CHAPITRE XVI

Comment quelques législateurs ont confondu les principes qui

gouvernent les hommes.

Les moeurs et les manières sont des usages que les lois n'ont point

établis, ou n'ont pas pu, ou n'ont pas voulu établir.

Il y a cette différence entre les lois et les moeurs, que les lois

règlent plus les actions du citoyen, et que les moeurs règlent plus

les actions de l'homme. Il y a cette différence entre les moeurs et

les manières, que les premières regardent plus la conduite intérieure,

les autres l'extérieure.

Quelquefois, dans un État, ces choses se confondent[359]. Lycurgue fit

un même code pour les lois, les moeurs et les manières; et les

législateurs de la Chine en firent de même.

[359] Moïse fit un même code pour les lois et la religion. Les

premiers Romains confondirent les coutumes anciennes avec les lois.

Il ne faut pas être étonné si les législateurs de Lacédémone et de

Chine confondirent les lois, les moeurs et les manières: c'est que les

moeurs représentent les lois, et les manières représentent les moeurs.

Les législateurs de la Chine avaient pour principal objet de faire

vivre leur peuple tranquille. Ils voulurent que les hommes se

respectassent beaucoup; que chacun sentît à tous les instants qu'il

devait beaucoup aux autres; qu'il n'y avait point de citoyen qui ne

dépendît, à quelque égard, d'un autre citoyen. Ils donnèrent donc aux

règles de la civilité la plus grande étendue.

Ainsi, chez les peuples chinois, on vit les gens[360] de village

observer entre eux des cérémonies comme les gens d'une condition

relevée; moyen très propre à inspirer la douceur, à maintenir parmi le

peuple la paix et le bon ordre, et à ôter tous les vices qui viennent

d'un esprit dur. En effet, s'affranchir des règles de la civilité,

n'est-ce pas chercher le moyen de mettre ses défauts plus à l'aise?

[360] Voyez le P. Duhalde.

La civilité vaut mieux, à cet égard, que la politesse. La politesse

flatte les vices des autres, et la civilité nous empêche de mettre les

nôtres au jour: c'est une barrière que les hommes mettent entre eux

pour s'empêcher de se corrompre.

Lycurgue, dont les institutions étaient dures, n'eut point la civilité

pour objet, lorsqu'il forma les manières; il eut en vue cet esprit

belliqueux qu'il voulait donner à son peuple. Des gens toujours

corrigeant ou toujours corrigés, qui instruisaient toujours et étaient

toujours instruits, également simples et rigides, exerçaient plutôt

entre eux des vertus qu'ils n'avaient des égards.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 183 / 211 题