CHAPITRE III

De la tyrannie.

Il y a deux sortes de tyrannie: une réelle, qui consiste dans la

violence du gouvernement; et une d'opinion, qui se fait sentir lorsque

ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la manière de

penser d'une nation.

Dion dit qu'Auguste voulut se faire appeler Romulus; mais qu'ayant

appris que le peuple craignait qu'il ne voulût se faire roi, il

changea de dessein. Les premiers Romains ne voulaient point de roi,

parce qu'ils n'en pouvaient souffrir la puissance; les Romains d'alors

ne voulaient point de roi, pour n'en point souffrir les manières. Car,

quoique César, les triumvirs, Auguste, fussent de véritables rois, ils

avaient gardé tout l'extérieur de l'égalité, et leur vie privée

contenait une espèce d'opposition avec le faste des rois d'alors; et,

quand ils ne voulaient point de roi, cela signifiait qu'ils voulaient

garder leurs manières et ne pas prendre celles des peuples d'Afrique

et d'Orient.

Dion[349] nous dit que le peuple romain était indigné contre Auguste,

à cause de certaines lois trop dures qu'il avait faites, mais que,

sitôt qu'il eut fait revenir le comédien Pylade, que les factions

avaient chassé de la ville, le mécontentement cessa. Un peuple pareil

sentait plus vivement la tyrannie lorsqu'on chassait un baladin que

lorsqu'on lui ôtait toutes ses lois.

[349] Liv. LIV, p. 532.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 170 / 211 题