Propriété particulière au gouvernement de la Chine.
Les législateurs de la Chine firent plus[361]: ils confondirent la
religion, les moeurs et les manières; tout cela fut la morale, tout
cela fut la vertu. Les préceptes qui regardaient ces quatre points
furent ce que l'on appela les rites. Ce fut dans l'observation exacte
de ces rites que le gouvernement chinois triompha. On passa toute sa
jeunesse à les apprendre, toute sa vie à les pratiquer. Les lettrés
les enseignèrent, les magistrats les prêchèrent. Et, comme ils
enveloppaient toutes les petites actions de la vie, lorsqu'on trouva
moyen de les faire observer exactement, la Chine fut bien gouvernée.
[361] Voyez les livres classiques dont le P. Duhalde nous a donné
de si beaux morceaux.
Deux choses ont pu aisément graver les rites dans le coeur et l'esprit
des Chinois: l'une, leur manière d'écrire extrêmement composée, qui a
fait que, pendant une très grande partie de la vie, l'esprit a été
uniquement[362] occupé de ces rites, parce qu'il a fallu apprendre à
lire dans les livres et pour les livres qui les contenaient; l'autre,
que les préceptes des rites n'ayant rien de spirituel, mais simplement
des règles d'une pratique commune, il est plus aisé d'en convaincre et
d'en frapper les esprits que d'une chose intellectuelle.
[362] C'est ce qui a établi l'émulation, la fuite de l'oisiveté, et
l'estime pour le savoir.
Les princes qui, au lieu de gouverner par les rites, gouvernèrent par
la force des supplices, voulurent faire faire aux supplices ce qui
n'est pas dans leur pouvoir, qui est de donner des moeurs. Les
supplices retrancheront bien de la société un citoyen qui, ayant perdu
ses moeurs, viole les lois; mais, si tout le monde a perdu ses moeurs,
les rétabliront-ils? Les supplices arrêteront bien plusieurs
conséquences du mal général, mais ils ne corrigeront pas ce mal.
Aussi, quand on abandonna les principes du gouvernement chinois, quand
la morale y fut perdue, l'État tomba-t-il dans l'anarchie, et on vit
des révolutions.