De la tyrannie.
Il y a deux sortes de tyrannie: une réelle, qui consiste dans la
violence du gouvernement; et une d'opinion, qui se fait sentir lorsque
ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la manière de
penser d'une nation.
Dion dit qu'Auguste voulut se faire appeler Romulus; mais qu'ayant
appris que le peuple craignait qu'il ne voulût se faire roi, il
changea de dessein. Les premiers Romains ne voulaient point de roi,
parce qu'ils n'en pouvaient souffrir la puissance; les Romains d'alors
ne voulaient point de roi, pour n'en point souffrir les manières. Car,
quoique César, les triumvirs, Auguste, fussent de véritables rois, ils
avaient gardé tout l'extérieur de l'égalité, et leur vie privée
contenait une espèce d'opposition avec le faste des rois d'alors; et,
quand ils ne voulaient point de roi, cela signifiait qu'ils voulaient
garder leurs manières et ne pas prendre celles des peuples d'Afrique
et d'Orient.
Dion[349] nous dit que le peuple romain était indigné contre Auguste,
à cause de certaines lois trop dures qu'il avait faites, mais que,
sitôt qu'il eut fait revenir le comédien Pylade, que les factions
avaient chassé de la ville, le mécontentement cessa. Un peuple pareil
sentait plus vivement la tyrannie lorsqu'on chassait un baladin que
lorsqu'on lui ôtait toutes ses lois.
[349] Liv. LIV, p. 532.