Montesquieu s'aperçoit tout à coup d'une grave objection à

son système. Comment, dans un gouvernement fondé sur le commerce,

peut-on établir ce régime égalitaire et frugalitaire dont il fait la

base des républiques? Il répond en disant que l'esprit de commerce

entraîne avec lui l'esprit d'économie et de travail, et que dans ce

cas «les richesses n'ont aucun mauvais effet». Mais c'est par là qu'il

fallait commencer. Sans doute l'excès des exclusions et de l'inégalité

peut amener la corruption et détruire l'égalité même. Mais ces

désordres ne peuvent être combattus que par l'éducation et par la

vertu des citoyens, et non par des lois restrictives du travail et de

la propriété.

Note C87: (p. 150). «Le fassent eux-mêmes.» C'est-à-dire qu'il

faut détruire les monopoles, et surtout les monopoles par l'État.

D'ailleurs pourquoi dire: les _principaux citoyens_? Pourquoi pas

tous, ou du moins ceux qui le peuvent?

Note C88: (p. 150). «Divisant les fortunes à mesure que le

commerce les grossit.» Très bien s'il s'agit de la division qui

résulte de l'abolition des privilèges et des monopoles; mais non d'une

division qui reviendrait à un partage égalitaire de fortunes.

Note C89: (p. 150). «C'est une très bonne loi...» Cette loi du

partage égal des enfants dans la succession des parents est devenue la

loi fondamentale de notre droit civil, et est en effet la base d'une

démocratie. Cependant notre système laisse encore sous le nom de

_quotité disponible_ une part libre au père de famille. On remarque

que plus les républiques sont démocratiques, plus cette part est

petite. Dans notre code, cette part est égale à une part d'enfant.

Note C90: (p. 150). «Chacun doit l'avoir.» Ce principe est

dangereux: car si l'État impose à chaque citoyen l'obligation d'avoir

le nécessaire, il s'engage par là même à lui fournir les moyens de

l'acquérir, ce qui conduit tout droit à ce qu'on appelle «le droit au

travail», principe qui ferait de l'État le pourvoyeur universel.

Note C91: (p. 150). «On ne peut pas toujours établir un partage

égal.» Montesquieu reconnaît ici lui-même que dans la démocratie

l'égalité de partage n'est pas toujours nécessaire ni possible: en

quoi il a raison; mais il a tort de dire que le partage doit avoir

alors des équivalents. Les institutions dont il va parler peuvent être

bonnes, mais elles sont alors bonnes en elles-mêmes et non comme

équivalents d'un partage illégitime.

Note C92: (p. 151). «Le simulacre des dieux.» Il est difficile

d'admettre que les sénateurs doivent être les simulacres des dieux; et

il est douteux qu'il en ait jamais été ainsi. En tout cas, ce serait

un principe qui serait beaucoup plus propre à une aristocratie qu'à

une démocratie.

Note C93: (p. 151). «Les institutions anciennes.» Il faut tenir

grand compte des coutumes anciennes. Les sociétés vivent de

traditions. Les générations doivent être soudées ensemble par des

moeurs persistantes et des institutions durables. Tout cela est vrai;

mais il ne faut pas oublier cependant que l'humanité est une espèce

mobile et changeante, que c'est là même ce qui la distingue des autres

espèces animales. Elle est perfectible, et la perfectibilité implique

le changement. Il y a donc une juste mesure à tenir entre la

persistance absolue aux anciens usages et «une démangeaison

d'innover», comme dit Bossuet, qui ne laisse rien mûrir et fructifier.

C'est au Sénat dans les républiques, à trouver cette mesure; mais il

faut pour cela qu'il ne soit pas tellement attaché aux institutions

anciennes qu'il s'oppose absolument à tout changement. Il est l'organe

du progrès prévoyant et sage, et non de l'immobilité absolue.

Note C94: (p. 152). «Ils doivent être choisis pour la vie.» On

peut douter qu'un sénat à vie soit de l'essence d'une démocratie. Nous

avons eu pendant quelques années un quart du sénat inamovible;

peut-être était-ce une bonne institution, et aurait-on dû la garder:

c'était le maintien de la tradition; mais personne n'a jamais demandé

que le sénat tout entier fût inamovible; et ce serait là une

institution beaucoup plus aristocratique que démocratique. Il est vrai

que Montesquieu parle d'un sénat fait pour être «la règle des moeurs»,

et dont les membres doivent être «des modèles perpétuels», conception

qui pouvait avoir sa raison d'être dans les États antiques, petites

républiques qui n'étaient qu'une extension de la famille, mais qui

n'ont plus guère d'applications. Les sénats de nos jours sont faits

«pour préparer les affaires».

Note C95: (p. 152). «Lacédémone.» Montesquieu oublie qu'il s'agit

ici des lois de la démocratie: or Lacédémone était plutôt une

aristocratie. L'opposition que Xénophon établit ici entre Lacédémone

et Athènes est précisément l'opposition de l'aristocratie à la

démocratie.

Note C96: (p. 153). «Droit de vie et de mort sur leurs enfants.»

Il est étrange que Montesquieu approuve un droit aussi exorbitant. Il

se place trop au point de vue politique, et pas assez au point de vue

du droit naturel.

Note C97: (p. 153). «Mais cela n'est pas de l'esprit de la

monarchie.» On peut dire que ce n'est pas davantage de l'esprit d'une

démocratie éclairée. On peut sans doute demander que la majorité

civile ne soit pas fixée trop tôt; mais il faut qu'à un moment le

citoyen puisse arriver à l'émancipation et avoir la libre disposition

de ses biens. Montesquieu n'oublie qu'une chose dans son plan de la

démocratie: c'est la liberté.

Note C98: (p. 154). «L'esprit de modération est ce qu'on appelle

la vertu dans l'aristocratie.» L'esprit de modération est de tous les

gouvernements: il est même peut-être plus nécessaire au gouvernement

démocratique qu'à tout autre.

Note C99: (p. 154). «Il oublie sa faiblesse.» Un meilleur moyen

encore, c'est celui qu'emploie l'aristocratie anglaise: c'est d'ouvrir

ses rangs aux citoyens distingués et d'avoir autant de considération

pour les nouveaux nobles qui se sont élevés par leur mérite que pour

ceux qui doivent leur noblesse à leur naissance.

Note C100: (p. 156). «Il faut qu'elles soient un tribun

elles-mêmes.» Cette pensée est très belle et peut s'appliquer dans

tous les gouvernements. Elle signifie que les lois doivent garantir

les droits des citoyens, sans avoir besoin d'une institution spéciale

comme celle du tribunat.

Note C101: (p. 156). «Ce gouvernement a besoin de ressorts

violents.» Il est douteux qu'une aristocratie raisonnable ait besoin

de ressorts aussi violents que la délation, ou que le gouvernement des

inquisiteurs de Venise. Les éphores à Sparte étaient tout autre chose,

et ressemblaient plutôt à des tribuns qu'à des inquisiteurs.

Note C102: (p. 157). Il est encore bien difficile d'admettre

cette assimilation des _inquisiteurs_ d'État de Venise avec les

_censeurs_ romains. A Venise, l'inquisition était secrète; à Rome, la

censure était publique. D'ailleurs, l'inquisition de Venise était

beaucoup plus politique que morale.

Note C103: (p. 158). Il semble que le droit d'aînesse soit au

contraire essentiel aux aristocraties. On le voit par l'exemple de

l'Angleterre. Il est vrai que l'Angleterre est une monarchie.

Note C104: (p. 158). «Enfin il ne faut point...» Le principe

général développé par Montesquieu, dans ce chapitre, c'est que dans

l'aristocratie le principe d'égalité doit s'appliquer aux nobles pris

ensemble, comme dans la démocratie il s'applique à tous. Nous ne

savons si, dans la pratique, il en a toujours été ainsi. A Venise, il

y avait trois institutions: à la base, le grand conseil, qui était la

base démocratique de la constitution, et qui se composait de

l'assemblée générale des nobles; au centre, le sénat, composé de 300

membres; au sommet, le conseil des Dix; or ces deux derniers corps

avaient fini par annihiler le grand conseil.

Note C105: _Substitutions_ (p. 158). On appelle ainsi, en

jurisprudence, la disposition par laquelle on appelle successivement

deux ou plusieurs héritiers, pour que celui qu'on a institué le

premier ne puisse pas aliéner les biens sujets à la substitution.

Note C106: _Retrait lignager_ (p. 158). On appelle _retrait_, en

jurisprudence, l'acte de retirer, ou de reprendre un héritage qui

avait été vendu, en en restituant, bien entendu, le prix. Il est

_lignager_, c'est-à-dire que ce domaine appartient au lignage ou à la

famille qui use de ce droit.

Note C107: (p. 159). «Il l'aurait eu dans la tête.» Cette opinion

de Montesquieu sur le cardinal de Richelieu était celle des

parlementaires, c'est-à-dire des partisans des parlements, qui eussent

voulu limiter et tempérer le pouvoir monarchique par les prérogatives

des corps judiciaires. Ce fut l'opinion de la Fronde, que le cardinal

de Retz exprime en termes aussi forts que Montesquieu: «Il a formé,

dit-il, en parlant de Richelieu, dans la plus légitime des monarchies,

la plus scandaleuse et la plus dangereuse tyrannie qui ait jamais

asservi un État.»

Note C108: (p. 159). «Les corps qui ont le dépôt des lois...» Il

est évident, par ce passage et par le suivant, que Montesquieu

n'admettait d'autres limites au pouvoir absolu des rois que celle des

parlements. Il est à remarquer que, pas une seule fois, il ne fait

allusion aux États généraux qui eussent été la vraie représentation de

la nation, s'ils n'étaient pas tombés en désuétude par l'oubli commun

de la royauté et des parlements.

Note C109: (p. 162). «Pas de gloire.» Ce chapitre est court, dit

Voltaire, est-il plus vrai? On ne peut, ce me semble, refuser la

magnanimité à un guerrier juste, généreux, clément, libéral. Je sais

trois grands vizirs Kiuperli qui ont eu ces qualités. Si celui qui

prit Candie assiégée pendant des années, n'a pas encore la célébrité

des héros du siège de Troie, il avait plus de vertu et sera plus

estimé des vrais connaisseurs qu'un Diomède et qu'un Ulysse. Le grand

vizir Ibrahim qui, dans la dernière révolution, s'est sacrifié pour

conserver l'empire à son maître Achmet III, et qui a attendu à genoux

la mort pendant six heures avait, certes, de la magnanimité.

Note C110: (p. 162). «Voilà le gouvernement despotique.» Cette

brièveté de chapitre est, il faut le dire, une petite affectation de

Montesquieu, pour faire valoir le trait qu'il décoche contre le

despotisme. Voltaire dit que ce trait est un proverbe espagnol:

«_Élaguer sans abattre_.» Cependant il signale encore une autre

source; c'est un passage tiré des _Lettres édifiantes_, dans lequel un

jésuite nommé Marest dit en parlant des naturels de la Louisiane: «Nos

sauvages ne sont pas accoutumés à cueillir les fruits aux arbres. Ils

croient faire mieux d'abattre l'arbre même.» Voltaire met en doute

l'exactitude des faits: «Il n'y a, dit-il, sauvage si sauvage qui ne

s'aperçoive qu'un pommier coupé ne porte plus de pommes. Mais le

jésuite Marest a cru dire un bon mot.»

Note C111: (p. 164). «On a cassé les grands corps de troupes.»

Dans les gouvernements despotiques, le souverain est à la merci de ses

soldats. Aussi a-t-on vu plusieurs fois le pouvoir essayer de

s'affranchir par la destruction et le massacre même des corps

privilégiés, devenus les véritables maîtres de l'État. C'est ainsi que

Pierre le Grand, en Russie, a détruit la milice des Strélitz; le

sultan Mahmoud, en Turquie, le corps des janissaires, et en Égypte, le

vice-roi Méhémet-Ali, le corps des Mameloucks.

Note C112: (p. 164). «C'est de la religion.» Rien de plus vrai.

La plus grande force du sultan de Constantinople est d'être le chef de

la religion, le représentant de Mahomet pour tous les Musulmans.

Montesquieu, pour rester fidèle à son principe, dit que c'est «une

crainte ajoutée à de la crainte». Mais il ajoute que la religion

«corrige un peu la constitution turque». C'est, en effet, une limite

au pouvoir du prince, et par conséquent ce gouvernement ne repose pas

exclusivement sur la crainte.

Chardin, dans son _Voyage en Perse_ (ch. XI), dit que l'autorité du

grand seigneur, en Turquie, est bien moins absolue que celle du roi de

Perse: «L'empereur des Turcs, dit-il, ne fait mourir aucune personne

considérable sans consulter le muphti ou grand pontife de la religion.

Celui des Persans, au contraire, bien loin de consulter personne, ne

se donne pas seulement le loisir de penser, la plupart du temps, aux

ordres de mort qu'il prononce.»

Note C113: (p. 164). Montesquieu fait toucher du doigt la

stérilité du communisme. Là où le prince est le seul propriétaire, il

n'y a plus ni industrie ni agriculture, et le résultat serait le même

si, au lieu du prince, c'était le peuple tout entier qui fût

propriétaire. Chacun, étant nourri par l'État, négligerait tout

travail, à moins d'y être forcé; or, le travail forcé, c'est

l'esclavage. Le communisme ne peut donc reposer que sur l'esclavage.

Il est évident que dans ce régime, comme dans celui dont parle

Montesquieu, «on ne réparerait rien; on ne bâtirait que pour la vie».

La civilisation retournerait à l'enfance.

Note C114: (p. 166). «Étrangler ses frères.» Rien de plus

fréquent que ces meurtres de famille, et le souverain lui-même n'est

pas à l'abri. Aussi, a-t-on dit que la monarchie asiatique était le

pouvoir absolu tempéré par l'assassinat. «En Perse, dit Chardin, on

fait arracher les yeux à tous ceux qui viennent du sang royal, ou on

les laisse mourir quand ils naissent, en ne les allaitant pas.»

Note C115: (p. 166). «Choisir son successeur.» C'est le comble du

despotisme quand le prince peut choisir lui-même son successeur.

L'hérédité est une limite, un frein. Par l'adoption, au contraire, le

despote règne encore après sa mort.

Note C116: (p. 167). «La plupart des peuples y sont soumis.»

C'est beaucoup dire. L'Europe entière, moins la Russie, toute

l'Amérique, l'Australie, vivent sous l'empire de gouvernements

tempérés. L'Asie et l'Afrique seules appartiennent au despotisme. Ce

qui est vrai, c'est que les gouvernements libres ou seulement modérés

sont très difficiles à fonder et à maintenir, et que les peuples n'en

sont pas toujours capables.

Note C117: (p. 168). «Continuation du même sujet.» Nous avons

expliqué, dans notre Introduction, pourquoi Montesquieu s'étend avec

tant de complaisance sur le despotisme. C'est qu'il était persuadé que

la monarchie française, par la suppression des pouvoirs

intermédiaires, des parlements, des communes, des États généraux (dont

cependant il ne parle jamais), s'acheminait vers le despotisme.

C'était un épouvantail qu'il présentait à la France, pour lui donner

le désir d'un gouvernement libre.

Note C118: (p. 168). «La cession de biens.» On appelle cession de

biens la pratique en vertu de laquelle le débiteur se libère envers le

créancier, par l'abandon total de ce qu'il possède. C'est une sorte de

quittance.

Note C119: (p. 169). «Le péculat est naturel dans les États

despotiques.» Le péculat n'est autre chose que la concussion: c'est

l'administrateur qui se paye lui-même sur les fonds des administrés.

Il est étrange d'entendre dire qu'un tel vice puisse être «naturel»

dans un gouvernement quelconque. On voit que Montesquieu se place

uniquement au point de vue des faits, sans croire nécessaire d'y mêler

ni approbation ni blâme. Mais on peut dire que cette sorte d'excuse

implicite du péculat est au fond un blâme du gouvernement despotique.

Un tel gouvernement reposant sur la spoliation est par là même

condamné.

Note C120: (p. 169). «Les confiscations...» C'est l'honneur de la

société moderne d'avoir aboli le principe de la confiscation.

Note C121: (p. 169). «Les acquêts.» Biens acquis pendant le

mariage, au profit de la communauté, en opposition aux _propres_, qui

sont les biens particuliers de chaque époux.

Note C122: (p. 169). «Le vizir est le despote lui-même.» C'est ce

qui est arrivé, même en France, lorsque Richelieu et Mazarin se sont

trouvés investis par la confiance de la royauté de la puissance

souveraine. Aussi était-ce avec raison qu'à la mort de Mazarin, Louis

XIV voulut déclarer qu'il ne prendrait pas de premier ministre, et

qu'il entendait gouverner par lui-même. C'était revenir à l'esprit de

la monarchie.

Note C123: (p. 172). «Des témoignages de cette vertu.» Ainsi les

distinctions purement honorifiques, qui ne sont pas accompagnées

d'argent et qui ne conduisent pas à la fortune, n'ont donc rien de

contraire à la nature des républiques. Seulement, ce que Montesquieu

dit de la grandeur des récompenses, peut se dire de leur nombre. Ce

serait un signe de corruption, si ces témoignages d'honneur

s'avilissaient par leur extension abusive. Aussi a-t-on bien fait de

limiter parmi nous le nombre des décorations honorifiques.

Note C124: (p. 173). «Dans le gouvernement républicain.» Cette

réponse me paraît contestable. Un citoyen qui remplit de force une

fonction, ne peut pas bien la remplir. Ce qui est vrai, c'est que

lorsqu'un citoyen est indiqué pour un emploi (et il ne s'agit que des

plus hauts), il se fait autour de lui une telle pression qu'il est

difficile qu'il résiste. S'il le fait, c'est qu'il sent son

impuissance, et c'est lui qui est le meilleur juge. Il faut aussi

compter sur l'ambition qui est en général toujours prête.

Note C125: (p. 174). «Une place inférieure à celle qu'il a

occupée.» Il est rare qu'on ait à employer un citoyen dans un rang

inférieur. En principe, cela n'est pas juste: en fait, si cela est

utile, c'est un sacrifice qu'il faut laisser au libre arbitre de

chacun: la vertu forcée n'est plus la vertu.

Note C126: (p. 174). «Les emplois civils et militaires. Il faut

les unir dans les républiques.» Rien de plus inexact; la séparation du

civil et du militaire est, au contraire, de l'essence des

démocraties. Le danger de faire «un état particulier» dont parle

Montesquieu est bien moins grand que celui de mettre l'administration

civile entre les mains de la force armée. Un tel régime conduirait ou

bien au gouvernement militaire, destructif de toute liberté, ou bien à

une absorption du militaire par le civil, destruction de toute armée.

Sans doute, c'est en tant que citoyen qu'on est soldat; mais en tant

que soldat, on ne doit qu'obéir et non commander.

Note C127: (p. 175). «Un état particulier des gens de guerre.» En

effet, en Angleterre (et c'est à cet état que Montesquieu fait

allusion), la crainte des armées permanentes est traditionnelle; et ce

sentiment a depuis passé en Amérique; mais cela tient à la situation

particulière de ces deux États, l'Angleterre et les États-Unis étant

suffisamment protégés par la mer, pour n'avoir pas besoin de soldats.

Mais en Europe, où les nations doivent se protéger elles-mêmes, une

armée est nécessaire, et si cette armée se confondait avec le

gouvernement, elle serait tout, et il n'y aurait plus de liberté. La

séparation du civil et du militaire est donc obligatoire là où une

armée permanente est de toute nécessité.

Note C128: (p. 175). «Métier de famille.» Voltaire proteste ici

avec chaleur contre cette expression: «La fonction diverse de rendre

la justice, de disposer de la fortune et de la vie des hommes, un

métier de famille! De quelles raisons l'auteur soutient-il une thèse

si indigne de lui?... Une monarchie, selon Montesquieu, n'est donc

fondée que sur des vices? Mais pourquoi la France est-elle la seule

monarchie de l'univers qui soit souillée de cet opprobre de la

vénalité?... Il eût mieux valu, dit un sage jurisconsulte, vendre les

trésors de tous les couvents que de vendre la justice... Vendre

publiquement la justice et faire jurer à ce juge qu'il ne l'a point

achetée, c'est une sottise sacrilège.» La vénalité des charges

judiciaires qui avait été introduite pour procurer de l'argent à

l'État, a été abolie par la Révolution. Il ne faut pas confondre les

charges judiciaires avec les offices ministériels (notaires, avoués,

greffiers, etc.), où la vénalité, abolie également par la Révolution,

a été rétablie implicitement en 1816, par une loi financière.

Note C129: (p. 176). «Il faut des censeurs dans une république.»

Montesquieu est toujours placé au point de vue des républiques

anciennes, qui n'étaient au fond que des gouvernements de famille.

L'État était le représentant et l'héritier du père de famille, et

avait hérité d'une partie de l'autorité paternelle. Mais dans nos

sociétés modernes, républiques ou monarchies, on ne supporterait pas

l'institution de la censure. Ce n'est pas à dire que les lois ne

doivent pas faire ce que faisaient les censeurs à Rome, c'est-à-dire

défendre les moeurs contre la corruption, qui se glisse sous le nom de

liberté. L'impudicité publique est la honte des gouvernements libres.

Dans des États modernes, c'est la presse qui fait la censure des

moeurs. Seulement elle aurait bien souvent besoin elle-même de

censeurs.

Note C130: (p. 176). «On n'est surpris...» Voltaire répond encore

ici à Montesquieu, avec la vivacité de son bon sens et de son coeur:

«Non, je ne suis pas surpris de ces deux jugements atroces; car je

n'en crois rien... Je ne crois pas que les Athéniens aient eu

l'absurdité aussi ridicule que barbare de tuer des hommes et des

enfants pour des moineaux. «C'est un jugement de moeurs,» dit

Montesquieu. Quelles moeurs! Quoi donc! N'y a-t-il pas une dureté de

moeurs plus horrible à tuer votre compatriote qu'à tordre le cou à un

moineau?»--L'observation de Voltaire est juste s'il s'agit de

condamner à mort pour un moineau: c'est une peine disproportionnée au

délit. Mais il n'en est pas moins vrai que l'État a le droit de punir

la cruauté envers les animaux, qui devient souvent la cruauté envers

les hommes. C'est ce qu'a fait parmi nous avec beaucoup de raison la

loi _Grammont_, qui punit les mauvais traitements envers les

animaux.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 201 / 211 题